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Villes-spectacles et villes paranoïaquesSpectacle-Cities and Paranoid Cities

  • Néstor García Canclini

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  • Néstor García Canclini
    Departemento de Anthropología urbana
    Universidad Autónoma Metropolitana
    Av. San Rafael Atlixco # 186
    Colonia Vicentina, Delegación Iztapalapa
    Mexico
    quartzo@laneta.apac.org

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Traduction : Emmanuelle Tremblay

Les imaginaires des villes sont infinis, mais la littérature, l’urbanisme et les médias – qui coordonnent les imaginaires sociaux – tendent à les regrouper par commodité ou pour les besoins de la communication. Plus particulièrement en ce qui concerne les mégapoles, deux grands ensembles se démarquent : nous trouvons, d’une part, les « villes-spectacles » et, d’autre part, les « villes paranoïaques ».

Les villes-spectacles sont des villes sexy : il s’agit en fait de celles qui sont devenues des emblèmes de la globalisation au cours des dernières années. Berlin, Barcelone et New York présentent des condensés d’innovations urbanistiques et forment maintenant les noyaux de ce que les nations auxquelles elles appartiennent peuvent offrir au monde. Ce sont des villes faites pour être visitées et admirées en tant que « villes globales », c’est-à-dire comme des espaces délimités où s’opère une mise en scène du monde en raison de quatre facteurs : le rôle vital des entreprises transnationales, le mélange des cultures, la concentration des élites des milieux artistiques et scientifiques, ainsi que le grand nombre de touristes. Ces traits sont souvent interprétés comme des ressources qui contribuent au développement de foyers d’hypermodernisation et à la revitalisation des quartiers historiques ou de la qualité globale de la vie urbaine. Le pari est fait que ces modes de transnationalisation favoriseront la croissance économique tout en constituant des sources de renouveau socioculturel. Ce sont des villes qui parviennent à se réinventer.

On parle également, par contraste, des villes qui se déconstruisent. Destinations auparavant recherchées par les touristes et les investisseurs, Buenos Aires, Caracas, Lima, Mexico et Rio de Janeiro sont à présent mises en récit par les journaux et la télévision comme des paysages désastreux, détruits par les braqueurs, les cartoneros (« collecteurs de carton ») et les sans-abri. Ce sont des cités de la peur et de l’insécurité. C’est pourquoi nous les désignons comme des « villes paranoïaques ».

On se réfère dans plusieurs cas, en opposition avec l’époque de leur invention et de leur rayonnement, aux cités en déconstruction. On se souvient, par exemple, que Buenos Aires était considérée comme la ville la « plus européenne » de l’Amérique du Sud, et on dit d’elle qu’elle s’est « latino-américanisée » en s’emplissant de marchands ambulants, de dangers et d’enfants des rues. Le contraste entre les villes-spectacles et les villes paranoïaques se révèle dans l’opposition schématique entre la prospérité du Nord et les pénuries du Sud. Il va de soi qu’entre les processus d’urbanisation du Nord et du Sud, ou entre les pays du centre et ceux des périphéries, se manifestent d’autres oppositions et disparités qui ont trait à des histoires distinctes et à une participation inégale aux marchés mondiaux. Je reprends ici la métaphore de la confrontation telle qu’on la retrouve en général dans une certaine littérature urbanistique, dans le but de préciser la dimension socio-anthropologique des imaginaires en fonction de bases empiriques.

La force des imaginaires est activée, par exemple, dans les discours paniques des touristes européens et états-uniens à qui il est déconseillé de parcourir ces mégapoles ou de s’y rendre avec des enfants. Une étude réalisée en 2001, qui fait état des conditions établies par 500 cadres supérieurs de l’Amérique latine à l’évaluation des villes où ils envisageraient de faire des affaires et où ils seraient prêts à vivre, place aux principaux rangs celles qui combinent un haut niveau d’éducation et un personnel qualifié, sécurité, efficacité, vie culturelle ainsi qu’un bon potentiel de communication sur le plan international et pour réaliser des affaires. Les villes de Mexico et de Sao Paulo ne sont pas mal situées dans les domaines des communications, de l’offre culturelle et de la qualification de la main-d’oeuvre. Néanmoins, les chefs d’entreprises et les gouvernants manifestent leur préoccupation quant à l’augmentation de la violence et à la lenteur de la circulation routière, laquelle diminue la productivité. Certains des films les plus diffusés du cinéma latino-américain récent, tels que La vierge des sicaires et La cité de Dieu, ont fait le récit à l’échelle mondiale du caractère incontrôlable de l’insécurité à Medellín et à Rio de Janeiro. La dégradation de la vie publique, qui s’est accrue dans la capitale mexicaine depuis que celle-ci est passée, au cours des cinquante dernières années, de trois millions d’habitants aux dix-neuf ou vingt millions actuels, a incité des écrivains, tel José Emilio Pacheco, à affirmer que vivre dans le district fédéral[1] équivaut à vivre dans une « post-ville » ou, pour reprendre les mots de Carlos Monsiváis, dans « une ville post-apocalyptique, parce que le pire est maintenant passé ».

Nous sommes conscients que cette opposition schématique est peu consistante. Les villes les plus prestigieuses du Nord ne sont pas exemptes d’insécurité, de sans-abri et de pauvreté. Des plans de réhabilitation et de réaménagement urbains sont par ailleurs envisagés dans les mégapoles de l’Amérique latine. On cherche parfois à réinventer ces dernières à la manière des villes européennes : si la réhabilitation de Bilbao s’est effectuée grâce au musée Guggenheim, nous aspirons à avoir le nôtre à Rio de Janeiro ou à Guadalajara (où il semble qu’on en construira finalement un). Comme l’on croyait que la clé de la réussite réside dans la construction d’édifices qui portent la signature d’architectes-vedettes, un concours international a été organisé à Guadalajara pour le Guggenheim de cette ville, et Jorge Vergara, un entrepreneur, a chargé dix figures célèbres (Koolhaas, Moneo, Nouvel, entre autres) de mettre leur griffe sur un centre commercial et culturel de la périphérie de cette même ville.

Les sciences sociales et les études culturelles offrent pour leur part deux voies de recherche qui permettent d’élaborer ces solutions de rechange en fonction à la fois de leurs conditions empiriques et de leurs imaginaires : les études sur l’informalité urbaine et celles sur les modalités de représentation du phénomène urbain dans les discours artistiques et médiatiques.

