Feuilleton

Presque traductrice

  • Rosalie Dion

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Cover of Sociologies de la race et racisme, Volume 50, Number 2, Fall 2018, pp. 5-283, Sociologie et sociétés

À un bout du spectre, il y a les employés des grandes boîtes de traduction. À l’autre extrémité, les pigistes qui se sont nichés auprès d’une entreprise florissante ou d’un éditeur. Au milieu, il y a elle. La grande différence, c’est le titre. Le « trad. a. », avec le logiciel d’aide à la traduction hors de prix, est un des principaux moyens de production du traducteur. Ne possédant encore ni l’un ni l’autre, elle n’a que sa force de travail à vendre : ses doigts, et un bout très bien défini de sa tête. Elle évolue à l’ombre des détenteurs de titres et de licences, sous-traitante de sous-traitants, maillon d’une très longue chaîne invisible et inaccessible : elle reçoit, traduit, renvoie, et pose le moins de questions possible. Le texte arrive du néant et y retournera ; surtout, son nom n’apparaîtra nulle part. Procès-verbal de la réunion d’un groupe dont elle ne connaît pas même le nom ; mode d’emploi d’un outil dont on ne peut pas même lui fournir une image ; procédures de travail d’un sous-domaine spécialisé dont elle ne connaissait pas même jusque-là l’existence… il lui faut tout accepter, et admettre que personne ne s’attend à ce qu’elle fasse un bon travail. Que tout le monde s’en fiche, en fait. Peut-être quelqu’un réécrira-t-il son texte — peut-être que personne, jamais, ne le lira. Elle n’en a aucune idée. La traductrice connaît quand même quelques rares moments de grâce : ces textes où se devinent l’effort et l’amour du travail bien fait, ces textes qui sont, sans surprise, les plus personnels, ceux qui ont une mission : instruire, éclairer, améliorer. Pour ces textes-là, elle cumule les heures sans compter, vérifie et revérifie, reformule sans cesse, s’assure de dénouer chaque noeud, bombe le torse et relève la tête. Quand les gens lui demandent ce qu’elle fait, elle répond qu’elle fait de la traduction. (Elle ne dit pas « traductrice » — elle n’a pas encore le titre, et essaie de respecter la profession.) Ils se montrent souvent intéressés. Ils croient qu’elle a toutes les réponses. « Comment tu traduirais ça, toi, educated fool ? » « nothing to write home about ? » « to have a chip on your shoulder ? » « damaged brand ? » Il est fréquent qu’ils connaissent eux-mêmes un « traducteur » ou une « traductrice » (leur cousin traduit le bulletin mensuel de l’association x, y, z de son quartier). Il est également fréquent qu’ils connaissent quelqu’un qui aurait du travail pour elle. Plus elle avance dans sa formation et qu’elle accumule d’expérience de travail, plus elle développe de déformations professionnelles. Au Québec, faire de la traduction exige de se monter une carapace très résistante. Le journal, la radio, la télévision et les revues relaient un flot incessant de calques et d’anglicismes qui la maintiennent dans un état de doute et de paranoïa linguistiques perpétuel. Et, surtout, elle a dû apprendre à se taire quand on lui parle. Quand le voisin lui annonce qu’il a enfin figuré comment fonctionne sa tondeuse, que son amie admet que ce qu’on dit fait bien du sens, que la serveuse lui dit avoir réalisé son erreur et qu’elle espère que ça ne m’a pas trop impacté… Elle se mord la lèvre et hoche la tête. Les gens n’aiment pas être repris. Ils aiment le français, mais quand même pas à ce point-là. Aussi, on lui envie sa liberté ; travailleuse autonome, elle a son bureau à la maison. « Ça doit être pratique pour la conciliation ...