Relations industrielles / Industrial Relations
Volume 80, Number 2, 2025 Répercussions des pénuries et des manques de main-d’œuvre et de compétences sur les relations industrielles et la gestion des ressources humaines The impact of labour and skills shortages on industrial relations and human resource management Guest-edited by Patrice Jalette, Jean Charest and Vassil Kirov
Table of contents (10 articles)
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Introduction du numéro spécial traitant des répercussions des pénuries et des manques de main-d’œuvre et de compétences sur les relations industrielles et la gestion des ressources humaines
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Introduction to the special issue on the impact of labour and skills shortages on industrial relations and human resource management
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Les facteurs à la source de la pénurie de main-d’œuvre au Québec : les jeunes en sont-ils responsables ?
María Eugenia Longo and Mircea Vultur
AbstractFR:
Cet article examine les causes multiples de la pénurie de main-d’oeuvre au Québec et s’interroge sur la responsabilité des jeunes dans ce phénomène. En s’appuyant sur des données statistiques sur l’activité et les postes vacants et des entretiens qualitatifs avec des responsables du recrutement des employés dans des entreprises de la région de Québec, les auteurs visent à déconstruire certains discours réducteurs. L’analyse montre que la pénurie résulte de plusieurs facteurs combinés : évolutions démographiques, conditions de travail peu attrayantes, inadéquation formation-emploi et politiques publiques. Contrairement à certaines idées reçues, les jeunes sont très actifs sur le marché du travail. Ils occupent déjà une place importante dans les secteurs touchés par la pénurie (santé, restauration, construction, etc.), et leur niveau de scolarité dépasse souvent les exigences des postes vacants, qui sont majoritairement peu qualifiés. Cependant, les employeurs interrogés perçoivent souvent les jeunes comme moins disponibles, moins loyaux et porteurs de nouvelles attentes (équilibre travail-vie, flexibilité, sens du travail), qu’ils interprètent comme un changement de « mentalité ». Ces perceptions influencent fortement les défis qu’ils rencontrent et les stratégies de recrutement, souvent axées sur l’adaptation des conditions de travail, sans réelle remise en question des contenus des postes ou des pratiques organisationnelles. L’article conclut que la pénurie de main-d’oeuvre ne peut être attribuée aux jeunes, mais doit être comprise comme un phénomène structurel, aux causes complexes. Une réponse efficace nécessite une approche globale intégrant les réalités des employeurs, des jeunes et des dynamiques du marché du travail.
EN:
This article explores the multifaceted causes of the labour shortage in Quebec and questions whether young people are to blame. Using statistical data about activity and vacancy and qualitative interviews with recruitment managers from companies in the Quebec City region, the authors aim to deconstruct oversimplified narratives. The findings reveal that labour shortages stem from a complex combination of factors: demographic changes, unattractive working conditions, training-job mismatch, and public policies. Contrary to popular belief, young people are very active in the labour market. They are already well-represented in sectors experiencing shortages (e.g. healthcare, hospitality, construction) and often possess higher education levels than what is required for most vacant positions, which are predominantly low-skilled. However, many employers perceive youth less available, as less loyal, and as having different expectations regarding work-life balance, job meaning, and flexibility—interpreted as a shift in "mentality." These perceptions heavily shape challenges faced and recruitment strategies, which tend to focus on adapting working conditions rather than rethinking job content or organizational practices. The article concludes that young workers are not to blame for the labour shortage. Instead, the phenomenon should be understood as a structural issue with complex causes. Effective responses require a comprehensive approach that considers the roles of employers, public institutions, and the evolving expectations of young workers. A nuanced, sector-specific analysis would allow for more targeted and meaningful solutions.
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Par-delà les augmentations de salaire : comment les milieux de travail syndiqués du secteur privé se sont-ils adaptés au manque de main-d’œuvre au Québec ?
Patrice Jalette
AbstractFR:
Cet article aborde les façons dont les milieux de travail du secteur privé syndiqué québécois se sont adaptés au manque de la main-d’oeuvre observé récemment. Basée sur des données qualitatives et quantitatives originales, l’analyse montre que les répercussions des pénuries se sont fait sentir sur la négociation collective, la convention, l’organisation du travail, les conditions du travail ainsi que la vie syndicale. Les acteurs du milieu de travail ont dû adapter pragmatiquement leurs pratiques en réaction aux perturbations découlant du manque de main-d’oeuvre. L’originalité de cette recherche vient de sa perspective large des répercussions des tensions du marché du travail sur les milieux de travail mettant en évidence des répercussions inexplorées et inédites, positives ou négatives sur les employeurs, les syndicats et les travailleurs.
