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Doléances d’un surhomme ou La question de l’évolution dans Les particules élémentaires de Michel Houellebecq

  • Kim Doré

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  • Kim Doré
    Université du Québec à Montréal

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Le tournant du millénaire nous aura offert son lot de bilans et de remises en question. Une pléthore de commentateurs — historiens, journalistes, philosophes, penseurs et pseudo-penseurs — s’attachent désormais à dresser le portrait du xxe siècle, adoptant bien souvent, vis-à-vis de l’histoire, un ton si détaché qu’on croirait presque y échapper : le siècle dernier aura été celui du communisme, d’Auschwitz, de la bombe atomique, de l’ordinateur, de l’image. Sous le poids du consensus, on s’accorde plus généralement pour dire que le xxe siècle aura été celui des utopies ou, pour le dire sans ambages, de l’échec de l’utopie. Celle-ci a mauvaise presse, il va sans dire, et l’accueil qu’a réservé un vaste pan de la critique française au deuxième roman de Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, en constitue un exemple révélateur. On ne proclame pas ainsi la fin de l’homme, une fin biogénétique de surcroît, sans être accusé d’eugénisme, de fascisme, d’utopisme. On ne remet pas non plus en cause la modernité, celle-là même que la rhétorique progressiste tend à décrire comme une série d’« avancements » et de « bonds en avant », sans courir le risque de passer pour un écrivain réactionnaire (honteuse épithète à l’ère du postmodernisme). Pourtant, c’est bien d’évolution dont il est question dans Les particules élémentaires : celle des moeurs, dans un premier temps, mais aussi celle des sciences et de la philosophie, de toutes les structures mentales et sociales sur lesquelles se fonde et se perpétue, tant bien que mal, la civilisation occidentale. Évolution de l’homme, surtout, dont l’avenir au sein de ces structures se profile au coeur d’un déterminisme absolu qui semble le condamner bien au-delà de l’utopie des dernières pages (où la science rend effectif le remplacement de l’humanité par une espèce génétiquement délivrée de la mort et du désir). Le roman de Houellebecq, on le sait, se lit d’abord comme une chronique de la déchéance ordinaire, les parcours de Michel et Bruno chevauchant les dogmes et les chimères de la dernière moitié du xxe siècle, depuis la libération sexuelle jusqu’au triomphe des valeurs néolibérales. En ce sens, la révolution scientifique dont il est question ici relève moins d’un bouleversement épistémologique que d’une stratégie narrative, l’épilogue assurant « le point de vue romanesquement nécessaire, l’observatoire indispensablement extérieur d’où l’humanité actuelle est décrite  [1] ».

Dans la mesure où l’on ne sait rien — ou si peu — de ces surhommes appelés à remplacer l’humanité, ni de ce nouveau monde potentiellement délivré de la finitude et des contraintes du matérialisme dialectique, c’est au rapport contemporain de l’individu au temps et à l’histoire que nous renvoient les postulats de la science dans Les particules élémentaires. Tout se passe comme si les épisodes relatant l’existence des demi-frères devaient naturellement mener à la dissolution de l’humanité telle qu’on la connaît. Il s’agira dès lors de voir comment l’objet scientifique s’intègre à une trame sociale et narrative, mais surtout en quoi l’hypothèse d’une mutation métaphysique participe d’un déplacement de perspective visant à révéler, sous les discours verbeux de la rhétorique progressiste, les signes tangibles d’une décomposition historique.

1. Du laboratoire au roman : les fins de l’histoire

Affirmer que l’utopiste fuit le réel est aussi vain que d’affirmer que le savant se réfugie dans l’hypothèse pour ne pas voir l’hétérogénéité complexe du réel  [2].

