You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Articles

Dire ou ne pas dire ? L’histoire et la gestion des conflits à l’exemple de la guerre civile Suisse de 1847

  • Irène Herrmann

…more information

  • Irène Herrmann
    Fonds national suisse de la recherche scientifique
    Département d’Histoire générale, Université de Genève 5, rue St-Ours, 1205 Genève, Suisse
    irene.herrmann@usa.net

Logo for Politique et Sociétés

Article body

L’affirmation généralisée des idéaux démocratiques, l’influence grandissante des médias, le perfectionnement continuel des moyens de communication, l’impact incontestable de la civilisation étasunienne constituent à la fois la cause et la conséquence d’une confiance accrue dans les pouvoirs de l’extériorisation. Dire n’est plus uniquement relater ou expliquer, mais une action qui se pare de vertus curatives et cicatrisantes. De ce fait, et comme le prétend l’adage : « faute avouée est plus qu’à demi pardonnée ». Et nul ne se risquerait à régler un différend personnel sans avoir au moins affecté d’écouter, au préalable, la vérité de chacune des parties. Ainsi, toute situation conflictuelle n’est censée pouvoir se dénouer qu’à condition de dialoguer [1] ou, mieux encore, de faire surgir ce qui a été enfoui au plus profond des consciences et des mémoires. Se ressouvenir des malheurs et des injustices, les exposer puis les voir reconnaître semblent autant d’étapes indispensables au « retour à la normale [2] ».

Dans ce contexte, une place cruciale est réservée au savoir consacré à la compréhension des événements d’antan : l’histoire [3]. Durant l’ère contemporaine, le récit du passé s’est officiellement dégagé de ses relents littéraires ou idéologiques, et s’est acquis une réputation de scientificité lui permettant une connaissance objective des temps écoulés. À la faveur de cette évolution et en dépit de l’affirmation toujours plus nette d’un courant critique soulignant la relativité fondamentale du savoir historique, la discipline a cimenté son rôle de référence autorisant l’établissement impartial de vérités disparues. Les spécialistes sont ainsi conduits à attester de la réalité des faits, voire à oser des évaluations, souvent comparées à de véritables jugements a posteriori [4]. Leur avis acquiert une force d’autant plus grande que les événements qu’ils relatent sont dramatiques. À ce titre, on peut estimer qu’ils seront toujours plus amenés à se prononcer sur ce qui constitue l’essentiel des conflits du temps présent, à savoir les guerres civiles [5].

Depuis 1989 et avec la multiplication des conflits fratricides, ce sujet est essentiellement investi par les politologues [6]. Ces derniers ont alors tenté d’adapter des théories de médiation ou d’intervention aux nouvelles circonstances [7]. Mais les événements de Somalie, l’implosion de la Yougoslavie et, surtout, le génocide rwandais les ont aussi incités à prospecter d’autres solutions, telles que le peacebuilding, qui explore les moyens de favoriser les structures internes, elles-mêmes susceptibles de promouvoir puis de maintenir la paix à l’intérieur des pays en butte à de violentes luttes intestines. Cette approche nécessite une meilleure prise en compte des réalités qui, dans les régions à risque, sont susceptibles de dégénérer en causes de guerre [8]. Dans ce cadre, une attention particulière a été accordée à la notion d’ethnie qui, en dépit de son flou, est reconnue comme particulièrement sensible [9].

Par cette voie, quoique de manière souvent indirecte, les politologues en sont venus à admettre l’influence de l’histoire dans l’envenimement ou la pacification d’une situation de crise. En règle générale, ils mentionnent la chose sans l’approfondir [10]. Il arrive cependant qu’ils entrent dans plus de détails, soit en extrayant du passé des exemples diversement heureux destinés à illustrer des théories qui ne le concernent guère [11], soit en s’appliquant à restituer la genèse et, partant, la résolution d’un conflit donné [12]. Et ce n’est que récemment, sous l’influence des expériences menées au sein des commissions de Vérité et de Réconciliation que les effets des événements du passé ont commencé à être examinés plus attentivement.

Jusqu’à présent, ce questionnement n’a guère préoccupé ceux qu’il interpellait le plus directement : les historiens. Non pas que la guerre ait cessé d’être un objet d’intérêt. Mais elle est alors essentiellement envisagée dans sa dimension internationale et abordée de manière monographique. Rares sont les spécialistes qui se lancent dans des études comparatives sur le plan géographique ou temporel [13]. Plus rares encore sont ceux qui tentent de décrypter de manière systématique le poids de leur savoir dans le déclenchement ou l’apaisement des affrontements armés [14].