EN:
How have workplaces in Quebec's unionized private sector adapted to recent labour shortages? Based on original qualitative and quantitative data, we show that these shortages have affected collective bargaining, collective agreements, work organization, working conditions and union life. As a result, workplace actors have had to be pragmatic in adjusting their practices in response to disruptions caused by labour shortages. The originality of our research lies in its broad perspective on the consequences of labour market tension for labour relations, thus highlighting unexplored and unprecedented effects, both positive and negative, on employers, workers and unions.
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Beyond Wage Increases: How Have Unionized Workplaces in Quebec’s Private Sector Adapted to Labour Shortages?
Patrice Jalette
AbstractEN:
How have workplaces in Quebec's unionized private sector adapted to recent labour shortages? Based on original qualitative and quantitative data, we show that these shortages have affected collective bargaining, collective agreements, work organization, working conditions and union life. As a result, workplace actors have had to be pragmatic in adjusting their practices in response to disruptions caused by labour shortages. The originality of our research lies in its broad perspective on the consequences of labour market tension for labour relations, thus highlighting unexplored and unprecedented effects, both positive and negative on employers, workers and unions.
FR:
Cet article aborde les façons dont les milieux de travail du secteur privé syndiqué québécois se sont adaptés au manque de la main-d’oeuvre observé récemment. Basée sur des données qualitatives et quantitatives originales, l’analyse montre que les répercussions des pénuries se sont fait sentir sur la négociation collective, la convention, l’organisation du travail, les conditions du travail ainsi que la vie syndicale. Les acteurs du milieu de travail ont dû adapter pragmatiquement leurs pratiques en réaction aux perturbations découlant du manque de main-d’oeuvre. L’originalité de cette recherche vient de sa perspective large des répercussions des tensions du marché du travail sur les milieux de travail mettant en évidence des répercussions inexplorées et inédites, positives ou négatives sur les employeurs, les syndicats et les travailleurs.
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Pouvoir de négociation syndical et stratégies patronales : illustration à travers la pénurie de main-d’œuvre au Québec
Jordan Wilson and Mélanie Laroche
AbstractFR:
L’article propose des pistes d’explications quant à la variation des effets produits par la pénurie de main-d’oeuvre et les stratégies d’adaptation patronale sur le pouvoir de négociation syndical. Pour ce faire, un nouveau modèle conceptuel du pouvoir de négociation est proposé. Se situant à l’intersection entre le « power to » et le « power over », il combine donc à la fois la capacité des syndicats à construire des stratégies collectives et à utiliser leurs ressources (power to) et celle d’exercer une influence déterminante sur l’autre partie pour générer des résultats qui leur sont bénéfiques (power over). Cherchant à éviter le déterminisme souvent associé au « power over », le présent modèle propose l’intégration d’éléments propres au processus de négociation, reconnaissant ainsi l’importance des stratégies des acteurs. À l’aide d’entretiens auprès de négociateurs syndicaux d’expérience, cet article mobilise le contexte de pénurie de main-d’oeuvre pour démontrer qu’un même phénomène peut produire des effets différenciés en fonction des stratégies patronales déployées en affectant à la fois la qualité des leviers stratégiques, les défis posés aux syndicats sur leur capacité organisationnelle et la nature et la vigueur des résistances patronales en négociation. Au surplus, le modèle théorique présenté permet un dialogue rehaussé entre la littérature focalisant sur la capacité d’agir des syndicats et celle focalisant sur les stratégies et le processus de négociation tout en fournissant un cadre analytique aux praticiens des relations du travail dans la compréhension des effets de changements environnementaux sur leur pouvoir de négociation.
EN:
The article suggests possible explanations for the variation in the effects of labour shortages on union bargaining power. To this end, a new conceptual model centred on the effectiveness of power is proposed, which lies at the intersection between ‘power to’ and ‘power over’: it therefore combines both the unions' ability to construct collective strategies and use their resources (power to) and their ability to exert a decisive influence on the other party to generate results that are beneficial to them (power over). In an attempt to avoid the determinism often associated with ‘power over’, this model proposes the integration of elements specific to the negotiation process, thus recognising the importance of actors' strategies. By means of interviews with experienced union negotiators, this article demonstrates that the same phenomenon, in this case the labour shortage, produces differentiated effects depending on the subjects of negotiation and the strategies deployed by the players, by affecting both the quality of the strategic leverages, the challenges posed to the unions' organizational capacity and the nature and strength of the employer resistance in negotiation. Furthermore, this theoretical model facilitates an enhanced dialogue between literature focusing on the unions' agentivity and that focused on negotiation strategies and processes, while providing an analytical framework for labor relations practitioners to understand the effects of environmental changes on their bargaining power.