On interprète souvent le titre du roman de Houellebecq comme une métaphore du nihilisme contemporain : l’individu moderne, semblable à une particule soumise aux lois d’un système qui la dépasse, traverse une ère de vide ontologique caractérisée par une perte des valeurs ou une crise du sens, selon les formules habituelles. On invoque alors l’hypothèse (contestable et contestée) selon laquelle il faudra bientôt renoncer au concept de particule au profit d’une théorie unificatrice, et voilà que la science sert de tremplin aux discours eschatologiques et aux fantasmes millénaristes. Sans être tout à fait saugrenue, cette posture interprétative tend à réduire l’ensemble des discours scientifiques du roman à une question d’intrigue. C’est oublier que la science, dès lors qu’elle s’inscrit dans un cadre littéraire, obéit moins aux codes de la démonstration qu’à ceux de la narration, tout particulièrement chez Houellebecq qui semble prendre un malin plaisir à confondre les genres. À cheval sur l’exégèse sociologique et l’exposé publicitaire, la théorie scientifique et la mauvaise poésie, Les particules élémentaires contraint bien souvent le lecteur à reconstituer lui-même le fil du récit et sa cohérence, un peu à l’instar du savant chargé de corréler par des lois la réalité observable. Peu importe, dans ce contexte, que les métaphores scientifiques du roman soient fondées ou vérifiables, puisqu’elles demeurent avant tout affaire de langage.

Un roman qui se nourrit des théories les plus pointues de la physique et de la génétique ne suggère-t-il pas, au-delà de l’artifice, qu’il y a quelque chose à comprendre là où tout paraît incompréhensible ? Quelque chose à voir là où tout semble indistinct ? Contrairement à ce que veut l’image d’Épinal, la science, dans Les particules élémentaires, ne garantit aucune vérité, aucune certitude, sinon celle que « les faits existent [et qu’]ils s’enchaînent par des lois  [3] ». Plus pathétiques que nihilistes, les personnages de Houellebecq s’abîment dans le cercle d’un déterminisme absolu que ni la raison (dans le cas de Michel), ni le désir (dans le cas de Bruno) ne semblent à même de contrecarrer. Les bilans d’échec et d’incompréhension se multiplient tout au long du roman, formant peu à peu de véritables leitmotivs : « Il devait y avoir une erreur, quelque part une erreur avait dû être commise » (PE, p. 40) ; « Quelque chose s’est mal passé, je ne comprends pas quoi » (PE, p. 149) ; « je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point » (PE, p. 237) ; « il savait que sa vie était finie, mais il ne comprenait pas la fin. Tout restait sombre, douloureux, indistinct » (PE, p. 250) ; « je ne comprends pas comment la vie est faite » (PE, p. 285). De la suite d’événements qui balisent leur existence, les principaux acteurs des Particules élémentaires ne conservent ainsi qu’un vague sentiment de défaite, stigmate d’une histoire qu’ils ont peine à interpréter. Comme telle, la science ne leur est d’aucun secours ; certes, elle aura permis de créer des vaches génétiquement modifiées (PE, p. 202), de pratiquer des chirurgies étonnantes comme l’ablation de l’utérus (PE, p. 277) ou « l’allongement des bites » (PE, p. 72), mais d’accroître le bonheur ? De donner un sens aux choses ? Même en tenant compte de l’épilogue du roman, on peut difficilement considérer la science chez Houellebecq comme un gage de salut.

L’utopie des dernières pages, on l’a dit, correspond davantage à un procédé narratif qu’à un truchement d’intrigue. Rappelons les faits : la science (par l’entremise des travaux de Michel Djerzinski) étant parvenue à stabiliser les molécules d’ADN, l’humanité en vient à créer en laboratoire une espèce asexuée et immortelle, théoriquement comblée et parfaitement prospère — on aimerait bien apprendre en quoi consiste le bonheur, mais le roman n’en dit pas plus —, puis accepte de bon gré de céder la place à sa créature. « Stoppez le devenir, vous serez heureux », résume en gros ce que certains ont nommé la thèse des Particules élémentaires. C’est le propre de l’utopie, en effet, que de prétendre instaurer une harmonie parfaite entre l’être et le monde, à la différence près qu’ici la transition advient par le biais de la science plutôt qu’à la faveur d’une quelconque idéologie politique ou économique. Toutefois, là où la littérature utopique s’évertue généralement à décrire, dans ses moindres détails, la pertinence de son système  [4], le roman de Houellebecq se préoccupe essentiellement du contexte (à la fois social, historique, scientifique, philosophique) qui a donné naissance à l’hypothèse d’une fin de l’homme, conjoncture qui recouvre grosso modo les cinquante dernières années. L’actualisation de cette hypothèse tient dans les toutes dernières pages du roman et établit une mise à distance par rapport à l’histoire de Michel et Bruno : « ce livre doit malgré tout être considéré comme une fiction […]. Ce qui suit, par contre, appartient à l’Histoire » (PE, p. 307), celle qui vient après l’humanité et dont le lecteur ne saura à peu près rien.