Et pourtant, la relation entre combats fratricides et histoire n’est pas nouvelle. Depuis la Révolution française, l’Occident a été le théâtre de nombreux conflits civils qui, tour à tour, donnèrent lieu à une abondante littérature reconstituant le déroulement des hostilités et visant à identifier les responsabilités des différents camps en présence [15]. La Suisse de la seconde moitié du xixe siècle ne fait pas exception. Durant cette période, les Helvètes s’entre-tuèrent au cours d’une courte guerre dite du Sonderbund [16] qui, au mois de novembre 1847, vit se soulever de petits cantons conservateurs contre les prétentions centralisatrices de riches cantons libéraux. Une fois victorieux, ces derniers s’attelèrent à réconcilier leur patrie en déployant une multitude de moyens, parmi lesquels, la relation du passé, immédiat ou lointain, contribua en une cinquantaine d’années à reconstruire une unité nationale préfigurant le pays d’aujourd’hui. Ce cas longtemps méconnu [17] pour cause d’insignifiance et de cicatrisation parfaite, permet de scruter les modalités d’expression du savoir historique en situation post bellum, ainsi que ses aménagements avec la « vérité ». De même, il est susceptible de révéler les ambivalences du pouvoir face à la connaissance des temps écoulés ; soulignant ses réticences ou son application à la récupérer et à la populariser, c’est-à-dire à la transformer en mémoire d’un passé qu’il importe de dépasser. En examinant comment les autorités suisses appréhendèrent les enseignements des spécialistes au lendemain du conflit puis comment, après plusieurs décennies, ils les exploitèrent pour en réduire les effets, il s’agit d’explorer les interactions entre gestion des conflits, histoire et mémoire, soit, en dernière analyse, de tester les vertus cicatrisantes de l’extériorisation, non sans avoir, au préalable, restitué les événements qui, à l’automne 1847, déchirèrent violemment une contrée aujourd’hui réputée si tranquille.

L’histoire d’un conflit

Les combats qui écartèlent la Confédération helvétique, en ce milieu de xixe siècle, ébranlent un édifice géopolitique fragile. La Suisse, ressuscitée par la grâce des grandes puissances au lendemain de la conquête napoléonienne, n’est alors qu’un assemblage lâche de cantons souverains dont les options communes se négocient au sein d’une Diète annuelle, dénuée de véritables pouvoirs décisionnaires ou coercitifs. De ce fait, cette haute assemblée est impuissante à réguler les désaccords qui surgissent entre ses membres. Elle est donc incapable de prévenir, dans les années 1830, l’apparition d’un profond clivage idéologique opposant les petits États réactionnaires à ceux qui ont adopté les aspirations libérales en vogue dans le reste de l’Europe [18]. Quand, une décennie plus tard, ce fossé politique se double d’une division socioconfessionnelle, la situation devient critique. À la veille des révolutions de 1848, le pays se trouve schématiquement scindé en deux camps ennemis réunissant, d’un côté, sept cantons catholiques, conservateurs et ruraux du centre du pays [19], et de l’autre, une quinzaine de cantons protestants, progressistes et (proto)industrialisés situés en périphérie.

Après avoir vaguement tenté de résoudre l’antagonisme par les techniques traditionnelles de conciliation qu’étaient la médiation et l’arbitrage, les adversaires entreprirent d’en découdre par les armes. Les hostilités se déroulèrent du 4 au 29 novembre 1847 et firent moins d’une centaine de morts [20]. Elles aboutirent à la victoire écrasante des forces dites confédérées qui, à la faveur de cet incontestable succès, purent mettre la Suisse au diapason de leurs propres ambitions. C’est ainsi que la guerre civile permit l’instauration d’un régime nouveau, dit radical ; soit une structure gouvernementale plus centralisée, axée sur les notions d’égalité institutionnelle et de progrès économique. Malgré le peu de temps qu’il aura duré et le nombre de morts insignifiant qu’il aura coûté, l’événement constitue un revirement qualitatif crucial. C’est lui qui fit passer l’Helvétie du stade de confédération d’États à celui d’État fédératif. À ce titre, il constitue le moment fondateur de la Suisse actuelle [21], en tant que pays et en tant que nation. Aussi naturelle qu’elle puisse paraître, a posteriori, cette évolution présupposait le maintien d’une cohésion extérieure et intérieure qui découla, certes, de contingences fortuites, mais également d’efforts conscients pour parvenir à un tel résultat.

La survie de l’entité helvétique au sein du vieux continent est liée, tout d’abord, à sa topographie. La division du pays en deux entités indépendantes se heurtait, en effet, à deux obstacles géographiques majeurs. Les cantons vaincus ne formaient pas un tout compact, et le plus influent d’entre eux, Fribourg, était même isolé au sein du camp ennemi. Quant à ses alliés, ils étaient situés en plein centre du pays, dont ils constituaient le coeur et le berceau mythique. Dans ces conditions, il devenait difficile, sinon impossible de faire sécession. En outre, les aléas de l’actualité internationale empêchèrent les grandes puissances garantes de la neutralité helvétique d’intervenir pour faire cesser les combats et, accessoirement, pour organiser une vaste restructuration territoriale. Malgré les accords passés avec les chefs du clan catholique [22], les monarques environnants n’ont pu faciliter l’éclatement du pays en raison des remous sociaux qui troublèrent leurs propres royaumes au début de l’année suivante… et, surtout, en raison de la rapidité de l’action militaire helvétique.