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Context, Resources and Strategic Choice: Responses to Labour and Skill Shortages
Jonathan Lavelle, Lorraine Ryan, Michelle O’Sullivan, Caroline Murphy, Juliet MacMahon and Tony Dundon
AbstractEN:
Labour and skill shortages are widely reported across most countries. With changing demographics, increasing digitalization and the transition to a green economy, to name but a few factors, concern is mounting about the supply of labour and skills for future demands. As a result, actors in the labour market, such as unions, employers and employer associations, government and civil society organizations are concerned about looming shortages of labour and skills. Several strategies to address such shortages have been identified, but a more detailed engagement is required to fully understand the complex interplay between each strategy and the environment in which it is pursued. Semi-structured interviews were conducted in Ireland with a range of actors who were specifically identified as having expertise and experience in strategies for labour and skill shortages. They reported a range of strategies that involved upskilling, higher pay, better working conditions, flexible work arrangements, use of migrant labour, development of untapped labour pools and provisioning of social goods. Decisions on these strategies had two key determinants: resource availability and the external environment. All actors mentioned a need for social dialogue to engage, explore and consider the wide range of options for dealing with labour and skill shortages.
FR:
Les pénuries de main-d’oeuvre et de compétences sont largement signalées dans la plupart des pays. L’évolution démographique, l’accélération de la numérisation et la transition vers une économie verte, pour ne nommer que ces facteurs, ont tous mis en évidence des inquiétudes quant à la capacité d’offre de main-d’oeuvre et de compétences pour répondre aux besoins futurs du marché du travail. En conséquence les acteurs du marché du travail tels que les syndicats, les employeurs et associations patronales, les gouvernements ainsi que les organisations de la société civile, s’inquiètent de la manière de faire face à ces pénuries.
Un éventail de stratégies pour répondre aux pénuries de main-d’oeuvre et de compétences a été identifié, mais une analyse plus approfondie de ces stratégies s’avère nécessaire afin de comprendre pleinement l’interaction complexe entre ces choix stratégiques et l’environnement dans lequel ils sont élaborés. Cet article s’appuie sur des entretiens semi-dirigés menés auprès d’une variété d’acteurs spécifiquement reconnus pour leur expertise et leur expérience en matière de stratégies visant à pallier les pénuries de main-d’oeuvre et de compétences.
Nos résultats montrent que les acteurs évoquent un ensemble de stratégies comprenant le rehaussement des compétences (upskilling), les salaires, les conditions d’emploi, les modalités de travail flexibles, le recours à la main-d’oeuvre migrante, l’activation de bassins de main-d’oeuvre sous-utilisés ainsi que l’amélioration des biens collectifs pour anticiper les futures pénuries de main-d’oeuvre et de compétences en Irlande.
Un facteur déterminant des décisions stratégiques entourant ces mesures concernait la disponibilité des ressources et l’environnement externe. Un constat clé, relevé de manière uniforme par l’ensemble des acteurs, est la nécessité du dialogue social pour répondre aux pénuries de main-d’oeuvre et de compétences. C’est uniquement par le dialogue social que chacun des acteurs peut s’engager, explorer et envisager la vaste gamme de stratégies disponibles pour faire face à ces pénuries.
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Gérer les sous-traitants dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre : le rôle complexe des managers de proximité
Simon Wuidar and Grégory Jemine
AbstractFR:
Cet article propose une réflexion sur les enjeux managériaux liés à la gestion quotidienne de la sous-traitance. À partir d’une enquête menée auprès de conducteurs de chantier relevant de grandes entreprises belges de construction, nous montrons comment la gestion quotidienne des sous-traitants conduit à de nombreuses situations d’arbitrage visant à permettre la bonne exécution des projets. Nous détaillons l’évolution des pratiques de gestion quotidiennes, qui visent de plus en plus à attirer et à fidéliser les sous-traitants devenus particulièrement rares et indispensables, dans un contexte de pénurie structurelle de main-d’oeuvre locale spécialisée. Cette analyse nous conduit à une discussion mettant en évidence 1) l’importance du management de proximité dans la gestion et l’entretien des relations de sous-traitance, 2) les interdépendances générées par l’état actuel du marché du travail et 3) les risques de ces évolutions pour les professions de manager de proximité.
