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Comptes rendus

Elsa Dorlin Black Feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000. Collection « Bibliothèque du féminisme », Paris, L’Harmattan, 2008, 260 p.

  • Diane Lamoureux

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  • Diane Lamoureux
    Université Laval

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On ne peut que se réjouir de la parution, en français, de cette anthologie de textes du féminisme afro-américain. Cela permet de rendre accessible pour un public non anglophone, dans des traductions de bonne qualité, des textes dont plusieurs sont désormais difficilement trouvables, même en anglais.

La sélection de textes est particulièrement intéressante et organisée selon un ordre chronologique qui permet aussi de suivre l’affinement de la réflexion portée par le Black Feminism et la complexité des enjeux qu’il soulève. L’ouvrage s’ouvre sur un texte de Michele Wallace qui décrit son itinéraire du mouvement noir au féminisme, sans pourtant nier ce qui reste de sa conscience de « race » dans son féminisme et en souhaitant l’apparition d’un féminisme véritablement multiculturel.

Le deuxième texte est la Déclaration du Combahee River Collective qui avait déjà été publiée quelques mois plus tôt dans les Cahiers du CEDREF. Ce texte est important par sa nature collective et également par sa volonté d’articuler la position de lesbiennes féministes noires sans qu’une de ces dimensions prenne le pas sur les autres. Il se positionne également de façon critique par rapport au racisme dans le mouvement des femmes blanches.

Le texte d’Audre Lord part d’une expérience personnelle pour montrer l’importance de la prise de parole en vue de rendre audibles les réalités subalternes, de même que de la nécessité de dépasser l’horizon étroit des identités pour penser la complexité des situations sociales des femmes.

Les textes de Hazel Carby, de Barbara Smith et de bell hooks posent chacun à leur manière la question des limites de la sororité lorsque les féministes blanches refusent de regarder en face leur propre racisme et établissent une hiérarchisation entre lutte contre le sexisme et lutte contre le racisme, hiérarchisation qui ne peut que se révéler pernicieuse pour les féministes noires, ces dernières ne pouvant se permettre de dissocier l’une de l’autre.

Patricia Hill Collins aborde la question de la construction des savoirs et des apports de l’expérience sociale des femmes noires dans l’émergence d’une pensée féministe noire. Sur le plan épistémologique, elle se situe dans la logique du standpoint feminism, c’est-à-dire qu’elle soutient que la situation sociale est à l’origine d’une compréhension du social, sans cependant tomber dans le piège de réifier cette compréhension du social dans une naturalisation ou une identité.

Les trois derniers textes font écho à la question de la troisième vague féministe. Laura Alexandra Harris développe une perspective d’articulation des dimensions noire et fondée sur la diversité sexuelle (queer), tandis que Kimberly Springer aborde la question de la troisième vague à partir des courants féministes dans la musique hip hop, ce qui laisse assez sceptique Beverley Guy-Scheftall.

L’intérêt de ces textes est de montrer la richesse de la réflexion du Black feminism, réflexion qui ne concerne pas que les femmes de couleur, mais pose des questions essentielles pour l’ensemble des féministes.

Dans ces circonstances, il est malheureux que l’introduction d’Elsa Dorlin ne soit pas à la hauteur des textes qu’elle a sélectionnés. Elle se livre en fait à un long historique des positions racistes — bien réelles — à l’intérieur du féminisme étasunien passant largement à côté des positions sexistes — tout aussi réelles — dans le mouvement noir, ce qui contredit partiellement les textes de cette anthologie puisqu’ils essaient d’articuler une position politique qui récuse autant le sexisme présent dans les mouvements noirs que le racisme présent dans le féminisme, refusant le dilemme pour les féministes noires d’avoir à choisir entre la lutte contre le sexisme et celle contre le racisme. Devant l’injonction d’avoir à choisir, les textes regroupés dans cette anthologie enjoignent plutôt aux lectrices et aux lecteurs de « conjoindre » et de mener de front les deux luttes en question.

Plus encore, Dorlin passe sous silence ces voix féministes « blanches » qui ont bien vu que, de même que les rapports sexistes façonnent les hommes et les femmes, les rapports racistes ne façonnent pas que la population noire, mais aussi la population blanche. Certes, ces voix ont été minoritaires, mais elles n’en ont pas moins existé, et ce n’est pas minimiser l’importance du travail théorique du Black feminism que d’en attester la présence.

Par ailleurs, cette introduction montre fort justement l’importance théorique des réflexions du Black feminism, pour les femmes noires et également pour le féminisme dans son ensemble. Articuler les enjeux de genre, de race, de classe et de sexualité est certes complexe et demande une sophistication théorique et un sens politique pratique de la nuance, mais cela s’avère essentiel pour un féminisme qui récuse la domination sous toutes ses formes et ne se contente pas de la féminisation relative des élites.

Bref, cet ouvrage nous invite à une opération de « décentrement » salutaire et nécessaire et s’avère utile pour des féministes québécoises qui sont encore réticentes aux apports possibles de la pensée féministe postcoloniale.