Tout indique que cette célérité, couramment évoquée pour nier l’importance de la guerre, était le résultat d’efforts précisément destinés à réduire l’ampleur des dévastations. Elle s’intégrait dans une vaste gamme de procédés positifs, imaginés par les vainqueurs pour éviter l’engrenage des haines et, partant, pour favoriser une réconciliation interne, seule susceptible de garantir la solidité de la nation qu’ils essayaient de (re)créer [23]. La vitesse délibérée des opérations s’accompagnait donc de consignes de modération qui, peu ou prou, furent respectées d’un côté et saluées avec résignation de l’autre [24]. Les uns s’abstinrent de piller ou de maltraiter ceux qu’ils venaient de soumettre, et ces derniers, écrasés en raison de leur impréparation comme de l’incurie militaire de leurs chefs, renoncèrent à se lancer dans une guérilla ou une vendetta meurtrière. Cette abnégation s’explique tant par la lassitude des vaincus et par leur conviction d’avoir été abandonnés par Dieu, que par la manière subtile dont on essaya de ne pas les faire trop passer pour tels. Dès le début des combats, les officiers de la faction progressiste et protestante s’étaient ingéniés à disculper les habitants des cantons catholiques. Pour ce faire, ils rejetèrent la responsabilité du conflit sur les jésuites et les élites conservatrices, qui furent accusés d’avoir trompé les populations dont ils dirigeaient les destinées terrestres ou célestes [25]. La tactique était habile, puisqu’elle désignait clairement les adversaires sociaux et nationaux du nouvel État fédéral. Elle permettait ainsi non seulement aux deux parties de se réconcilier sur le dos d’un double bouc émissaire, mais aussi, par simple jeu de miroir, de s’unir dans l’illusion d’un but et, donc, d’un futur communs. Enfin, pour parachever leur dispositif conciliatoire, les leaders du camp victorieux s’abstinrent soigneusement de convoquer l’histoire.

L’histoire dans le conflit

Durant les quelques décennies qui suivirent le conflit, on a observé, dans les sphères politiques, une extrême prudence dans l’évocation des années qui venaient de s’écouler. Les événements de 1847 sont rappelés de façon allusive, non qu’ils aient été oubliés, bien au contraire. Ils hantent alors le discours et l’action des élites gouvernementales qui s’installèrent à la tête du nouvel État. Ils inspirent clairement l’ambition d’unité qui sous-tend toutes les institutions créées par le régime progressiste. Le système électoral, l’armée ou, surtout, l’instruction publique s’emploient à empêcher le retour des divisions sonderbundiennes [26]. Pourtant, si la guerre civile sert, en quelque sorte, de pôle répulsif commun aux entreprises qui lui succédèrent, force est de constater que son nom et ses péripéties n’apparaissent que rarement dans les textes gouvernementaux, comme si son importance capitale ne pouvait se lire qu’en creux des réalisations destinées à en amoindrir l’effet. Répugnant à citer explicitement le conflit fratricide de 1847, les publicistes de la majorité sont encore plus réticents à en décortiquer les épisodes ou les rouages [27].

La discrétion entourant des faits récents et douloureux se comprend aisément dans le cadre d’une ligne de conduite alors communément admise, selon laquelle « lors d’événements politiques, l’oubli général du passé est un acte de la plus haute prudence [28] ». Celle qui affecte l’évocation de temps plus anciens demeure en revanche plus problématique. De fait, jusqu’aux alentours de 1870, l’appel aux « Pères de la patrie », Guillaume Tell et les Trois Suisses, reste, lui aussi, largement absent de la rhétorique gouvernementale. Or, au même titre que les multiples techniques conciliatoires, concrètes ou discursives déployées pour apaiser les rancoeurs issues du Sonderbund, ce silence n’a rien de fortuit. Preuve en est que, jusqu’à l’éclatement de la guerre civile, le discours politique suisse était truffé d’anecdotes renvoyant aux péripéties et aux héros qui émaillèrent les vicissitudes du destin helvétique [29].

Le passé ainsi invoqué repose sur une historiographie remontant, pour l’essentiel, au xve siècle. Celle-ci donna une version rationnelle et cohérente de mythes fondateurs plus anciens, relatant en différentes scènes pittoresques une dualité matricielle opposant le mauvais tyran « étranger » au bon Confédéré libérateur. Initialement composé par opposition aux prétentions territoriales de la dynastie autrichienne des Habsbourg, ce discours s’axa ensuite autour de la notion dérivée d’indépendance [30]. Avec la Révolution française et l’éveil des sentiments nationaux européens, cette vision des choses permit d’accréditer l’idée d’un particularisme helvétique que ni la langue ni la religion n’étaient susceptibles de véhiculer ou d’exprimer [31]. Dès lors, les récits des origines, fortement influencés par les oeuvres de Jean de Müller [32], établirent que le trait distinctif des Suisses était un tautologique patriotisme et un indéfectible instinct de liberté. Tous les aléas qui balisèrent le parcours du pays furent relatés en fonction de cette grille d’interprétation spécifique, même après qu’on eut établi que l’essentiel des événements qui la justifiaient relevaient de la légende. Ainsi, quand au début des années 1830 une série de révolutions introduisit le pays dans une ère libérale, nombre de spécialistes envisagèrent leur époque comme l’aboutissement inéluctable de cet atavique besoin d’indépendance.