Dégradations

Quelles sont les conditions sociales où se produit la déconstruction ou la dégradation des villes en Amérique latine ? Plusieurs études relient la décomposition de la vie urbaine et l’augmentation du facteur de risque, depuis les années 1980, à la volatilité de l’ordre économique de la même période, avec les réformes néolibérales, la récession vécue par plusieurs pays du continent, l’augmentation du chômage et la perte de la continuité et de la protection des emplois, ainsi que l’affaiblissement des institutions de la sécurité sociale et des organismes de revendication collective (syndicats et partis politiques). Cette insécurité socioéconomique « multifacettaire » (Rodrik, 2001) a entraîné une instabilité générale et elle a intensifié la recherche de ressources qu’il nous est permis de résumer en un mot : informalité.

Nous, qui habitons les villes de Buenos Aires, Caracas, Lima, Mexico et Sao Paulo, avons fait l’expérience lors des dernières décennies des processus d’émiettement du tissu social qui sont associés à la prédominance des tactiques de survie informelles sur la régulation stratégique des villes. Dans ces cités, et dans beaucoup d’autres, l’énorme attraction exercée par le domaine informel, par ce qui n’appartient pas à l’ordre historique, déborde des règles hégémoniques et les défie, entraîne de nouvelles représentations du phénomène urbain, différentes de celles qui ont alimenté la fondation et le développement de ces cités.

Une des explications conventionnelles de la progression de l’informalité est fournie par une certaine pensée conservatrice qui assimile informalité et illégalité. Ce réductionnisme occulte les stratégies complexes de survie ainsi que d’autres aspects socioculturels qui incitent à « résoudre » des problèmes sociaux grâce à des ressources n’appartenant pas au domaine réglementé et légal. Il est pourtant vrai que tout un secteur des activités informelles est illégal et délictueux. Les études en criminologie et en anthropologie indiquent également que la montée de la criminalité, de l’insécurité et du vécu de la peur qui se manifeste en Amérique latine, à partir des années 1980, coïncide avec la privatisation et la transnationalisation des économies, ainsi qu’avec la perte des emplois et du pouvoir d’achat des salaires. Dans un nombre élevé de grandes villes de l’Amérique latine et de villes de moindre importance, les enlèvements se sont accrus : en 2001, la Colombie était en tête des statistiques avec une moyenne de presque dix enlèvements par jour (onu, 2003). Ces toutes dernières années, se sont propagés dans les villes mexicaines, argentines et brésiliennes, entre autres, les enlèvements de courte durée, de quelques heures, pour réclamer des sommes d’argent relativement petites en utilisant souvent la victime pour retirer de l’argent comptant des guichets automatiques. Aussi les délits sexuels (viols, stupre et assassinats du genre) enregistrent-ils des hausses avec de nouvelles formes d’exploitation des femmes et des enfants, parfois liées au tourisme, parfois à la communication par Internet.

Il y a lieu de faire une remarque nuancée sur l’opposition entre villes-spectacles et villes paranoïaques que nous cherchons à développer. D’une certaine manière, l’insécurité et les peurs qu’elle suscite conspirent contre la ville-spectacle, éloignent les touristes et dissuadent les habitants d’user des espaces publics. Or, les médias spectacularisent en même temps la violence et les risques en les exhibant, pour traiter avec insistance de l’insécurité et entrelacer ces deux aspects de la vie urbaine.

Je m’intéresserai ici à l’analyse de quelques-unes des façons avec lesquelles l’art, la littérature et les sciences sociales explorent ces voies hétérodoxes où le social peut actuellement se construire ou se dissoudre. À titre de référence, je m’attarderai à deux études sur la ville de Mexico : l’une porte sur les photographies de catastrophes, l’autre sur la publicité spectaculaire. J’espère ainsi ancrer dans un matériel relatif à cette mégalopole une réflexion plus spécifique sur les défis posés à la croissance du phénomène urbain et à sa représentation visuelle par le domaine informel, par ce qui est disruptif et qui échappe aux ordres établis. Je ferai de même remarquer qu’au lieu des stéréotypes internationalisés sur Mexico, qui la décrivent comme la ville la plus peuplée (près de 20 millions d’habitants) ou la plus dangereuse du monde, je suggère deux lectures, de l’intérieur, c’est-à-dire en prenant comme point de départ les expériences que le fait de vivre dans cette ville nous donne des risques et de la spectacularisation.

Un lieu commun des descriptions de Mexico consiste à dire qu’elle se présente dans l’ensemble comme « une énorme tache de forme irrégulière ». La logique imposée par l’urbanisme ibérique pendant la période coloniale, ainsi que les tentatives modernes pour établir le tissu spatial d’après une claire différenciation des fonctions résidentielles, commerciales, industrielles et des services, ont été érodées par les achats spéculatifs des terrains, l’autoconstruction (qui représente plus de 50 pour cent des habitations) et par les « processus plus ou moins hasardeux » ou « spontanés » de parcellisation territoriale, d’édification et de conception des quartiers. Cette dernière a d’ailleurs été pratiquée « conformément à un savoir empirique étranger à l’ordre urbain réglementé », c’est-à-dire selon des « us et coutumes » qui soumettent d’ordinaire l’espace public à des intérêts privés (Duhau et Giglia, 2002). Le premier Plan de régulation de la capitale mexicaine fut établi en 1979, alors que l’agglomération urbaine comptait déjà 15 millions d’habitants. La croissance précipitée qui eut lieu durant les trente années antérieures, plus spécifiquement à partir de 1950, du temps où la métropole comprenait 3 410 000 personnes, s’est presque toujours effectuée de manière improvisée, sans aucun type de planification, se réalisant sans règles précises, grâce à des réseaux de clientèles et des accords corporatifs. La ville s’est graduellement construite par l’entremise de l’informalité systématique, c’est-à-dire là où « ce qui est provisoire tend à devenir définitif » (Latouche 1989).

Nous savons qu’une grande part des villes de l’Amérique latine partagèrent ces tendances. En 1970, la population urbaine de ce continent embrassait presque les 57,2 % de ses habitants, pour dépasser les 73 % en 1995 ; quant aux prévisions pour 2005, elles indiquent qu’elle ira jusqu’à représenter les 85 %. La précarité des conditions de vie et l’informalité constitutive de ce processus accéléré d’urbanisation, impliquant très peu de règles et leur violation, se sont aggravées au cours des deux dernières décennies à cause du sous-financement public qu’ont entraîné les politiques néolibérales, de l’augmentation du chômage et de la chute de 50 à 70 % des familles sous le seuil de la pauvreté dans presque tous les pays. Même dans les villes les plus transformées par l’incorporation de réseaux globalisés sur les plans des technologies et de la consommation, une majorité est plongée dans la pauvreté qui n’a accès qu’à des ressources locales et précaires pour survivre dans des milieux peu sûrs et violents.

