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Heidegger et la RussieDe la révolution conservatrice à la Seconde Guerre mondiale

  • Emmanuel Faye

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In Memoriam Jean-Luc Évard (1949-2015)[1]

[…] le 23 août 1939, quand on annonça à la radio le pacte de non-agression entre Staline et Hitler, Heidegger s’en félicitait : il donna un coup de poing sur la table et y salua la réunion des esprits de Goethe et Dostoïevski. C’était pour lui une réussite du grand jeu de tacticien de Hitler.

Hans Georg Gadamer à Jean Grondin (Grondin 2011, 271)[2].

La question du rapport de Martin Heidegger à la Russie contient deux interrogations bien différentes : la première porte sur la signification des références aux écrivains et penseurs russes et à la Russie dans les écrits de Heidegger, tandis que la seconde concerne la réception de Heidegger dans la pensée philosophique, théologique et politique russe. Le travail de Maryse Dennes paru il y a deux décennies, Husserl-Heidegger : influence de leur œuvre en Russie, portait sur une période, les dernières décennies du XXe siècle, où les lectures russes de Heidegger pouvaient légitimement être étudiées de concert avec celles de Husserl (Dennes 1998). Depuis lors, la réception de Heidegger en Russie s’est largement affranchie de la lecture de Husserl. Cette réception plus récente, aujourd’hui marquée par la publication des premiers Cahiers noirs, attend donc une nouvelle synthèse critique qui soit à la hauteur des enjeux philosophiques et métapolitiques actuels. C’est pour contribuer au débat préliminaire d’un tel travail que nous avons entrepris de publier en langue russe, avec Marlène Laruelle et Michail Maiatsky, un ouvrage collectif international intitulé Heidegger, les Cahiers noirs et la Russie[3]. La Russie est en effet en avance sur la France, où aucun des volumes des Cahiers noirs n’est encore traduit en 2017. Nous nous limiterons donc à nourrir, dans cet article, la première interrogation. Quelles sont la place et la signification des références à la Russie, mais aussi à la pensée et à la littérature russes dans les écrits de Heidegger[4] ?

1. Heidegger lecteur de Dostoïevski

Si les références explicites à des auteurs russes ne sont pas légion sous la plume de Heidegger[5], une attention particulière mérite d’être portée aux témoignages d’une lecture suivie de Dostoïevski. Dans les 85 volumes parus en 2013 de son œuvre dite « intégrale » (Gesamtausgabe), avant donc la publication de quatre volumes de ses Cahiers noirs, le nom de Dostoïevski apparaît à quatre reprises seulement, si l’on en croit The Heidegger Concordance récemment publiée (Jaran et Perrin 2013). La mention la plus significative se trouve au début du cours du semestre d’été 1940 intitulé Nietzsche, le nihilisme européen, publié une première fois en 1961, au volume II du Nietzsche (Heidegger 1961, 31‑32), puis réédité dans une version cette fois conforme au cours tel qu’il avait été professé, dans la Gesamtausgabe, volume 48, en 1986 (Heidegger 1986, 48:1‑2). En 1940, donc au moment du pacte Molotov-Ribbentrop, période durant laquelle, nous le verrons, Heidegger parle de la façon la plus positive de la Russie, il suggère une origine russe à l’emploi du mot « nihilisme », dont il attribue le premier usage connu à Tourgueniev. En 1961 au contraire, dans la version remaniée qu’il publie alors de son cours, il soutient que le mot est d’origine allemande et mentionne à ce propos une lettre à Fichte de Jacobi[6]. Par-delà cette différence, Heidegger insère pareillement dans les deux versions du cours une longue citation tirée de l’introduction de Dostoïevski à son Discours sur Pouchkine de 1880[7]. Ce choix peut sembler curieux car, à la différence de Tourgueniev, Dostoïevski n’utilise pas dans cette page le mot « nihilisme ». Dostoïevski crédite Pouchkine d’avoir « su peindre dans tout son relief le type de l’homme négativiste de notre Russie : l’homme […] qui ne croit pas à son sol natal (Heimatboden) ni aux forces de ce sol natal[8] ». Ce choix heideggérien de citer cette page nous donne à penser que Heidegger conçoit le « nihiliste » comme l’homme qui se détourne de son « sol natal ».