À un moment et dans une contrée où la question identitaire se profilait comme un problème politique majeur, l’histoire venait apporter des réponses particulièrement satisfaisantes. Tout d’abord, elle illustrait, voire prouvait, l’existence de valeurs que l’on voulait nationales. Ensuite, elle se présentait comme un vecteur de cohésion susceptible de rassembler, dans un élan identitaire commun, les habitants du berceau traditionnel de la Suisse et les populations de régions tardivement intégrées dans le giron helvétique [33]. L’appropriation générale d’un passé qui, géographiquement parlant, ne pouvait s’appliquer qu’à une infime minorité de la population helvétique, s’explique par un énorme pouvoir de séduction. En premier lieu, et comme la plupart des autres histoires similaires, le récit officiel du destin confédéré véhicule une axiologie flatteuse et conforme aux aspirations idéologiques du xixe siècle. Par ailleurs, et de manière plus fondamentale que dans d’autres pays, ce récit est marqué par les hauts faits de héros issus du tiers état. En se focalisant sur des roturiers exceptionnels, la narration du passé suisse permet une identification d’autant plus aisée que ces derniers constituent des modèles avec lesquels on peut s’inventer de lointains liens de parenté, par le développement de logiques généalogiques aussi abusives que faciles.

Mais ce qui, sans doute, fit l’immense popularité de cette base identitaire, à la fois cruciale et inadéquate, est son extrême élasticité conceptuelle. Le déroulement des événements de la saga helvétique présente l’avantage d’autoriser les interprétations les plus variées et, partant, permet à chacun de le revendiquer pour sien. À la faveur de cette particularité, il donna lieu au développement de traditions historiques différentes, susceptibles de fonder des weltanschauungs antagoniques et de légitimer des conceptions de l’avenir parfaitement divergentes ; tant il est vrai que l’attachement au pays natal, la haine de ceux qui lui veulent du mal et la passion de la liberté sont des sentiments génériques que tout le monde peut éprouver, mais qui donnent lieu à des traductions concrètes souvent incompatibles entre elles.

Ceci se manifesta avec une netteté particulière en 1798 quand, affectant de poursuivre l’oeuvre de « nationalisation » entamée par la Révolution de 1789, les troupes du Directoire dévastèrent la Suisse et, de facto, la scindèrent en deux camps hostiles [34]. Les uns adoptèrent avec enthousiasme les préceptes et l’« aide » de la grande République voisine, tandis que les autres tentaient désespérément de s’opposer à ce qu’ils considéraient comme une intrusion et des idéaux étrangers. Curieusement, les deux parties appuyaient leurs positions contraires en se référant à un passé similaire. Les premiers concevaient l’installation d’un régime politique calqué sur celui de la France comme l’aboutissement logique de l’aspiration typiquement suisse à la liberté, attestée par les hauts faits de Guillaume Tell [35]. Quant aux seconds, ils envisageaient l’occupation militaire de leur territoire comme l’occasion de démontrer et de faire revivre leur irrépressible besoin d’indépendance, si souvent relevé dans les annales [36]. Tant que les patriotes se maintinrent au pouvoir, leur version plutôt progressiste de l’histoire domina. Quand ils chutèrent, l’ensemble du récit fut réinterprété à la lumière d’un conservatisme modéré.

À la veille du Sonderbund, les références au passé divergèrent à nouveau. Les fédéraux, imprégnés de convictions radicales, se réclamèrent, avec une ardeur redoublée, du naturel esprit de liberté helvétique. Cette assise leur permettait de revendiquer haut et fort les améliorations institutionnelles fondamentales dont ils pensaient faire bénéficier la Suisse. C’est au nom des valeurs ataviques de la nation qu’ils disaient vouloir centraliser le système gouvernemental et élargir la base des droits populaires. Leur rhétorique passéiste promettait d’être d’autant plus percutante qu’elle pouvait récupérer l’argument de l’indépendance, dans la mesure où leurs adversaires menaçaient de demander secours aux puissances environnantes. Pourtant, la position des petits États sécessionnistes n’était pas moins solide. Ils se fondaient, eux aussi, sur l’instinct tyrannicide de leurs ancêtres et sur l’appréciable longévité de l’entité géopolitique qu’ils avaient ainsi forgée, pour réclamer le maintien du statu quo ante, soit pour obtenir le respect inconditionnel de la souveraineté cantonale. Afin de cimenter leur conception des choses, largement dictée par la volonté de continuer à pratiquer leur confession comme ils l’entendaient, les leaders du camp catholique présentèrent les tentatives des progressistes comme visant à ressusciter les horreurs qui avaient accompagné l’instauration du régime unitaire à la fin du siècle précédent.

L’analyse des partisans du Sonderbund n’était pas totalement fausse. Leurs ennemis s’inspiraient en effet des réalisations qui avaient échoué si douloureusement quelque cinquante années auparavant. Dans une optique de cohésion, seule garante de la solidité de l’édifice national que les radicaux ambitionnaient de (re)construire, il était vital d’éviter de se recommander d’un passé révolutionnaire aux potentialités aussi destructrices. Par ailleurs, la rhétorique « historicisante » qui avait scandé les événements saillants du dernier demi-siècle montrait explicitement, si besoin était, que la convocation des temps héroïques ne ressoudait guère le corps social mais, bien au contraire, tendait à confirmer chacune des parties dans sa propre compréhension des choses en une logique plus à même d’accentuer que d’atténuer les divisions. Pire encore, l’effet rassembleur du passé avait été largement exploité par le régime précédent, et celui-ci avait non seulement orienté l’historiographie dans un sens qui lui était favorable, mais avait, en quelque sorte, accaparé l’argumentation tout entière, la rendant inutilisable par ceux qui, précisément, avaient lutté pour renverser ce mode de gouvernement [37].

