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Présentation

Femmes autochtones en mouvement : fragments de décolonisation

  • Marie Léger and
  • Anahi Morales Hudon

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Cover of Femmes autochtones en mouvement : fragments de décolonisation, Volume 30, Number 1, 2017, pp. 1-268, Recherches féministes

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Le présent numéro a été pensé dans l’objectif de contribuer à la diffusion de textes en français portant sur diverses formes de résistance, de création de connaissances et de pratiques de femmes autochtones. Nous inscrivant dans une perspective de décolonisation, nous avons considéré que la priorité de ce numéro devait être de mettre en valeur des textes issus principalement d’auteures autochtones. Nous sommes donc heureuses d’avoir réuni en ces pages des articles écrits ou coécrits par des femmes autochtones dont Aura Cumes (Maya-Kaqchikel), Suzy Basile (Atikamekw), ainsi que Patricia Monture (Mohawk). À ces voix trop peu nombreuses s’ajoutent, sous forme d’entrevues, celles de France Robertson (Innue), Michèle Rouleau (Ojibwé), Ellen Gabriel (Mohawk) et Viviane Michel (Innue). Deux autres contributions sont aussi à souligner, soit le poème de Joséphine Bacon (Innue), qui ouvre ce numéro, et l’oeuvre d’Ellen Gabriel, qui se trouve en page couverture. Malgré ce contenu fort riche, nous devons souligner la difficulté éprouvée à réunir un plus grand nombre de textes écrits par des Autochtones pour ce numéro.

Le fait de ne pas avoir réussi à rassembler davantage de textes écrits par des femmes autochtones nous incite à réfléchir. Bien sûr, les enjeux démographiques et linguistiques sont des dimensions à considérer. D’une part, les femmes autochtones au Québec représentent une minorité démographique relativement modeste et elles sont peu nombreuses à franchir le seuil des établissements universitaires[1]. Les taux de décrochage, en effet, sont encore bien supérieurs à la moyenne québécoise. D’autre part, il ne faut pas oublier non plus qu’au Québec les Inuites, les Cries, les Mohawks, les Naskapies et les Mik’maq ainsi qu’une partie des Algonquines n’écrivent pas en français ou peu, ayant plutôt l’anglais comme langue première ou seconde. Toutefois, nous croyons qu’il faut pousser notre réflexion plus loin.

Les écrits et la présence des femmes autochtones sont encore peu visibles dans les milieux universitaires (Arvin, Tuck et Morrill 2013). C’est le cas tout particulièrement dans le milieu francophone, et ce, malgré l’intérêt grandissant pour les études autochtones affiché au cours des dernières années, notamment dans le cas des études postsecondaires québécoises. On assiste en effet, dans les universités francophones, à la création de divers programmes et cours d’études autochtones dans les départements d’histoire, de science politique, de sociologie, de littérature, etc. Ces cours sont les bienvenus, considérant le manque d’éducation sur les enjeux coloniaux qui ont marqué et marquent toujours les relations entre nations, au Québec tout comme dans le reste du Canada. Cependant, la création de cours et de programmes n’est pas en soi suffisante pour que l’apport des femmes autochtones soit reconnu. Le milieu universitaire est toujours ancré dans des rapports de pouvoir coloniaux, racistes, capitalistes et patriarcaux, ce qui a une influence sur la production et la circulation du savoir : le type de savoir valorisé, jugé valable, acceptable, légitime (Todd 2016), celles et ceux qui sont autorisés à y participer, les voix qui sont entendues, ou non.

Production et transmission des savoirs

Le milieu universitaire se trouve ancré dans des rapports de pouvoir qui ont nécessairement une incidence sur les types de savoirs qui y sont valorisés. Un survol rapide des différents programmes offerts au Québec nous permet de constater deux éléments. D’une part, les cours et les programmes d’études autochtones sont actuellement créés et enseignés, en majorité, par des professeures et des professeurs non autochtones, formés dans des universités nord-américaines ou européennes, pour des étudiants et des étudiantes non autochtones. D’autre part, nous pouvons observer la place restreinte que réservent ces cours et ces programmes à l’étude des enjeux de genre. Par exemple, le certificat en études autochtones de l’Université Laval n’a pas de cours spécifique portant sur les questions de genre et les peuples autochtones, pas plus que n’en ont la mineure en études autochtones de l’Université de Montréal ou le certificat en études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). À notre connaissance, seule la concentration de premier cycle en études autochtones de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) donne un cours qui met en avant des enjeux de genre, cours qui a été mis sur pied en collaboration avec l’association Femmes Autochtones du Québec (FAQ). Par contre, il est important de souligner que l’UQAT a annoncé, en mars 2017, la mise sur pied du Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones ‒ Akwatisiw. Cette initiative pourrait changer les choses, d’autant qu’elle provient d’une Atikamekw, Suzy Basile (coauteure d’un article dans ce numéro).