Que signifie le fait que la survie relève de l’informalité à un degré élevé ? Cette catégorie qui, à l’origine, était une dénomination résiduelle pour rendre compte de ce qui échappait à la société formellement organisée, a pris de l’expansion au point de recouvrir des secteurs aussi hétérogènes que les suivants : petites entreprises et commerces à domicile illicites ; vendeurs des rues ; enfants et les adolescents qui offrent leurs services ou des marchandises au coin des rues ; musiciens dans le métro ; cartoneros et recycleurs de déchets ; artisans qui ne font partie d’aucune association (c’est-à-dire la majorité) ; taxis sans licence ; producteurs et vendeurs de disques et de vidéos pirates ; revendeurs de billets de spectacles et gardiens de voitures en forte concentration, improvisés ou à tendance mafieuse ; et beaucoup d’autres secteurs qui agissent à travers des groupes familiaux ou des réseaux qui « organisent » les circuits « légitimes » de la vie sociale.

Malgré les apparences chaotiques de ces activités, il faut mettre en évidence leur rôle dans l’organisation de la survie quotidienne et les ressources qu’elles fournissent aux familles qui sont exclues de l’économie formelle, aux migrants et à la jeunesse sans travail. Ces activités vont parfois jusqu’à former des micro-entreprises, dotées de mécanismes d’accumulation du capital ainsi que de réseaux coopératifs et de pouvoirs, qui négocient les espaces urbains avec les pouvoirs publics ou avec les institutions de l’économie formelle, une tolérance policière et des affaires mixtes, pour contribuer ainsi à « légitimer » les procédures informelles et à entrelacer ce qui relève de la légalité et de l’illégalité (Riofrío, 2003). Après des décennies de cette poussée bigarrée de complicité entre les gouvernements, les réseaux et les mafias, entre les entreprises légales et les circuits de survie dispersés, la reproduction sociale, de même que le fait d’être gouverné ou la simple subsistance de nombreuses villes latino-américaine, n’ont plus le même sens.

Qu’est-ce que les sciences sociales, le journalisme et les arts sont en mesure de dire et de faire dans ces processus ? Face à ces phénomènes, deux tentations ont été présentes depuis le début : a) juger l’informalité comme étant contraire à la modernité que l’on exige des villes et se proposer de l’éliminer ou, du moins, de délimiter son poids économique et ses effets de désintégration dans le domaine social ; b) célébrer la créativité sociale et l’imagination quotidienne dont font preuve ces activités, et insister sur leur utilité quant à la survivance des secteurs populaires et défavorisés. La première perspective, que nous pourrions qualifier de modernisatrice, apparaît en général chez les scientifiques durs du domaine social (économistes et sociologues) et chez les planificateurs politiques conservateurs qui défendent avec rigueur l’ordre urbain. La seconde est plus habituelle chez les anthropologues, les travailleurs sociaux, les ong, les politiciens de gauche et les artistes préoccupés par l’insertion sociale de leur travail : dans les cas où l’accent est mis sur les valeurs positives de l’informalité urbaine, nous faisons face à une emphase populiste.

Faut-il refonder les villes ?

Il est possible d’échapper à cet antagonisme entre modernisation et populisme en envisageant conjointement les aspects de la désintégration liés aux procédures informelles et ceux qui révèlent une certaine recomposition précaire de l’ordre social. Je tiens à insister sur ces deux orientations parce que le caractère radical de la dégradation urbaine mène parfois à des solutions absolues. José Manuel Castillo (2003), un analyste de la ville de Mexico, fait remarquer qu’en prétendant organiser le territoire américain ex nihilo, les utopies de fondation des conquistadores européens ont favorisé des stratégies ex-novo : des premières villes coloniales jusqu’à celle de Brasília, nous retrouvons d’ailleurs cette aspiration à une réinvention totale. À l’extrême opposé, le désespoir que génèrent les mutations récentes, dans lesquelles le sens de l’urbanité semble se dissoudre, laisse croire que nous en sommes maintenant à l’ex-urbs. En lieu et place de la toute nouvelle ville : la non-ville.

Une analyse des ressources de même que des conditions de fondation, de désintégration et de refondation permettrait peut-être de mieux comprendre ce qui se trouve au centre de ces deux positions antagoniques. Nous nous attarderons d’abord à ce qu’a pu signifier le rôle constitutif de la littérature et à ce qu’implique à présent la place de premier plan occupée par les médias de masse et par l’industrialisation de la visualité urbaine.

En dépit du fait que les villes ont de toute évidence toujours été des expériences visuelles, la préséance de la tradition scripturale dans la culture moderne a conféré aux textes littéraires la tâche d’établir ce qu’est une ville et ce que signifie le fait d’y vivre. Où fonde-t-on les villes ? « Tout en haut d’une montagne, pour se défendre ; au bord de la mer, pour partir ; ou, suivant la réponse que fournissent d’ordinaire les mythes, le long du fleuve, pour que le groupe concerné puisse trouver un axe d’orientation [...]. Mais les villes sont aussi fondées dans les livres. » C’est ainsi que Rosalba Campra (1994) répond à la question dans un texte où elle évoque les fondations de Paris dans les écrits de Balzac et de Proust, la Buenos Aires de Borges et du tango, la Prague de Kafka, le Mexico de Carlos Fuentes. Elle cite également les villes érigées comme de superbes et libres inventions : Santa María, d’Onetti ; Macondo, de García Márquez ; Les villes invisibles, d’Italo Calvino.

Que ces villes, réelles ou imaginaires, ait été définies en fonction de limites, comme des univers différenciés face à l’indétermination de la nature, est une caractéristique qui leur est commune. Même si les frontières n’ont pas la netteté des remparts, elles sont imaginées dans les textes qui les fondent de manière à distinguer clairement l’intérieur de l’extérieur.

En revanche, les villes du temps de l’informalité se relocalisent en un ensemble de réseaux et de flux, tant physiques que mentaux. Il y a lieu de se demander comment se constituent les identités dans ces villes qui ne s’opposent pas à la nature de manière aussi rigide que dans le passé et qui diffèrent de la ville délimitée, « dispensatrice d’identité, de protection et de sens », comme l’affirme encore Campra.