Dans ces circonstances, les promoteurs du nouvel État suisse créé en 1848, quel que soit leur désir farouche de fonder une véritable nation, ne pouvaient continuer à tabler sur l’élément qui, jusqu’alors, en constituait l’un des principaux piliers identitaires. Leur ambition même leur imposait de ne pas se baser sur un support si friable. Ainsi s’explique le paradoxe de leur attitude si circonspecte au sortir de la guerre civile, eux qui évitèrent de s’arroger hautement un passé jusqu’alors réputé pour ses qualités « nationalisantes » et qui, tout au contraire, l’entourèrent d’un silence prudent. Dès lors, quand l’Histoire est sollicitée, ce n’est pas en tant que vivier de faits, d’expériences ou d’exemples fondateurs, mais plutôt comme instance de référence suprême, considérée comme une mesure supérieure à l’aune de laquelle s’évalue toute action humaine [38]. À ce titre, elle est investie d’une dimension universelle, voire atemporelle, correspondant aux aspirations idéologiques des vainqueurs du Sonderbund, guidés par leur foi dans l’avenir et leur adhésion aux valeurs défendues par les Droits de l’Homme. Mais surtout, elle est ainsi exempte de toute dangerosité potentielle. En évitant de raviver le souvenir des temps anciens, on se garde de faire resurgir des rancoeurs refoulées et des vengeances inassouvies.

Longtemps, le mutisme prudent établi en 1847, instauré dans l’intérêt national des élites victorieuses, sera respecté par la population. Dans de rares témoignages à vocation historique, leurs partisans s’abstiennent de fanfaronner [39]. Au pire, ils adoptent une vision proche de la rhétorique officielle et soulignent la culpabilité de l’étranger dans cette triste affaire [40]. Dans leur grande majorité, même les vaincus se gardent de troubler cet armistice encore précaire [41]. Les quelques perdants qui se risquent à relater leur expérience sont d’éminents acteurs du conflit, discrédités par la tournure des événements et soucieux de retrouver un semblant de considération sociale [42]. La plupart des rares évocations du Sonderbund, émanant des cantons sécessionnistes et parvenant au sommet de la pyramide administrative, sont des suppliques souvent pathétiques afin d’obtenir une réduction de leurs dettes de guerre. Mais ces requêtes adoptent le plus souvent des tournures et un contenu qui signalent une appropriation des valeurs du camp radical [43].

En général, la défaite ne s’exhibe pas en public et même, dans les cas les plus extrêmes, demeure une affaire d’ordre cantonal, voire privé. Envisagée comme une punition divine et, partant, comme une regrettable fatalité, elle ne peut faire l’objet de dédommagements. Ce consensus général sur l’oubli individuel des griefs passés est ici facilité et prolongé par deux phénomènes similaires qui, de manière détournée, en confortent l’effet. Le fédéralisme outrancier contre lequel les radicaux avaient lutté gardait une assise importante dans les structures administratives et dans les mentalités autochtones. L’essentiel des décisions, comme des frustrations, se limitait toujours aux frontières des cantons. En vertu de ce résidu d’archaïsme institutionnel, rares étaient les récriminations qui atteignaient le niveau national et, de ce fait, devenaient susceptibles de menacer l’unité du pays.

Par ailleurs, l’idée de démocratie, contre laquelle les grandes puissances européennes, effrayées, avaient opportunément décidé de se battre, restait encore balbutiante, même en Suisse [44]. Principe institutionnel majeur, elle ne s’est pas encore développée alors en dominante de la vie quotidienne et ne s’étend pas vraiment jusqu’au simple particulier. Ce qui peut s’envisager comme un regrettable signe d’immaturité du système politique des radicaux s’avère constituer, parallèlement, un atout crucial dans le maintien du calme intérieur, indispensable à la réalisation de leur projet national. Le citoyen peut, certes, élire ses représentants ou se prononcer sur quelques objets de la vie publique. Mais nul ne semble alors pousser la logique de ces prérogatives, uniques en Europe, et imaginer qu’elles lui confèrent un droit inaliénable à la parole, au bonheur soit, par extrapolation, à la reconnaissance officielle des souffrances endurées. Ainsi, à défaut d’unir vraiment le pays, ce silence réduit la fierté des uns comme l’humiliation des autres et permet, à terme, d’amorcer lentement un véritable processus de réconciliation qui s’accentue, quelques décennies plus tard, en grande partie grâce à l’histoire.

L’histoire contre le conflit

Dès la fin des années 1860, les remous nationalistes qui agitent le vieux continent [45] occasionnent d’importantes mutations sociétales qui contribuent, à nouveau, à la production d’un véritable discours historique. Non pas, certes, que l’affirmation identitaire parfois violente que manifestent les États voisins engagent les autorités helvétiques à faire toute la lumière sur les événements qui, quelques décennies auparavant, leur avaient permis de s’emparer du pouvoir. Ceux-ci demeurent, dans une certaine mesure, tabous et ne se devinent qu’à travers des décisions institutionnelles destinées à en contrecarrer les effets indésirables [46]. Mais face à l’attitude parfois menaçante des grandes puissances environnantes, le gouvernement s’attache à souligner fermement ce qu’il estime être les caractéristiques fondamentales de la Confédération, telles que l’attachement à l’indépendance ou à la liberté, et qui sont censées puiser leurs racines dans le passé.