Ajoutons que Heidegger lit et cite Dostoïevski dans l’édition traduite en allemand et préfacée par Arthur Moeller van den Bruck et Dmitri Sergejewitsch Merejkovsky. Cette édition en 22 volumes avait commencé en 1905. Elle connaîtra une seconde édition en 1922, un an avant que Moeller van den Bruck ne publie Le Troisième Reich. Or, c’est vraisemblablement de la lecture de Dostoïevski que Moeller van den Bruck et Merejkovsky ont tiré l’oxymore de la « révolution conservatrice ». Dans son Journal d’un écrivain, à la tonalité tout à la fois nationaliste et antijudaïque, Dostoïevski défend les Russes contre les Européens qui se gaussent du « révolutionnarisme » des Russes : « nous sommes révolutionnaires, écrit-il, non pas pour détruire seulement […] nous sommes des révolutionnaires […] par conservatisme[9] ». Et dans sa préface aux Politische Schriften, qui contiennent la traduction allemande du Journal d’un écrivain, Merejkovsky évoque « la révolution sous les apparences de la réaction ». « Dostoïevski, écrit-il, est le prophète de la révolution russe » (Merejkovsky 1917, XXIX‑XXX).

Sans doute, comme l’ont montré J.-P. Faye (1961a, 151‑59) et à sa suite Pierre Bourdieu[10], Martin Heidegger s’inscrit-il en partie dans le sillage de la « révolution conservatrice », dans la version de l’auteur du Troisième Reich, lui-même directement inspiré par ses lectures de Dostoïevski. Mais Heidegger s’est lui aussi directement nourri de sa lecture de Dostoïevski. Selon le témoignage de Karl Löwith rapporté par Otto Pöggeler, l’auteur d’Être et temps avait disposé sur son bureau de travail, au début des années 1920, les portraits de Pascal et de l’auteur de Crime et châtiment. Après 1945, Heidegger confiera à son visiteur français, Frédéric de Towarnicki, avoir été, dans sa jeunesse, « un lecteur assidu de Dostoïevski et qu’il n’avait jamais cessé de le lire » (Towarnicki 1993, 44). Enfin, les lettres à son épouse Elfride précisent ce qu’il a trouvé dans Dostoïevski. En 1918, alors que Heidegger se trouve au front, en Lorraine, il lui demande de lui procurer une édition des Frères Karamazov[11]. Le 28 juillet 1920, il lui recommande de lire les Écrits politiques de Dostoïevski : « tu en tireras une forte impression[12] », écrit-il. Dans la même lettre, de retour dans sa ville natale de Messkirch, Heidegger lui écrit : « je suis très content de revoir le pays, les prés et les champs, et je ressens peu à peu ce que cela signifie d’être enraciné dans un terroir (Heimat) – je n’en ai vraiment pris conscience qu’avec Dostoïevski » (Heidegger 2005, 151), remarque qui consone avec le contenu de la citation de son cours sur le nihilisme. Enfin, dans ses Cahiers noirs, à la fin des années 1930, Heidegger cite et discute une phrase des Possédés : « Mais qui n’a pas de peuple n’a également pas de dieu[13] ».

Dans un tout autre ordre d’idées, l’auteur russe de loin le plus mentionné demeure cependant Lénine, dont le nom apparaît à près de vingt reprises dans ses écrits des années 1939-1941, contemporains du pacte Molotov-Ribbentrop, et dans le cadre de réflexions sur le bolchevisme[14]. Heidegger mentionne notamment Matérialisme et empiriocriticisme, publié par Lénine en 1908, dont il serait intéressant d’examiner s’il l’a réellement lu (Heidegger 2009, 76:301).[15]

Plus généralement, Heidegger mentionne à plusieurs reprises la Russie dans ses écrits. Les deux références longtemps les plus connues se trouvent d’une part dans l’Introduction à la métaphysique de 1935, publiée en 1953, d’autre part dans le cours intitulé Qu’appelle-t-on penser ? dispensé dans les années 1951-1952 et publié en 1954. Depuis 2014, nous avons par ailleurs accès à un ensemble de textes évoquant la Russie dans les Cahiers noirs, auxquels il faudrait ajouter la très suggestive correspondance avec son collègue et ami Kurt Bauch, membre comme lui de la NSDAP, au moment de la guerre sur le front de l’Est où Bauch est engagé comme officier (Heidegger et Bauch 2010)[16]. Nous proposons d’aborder quelques-uns de ces textes sur la Russie, en commençant par celui de 1935, premier cours que Heidegger a choisi d’éditer après 1945.