De plus, de nouveaux acteurs ont fait leur apparition, qui contribuent à la représentation de ces villes informes. Plus que dans la littérature, les villes sont à présent imaginées par les chroniques journalistiques, la radio et la télévision. Ce sont eux les principaux agents de construction du sens de l’urbanité. Ils font participer quelques individus au débat sur ce qu’est la ville ou sur ce qu’elle peut devenir, pour proposer ces opinions aux autres comme étant exemplaires de ce qu’il leur est permis de faire et d’exprimer à titre de citadins.

Le passage de la ville, à la fois fondée et interprétée par la littérature et que Ángel Rama (1984) appelait la « ville lettrée », à la ville audiovisuelle, à la culture vidéo-urbaine, coïncide avec l’expérience historique de la perte des limites et du sens du phénomène urbain. Ce qui est particulièrement évident dans les mégapoles, où la structure constitutive des villes se dilue et se dégrade. La tendance à célébrer les espaces en voie de disparition, à les préserver ou à faire appel à la spectacularisation publicitaire ou artistique comme à des ressources qui participent de la construction de l’imaginaire urbain, acquiert dès lors plus de poids.

Informalité populaire et hégémonique

En faisant mention du désordre, de la dégradation et de l’informalité, les médias et le « sens commun » ont généralement à l’esprit les secteurs pauvres et marginalisés. Je voudrais ici faire l’analyse de deux exemples où l’informalité urbaine apparaît comme le résultat d’actions populaires et hégémoniques. Je vais en premier lieu examiner la manière avec laquelle la photographie journalistique représente et « édite » l’informalité. Ensuite, seront analysés ces monuments postmodernes dont tiennent lieu les panneaux-réclames.

1. Collectionner les accidents

La récente expansion des activités et des pouvoirs informels a fait ressortir une vieille question : la difficulté de lire les villes uniquement en fonction de leur ordre planifié. Inversement, que peut nous apprendre le fait de s’intéresser au sens du phénomène urbain construit à partir des accidents ? L’accident est l’une des expériences les plus démocratiques du rapport à la transcendance. J’entends par là que les collisions, les incendies, les tremblements de terre sont des situations auxquelles il est possible d’avoir accès de manière inégale, mais de façon plus équitable qu’à la plupart des biens et des messages offerts dans la société. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les revues populaires et à diffusion massive accordent leur préférence à ces événements, ni à ce que le plus grand photographe mexicain de désastres, Enrique Metinides, soit privé de formation spécialisée, qu’il soit plus au fait du cinéma commercial que de la photo artistique et qu’il ait été reconnu tout récemment par les institutions et par les circuits de légitimation des artistes.

Source : Enrique Metinides, 1968.

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Dès ses débuts, Metinides fut un représentant de l’informalité urbaine. Il a commencé à exercer le métier de photographe à douze ans, avant d’atteindre l’âge légalement requis pour travailler. Engagé par La Prensa, principal journal à sensation de Mexico, il fut dès l’enfance mis en contact quotidien avec les crimes, les accidents, les prisons et les incendies. La façon d’obtenir les meilleures photos consistait à s’arranger avec les policiers et les médecins, quoiqu’« ils ne vous laissaient pas monter dans les ambulances à moins que vous ne travailliez pour la Croix-Rouge ou que vous ayez plus de dix-huit ans ». En toute chose, lui fut utile la relation qu’il entretenait avec le maître, l’Indien, à savoir le chef des photographes à qui, en retour, il ne réclamait pas le paiement de maintes photos remises pour publication.

Le corpus photographique de Metinides semble fait pour entretenir ce lieu commun du discours médiatique international qui fait de Mexico la ville la plus peuplée et la plus polluée du monde, avec ses embouteillages, sa circulation mouvementée et ses braquages continuels. Cependant, Metinides ne documente pas ces faits comme quelque chose d’ahurissant ou d’exceptionnel. En situant l’événement tragique dans le contexte du quotidien, son cadrage suggère qu’une collision, l’écrasement d’un avion ou la suspension d’un autobus au-dessus d’un précipice ne sont pas des faits aussi exceptionnels qu’on le suppose. Ce qui est surtout le cas lorsque ceux-ci sont documentés du point de vue des gens qui sont impliqués dans l’événement ou de ceux qui le regardent. Bien plus que de prendre « la photo de l’incendie, dit-il, ce que quiconque peut faire, il s’agit de capter les lumières des flammes sur les visages des témoins ».

Source : Enrique Metinides, 1958.

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L’ordre construit par Metinides ne s’obtient toutefois pas, comme pour la sociologie et l’anthropologie urbaine, en soumettant les événements à des structures. Au lieu de rechercher la régularité de l’ordre urbain et la logique qui rend les transformations intelligibles, le photographe tente d’en saisir le sens à partir de la singularité de la situation.

Les accidents s’imposent comme d’importants facteurs d’ébranlement de la confiance en la possibilité d’expliquer et de prévoir presque tout, que ce soit dans le monde ou dans la mégapole. C’est avec justesse que Fabrizio Mejía affirme que les photos de Metinides nous amènent à voir le phénomène urbain d’une autre manière : « nous trouvons notre reflet, en tant que ville, dans l’accident » (2002). Cependant, chaque fois que ce photographe est interrogé sur les débuts et l’évolution de son métier, il établit des règles destinées à conjurer ce qui est hasardeux.

Pourquoi avoir commencé son travail photographique si tôt, à douze ans, et pour quelle raison s’être consacré à la documentation des accidents ? Metidines fournit des explications raisonnables : son père qui, entre autres choses, vendait des appareils photo, lui en a offert un à cet âge ; presque tous les jours, des collisions avaient lieu ou des piétons se faisaient renverser au coin de sa rue. Puis, il rend compte de sa carrière comme de celle d’un professionnel discipliné, qui a inventé des méthodes pour mettre de l’ordre parmi les catastrophes. À partir de 1957, il élabore un système codifié pour que la Croix-Rouge puisse réagir de manière adéquate à la nature de chaque urgence. Plutôt que d’émettre par radio l’énoncé « nous avons une personne dans un état grave », il agence soixante-cinq codes : B pour « brûlé », D pour « décédé » ; E pour « évanoui », F pour « fracturé », P pour « poignardé », T pour « tué ou blessé par balle ». De sorte qu’à la transmission de l’énoncé suivant : « Dirigez-vous vers les rues Insurgentes et California parce qu’il y a un 27F avec deux 5», l’on comprenait qu’une voiture avait capoté et qu’il y avait deux blessés à ce coin de rue. Ce besoin d’organisation est ensuite réorienté, alors qu’il laisse son emploi au journal, pour scanner et classer ses photos, ses coupures de journaux et les vidéos des malheurs qu’il enregistre chaque jour à la télévision.