Le principal intérêt de l’épilogue, en ce sens, consiste à nous révéler l’identité de cet obscur narrateur qui, dans les trois cents pages qui précèdent, parle de l’humanité actuelle comme nous parlons des dinosaures ; car le fait que les événements nous soient présentés par un individu qui échappe à leur emprise, un membre de cette espèce pour qui l’humanité actuelle est chose du passé, confère au récit une valeur référentielle inconcevable en dehors de la fiction. Délivré de la menace du temps et des aléas de la subjectivité (rien que cela…), l’être, si l’on peut encore parler en ces termes, pose sur la seconde moitié du xxe siècle un regard omniscient, indélébile et profondément déterministe. Malgré tout ce qui les dissocie en apparence (nous y reviendrons), Michel et Bruno représentent les deux faces d’une même médaille qui, à la lumière de l’épilogue, se révèle tout entière tournée vers le désastre. Le narrateur des Particules élémentaires se fait alors semblable à l’Ange de l’Histoire tel que l’imagine Benjamin : « Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe  [5] », sauf qu’au lieu de vouloir y remédier, il se contente d’en disséquer froidement le cours, histoire de rendre hommage à « cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe […] qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement » (PE, p. 316). Il s’agit, d’une certaine façon, de créer l’illusion d’une neutralité, d’un jugement d’ensemble. À cet effet, l’analogie qu’établit Michel Djerzinski entre les théories de Griffiths et la mémoire humaine s’avère particulièrement éloquente :

La mémoire d’une vie humaine ressemble à une histoire consistante de Griffiths […]. Les histoires consistantes de Griffiths ont été introduites en 1984 pour relier les mesures quantiques dans des narrations vraisemblables. […] À partir d’un sous-ensemble de mesures on peut définir une histoire, logiquement consistante, dont on ne peut cependant pas dire qu’elle soit vraie ; elle peut simplement être soutenue sans contradiction […] l’histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d’une narration univoque.

PE, p. 65-66

N’est-ce pas le propre du roman que de produire une histoire consistante à partir d’éléments qui, à défaut d’être vrais, trouvent leur référent dans la réalité ? Sans pour autant accoler au roman un modèle scientifique, on peut considérer l’épilogue des Particules élémentaires comme cette mise à distance apte à rallier et à articuler, au sein d’une « narration vraisemblable », des images du monde inconciliables. Empruntant à Foucault l’idée d’une fin de l’homme comme idéologie, c’est-à-dire en tant que sujet de sa propre pensée, capable de se percevoir dans le temps et dans l’histoire, Houellebecq prend le parti d’une fin de l’histoire afin de se donner les moyens d’en questionner le développement, de « penser au plus près de cette disparition  [6] ». Évidemment, il s’agit d’un trompe-l’oeil : pas plus que la littérature, la science ne peut aujourd’hui prétendre à une représentation univoque de l’univers. La relativité, le Big Bang, la mécanique quantique, la théorie du chaos indiquent, même au terme des expertises les plus poussées, qu’il subsiste toujours un certain niveau d’organisation dont il est impossible de rendre compte, précisément parce que la nature n’est pas une réalité finie et que nous y prenons part. Reste, pour le savant comme pour l’écrivain, à se créer des instruments de mesure susceptibles de pallier cet au-delà de la représentation. Foucault lui-même, à vrai dire, percevait dans la littérature « le mode par excellence de l’impossibilité  [7] ».