À cet effet, le gouvernement entreprend d’élargir notablement les droits et, partant, les responsabilités populaires. Par ailleurs, il consolide sa position internationale en se concentrant sur le concept de neutralité. Pour obtenir le soutien du public, indispensable à la réussite de cette réplique nationale de la Suisse, ceux qui en dirigent les destinées renouent avec les illustrations de type historique. Or, les grands héros de la saga helvétique, cette success story relatant les épisodes d’une constante quête d’indépendance, sont tous originaires de ces contrées alpines qui formaient le coeur du Sonderbund. Les vainqueurs et leurs descendants n’étaient pas sans le savoir. C’est donc consciemment et intentionnellement qu’ils décident d’exploiter ce hasard, susceptible d’orienter la mémoire collective dans un sens favorable à l’intégration et à l’union helvétiques [47]. De cette manière, la place des vaincus est non seulement affirmée au sein de l’édifice national, mais reconnue comme vitale. Ne sont-ils pas les héritiers de ceux qui ont façonné le pays et, à ce titre, ne sont-ils pas considérés comme les porteurs privilégiés des qualités qui le distinguent aujourd’hui encore des autres contrées européennes ?

Deux décennies plus tard, à l’orée des années 1890, alors que le continent entre dans une phase de nationalisme virulent, cette tactique d’insertion par l’histoire s’accentue nettement [48]. À l’instar des Français, les Helvètes s’évertuent à inventer des pôles de rassemblement ludiques. Parmi tant d’autres manifestations populaires, ils créent une fête où peut se reconnaître la contrée tout entière [49]. Pour assurer le succès de l’événement, celui-ci se veut une commémoration du serment des Trois Suisses qui, traditionnellement, était à l’origine de l’alliance puis de la Confédération helvétiques. Pour « lancer » un rassemblement qui, désormais, serait destiné à symboliser l’entente intérieure, les autorités avaient initialement pensé organiser des festivités officielles dans la capitale, à Berne. Rapidement, elles ont pourtant décidé de les tenir là où les faits qu’elles commémoraient étaient censés s’être passés, soit au sein de l’ancien Sonderbund. Le 1er août 1891, au coeur des Alpes ont ainsi crépité des feux de joie évoquant les bûchers allumés par les vaillants montagnards médiévaux dans leur lutte contre la maison de Habsbourg ; et on y entendit des discours solennels, comme autant d’hommages rendus par les dirigeants du moment à leurs glorieux « prédécesseurs ». En saluant la bravoure des premiers Confédérés, ces allocutions gouvernementales honoraient de manière plus définitive que les allusions des années précédentes les figures emblématiques de la nation, leurs héritiers et, avant tout, les plus directs d’entre eux, à savoir les vaincus de la guerre civile de 1847.

Ces cérémonies, aux vertus hautement intégratives, n’étaient pas uniquement le résultat d’une habile récupération politique des contingences géographiques du passé helvétique, mais aussi une exploitation démagogique des productions de la nouvelle vague historienne qui s’imposait alors dans le pays [50]. Car depuis peu, les chercheurs avaient, eux aussi, recommencé à se passionner pour l’époque lointaine des « pères de la nation ». Les auteurs libéraux, qui avaient dominé la discipline jusqu’au milieu du siècle, avaient laissé place à une génération de jeunes gens formés dans les universités allemandes et, surtout, ardents partisans du régime de 1848. Sous leur impulsion, et dans le grand élan de scientificité qui caractérisa le savoir historique à la fin du xixe siècle, les mythes des origines firent l’objet d’un véritable travail d’érudition accru accompli à la lumière des documents d’archives [51]. L’historiographie qui s’affirme durant le dernier quart du siècle cultive, néanmoins, une vision téléologique du parcours suisse. Même celui qu’on peut considérer comme le plus grand et le plus « scientifique » d’entre eux, Johannes Dierauer (1842-1920), décrit l’évolution du passé natio-nal comme une quête constante de liberté ne trouvant son expression, voire son aboutissement suprême, que dans les réalisations de 1848. Cette conception finaliste des choses possède, en tant que telle, un véritable pouvoir de performatif. En certifiant « objectivement » l’immémorial attachement des Helvètes à l’indépendance, l’histoire confortait cette valeur au rang de caractéristique identitaire essentielle et, par conséquent, atemporelle du pays. En présentant le régime radical comme le parachèvement des aspirations naturelles du pays à la liberté, elle transformait les leaders d’une faction, auteurs d’un véritable coup d’État, en sauveurs ayant réussi à concrétiser les voeux les plus fondamentaux de la population. Ainsi, elle proposait une relecture des événements de la veille et du jour qui, dans ses développements logiques implicites, revenait à cimenter un véritable projet de société.