Source : Enrique Metinides, 1971.

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Dans les photos de Metinides, la présence à l’événement de nombreuses personnes relativise le crime ou l’accident, pour l’insérer dans un ordre social. Certains, qui font partie du public, révèlent la peur et la commotion, d’autres suggèrent que la vie continue, que ce soit en laissant voir qu’ils sont sains et saufs, qu’ils y ont échappé, ou en posant pour le photographe. La construction de l’épisode que livre la photo résulte de la coopération entre les divers regards des spectateurs et l’optique du photographe. Aussi pouvons-nous affirmer, en raison de cette interaction entre le professionnel et les différents publics, que la perspective sur les accidents offerte par les images de Metinides est plus démocratique que celle des médias à sensation.

Et il serait tout aussi pertinent de parler d’un post-public : l’événement – la collision, l’incendie, le braquage – est déjà chose du passé. Il a été vu et commenté. Pourquoi demeurent-ils tous sur les lieux de celui-ci, comme s’ils s’attendaient à ce que survienne autre chose ? L’événement, qui interrompt la routine ou qui la scelle par la mort, crée l’attente de l’avènement de quelque chose de nouveau, de distinct de ce que nous avons l’habitude de voir, de ce qui nous arrive toujours.

Source : Enrique Metinides, 1969.

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L’apparition du photographe des faits divers, comme celle des reporters de la télévision ces dernières années, atteste que l’arrivée des moyens de communication est ce qui advient après l’accident. En fixant les appareils du photographe, les individus de la masse (et non plus l’accident ou le mort) trouvent en cet événement inespéré l’occasion d’être reconnus et de paraître dans les journaux ainsi qu’à la télévision. La signification première de ce type de documentation est de rendre publique l’existence anonyme des curieux. C’est la plus évidente. Il y en a toutefois une autre : par l’incorporation du fait exceptionnel et tragique à la routine de l’information quotidienne, l’intervention des médias inscrit la douleur, la commotion des hommes et des femmes qui font partie du public dans l’ordre des choses qui arrivent et de ce qui peut socialement faire l’objet de la communication. Le regard du photographe et du caméraman de la télévision contribue à mettre l’événement en feuilleton dans les 500 000 exemplaires de La Prensa, dans les millions de téléviseurs qui, la nuit même, pourront multiplier l’accident en l’accommodant à la « normalité » de ce qui a lieu dans notre ville et dans le monde. Le citadin-spectateur, ignoré des pouvoirs qui devraient l’écouter et exercer un contrôle sur le désordre urbain, obtient à tout le moins une reconnaissance d’un jour dans le journal ou à l’écran, en tant que témoin de l’incident et participant à la spectacularisation médiatique. Metinides documente également les contextes des accidents, dont les péripéties de ceux qui accourent comme secouristes vers des lieux d’accès difficile offrent un exemple : l’image est magnifique, presque humoristique, de l’infirmière qui traverse un bourbier à l’aide de la civière pour éviter de se salir. C’est ainsi que le photographe participe à la mise en page du monde. Pierre Bourdieu (1979) a démontré les rapports ténus entre la photographie et l’organisation sociale, dans la mesure où, par exemple, l’utilisation de l’appareil photo est plus importante chez les gens mariés que chez les célibataires, dans les familles où il y a des enfants que chez qui n’en a pas : la pratique de la photographie augmente en fonction de l’intégration sociale dont elle fait la consécration et qu’elle rend solennelle. Les photos fixent les événements fondateurs (naissances, mariages, voyages) et réaffirment périodiquement l’unité familiale.

En quoi la pratique d’un photographe spécialisé dans la rupture de l’ordre que représentent les accidents recoupe-t-elle cette tendance ? Le crime et l’accident ne sont pas présentés par Metinides de façon isolée, comme des voies d’accès au désordre ou à la mort dans la ville. Ses photos ne montrent pas une cité chaotique. Dans la société de Metinides, il y a des classements et des « espèces » : conducteurs et piétons, sinistrés et spectateurs, inondés et secouristes. Il y a surgissement d’un ordre autre, chaque fois renforcé par le moment choisi et la composition de l’ensemble : les pompiers qui organisent le sauvetage d’un individu électrocuté pour avoir voulu voler de l’électricité d’un poteau public ; la dispersion de réfrigérateurs, tables, boîtes ainsi que d’un piano au milieu d’un parc, pour cause d’expulsion ; et même l’ironique scène qui fait suite au vol d’un supermarché, avec un policier au premier plan empoignant une arme et les secouristes de la Croix-Rouge qui assistent une personne évanouie, l’affiche « Merci de nous avoir choisis » servant de titre à l’ensemble. Il est dans ces cas suggéré que l’effacement de l’ordre est passager. Les actions illégales, comme le vol d’électricité, ou délictueuses, comme les braquages, sont documentées telles des constituantes du fonctionnement de la vie urbaine.

Paul Virilio postule que les accidents font partie d’un ordre, parce que toute nouvelle technique engendre selon lui sa catastrophe : les trains ne vont pas sans le déraillement, ni les ordinateurs sans les virus informatiques. Cependant, il importe de nuancer ce « causalisme » paradoxal, qui vise à rectifier l’idée de l’exception imprévisible liée par le sens commun à la notion d’accident, en spécifiant que l’accident est souvent le fait d’un échec. De même que les déraillements et les écrasements d’avions sont en général dus à des défauts de maintenance, nombreux sont les accidents qui constituent une rupture, pas si aléatoire, avec un ordre négligé ou pétri de contradictions sociales exacerbées. Il est permis de penser que le succès de Metinides découle, en partie, de sa capacité à situer l’exceptionnel dans un contexte qui, à défaut de lui fournir une explication, lui confère au moins un certain sens ou fait en sorte que les lecteurs de journaux puissent lui en attribuer un.

2. Monuments publicitaires

Le second exemple relève d’une autre façon d’user de l’espace public à laquelle donnent forme les affiches publicitaires spectaculaires placardées aux abords des voies rapides de Mexico, comme dans beaucoup d’autres villes.