2. La Russie et l’Amérique renvoyées dos à dos et le peuple allemand magnifié dans l’Introduction à la métaphysique (1935/1953)

Dans son cours du semestre d’été 1935 intitulé Introduction à la métaphysique, Heidegger dépeint l’Europe comme « prise aujourd’hui dans un étau entre la Russie d’une part et l’Amérique de l’autre[17] ». Il ajoute : « La Russie et l’Amérique sont toutes deux, au point de vue métaphysique, la même chose ; la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation dépourvue de sol de l’homme normalisé.[18] »

Nous remarquons que dans cette géopolitique manichéenne, qui manie les oppositions tranchées sous le nom de « métaphysique », la Russie n’est pas mentionnée comme faisant partie de l’Europe. Tout comme l’Amérique, Heidegger oppose radicalement la Russie à l’Europe.

Qu’en est-il de l’« Europe » ainsi conçue ? Heidegger le précise un peu plus loin : « Nous sommes pris dans l’étau. Notre peuple [id est, le peuple allemand], en tant qu’il se trouve au milieu, subit la pression de l’étau la plus violente, lui qui est le peuple le plus riche en voisins, et aussi le plus en danger, et avec tout cela le peuple métaphysique[19]. » C’est donc, pour Heidegger, le peuple allemand qui, à lui seul, représente l’Europe, par sa position géopolitique de peuple du « milieu » et par la destination métaphysique supposée qui en procède ou l’accompagne et fait de lui le peuple « le plus en danger ».

Le peuple allemand est ainsi affirmé par lui comme le peuple métaphysique, et tout aussi bien le « peuple historique[20] » et destinal, celui à partir duquel peuvent se déployer « de nouvelles forces spirituelles historiques à partir de ce centre (Mitte)[21] » si l’on ne veut pas, écrit Heidegger, que « la grande décision concernant l’Europe se produise sur le chemin de l’anéantissement[22] ». Ce pathos décisionniste se met au service d’un nouvel enracinement. Aux peuples en proie à une « organisation dépourvue de sol » (bodenlosen Organisation), Heidegger oppose la volonté de « reconquérir un sol (Bodenständigkeit) pour le Dasein historique » (M. Heidegger 1958b, 30).

Dans la reprise de la séance de son cours, Heidegger martèle à nouveau sa thèse : « Nous avons dit : l’Europe se trouve prise dans un étau entre la Russie et l’Amérique, qui reviennent métaphysiquement au même quant à la caractérisation de leur monde et à leur rapport à l’esprit[23] ». Il dépeint ensuite longuement le glissement identique « en Amérique et en Russie » du Dasein dans un monde du quantitatif où « tout est égal et indifférent », monde de la « malveillance dévastatrice » (zerstörerisch Bösartigen) qui détruit « tout ce qui a un rang », en un mot, c’est l’invasion de ce qu’il appelle, d’un terme à connotation antisémite, le « démoniaque » (das Dämonische).[24] Contre ce démoniaque qui se déploie pareillement selon lui en Amérique et en Russie, Heidegger en appelle à l’esprit qu’il entend, précise-t-il, au sens de son Discours de rectorat[25]. Rappelons qu’il prenait appui, dans son Discours de mai 1933, sur « les forces de la terre et du sang ».

Dans l’Introduction à la métaphysique de 1935, Heidegger ne se limite pas à l’affirmation du peuple allemand comme étant le peuple historique et métaphysique. Il va jusqu’à prononcer l’éloge de « la vérité interne et la grandeur » du mouvement national-socialiste. Un éloge qu’il maintient lors de l’édition de son cours en 1953 – en lui ajoutant une parenthèse sur « la rencontre de l’homme déterminé planétairement et de la technique moderne ». Cette addition n’atténue nullement l’éloge, si on la rapproche du contenu de l’Entretien au Spiegel, publié de façon posthume en 1976, où l’on voit Heidegger créditer le national-socialisme d’être allé dans la « direction » d’une « relation suffisante » à l’essence de la technique.

3. La Russie dans les Cahiers noirs, contemporains du pacte germano-soviétique

Dans les premiers Cahiers noirs réunis dans le volume 94 de la Gesamtausgabe et qui vont d’octobre 1931 à juin 1938, aucune référence n’est faite à la Russie. Dans le second volume publié, qui va de l’été 1938 à l’été 1939, c’est à la fin seulement du volume que Heidegger consacre un long développement à la relation entre le peuple germanique ou, littéralement traduit, la « germanité » (Germanentum) et la « russité » (Russentum). Ce développement est contemporain du pacte germano-soviétique, que Heidegger accueille avec enthousiasme et qu’il salue comme un coup de génie diplomatique de Hitler, ainsi que nous l’apprend le témoignage de Gadamer rapporté par Jean Grondin.