Les livres publiés en français au Québec sur les questions autochtones présentent rarement une articulation incluant une perspective de genre. On peut penser notamment à l’absence d’une telle perspective dans des ouvrages tels que De Kebec à Québec : cinq siècles d’échanges entre nous (Bouchard, Cardinal et Picard 2008) ou Les autochtones et le Québec : des premiers contacts au Plan Nord (Beaulieu, Gervais et Papillon 2013). Cette articulation n’est pas plus présente dans le champ des études féministes. Dans les revues francophones spécialisées en études féministes, comme Nouvelles Questions Féministes ou Recherches féministes, outre quelques articles ici et là, il n’y a pas eu une réelle réflexion intégrant les perspectives autochtones. Ces revues ont traduit et publié, à l’occasion, des articles rédigés par des femmes autochtones ou encore écrits par des non-Autochtones sur les dynamiques de genre dans le mouvement autochtone, surtout dans des numéros spéciaux sur le racisme ou le développement portant principalement sur l’Amérique latine. En ce qui concerne les revues en études autochtones dans le monde francophone, soulignons les deux numéros de la revue Recherches amérindiennesau Québec consacrés à des enjeux de genre, « Femmes par qui la parole voyage » et « Être née femme autochtone », mais dont la parution remonte à une trentaine d’années (Morissette (1983) et Labrecque (1984)).

Outre la rareté des écrits par les femmes autochtones au Québec ou à leur sujet, il convient de se demander jusqu’à quel point les divers types de savoirs, les pratiques et les formes de résistance des femmes autochtones réussissent à interpeller la production hégémonique des connaissances. Ce ne sont pas seulement les approches théoriques ou les méthodes de recherche qui doivent être mises en cause, mais aussi les formes de collaboration et les alliances établies dans le milieu universitaire ou ailleurs. Certaines perspectives théoriques remettent en question les modèles colonialistes de production des connaissances. Elles ont un ancrage indéniable dans les mouvements anticoloniaux, antiracistes et autochtones et interpellent le milieu universitaire en tant que lieu de pouvoir enraciné dans des logiques coloniales, capitalistes et patriarcales. Pensons aux travaux de Silvia Rivera Cusicanqui, Ochy Curiel, Arturo Escobar, Walter Mignolo, Márgara Millán, Anibal Quijano, Linda Tuhawi Smith, entre autres. Au Canada, les noms d’Audra Simpson, Bonita Lawrence, Glen Sean Coulthard, Kim Anderson, Leanne Simpson et de Taiaiake Alfred sont à souligner, parmi d’autres. Leurs contributions ont en commun une analyse et une critique profonde de la construction du savoir et du pouvoir : elles nous invitent ainsi à penser d’autres possibles, au niveau tant théorique et épistémologique que pratique. Ces auteures et ces auteurs nous proposent de transformer les rapports de pouvoir multiples afin de construire d’autres savoirs, d’autres façons de faire, d’autres mondes (Coulthard 2014). Par leurs approches, leurs textes ont pour objet une réelle décolonisation et suggèrent une réflexion non pas en termes de reconnaissance ou d’inclusion, mais plutôt en termes de déconstruction des rapports de pouvoir[2].

Si des auteures et des auteurs des études postcoloniales, décoloniales et antiracistes ont grandement contribué à déconstruire les épistémologies et les démarches méthodologiques colonialistes et occidentales, il n’en reste pas moins que le milieu universitaire continue à marginaliser des savoirs qui ne cadrent pas avec ses critères de production des connaissances dits scientifiques, dans ses normes et ses formes bien balisées.