De ce point de vue, si la science prend en charge la mutation métaphysique que le roman proclame, c’est aussi parce qu’elle permet de rompre avec plusieurs a priori romanesques. La science nomme « expérience de pensée » ce procédé selon lequel on pose un cadre fictif dans le but d’explorer les nouvelles perspectives qu’il dévoile. Comme le soutient Nancy Murzilli, sa pratique vise à ébranler nos habitudes de pensée : « une expérience de pensée est l’invention d’un scénario dans lequel on cherche à voir de manière différente comment certaines choses se lient entre elles […] et il en va parfois des expériences de pensée comme des fictions littéraires ; il suffit de modifier le contexte pour que les choses réagissent différemment  [8] ». Bien entendu, la science et la littérature ne partagent pas les mêmes desseins ; là où le chercheur espère tantôt des résultats, tantôt la mise en application de son savoir, l’écrivain peut exploiter indéfiniment le territoire de l’expérience — et s’intéresse, bien souvent, davantage au problème qu’à la solution. Dans un cas comme dans l’autre, pourtant, il s’agit de faire appel à l’imagination pour transfigurer et renouveler notre rapport au monde, du moins pour faire en sorte que « les choses » se révèlent sous un autre jour. La science, dans Les particules élémentaires, assure également cette perspective ; ainsi que le remarque Michel Pierssens, elle « force le lecteur à participer activement à l’effort d’élaboration d’une construction mentale qui déstabilise sa vision du monde […]. Par ce moyen, la fiction est aussi connaissance  [9] », tout à la fois image et préfiguration du réel qu’elle convoque.

2. Éloge de la confrontation

Deux hommes, s’ils veulent s’entendre vraiment, ont dû d’abord se contredire. La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie.

Gaston Bachelard  [10]

C’est d’ailleurs dans l’optique d’un renouvellement de notre rapport au monde et à ses représentations que l’auteur des Particules élémentaires, ingénieur de formation, s’intéresse d’abord à la révolution quantique, plus précisément aux travaux de Niels Bohr qui menèrent, en 1927, à l’interprétation de Copenhague  [11]. Dans un article consacré à la poétique de Jean Cohen, Houellebecq s’interroge notamment sur la capacité de la science et de la littérature à rendre compte d’un réel de plus en plus évanescent :

Le principe de complémentarité introduit par Bohr est une sorte de gestion fine de la contradiction : des points de vue sont introduits sur le monde ; chacun d’eux, pris isolément, peut être exprimé en langage clair ; chacun d’eux, pris isolément, est faux. Leur présence conjointe crée une situation nouvelle, inconfortable pour la raison ; mais c’est uniquement à travers ce malaise conceptuel que nous pouvons accéder à une représentation correcte du monde. Parallèlement, Jean Cohen affirme que l’utilisation absurde que la poésie fait du langage n’est pas à elle-même son propre but […]. Elle est l’absurdité rendue créatrice ; créatrice d’un sens autre, étrange mais immédiat, illimité, émotionnel  [12].

La confrontation, le contrecoup ne sont-ils pas le point de départ de toute remise en question ? À cheval sur la fiction et la théorie, le clinique et le pathétique, le corpusculaire et l’ondulatoire, Les particules élémentaires se construit autour d’une série d’oppositions idéologiques et narratives qui s’avèrent une donnée fondamentale de l’écriture de Houellebecq ; la vérité, s’il en est une, ne peut advenir que dans cet espace de l’entre-deux, « inconfortable pour la raison », assurément, mais néanmoins porteur « d’un sens autre ». Entre les considérations pragmatiques de Michel et les déboires sexuels de Bruno, une banale visite au supermarché et une révolution métaphysique, l’écriture de Houellebecq accumule les registres de langage et les points de vue sur le monde de manière à tirer profit de « ce malaise conceptuel ».