Censés avoir accompli une immense oeuvre « sautériologique », les vainqueurs du Sonderbund ne pouvaient pas être remis en question. De fait, la relation de la guerre civile, rarement approfondie [52], sert surtout à souligner l’ampleur, la qualité et l’importance de leur tâche. À travers un récit récurrent, ils apparaissent comme ceux qui ont su défendre la nation contre ceux qui en voulaient la destruction. Selon cette vision, la modération des troupes fédérales s’interprète comme un signe évident de conciliation, seul gage de cohésion, tandis que les innovations institutionnelles des radicaux se présentent comme la concrétisation du vieil état d’esprit confédéré. Dès lors, et dans la mesure où ils paraissaient poursuivre l’oeuvre commencée par leurs précurseurs, les dirigeants de la fin du xixe siècle semblaient eux aussi inattaquables. Mieux encore, leurs réalisations progressistes soit, surtout, les droits populaires toujours plus étendus qu’ils conféraient aux citoyens, se comprenaient comme une garantie du bon cheminement de la Suisse dans la voie que lui prédestinaient ses spécificités nationales et que lui avaient ouverte les glorieux « Pères de la patrie ». Les quelques ouvrages émanant de la sphère de pensée catholique n’arrivent pas à ruiner cette appréhension des choses. Outre qu’ils sont dominés par l’historiographie officielle, leurs conclusions convergent souvent avec celles de leurs collègues radicaux. Tout comme eux, les historiens issus de l’ancien Sonderbund louent la mesure du général commandant l’armée victorieuse et fustigent le rôle de l’étranger, en une argumentation susceptible de renforcer le sentiment d’une existence nationale fondée sur un passé vieux de près de six siècles.

Dans cet aboutissement commun, les exploits des « ancêtres » sont conçus comme autant d’actes héroïques ou sacrificiels accomplis pour permettre à leurs « descendants » de vivre dans les conditions privilégiées qui étaient les leurs. À ce titre, ces derniers se devaient non seulement d’honorer leurs courageux prédécesseurs mais, également, avaient l’obligation, à l’avenir, de se montrer dignes d’eux. Bien plus que le récit des temps anciens, l’histoire se mue ainsi en preuve passée et en assurance future des qualités intrinsèques de la population dont elle retrace et oriente les destinées. De cette façon, elle ne se contente pas d’affirmer la pérennité de la nation, mais induit la responsabilité des vivants dans le maintien de cette durée-là. En cherchant à inculquer un sentiment de reconnaissance, cette orientation donnée à l’histoire tente d’impliquer les individus dans la nécessité d’une continuité helvétique qui présuppose un consensus volontaire sur ses valeurs « intrinsèques », et l’effacement délibéré de tout souvenir qui pourrait le ruiner.

À ce stade, enseignements de l’histoire et ambitions politiques se renforcent mutuellement en une argumentation destinée à toucher la population. La diffusion de ce message de solidarité nécessaire avec le passé s’est faite, naturellement, grâce à la publicité que lui donnèrent les gouvernants helvétiques qui virent en lui une caution scientifique idéale. Il se propagea ainsi, de manière évidemment volontaire, au cours de fêtes, par des manifestations culturelles ou à travers des institutions étatiques. Plus, peut-être, que les réjouissances organisées à cet effet, l’École et l’armée ont largement participé à la diffusion de ce discours parmi les Helvètes. La première, en donnant un semblant d’instruction à tout citoyen, permettait non seulement de connaître cette nouvelle version de la saga suisse, mais également de lire la presse soit, à ce titre, de baigner dans un environnement truffé de références historiques. La seconde, composée de miliciens appelés régulièrement sous les drapeaux, ne faisait pas que dispenser un savoir patriotique mais était le lieu d’une double prise de conscience fondamentale. Le service militaire était, d’une part, l’occasion de méditer les bienfaits de l’indépendance immémoriale du pays et, d’autre part, la preuve concrète des responsabilités qu’un héritage aussi heureux impliquait.

Tout semble indiquer que les Suisses ne sont pas restés insensibles à l’évocation des hauts faits du passé. Dans les correspondances particulières, ils montrent une manipulation aisée des références antiques. Et les clubs ou autres sociétés patriotiques, qui réunissaient toujours plus de membres, se complaisaient dans le rappel des vertus ancestrales ou dans l’exaltation de leurs devoirs héréditaires [53]. Mais cette appropriation de l’histoire se lit également dans certaines attitudes qui témoignent d’une évidente fierté face à l’axiologie nationale et, partant, sont la manifestation du désir de ne pas déchoir. Du moins est-ce ainsi que l’on peut interpréter les résultats étonnants de quelques votes à connotation sociale où les Helvètes, au nom de la liberté et de la responsabilisation individuelles, entravèrent la mise en place d’une protection assurée par l’État [54]. Enfin, ce message à connotation historique atteignait le public au moment où s’intensifiait la démocratisation, où s’accélérait la centralisation, et où le citoyen commençait à se sentir personnellement impliqué dans la bonne marche des affaires du pays tout entier ; à un moment, donc, où il était particulièrement sensible aux devoirs que lui imposait sa glorieuse ascendance.