Par exemple, comme le souligne Patricia Monture dans son texte, le milieu universitaire ‒ en particulier l’écriture universitaire ‒ n’est pas la voie privilégiée pour faire entendre la voix des femmes autochtones. En effet, ces dernières sont présentes dans l’espace public à travers l’art et d’autres formes d’expression, que ce soit la poésie ou la littérature. C’est le cas notamment des poétesses innues, comme Joséphine Bacon, dont un poème est reproduit dans ce numéro (issu de son recueil Un thé dans la toundra/Nipishapui nete mushuat), Rita Mestokosho (Comment je perçois la vie de ma grand-mère/Eshi Uapataman Nukum), Naomi Kanapé Fontaine (N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures) et, plus récemment, Manon Nolin (Ma peau aime le Nord); c’est aussi le cas de la peintre crie Virginia Bordeleau, de la militante mohawk Ellen Gabriel, de l’artiste atikamekw Eruoma Awashish ou même de la romancière Naomi Fontaine (Kuessipan) et de l’essayiste An Antane Kapesh (Je suis une maudite sauvagesse/Eukuan nin matshimanitu), toutes deux Innues.

Le langage cinématographique est aussi sans doute une forme particulièrement pertinente pour des peuples qui se sont illustrés par l’oralité et la théâtralité de leurs histoires. Pensons notamment à la cinéaste documentariste abénaquise Alanis Obomsawin ou encore au studio Wapikoni mobile qui diffuse des courts métrages produits par des jeunes autochtones (dont plus de la moitié sont des femmes) et qui porte leurs voix au Québec, au Canada et jusqu’en Amérique latine et en Europe.

Colonialisme et patriarcat

Dans leur article sur la décolonisation du féminisme, Maile Arvin, Eve Tuck et Angie Morrill (2013) mettent en évidence cinq défis que posent les théories féministes autochtones aux études de genre. Leur analyse insiste sur le besoin de penser le colonialisme comme un processus genré et invite à poser au centre des analyses en études de genre les impacts du colonialisme sur les structures sociales (Arvin, Tuck et Morrill 2013 : 9). Trois textes dans le présent numéro s’inscrivent dans cette perspective et proposent différentes approches de l’articulation entre colonialisme et patriarcat.

Le colonialisme, tel qu’il est présenté dans ce numéro sous la signature d’An Antane Kapesh et analysé par Amélie-Anne Mailhot, est un témoignage du bouleversement qu’il représente pour le peuple innu et il met la table pour les efforts d’Aura Cumes ainsi que de Suzy Basile, Hugo Asselin et ThibaultMartin qui cherchent à en voir les effets spécifiques sur les femmes. Unilingue (innu aimun), An Antane Kapesh n’a jamais fréquenté l’école. Elle a été chef de la communauté de Matimekosh et, dans sa publication intitulée Je suis une maudite sauvagesse/Eukuan nin matshimanitu, elle saisit l’ensemble de la fracture sociale qu’ont représenté la sédentarisation et l’usurpation territoriale. Il est intéressant de voir qu’elle englobe dans sa description l’effet de l’éducation sur les nouvelles générations, mais aussi le conflit de valeurs entre les deux cultures, celle du « Blanc » et celle de « l’Indien » entendues comme des « habitations politiques ».

Selon ce point de vue, le territoire occupe une place centrale dans les luttes et les perspectives mises en avant par différents militants et militantes autochtones qui publient. Dans ce numéro, Basile, Asselin et Martin analysent le territoire comme un lieu d’identité, de savoir et de mémoire et montrent la manière dont celui-ci raconte l’histoire des femmes, les lieux de leurs maternités, les évènements de leur vie, la leur et celle de toute leur nation. Ce texte présente la façon dont les femmes atikamekw sont liées au territoire; il illustre aussi les violences que ce dernier subit et leurs impacts directs et spécifiques sur elles. Une de ces violences réside dans la conception qu’a la société dominante du territoire, vision économique le réduisant à un bien que l’on possède, que l’on exploite et dont on tire profit. Basile, Asselin et Martin présentent les raisons pour lesquelles, aux yeux des femmes autochtones, le territoire a une dimension spirituelle, éducative, nourricière, culturelle et curative, identitaire en somme. Les trois auteurs montrent que les savoirs des femmes n’ont pas été éradiqués par le colonialisme et dessinent certaines des stratégies sournoises de la dépossession : sédentarisation, réclusion dans les pensionnats, obligation d’accoucher dans les hôpitaux. En ce sens, leur texte fait écho aux propos d’Antane Kapesh et répond avec un message d’espoir quant à la survie des pratiques culturelles propres aux femmes.