Pour justifier le lien alors noué entre l’Allemagne et la Russie, Heidegger travaille à dissocier la Russie et le bolchevisme. Le bolchevisme serait imposé aux Slaves et non pas enraciné en eux. Dans d’autres textes de la même période, il voit dans le bolchevisme un phénomène issu de « la métaphysique rationnelle moderne occidentale-de l’Ouest[26] ». Dans un fantasme racial explicitement assumé sous la forme d’une interrogation et d’une mise en garde provocatrice, Heidegger peut alors demander pourquoi « la purification et la mise en sécurité de la race » accomplies en Allemagne « ne pourraient […] pas avoir comme conséquence un grand mélange : avec les Slaves (les Russes […])[27] ». On notera que cette thématique du « mélange » (Mischung) des races demeure une obsession centrale de la doctrine raciale du nazisme. Heidegger l’évoque comme une perspective tout à la fois inquiétante et fascinante, à prendre au sérieux si l’on est attentif à ce qu’il nomme plus loin « la nécessité cachée de la manigance de l’être[28] ».

Dans le volume suivant, Heidegger stylise son rapport à la Russie en le détachant des contingences politiques du présent[29]. Son intérêt pour la Russie s’inscrirait dans la longue durée et remonterait aux années 1908-1909. Il ne serait déterminé ni par l’arrivée du bolchevisme, ni par l’évolution politique des relations entre la Russie et l’Allemagne depuis janvier 1939. Tout ceci relèverait de l’historiographie (Historie) et n’aurait rien à voir avec « la confrontation relevant de l’histoire de l’être (seinsgeschichtiche Auseinandersetzung) entre germanité et russité ».

Nous pouvons néanmoins douter de la véracité de cette prise de distance tardive à l’égard de l’histoire politique. En effet, si l’on observe la succession des énoncés heideggériens sur les rapports entre Allemagne et Russie de 1939 à 1941, force est de constater que les corrélations avec l’histoire politico-militaire sont évidentes et indiscutables. Ce n’est d’ailleurs pas le seul cas où nous voyons Heidegger utiliser sa distinction entre historiographie (Historie) et histoire de l’être (Geschichte des Seyns) pour se désengager de l’histoire effective au moment où le vent se met à tourner pour le Troisième Reich, en passe de perdre la guerre.

De fait, après que l’Allemagne nazie a été militairement défaite par les Alliés, Heidegger, dans le dernier volume paru de ses Cahiers noirs, ne s’interroge plus une seule fois sur les rapports possibles entre Russes et Allemands. Au contraire, il associe à nouveau, comme en 1935, l’Amérique et la Russie[30]. Il affirme par exemple, par un de ces renversements antinomiques dont les idéologies radicales sont coutumières, que « Les antifascistes sont les esclaves les plus faibles du grand-fascisme (Großfachismus) à venir qui, en Amérique et en Russie, se nomme démocratie[31]. » On le voit également se plaindre, après le 8 mai 1945, que l’on ne parle partout que « des Américains, des Français, des Anglais et des Russes », tandis que « personne ne pense à se demander ce qu’il en va des Allemands[32] ».

Force est donc de constater que les spéculations géopolitiques et métapolitiques de Heidegger, qu’il les dise ou non relever de « l’histoire de l’être », sont à géométrie variable, en fonction du cours de l’histoire politique et militaire effective.

4. L’Europe après 1945 et les puissances de l’Est dans Qu’appelle-t-on penser ? (1954)

Dans le premier cours public que Heidegger prononce en 1951-1952 après la levée de son interdiction d’enseigner, à savoir le cours intitulé Qu’appelle-t-on penser ?, il revient sur le rapport entre la Russie et l’Europe – c’est-à-dire, dans son esprit, l’Allemagne. Lui qui soutenait, en 1940, que « nous ne pouvons pas outrepasser les zones de décision », voici ce qu’il affirme, maintenant que, militairement battu, le Troisième Reich a cessé de dominer l’Europe : « Qu’est-ce que la Deuxième Guerre mondiale a décidé en fin de compte, pour ne parler ni des atroces conséquences qu’elle a eues dans notre patrie, ni surtout de la déchirure qui traverse son centre ? Cette guerre mondiale n’a rien décidé […][33] ».

