Comptes rendus

Annik Houel, Patricia Mercader et Helga SobotaCrime passionnel, crime ordinaire. Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2003, 190 p.[Record]

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Institut québécois des hautes études internationales
    Québec

Dans cet ouvrage d’une grande originalité touchant un sujet délicat, Annik Houel et Patricia Mercader, toutes deux psychologues, aidées de la sociologue Helga Sobota, ont voulu examiner des récits de crimes passionnels, tels qu’ils ont été relatés depuis deux siècles dans la presse à sensation de plusieurs pays, et dans ce cas-ci provenant précisément de la France contemporaine, pour la période 1985-1993. Ici, le crime passionnel est considéré comme étant de l’ordre du fait journalistique, et relevant plus particulièrement du fait divers, donc d’un « genre littéraire » propre, à la fois méprisé mais largement lu, avec sa part de romanesque, de suspense, de violence, et son inévitable dénouement tragique (p. 16). De cette équipe, Annik Houel avait déjà consacré une étude étoffée à une série de classiques du roman français dont le thème commun était l’adultère de l’épouse (Houel 1999). On pourrait peut-être croire que les textes journalistiques consacrés aux faits divers diffèrent diamétralement des récits romanesques étudiés précédemment, en raison de l’opposition du fictif au réel. Cependant, la distinction entre le genre littéraire – découlant plus ou moins de l’imaginaire – et le style journalistique censé établir l’ordre des faits apparaît ici « illusoire » (p. 17) ; ces récits à sensation aux titres percutants trahissent des subjectivités, des préjugés, des représentations sociales et obéissent à des lois du genre, qui sont étudiées systématiquement dans l’ouvrage de Houel, Mercader et Sobota. Du point de vue théorique, ces auteures s’inspirent, entre autres, d’un ouvrage britannique fondateur dans le domaine des études culturelles, La culture du pauvre de Richard Hoggart, paru en anglais en 1958, pour tenter d’appréhender ce qu’il nomme la « consommation nonchalante » du fait divers par le lectorat (Hoggart 1970 : 295). On se souviendra par ailleurs que d’autres études sur les biais et la subjectivité des médias ont déjà été effectuées au Québec par le passé ; pensons notamment à l’ouvrage remarquable de Patrick Imbert intitulé : L’objectivité de la presse. Le 4e pouvoir en otage (1989), qui donne une analyse des stratégies de langage et des connotations implicites dans les journaux et les quotidiens canadiens. Toutefois, sans mentionner l’ouvrage d’Imbert, le livre Crime passionnel, crime ordinaire se concentre principalement sur les rôles sociaux de sexe et leur évolution dans la représentation du fait divers passionnel, comme l’ont déjà fait dans les pages de cette revue Ghislaine Guérard et Anne Lavender, en se basant sur les articles de trois journaux québécois (1999). On l’aura compris : cet ouvrage ne traite pas du crime passionnel selon les aspects policiers, juridiques ou médicaux dont il pourrait avant tout faire l’objet. Les auteures se penchent ici sur le récit d’un crime considéré comme spectaculaire, non pas consigné dans un rapport d’enquête, mais plutôt narré dans une forme journalistique, à partir d’une analyse de contenu d’extraits de différents articles tirés de certains quotidiens français. Cette distinction entre les faits en soi et leur narration (empreinte de subjectivité) est d’ailleurs soulignée tout au long du livre : « ce n’est pas de la réalité qu’il s’agit mais d’une image de la réalité surdéterminée, particulièrement saturée de stéréotypes, de clichés, qu’impose le journaliste » (p. 176). Les circonstances du crime passionnel sont particulières dans le monde policier : dans beaucoup de cas, le meurtrier connaît déjà sa victime et, paradoxalement, prétend souvent l’aimer. De plus, les récits de ces événements font l’objet de commentaires étoffés, attentifs et suivis, parfois en plusieurs épisodes (crime, enquête, procès, jugement), et constituent dans certains cas la matière ...

Appendices