Comment intervenir dans ce gigantesque distributeur d’offres – objets, messages, promesses d’accessibilité, information et plaisirs – que représente une mégapole ? Sur cette grande scène de l’opulence moderne, tout – de nature locale, nationale et globale, privée et publique – est offert en abondance et, comme on le suppose, à tous ; aux natifs de la grande ville comme aux millions de migrants qui sont venus la grossir démesurément, en raison de leur désir d’y trouver du travail et des loisirs, de se retrouver là où tout est à portée de la main. La ville de Mexico, à l’instar de Sao Paulo, New York et Londres, Berlin et Tokyo, est un espace de rencontre des foules qui ont la certitude de trouver dans ces mégavilles un condensé de la modernité tout entière.

Nous ne sommes pas sans savoir également que cette concentration de l’offre entraîne des expériences variées des problèmes d’accessibilité : embouteillages sur les voies rapides, quartiers fermés, éducation et spectacles à prix élevé, surinformation. La facilité des déplacements fait pendant aux bouchons ; la diversité des spectacles, des journaux et des canaux de télévision, des vêtements et de la nourriture s’avère limitée en raison des coûts qui obligent à faire des choix et à ne se contenter que de ce qui est à la portée de la bourse de chacun. C’est avec cette ambivalence que la mégapole configure les domaines public et privé, qu’elle nous invite au partage et à la différenciation, à la participation tout comme à composer avec les exclusions.

Ces ambiguïtés se révèlent chaque jour lorsque nous circulons sur le périphérique de Mexico, au milieu de la publicité affichée à ses abords. Les 62 kilomètres du périphérique furent construits pour accélérer la circulation, pour parcourir aisément la ville d’un bout à l’autre. Si les voitures pouvaient se déplacer à une vitesse moyenne de 80 km/h, il serait possible de faire le tour de la ville en moins d’une heure. Or, il est coutumier que, de 7 à 10 heures, de 13 à 16 heures et de 18 à 21 heures, les voitures mettent chaque jour une heure, dans de nombreux tronçons, pour faire dix kilomètres.

La saturation des voitures sur le périphérique trouve un écho visuel dans la pléthore de panneaux publicitaires placardés sur ses abords. L’explosion des affiches spectaculaires sur les toits des maisons[2] et des bâtiments publics qui longent les voies rapides, profitant de l’absence de réglementation, date de 1987. En dépit du fait que plusieurs lois sur l’affichage aient été émises à compter de 1988, les principaux promoteurs de cette affaire, Televisa ainsi que les entreprises Vendor et Outdoor Systems Inc., ont graduellement augmenté la quantité d’affiches et leurs dimensions. Les nouveaux règlements et les arrêtés des gouvernements qui se sont succédé n’ont pas empêché que soient comptabilisés, en mai 2001, 7502 panneaux géants – plus de 1 000 dans la zone du périphérique – qui ont été en majorité placardés sans autorisation, et en violation des règles essentielles de sécurité et contre la pollution visuelle, telle l’obligation de laisser une distance d’au moins 100 mètres entre eux. Lors de tempêtes, plusieurs affiches sont tombées, ont endommagé des toits et ont été la cause de réclamations de la part du voisinage.

À la profusion de messages qu’accueille la mégacité, dans un mélange de danses traditionnelles, d’édifices coloniaux et modernes, d’iconographies politiques et commerciales, s’ajoutent des affiches gigantesques, de 20 à 80 mètres, qui obstruent la vue en même temps qu’elles prétendent améliorer la communication. « Vous avez un problème de communication ? Nous vous offrons la solution », dit le slogan pour la promotion de téléphones cellulaires. Alors qu’on se trouve captif de l’embouteillage, une femme affriolante faisant de la publicité pour une revue porno affirme : « Laisse faire la maison. Achète-moi tout de suite. » Plusieurs messages axent leur intervention sur les besoins essentiels, de ceux qui traitent des fonctions digestives (« Fini l’acidité ») à ceux qui concernent l’éducation (« Être bilingue et hautement qualifié, mais être humain avant tout »). Les incertitudes urbaines ne sont pas négligées : « Êtes-vous entièrement en sécurité ? » « Pour un contrôle maximum : l’école de conduite ».

Ces éléments spectaculaires sont de nouvelles formes de « monumentalisation » dans les villes. Parfois encore, ils magnifient les valeurs partagées et célèbrent la mémoire sociale à laquelle les monuments érigés dans des endroits stratégiques de la citée étaient voués. De la même manière, les affiches géantes actuelles servent, dans certains cas, à marquer les lieux et à identifier l’endroit de la ville auquel nous nous référons. Compte tenu du caractère labile de ces messages, il est cependant difficile de dire : « Je t’attends sous l’affiche de Coca-cola », comme nous pouvions auparavant dire : « On se retrouve au resto qui est au coin de la rue du Caballito[3]. »

C’est un fait connu que « El Caballito » et d’autres monuments ont été déplacés, alors que bien d’autres, persistant à l’angle des mêmes rues, sont devenus anodins dans le cadre d’une compétition, perdue d’avance, avec les établissements corporatifs ou les panneaux-réclames spectaculaires qui les surmontent, tout comme avec les encombrements de la circulation. Ces affiches géantes, déplacées à intervalles de quelques semaines, qui empiètent les unes sur les autres, exacerbent l’instabilité et la précarité de la raison d’être, de moins en moins signifiante, des vieux monuments, ainsi que des autres formes de la mémoire collective et de la sociabilité urbaine. Au lieu de célébrer un personnage ou un événement, de leur donner une consécration durable, elles proclament la labilité du social, lequel est reconsidéré sous l’angle de la logique marchande comme le fait d’un renouvellement perpétuel d’événements n’ayant aucune portée sociale identifiable.

De quoi témoignent cette accumulation de messages, son tapage communicationnel et son obsolescence réitérée ? Du fait que les processus ont été remplacés par des événements, l’histoire par des mouvements ou par une simple agitation mercantile ; qu’au lieu des bulletins d’information ont pris place des nouveautés publicitaires, des ordinateurs opérant avec plus de rapidité, des films – également spectaculaires – qui viennent tout juste de passer en exclusivité, des offres promotionnelles sur les articles en magasin. Dans leur accumulation sans classement, ces messages annoncent l’agonie des séries signifiantes, des villes divisées en quartiers commerciaux et résidentiels, zones de divertissement, cités universitaires et cities financières. La totalité des messages, des offres, des manières d’habiter, de se mouvoir et de communiquer se fondent dans la cité et se disputent tous les espaces. Une visualité chaotique nous rend difficile le repérage de la boutique de vêtements ou du service d’Internet qui nous convient le mieux : elle témoigne en cela de l’incertitude et du dérèglement du sens. Elle semble proposer un type labile d’ornementation, une esthétique qui engage à jouir de l’événement en faisant fi des processus de longue durée qui sont à l’oeuvre dans le phénomène urbain.