Quoi qu’il en soit, l’un des principaux objectifs de cette narration, comme de sa propagation, fut bel et bien atteint. Transformant les péripéties et l’axiologie du passé en lieu de mémoire collective commun, les habitants de l’ensemble du territoire helvétique finirent rapidement par se percevoir comme appartenant à la même nation. Mais pour cela, ils avaient effectué une ellipse importante. Ils avaient exalté les événements largement légendaires des origines et occulté celui qui avait véritablement permis de fonder leur nouvelle identité — tout en risquant de les diviser — à savoir le Sonderbund. Quelques générations après, la Guerre civile est évacuée des esprits ou, dans les rares cas où elle doit être évoquée, elle est muée, elle aussi, en lieu d’expression de la pérennité helvétique : un épisode se jouant au coeur des Alpes où transparaît un arrachement fondamental pour l’indépendance, garantie incontournable de son existence européenne, et à travers laquelle se manifeste une modération naturelle, gage de survie intérieure du pays. Dès lors, le conflit fratricide de 1847 peut être considéré comme définitivement terminé, en un processus de cicatrisation durable, largement induit et illustré par l’histoire [55].

Hypothèses en guise de conclusion

L’effet conciliateur de la discipline historique est, tout d’abord, largement dû à son évolution propre qui, en cette fin de xixe siècle, l’apparente toujours plus à une science. À la faveur de cette réputation d’objectivité, elle est censée révéler la « vérité » et, à ce titre, mérite d’être crue. Emmenée par des chercheurs radicaux, eux-mêmes convaincus de leur parfaite neutralité professionnelle, elle pencha évidemment dans un sens rassembleur et accrédita donc la thèse d’une cohésion interne autour de l’idée d’une liberté intrinsèque, menacée par l’ennemi extérieur. Cette vision partiale des faits fut d’autant plus à même de forger le creuset identitaire du nouveau pays qu’elle était considérée comme exacte et qu’elle valorisait l’ensemble de la population. Quoique écrite par des auteurs qui partageaient les idéaux du parti vainqueur, l’histoire engloba habilement les vaincus dans son projet national inavoué. Il s’agissait non seulement de prouver leur parfaite « innocence » dans le déclenchement du Sonderbund, mais de souligner le rôle de leurs « ancêtres » dans la construction de la Suisse radicale. Dès lors, ils étaient moins disculpés d’une tare qu’honorés et comblés de vertus ; ils n’étaient pas les moutons noirs du régime mais, comme celui-ci s’attachera lui-même à le démontrer, symbolisaient officiellement toutes les qualités au nom desquelles il disait accomplir son oeuvre institutionnelle. En outre, cette grande opération de séduction mémorielle ne pouvait plus être contrecarrée par des survivants courroucés, quel que soit leur camp, car on avait pris soin d’attendre l’équivalent de deux à trois générations avant de propager cette version-là des faits. Pendant quelques décennies, soit le temps que les acteurs du conflit disparaissent, que leurs enfants vieillissent et que les souvenirs directs s’estompent, l’histoire suisse avait préféré se taire. Et elle n’entreprendra vraiment le récit de ces quelques semaines de guerre que lorsqu’elle aura été certaine que les écrits étaient devenus plus forts que les paroles.

En d’autres termes, la réconciliation helvétique est le résultat d’un triple paradoxe : paradoxe, tout d’abord, d’une histoire qui aménage la vérité, alors même qu’elle acquiert ses lettres de scientificité ; paradoxe, ensuite, d’une politique mémorielle de vainqueurs laissant une place glorieuse et fondatrice aux vaincus ; paradoxe, enfin, d’une situation conflictuelle qui se résout non par l’expression des souffrances mais grâce à leur long refoulement. Dans son exploitation habile des spécificités topographiques du pays, du caractère limité des revendications démocratiques et de l’appréciable profondeur temporelle dont se dotait la Suisse, la gestion du Sonderbund plaide surtout pour une adaptation des techniques conciliatoires aux contingences du lieu, du moment ou, en dernière analyse, de la tradition historique [56].

Mais cette adéquation opportune du processus de cicatrisation aux conditions de son élaboration imposa, en elle-même, le recours à des facteurs de résolution qui semblent contredire tous les dogmes actuels de résolution des conflits. Dans ses contrevérités, dans ses exagérations comme dans ses silences, le procédé adopté ne suggère-t-il pas les bienfaits du historically uncorrect ? Cette interrogation soulève le problème des limites du cas helvétique. Plus encore, elle pousse à questionner les exigences d’expression et d’authenticité qu’on préconise pour le règlement des guerres civiles d’aujourd’hui. S’il s’agit là de méthodes, moralement louables et sans doute susceptibles de réguler des moments traumatiques précis, faut-il en déduire qu’elles soient toujours positives et inéluctablement pacificatrices ? Si la globalisation uniformise les aspirations, cela signifie-t-il qu’elle standardise les guerres menées en leur nom ? N’y a-t-il pas de danger, dès lors, à prétendre apaiser des situations conflictuelles particulières par un mode de gestion universel ? Ne vaudrait-il pas mieux, dans certains cas, accepter de jouer sur les marges d’incertitude propres au savoir historien ? Ne serait-il pas judicieux, parfois, de laisser une place accrue au silence [57] ? Car il est des cas où les développements éthiques de la démocratie semblent contrecarrer ses objectifs de paix et de bonheur.

Appendices