À la faveur d’un parallèle fort contestable entre la situation de l’Europe dans les années 1950 et celle de l’Allemagne de Weimar dans les années 1920, Heidegger ajoute que « déjà, le monde de représentations dans lequel se mouvait l’Europe entre 1920 et 1930 n’était plus à la mesure de ce qui montait des profondeurs (was bereits heraufkam). » Il continue en ces termes : « Que va devenir cette Europe qui veut construire sa communauté avec les accessoires de la décade qui a suivi la Première Guerre mondiale ? Un objet de moquerie pour les puissances de l’Est et pour la force énorme de leurs peuples[34]. »

En même temps, Heidegger se sert d’une longue citation du Crépuscule des idoles de Nietzsche pour prononcer un curieux éloge de la Russie éternelle distinguée de l’Union soviétique[35], qui nous rappelle certains de ses textes du début des années 1940 : « le démocratisme a été de tout temps la forme décadente de la force d’organisation […] ; pour qu’il y ait des institutions, il faut qu’il y ait une sorte de volonté, d’instinct, d’impératif, antilibéral jusqu’à la méchanceté, une volonté de Tradition, d’autorité, de responsabilité étendue sur des siècles […]. Si cette volonté-là existe, il se forme “quelque chose” – comme l’Imperium Romanum, ou comme la Russie, la seule puissance qui ait aujourd’hui la durée dans les veines, qui puisse attendre, qui puisse encore promettre “quelque chose” – la Russie, le contre-concept du particularisme minable et de la nervosité de l’Europe, laquelle est entrée dans un état critique avec la fondation de l’Empire allemand. »

Cette citation de Nietzsche, qui comprend une diatribe dirigée à la fois contre les démocraties occidentales et contre l’Empire bismarckien, est tout à fait dans l’esprit du mythe de la Russie considérée comme la « Troisième Rome », mythe attisé au XIXe siècle par Dostoïevski puis repris et propagé au XXe siècle par Moeller van den Bruck. En citant ce texte, Heidegger nous replonge dans la mentalité des années 1920, qui avait préludé à la venue au pouvoir du Troisième Reich, et il s’inscrit dans la reprise du mythe politique du « Reich éternel » (ewiges Reich) propagé par Moeller. Reste à savoir si l’évolution contemporaine des relations entre la Russie et les autres pays d’Europe a besoin de pareille régression.

S’il est indéniable que Martin Heidegger a été marqué par sa lecture des Écrits politiques de Dostoïevski, il reste à discerner ce qu’il en a exactement retenu[36]. Faut-il penser de lui ce qu’affirme Denis Goedel à propos des rapports entre Moeller van den Bruck et Dostoïevski ? « Si Moeller épouse les idées politiques de Dostoïevski, écrit Goedel, il n’épouse pas pour autant sa spiritualité et sa mystique », qu’il utilise « à des fins politiques ». Bref, « il y a chez lui [Moeller] une utilisation tactique de l’alliance germano-soviétique » : « Osten », l’Est, reste avant tout pour lui « un espace à conquérir » (Goeldel 1984, 543). Notons cependant que la révolution conservatrice recèle une dimension théologico-politique dans laquelle le « spirituel » est indissociable des fins politiques recherchées. Les propos de Heidegger dans ses Cahiers noirs sur le « national-socialisme spirituel » qu’il distingue du « national-socialisme vulgaire », ou sur la « métapolitique » qu’il substitue à la métaphysique, dénotent la même alliance du politique et du « spirituel » (Faye 2016, 177‑266).

Il n’est pas inutile de mentionner à ce propos la façon dont Martin Heidegger et son fils Hermann évoquent la guerre sur le Front de l’Est. Le 10 août 1941, au moment où l’action exterminatrice des Einsatzgruppen accompagne l’avancée de la Wehrmacht en Ukraine, Martin Heidegger écrit à son collègue Kurt Bauch engagé sur le front de l’Est : « Hermann est devenu adjudant de bataillon et il est très satisfait. Il se trouve en Ukraine. » Et Heidegger poursuit, de façon cryptée : « À présent la guerre russe est là, mais sa signification la transcende. Il n’est pas nécessaire que je m’étende puisque tu en sais plus. Mais j’en sais assez.[37] » Hermann Heidegger, pour sa part, publiera des parties de son journal de guerre chez un éditeur d’extrême-droite, Antaios. Il y rapporte notamment l’échange suivant lors d’un interrogatoire du NKVD : « Si j’ai fusillé des Russes ? Vraiment beaucoup. […] Si nous avions en tant que peuple une responsabilité collective ? […] je n’éprouve pas le sentiment d’un devoir de réparation envers la Russie[38] » (Heidegger 2007, 78).

Il apparaît donc difficile de ne retenir du rapport de Heidegger à la Russie que son éloge de la russité dans ses Cahiers noirs, contemporains du pacte germano-soviétique. Avec une ambivalence que l’on retrouve dans la politique hitlérienne et nazie, Martin Heidegger voit avant tout dans la Russie un adversaire avec lequel l’Allemagne doit se mesurer, selon une conception raciale des peuples puisée dans la vision du monde de la révolution conservatrice[39].

Appendices