Réconforts ou réinventions ?

Les deux exemples que j’ai examinés sont révélateurs des interactions existantes entre les domaines réglementé et informel. Tant les photos, qui ordonnent le sentiment social des catastrophes, que l’introduction désordonnée des affiches publicitaires dans la visualité publique, renvoient à des actions reliées à l’informalité urbaine. Il nous est avant tout permis de constater que le domaine informel ne se limite pas aux manifestations culturelles qui se produisent en marge de ce qui est établi ou à l’encontre de l’ordre hégémonique, tels les graffitis, les groupes indépendants d’artistes des quartiers ou les réseaux pirates d’échange de disques et de revues. La publication quotidienne de catastrophes dans un journal à grand tirage et les affiches qui font la publicité des marchandises et des communications modernes, en transgressant toutefois les règles urbanistiques, montrent publiquement que le domaine informel n’est pas une anomalie propre aux secteurs subalternes ou sous-développés, mais plutôt une constituante de la vie moderne. Cette présence envahissante du domaine informel se laisse voir à Mexico, comme c’est le cas pour d’autres mégacités latino-américaines, tant dans les stratégies de subsistance des pauvres que dans la trame spectaculaire de la publicité hégémonique.

Dans les sciences sociales, les lectures qui font des villes latino-américaines d’hypothétiques lieux de concentration de la modernité prédominent toujours. On a interprété les transformations de ces villes comme des conséquences logiques de l’industrialisation et de l’expansion entraînée par les migrations ; on a cherché à lire ou à interroger leur développement à l’aune de la rationalité urbanistique européenne ou états-unienne. Quant aux quartiers qui échappaient à ce raisonnement, au trafic lent et polluant, aux maladies dues à la pollution automobile et au manque de drainage, à la corruption et au clientélisme, ils ont généralement été considérés en termes de rupture et de transgression d’un ordre, comme les signes d’une irrationalité à combattre.

Sans doute que recèlent une grande part de contradiction et d’insignifiance ces voyages qui soustraient à la vie de millions de personnes de deux à quatre heures par jour, pour les rapprocher d’un travail ou d’une école qui se trouve à quelques kilomètres seulement. De la corruption jusqu’au narcotrafic, il y a certes des activités où prévalent les effets de désintégration et qui sont à la même enseigne que l’informalité. Mais il existe aussi des mouvements sociaux qui cherchent à mettre de l’ordre par d’autres moyens, sans rapport avec les structures officielles. Comme le révèlent au quotidien le journalisme urbain, ainsi que les écrivains et les artistes dans des oeuvres plus élaborées, des portions de la ville composent parfois avec les ressources que leur procure la croissance erratique de celle-ci. Les besoins liés à la survie ne souffrent pas la permanence du chaos.

La documentation photographique des crimes, des accidents et des désordres urbains d’Enrique Metinides montre que l’aspiration à la cohérence et à l’entendement se trouve même dans le milieu de la presse à sensation. Metinides a eu recours à la contextualisation et au regard des spectateurs pour inscrire les événements perturbateurs dans un sentiment partagé. Ce qui est extraordinaire ne procède pas d’une transcendance magique ni de l’arbitraire déraillement du social.

D’un autre côté, et en même temps qu’il bouleverse la visualité urbaine, le discours publicitaire des entreprises transnationales propose une sorte de réconfort à notre vie urbaine, frustrée et mouvementée. La notion de réconfort présuppose une vision dramatique de la mégapole que la sociologie et l’urbanisme ne reconnaissaient pas alors qu’ils plaidaient encore pour la régulation de la croissance urbaine et qu’ils croyaient que les planificateurs pouvaient prendre part à cette tâche. Depuis que la privatisation néolibérale a aboli la planification destinée à rationaliser le rapport entre espace urbain et besoins sociaux, la dissolution de la ville moderne ou les effets de désintégration de la spéculation privée ont perdu de leur intérêt.

Réconfort publicitaire ou réinvention urbanistique ? Ces deux manières de réagir au désordre urbain ne se présentent pas sous la même forme dans les pays industrialisés qu’en Amérique latine. J’aimerais enfin tirer quelques conclusions sur les perspectives urbanistiques qui se dégagent de notre affrontement de cette différence suivant les manières d’établir les conditions du développement urbain dans les domaines public et du marché.

Les tenants de la pensée postindustrielle et postmoderne se sont appliqués à exalter ce qu’ils ont qualifié de posturbain. Ils ne se sont pas seulement désintéressés de la croissance débridée de nombreuses portions de la mégapole et du chaos qu’elle introduit dans la vie sociale. Ils sont allés jusqu’à célébrer le dérèglement de l’espace hyperurbanisé, dans la mesure où celui-ci permettait de jouir des progrès technologiques, des flux et des signes éphémères.

Du point de vue de la compréhension du phénomène urbain, l’on se doit d’être reconnaissant à la pensée postmoderne d’avoir mis la ville en valeur en tant que texte, trame de signes et regroupement multiculturel de récits. Ce n’est toutefois pas le postmodernisme qui se trouve à l’origine de cette tendance, mais la sémiotique et même des représentants de la philosophie, de la sociologie urbaine et de la culture qui l’ont précédé (Walter Benjamin et Kevin Lynch), ainsi que des auteurs critiques de la postmodernité, de Frederic Jameson à Richard Sennet. Désormais, le passage de ces savoirs spécialisés dans la sensibilité populaire se fait au travers de la publicité, de certains regards journalistiques rénovateurs et de l’esthétique de quelques jeunes artistes.