À travers Michel et Bruno, dans un premier temps, se déploient deux visions radicalement différentes de l’homme et de la place qu’il occupe dans l’évolution. Professeur de littérature, écrivain à ses heures, Bruno se veut l’expression grotesque mais néanmoins touchante d’une humanité portée par le désir et l’instinct animal, avec ceci de particulier que la lutte pour la survie, dans la société néolibérale où il évolue, passe moins par la satisfaction des besoins immédiats que par la poursuite des fantasmes imposés et alimentés par le marché de la séduction et la publicité. Semblable en cela au Raphaël Tisserand d’Extension du domaine de la lutte, il expérimente « la sexualité [comme] un système de hiérarchie sociale  [13] » au sein duquel la réussite n’est jamais que l’apanage d’une sphère privée — élite, on s’en doute, dont il ne fait pas partie. Son « anti-destin », pour reprendre le terme de Denis Tillinac  [14], consiste dès lors à poursuivre frénétiquement la logique de la frustration qui régente son existence depuis son « premier souvenir, […] celui d’une humiliation » (PE, p. 38), jusqu’à sa retraite volontaire et définitive à l’asile. « Animal oméga  [15] », pris dans l’engrenage d’un désir aliénant, il se montre, d’un bout à l’autre du roman, entièrement soumis à son environnement :

Je ne sers à rien, dit Bruno avec résignation […]. Placé en dehors du contexte économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal. Totalement dépendant de la société qui m’entoure, je lui suis pour ma part à peu près inutile ; tout ce que je sais faire c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets […] Au fond, la seule personne utile que je connaisse, c’est mon frère.

PE, p. 201-202

Son frère : Michel Djerzinski, chercheur en biophysique et instigateur, un peu malgré lui, de la mutation métaphysique que le roman proclame. Figure emblématique de la raison positiviste, ce personnage, en qui certains ont vu un Meursault futuriste, constitue le principal vecteur des discours scientifiques du roman ; à travers lui se dessine l’idée d’une prise en charge, par l’homme, de sa propre évolution. Il dira lui-même : « Aucune mutation métaphysique ne s’accomplit sans avoir été annoncée […] par un ensemble de mutations mineures, souvent passées inaperçues au moment de leur occurrence historique. Je me considère moi-même comme l’une de ces mutations mineures » (PE, p. 179).

Malgré cela, Michel ne correspond en rien à l’idée que l’on peut se faire d’un prophète. Sa lucidité, pour reprendre une image employée dans le roman, relève davantage de la dépression que d’une quelconque croisade scientifique : « ainsi peut-on imaginer un dépressif amoureux, tandis qu’un dépressif patriote paraît franchement inconcevable » (PE, p. 229). Reclus et taciturne, étranger au désir comme au plaisir, il se contente d’observer l’existence humaine avec la distance avisée du scientifique : « En réalité, affirme-t-il aussi naturellement que s’il parlait sport ou météo, tout espoir de fusion étant anéanti par l’évidence de la mort matérielle, la vanité et la cruauté ne peuvent manquer de s’étendre » (PE, p. 162). Sa vision des choses en acquiert évidemment quelque chose d’austère et de mécanique ; observant la mer irlandaise, il pense aux poissons qui se dévorent entre eux « avant d’être dévorés à leur tour par des poissons plus massifs » (PE, p. 293) ; s’il rêve, c’est « à des poubelles gigantesques remplies […] d’organes sexuels tranchés » (PE, p. 16) ou alors, littéralement, à « la sphère du non-être » (PE, p. 236). Par le biais des considérations de Michel se déploie ainsi une vision du monde éminemment clinique qui, dans une certaine mesure, a pour effet de scientifiser un contenu à proprement parler romanesque. À titre d’exemple, ce passage censé décrire la beauté d’Annabelle, son amie d’enfance :

À partir de l’âge de treize ans, sous l’influence de la progestérone et de l’oestradiol sécrétés par les ovaires, des coussinets graisseux se déposent chez la jeune fille à la hauteur des seins et des fesses. Ces organes acquièrent dans le meilleur des cas un aspect plein, harmonieux et rond ; leur contemplation produit alors chez l’homme un violent désir.

PE, p. 57

Ce peut être encore ce constat intraitable de Michel quant à l’existence que mène son demi-frère :

Pouvait-on considérer Bruno comme un individu ? Le pourrissement de ses organes lui appartenait, c’est à titre individuel qu’il connaîtrait le déclin physique et la mort […]. De même que l’installation d’une préparation expérimentale et le choix d’un ou plusieurs observables permettent d’assigner à un système atomique un comportement donné — tantôt corpusculaire, tantôt ondulatoire —, de même Bruno pouvait apparaître comme un individu, mais d’un autre point de vue, il n’était que l’élément passif d’un déploiement historique […] Ainsi les pigeons (Colombia livia) becquettent fréquemment le sol lorsqu’ils ne peuvent obtenir la nourriture convoitée, alors même que le sol ne comporte aucune nourriture comestible.