Cumes, quant à elle, propose une analyse des rapports de genre à partir d’une lecture critique du texte sacré Popol Wuj. Elle décrit comment le récit d’origine du peuple du maïs se distingue de celui des sociétés judéo-chrétiennes, le premier donnant une place beaucoup plus enviable aux femmes que le second. Cette auteure analyse les impacts du colonialisme sur les rapports de genre et les interprétations qui découlent de ce texte sacré. Elle se situe résolument dans une approche historique et tente de se démarquer des analyses essentialistes en articulant, dans son analyse, patriarcat et capitalisme.

Femmes autochtones et féminisme : entre tensions et collaborations

Le féminisme est un terme contesté, et ce ne sont pas toutes les femmes autochtones qui s’y identifient. Cet enjeu a été analysé par différentes auteures comme Mirna Cunningham Kain, dans Dolores Figueroa Romero (2006), Francesca Gargallo Celentani (2012, ouvrage recensé dans ce numéro), Rosalva Aída Hernández Castillo (2010), Georgina Méndez Torres, Juan López Intzin, Sylvia Marcos et Carmen Osorio Hernández (2013) ou Martha Sánchez Néstor (2005). D’importantes critiques ont aussi été soulevées, notamment par Sandy Grande, Melissa Lucashenko et Irene Watson (Grey 2004)[3]. En effet, les femmes autochtones, tant les militantes que celles des cercles universitaires, ne semblent pas s’identifier directement au mouvement féministe, ce qui se reflète dans leurs trajectoires organisationnelles mais aussi dans leurs perspectives d’analyse.

Les entrevues incluses dans ce numéro rendent visibles différentes perspectives sur le féminisme, les unes revendiquant un féminisme propre au mouvement autochtone, les autres interpellant certains courants féministes, tout en s’y inscrivant, et d’autres encore se situant dans une perspective d’alliance avec les féministes sans toutefois s’y reconnaître. En Asie comme en Amérique latine ou au Québec, les femmes autochtones s’identifient d’abord au mouvement autochtone, et c’est à partir de cette loyauté qu’elles peuvent tisser des alliances avec certains groupes féministes (Riverin 2011; Léger 2014; Rivera Cusicanqui 2010; Sánchez Néstor 2005). Les femmes autochtones font partie de peuples distincts, et c’est donc à partir de ce lieu qu’elles se réfléchissent. Vouloir les inclure dans un mouvement qui ne tiendrait pas compte de cette réalité reviendrait à reproduire leur invisibilité, à les amputer d’une partie de leur identité.

La relation de solidarité qui lie les femmes autochtones du Québec et du Canada avec le mouvement féministe fait figure de quasi-exception. Elle s’est tissée autour de la lutte contre la discrimination juridique (voir les entrevues avec Michèle Rouleau et France Robertson) qui a mené à la création, en 1974, de FAQ et de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) (Native Women’s Association of Canada ou NWAC). Une convergence entre le mouvement féministe et le mouvement des femmes autochtones a facilité la solidarité puisque les Autochtones comme les Canadiennes et les Québécoises étaient engagées dans une lutte pour l’égalité : lutte contre la discrimination dans l’établissement du « statut indien » pour les unes et lutte pour la reconnaissance du droit à l’égalité dans la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que la Charte des droits et libertés de la personne pour les autres.

Toutefois, cette solidarité n’est pas exempte de défis et d’obstacles, tout comme d’autres formes de collaboration et de solidarité. À chaque génération, il semble que les femmes autochtones doivent réitérer leur appartenance première à leurs peuples et à leurs cultures, et faire l’éducation des militantes québécoises qui ignorent encore presque tout de la situation de leurs concitoyennes autochtones. Cette réalité est un appel à la modification des programmes d’études. Il est urgent de mettre fin à l’ignorance de ce passé commun qui s’inscrit dans des rapports de pouvoir que l’on reproduit aujourd’hui encore dans les structures politiques, économiques, sociales, juridiques et culturelles. Il y a cependant eu des pas de géante accomplis depuis les temps où la minorisation juridique et la discrimination inscrite dans la législation faisaient figure de normalité.

Certaines personnes remarqueront que ce numéro traite bien peu des violences à l’égard des femmes autochtones, si l’on fait exception de l’article de Julie Bruneau et du compte rendu de Julie Boivin. Toutefois, c’est un sujet qui a fait couler beaucoup de larmes et d’encre récemment. Les demandes répétées pour une enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées, la patiente construction d’alliances avec les organisations de défense de droits, les groupes féministes et les organisations autochtones ont donné des résultats puisqu’une enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a été mise sur pied en juillet 2016 et qu’une commission québécoise d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics a été créée en décembre 2016. Quand ces enquêtes seront terminées, il sera important d’en analyser les résultats et de mesurer le chemin réellement parcouru.