Cependant, ce discours basé sur des expériences fragmentaires, cette ethnographie discontinue du phénomène urbain renvoie à des fonctions et à des contenus différents dans les pays métropolitains et dans ceux de l’Amérique latine. Le posturbanisme qui, à proprement parler, concerne plus l’architectonique que l’urbanisme, a contribué aux réhabilitations controversées de Barcelone, de Bilbao, de Paris et de Berlin. Quoi que l’on pense de la valeur esthétique et macrosociale de telles entreprises, les musées de Frank Gehry, Richard Meier et Daniel Libeskind, des oeuvres publiques et privées de Rem Koolhaas et Ricardo Bofill, des centaines de bâtiments se trouvent dans ces villes, accroissent leur attrait international, renouvellent leur statut dans les champs de l’histoire de l’architecture et de l’art, créent des emplois et suscitent des débats culturels appréciables.

À la différence des villes européennes, les villes du Mexique et de l’Amérique latine en général se sont graduellement construites en composant avec des taux excessifs de natalité et des migrations rapides qui n’ont pas trouvé de réponse adéquate quant au logement, à l’éducation et aux commodités. Les usages déprédateurs du sol, de l’eau et de l’air ont au contraire été permis. Dans un tel paysage, que la désindustrialisation et le pillage économique des deux dernières décennies ont noirci, il est difficile d’avoir de la sympathie pour la fragmentation et le délaissement de la planification acclamés par les postmodernistes. À ce problème éthique, soulevé par le fait que les questions structurales du développement urbain soient évacuées par l’urbanisme, s’ajoute la rareté d’édifices mémorables dans l’architecture des toutes dernières années. En lieu et place de solutions de fond, un étalage de luxe : qu’il s’agisse des 27 shoppings de Mexico, des édifices corporatifs sur 800 hectares et de l’urbanisme « techno » de Santa Fe, ou des improvisations maladroites qui, tel le Centre national des Arts, sont non fonctionnelles et résultent d’un mélange confus d’esthétiques. Étant donné que, depuis les dernières décennies, nous n’exhibons presque rien d’autre que ces produits architecturaux, d’aucuns seront portés à croire que de spectaculariser les embouteillages du périphérique ou de faire venir des architectes célèbres pour qu’ils greffent quelques édifices éblouissants au désordre consenti, constituent des tâches attrayantes.

La démocratisation de l’apocalypse

Comment seront les mégapoles de la prochaine décennie ? De la ville-spectacle ou de la ville paranoïaque, laquelle prévaudra ? Une première tendance se confirme dans le phénomène de dispersion de la tache urbaine en tous sens, qui redéfinit le milieu environnant tout comme les rapports du centre avec les périphéries et, pourrait-on ajouter, de la part de la ville que nous sommes en mesure d’embrasser avec celle qui ne peut être maîtrisée ni gouvernée. Cette expérience de la vastitude s’accentue dans les mégapoles qui se développent comme des villes globales, des noeuds d’interconnexion communicationelle, de services et de migrations qui les mettent en relation avec le monde de manière intensive.

La deuxième réside dans la supériorité démographique des périphéries où se créent de nouveaux centres commerciaux et culturels. Chaque jour nous vivons davantage dans des villes polycentriques, multifocales et multinodales. Penser la transition de la ville historique à ces nouvelles agglomérations semble être une des tâches nécessaires pour empêcher que ne s’aggrave la confusion du développement urbain informel.

En troisième lieu, doit être signalée la place de premier plan des médias de masse à titre de pourvoyeurs de l’information et du divertissement, coordonnateurs de la ville dispersée ainsi qu’organisateurs de la sphère publique. Ainsi se déploie un nouveau type de domaine public géré par les industries culturelles et les moyens de communication de masse.

Enfin, l’accroissement de la violence et de l’insécurité constitue un trait commun aux expériences urbaines. Celui-ci entraîne la prédominance du privé, de l’imaginaire du risque et du repli dans des quartiers fermés ou chez soi, sur les imaginaires de la ville à partager. Les citadins adoptent de nouvelles mesures de protection qui modifient le paysage urbain, les voyages à travers la ville et les habitudes quotidiennes. Dans les quartiers populaires – les favelas de Rio de Janeiro, les bidonvilles de Buenos Aires et leurs équivalents à Bogota, Lima et Mexico –, les voisins se mobilisent afin d’assurer la sécurité. Dans les secteurs du pouvoir économique et les couches des classes moyennes, interdire l’accès aux rues ou aux quartiers est devenu le principal incitatif à la mobilisation. La façon particulière d’exercer leur citoyenneté consiste à s’isoler des conflits urbains par la privatisation d’espaces surprotégés.

Comme l’explique Teresa Caldeira (2000) à propos de Sao Paulo, la ségrégation spatiale instituée par ces « enclaves fortifiées » est exacerbée par des changements d’habitudes et de rituels familiaux ainsi que par des conversations obsessionnelles sur l’insécurité qui tendent à opposer le bon et le mauvais, pour établir des écarts et des murailles symboliques qui renforcent les barrières physiques. C’est une culture paranoïaque de la protection qui s’allie à de nouveaux critères de différenciation, afin d’isoler les espaces publics et de séparer les secteurs sociaux de façon plus radicale. L’imaginaire se tourne vers l’intérieur, fixe des règles d’inclusion et d’exclusion de plus en plus strictes. La désertion des rues est symptomatique de la désurbanisation et de l’oubli des idéaux modernes d’ouverture, d’égalité et de communauté. Nous délaissons les villes où les provinciaux arrivaient, comme l’expliquent les études sur la migration, dans l’espoir d’y trouver un travail et de meilleurs revenus, le confort et l’anonymat, fascinés par les lumières de la ville, pour nous orienter vers des cités plus sombres.

Pendant la dernière décennie, de nouveaux foyers de développement social et culturel ont cependant fait leur apparition aux côtés de la détérioration des espaces publics, de la croissance incontrôlée des villes et de la violence de la ségrégation. Au sein de la progression désordonnée du commerce informel et de l’augmentation de la criminalité, certaines capitales latino-américaines (Buenos Aires et Mexico) élisent leurs dirigeants pour la première fois. D’autres, comme Santiago (Chili), Montevideo, Bogota et Sao Paulo, adoptent des formes plus démocratiques de participation et relancent leur développement culturel. Il convient de faire mention du programme du budget participatif qui a débuté il y a 15 ans à Porto Alegre et qui s’étend à présent à 103 villes brésiliennes. La participation active des citoyens pour déterminer les priorités en matière d’utilisation des ressources est peut-être un des signes qui encouragent à ne pas vivre uniquement parmi des imaginaires alarmistes. Ou bien, comme me le disait une citoyenne de Bogota, à vivre dans des villes où la paranoïa ne serait pas autre chose qu’une maladie.

Appendices