EN:
This article reflects on the managerial challenges associated with the day-to-day management of subcontractors. Based on a survey of site managers working for large Belgian construction companies, we show how the day-to-day management of subcontractors leads to numerous arbitration situations aimed at ensuring the successful execution of projects. We detail the evolution of everyday management practices, which are increasingly aimed at attracting and retaining subcontractors who have become particularly scarce and indispensable in the context of structural shortages of skilled local labor. This analysis leads us to a discussion highlighting 1) the importance of local management in the management of subcontractor relationships, 2) the interdependences generated by the current state of the labor market, and 3) the risks of these developments for local management professions.
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Labour Shortages and Wages. An Examination of Varying Bargaining Power among Workers
Wouter Zwysen
AbstractEN:
Labour shortages have become increasingly widespread across Europe and other advanced economies since the post-2008 recovery, due to rising demand and structural labour market transitions—digital, green and demographic. They further worsened during the COVID-19 pandemic, through shifts in worker preferences, and again during the post-pandemic economic rebound. While policymakers and academics often attribute the shortages to skill gaps, which may be reduced via training or increased migration, there is growing recognition that unattractive wages and poor working conditions are also hindering recruitment.
We argue that labour shortages, while economically disruptive, can improve the bargaining position of workers, particularly those with historically limited power. Drawing on both aggregate and individual-level evidence, we examine the interrelationships that encompass labour shortages, individual or collective bargaining positions and wages. We find that industries facing more acute shortages tend to see stronger wage growth, especially among new hires. Wages increase especially among women, migrants and younger workers—groups with less institutional support or weaker collective representation. We thus show how labour shortages can act as a corrective force by partially offsetting decades-long declines in workers’ bargaining power. These quantitative findings are supported by a qualitative survey of union representatives in the EU construction and woodworking industry, which is greatly affected by shortages. The survey responses reveal a complex relationship between shortages and working conditions: 1) shortages lead not only to some wage growth but also to intensification of work; and 2) most strategies do not include the unions and are, for instance, more focused on domestic or international recruitment. Our research supports the view that labour shortages provide workers with opportunities, but there may also be dangers: in the short run, individual bargaining may greatly increase wages while weakening collective bargaining, thus limiting the ability of all workers to achieve lasting gains.
FR:
Les pénuries de main-d’oeuvre se sont multipliées en Europe et dans d’autres économies avancées depuis la reprise post-2008, portées par la hausse de la demande et des transitions structurelles — numériques, écologiques et démographiques. La pandémie de Covid-19 a amplifié ce phénomène en modifiant les préférences des travailleurs et avec le rebond économique qui a suivi. Si le débat politique et académique impute souvent ces pénuries à des déficits de compétences — pouvant être comblés par la formation ou la migration — on reconnaît de plus en plus que des salaires peu attractifs et de mauvaises conditions de travail en sont aussi des causes majeures.
Cet article avance que, malgré leurs effets perturbateurs, les pénuries peuvent renforcer la position de négociation des travailleurs, notamment ceux historiquement moins puissants. Sur la base de données agrégées et individuelles, il examine les liens entre pénuries, pouvoir de négociation (individuel ou collectif) et salaires. Les secteurs les plus touchés connaissent généralement une hausse salariale plus marquée, surtout pour les nouvelles recrues, et particulièrement parmi les femmes, les migrants et les jeunes — groupes moins bien représentés syndicalement. Les pénuries peuvent ainsi partiellement compenser le recul du pouvoir de négociation observé depuis des décennies.
Une enquête qualitative auprès de représentants syndicaux dans le secteur européen de la construction et du bois, fortement touché, illustre cette dynamique : hausse des salaires mais intensification du travail, stratégies patronales centrées sur le recrutement national ou international plutôt que sur la négociation collective.
Ces résultats suggèrent que les pénuries peuvent offrir des opportunités pour améliorer les salaires et conditions, mais aussi des risques : à court terme, des hausses obtenues individuellement peuvent affaiblir les négociations collectives, limitant ainsi les gains durables pour l’ensemble des travailleurs.
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Dominique Méda, Une société désirable. Comment prendre soin du monde, Paris, Flammarion/France Culture, 2025, 268 p.