Stratégies de décolonisation

Des articles et des comptes rendus de ce numéro présentent des stratégies variées de décolonisation, que ce soit dans les démarches méthodologiques de la recherche-action, les formes de résistance et de solidarité, tout comme dans les processus d’affirmation et de valorisation des expériences propres aux femmes.

Dans son texte, Aída Hernández Castillo propose une analyse réflexive sur le rôle des anthropologues qui accompagnent des processus à titre d’expertes dans le système de justice mexicain. Elle offre ainsi une réflexion critique des formes de production de savoir-pouvoir dans le milieu universitaire en suggérant une forme de collaboration-action ancrée dans la reconnaissance et la valorisation de la coproduction de savoirs avec les actrices avec qui travaillent les universitaires. En ce sens, elle présente une déconstruction des relations coloniales dans les processus mêmes de construction du savoir.

Julie Bruneau, quant à elle, analyse l’installation Walking With Our Sisters, qui commémore la vie des femmes autochtones disparues et assassinées au Canada. Cette auteure livre ainsi une réflexion sur la solidarité et le féminisme dans une perspective de décolonisation. Dans son texte, elle met en avant la manière dont cette installation artistique est devenue en soi une forme de production et de transmission de savoirs, et ce, à travers l’art du perlage qui représente « une autre narration de leur histoire, dans laquelle elles occupent un rôle actif en vue de la construction de l’identité collective autochtone ».

Marie-Pierre Bousquet, Anny Morissette et Laurence Hamel-Charest adoptent un angle similaire dans leur analyse des concours de « miss » et de « reines » puisqu’elles y voient une forme de résistance à l’image formatée que la société dominante offre des femmes autochtones. Alors que Julie Bruneau montre que les femmes autochtones créent une solidarité à partir d’évènements traumatisants et violents, ces trois auteures donnent à voir le détournement d’une formule de concours de beauté en processus de reconstruction et d’affirmation culturelle.

Enfin, Sophie Brière, Maripier Tremblay et Isabelle Auclair proposent de prendre en considération l’articulation entre colonialisme et patriarcat dans l’analyse des obstacles spécifiques auxquels font face les entrepreneures autochtones. Parmi les différentes stratégies et voies à développer, les auteures suggèrent de valoriser les expériences des entrepreneures pour les amener à agir comme modèles ou mentores et ainsi contribuer à la promotion de l’entrepreneuriat autochtone en vue de servir leurs propres communautés et de renforcer leur identité culturelle, bien que les obstacles soient nombreux à cet égard.

Conclusion

La colonisation a pris des formes multiples qui se sont insinuées dans tous les interstices des sociétés autochtones avec les conséquences que l’on connaît en matière de pauvreté, d’exclusion et de violence mais aussi de production du savoir et de sa reconnaissance. Elle y a pris une couleur particulière pour les femmes.

À notre avis, les articles présentés dans ce numéro permettent d’entrevoir la production diversifiée de savoir et d’actions par des femmes autochtones, ainsi que différentes stratégies de réappropriation et de transmission culturelle. Comme le montrent les textes ici réunis, les femmes autochtones sont loin d’être des victimes passives des tentatives de soumission dont elles sont l’objet. Il nous semble important de mentionner, en terminant, l’engagement considérable des femmes autochtones du Québec dans les débats et les actions qui touchent le territoire, l’environnement, les changements climatiques et la violence. Nous pensons à FAQ bien sûr, mais aussi au mouvement Idle No More dont les porte-paroles au Québec, comme au Canada, sont des femmes autochtones. Mélissa Mollen Dupuis et Widia Larivière qui animent la section francophone sont ainsi devenues des leaders importantes d’un mouvement autochtone en émergence et ont toutes deux été très présentes dans l’espace public au Québec au cours des dernières années.

Cette situation n’est qu’un témoignage de l’infinie diversité des modes d’expression que les femmes autochtones ont choisis, et nous invitons les lectrices et les lecteurs à saisir le message et à chercher la voix des femmes autochtones à travers ses multiples incarnations orales, picturales ou autres.

Appendices