PE, p. 178

L’amour, le désir, la mort sont ici disséqués comme autant de symptômes d’une humanité déchue. Les particules élémentaires s’applique de cette manière à structurer, démystifier, standardiser des phénomènes ou des sentiments qui relèvent bien souvent de l’irrationnel, de l’ambigu, du romanesque : la mémoire se fait semblable à une « histoire consistante de Griffiths », la liberté s’explique sur la base d’une analogie avec « l’hélium hyperfluide » (PE, p. 92), tandis que la mort, ressort ultime de la pensée impensable, se résorbe « dans la sensation plus générale et plus flasque du vieillissement » (PE, p. 121). Il s’agit, semble-t-il, d’extraire ce qu’il y a de plus humain en l’homme pour être à même de le soumettre à la raison — de couper court, également, à l’illusion tenace voulant que l’homme soit le centre de l’univers ; car Bruno et Michel, en bout de ligne, se révèlent pareillement impuissants face à l’emprise du déterminisme. « Le monde extérieur [a] ses propres lois », affirme après coup le narrateur du roman, « et ces lois ne [sont] pas humaines » (PE, p. 279).

« Macrodéterminisme : c’est le crédo de Michel […] pour qui l’Histoire chemine vers ce point faussement oméga […] où l’humain saura se recréer. Microdéterminisme : c’est le sort de Bruno, fétu mobile soumis à l’enchaînement de stimuli […]  [16] ». Deux stéréotypes, en quelque sorte, à travers lesquels se dressent chacun des pôles de l’évolution telle qu’on peut la concevoir dans le roman ; c’est-à-dire, d’un côté, une humanité qui s’organise en fonction de ses désirs et de ses pulsions, subordonnée à l’histoire naturelle, et de l’autre, un appel à la raison comme gage d’émancipation de l’homme vis-à-vis de l’histoire. Il n’en faudrait pas plus pour sombrer dans le manichéisme si le roman n’entretenait une tension constante entre ces deux perspectives. De la confrontation ne surgit en effet aucun dépassement, aucune certitude, sinon celle qu’il n’y a pas d’issue à « l’univers mental de la séparation » (PE, p. 10). Plutôt que d’apaiser ce climat d’« apocalypse sèche » (PE, p. 15), la science et son langage austère contribuent à l’alimenter ; il s’agit non seulement de romantiser la science en la mettant au service du récit de fiction, mais également de rationaliser la matière romanesque de façon à questionner certaines vérités consenties, à commencer par celle qui suppose d’emblée que l’humanité progresse. Loin d’être les joyeux artisans d’une marche vers la surhumanité, les personnages houellebecquiens évoluent et meurent sous le signe d’une catastrophe annoncée qui s’apparente davantage à un cul-de-sac qu’à une quelconque transition vers un monde meilleur. Le recours du narrateur à l’imparfait, notamment, confère au portrait de notre époque une dimension étrange. On lira par exemple : « Parfois les préservatifs glissaient, ou explosaient. Ils mourraient alors du sida » (PE, p. 320) ; « Il n’y avait, un peu partout dans l’univers, que des tentatives incertaines et en général peu convaincantes » (PE, p. 124) ; « Une chose était certaine : plus personne ne savait comment vivre » (PE, p. 120) ; ou encore, « Naturellement, il n’y avait pas d’issues » (PE, p. 243 ; je souligne). Comme le signale Marek Bienczyk,

La naïveté feinte du narrateur qui se permet de proférer de grosses banalités de tous les jours nous touche par le miracle de la tournure : un bout de réalité qui nous est expliqué comme si nous étions des enfants ou des martiens devient, avec toute sa charge de banalité, comme un étonnement et nous émeut en passant. L’évidence surprenante — cet oxymoron n’est-il pas la définition de chaque bon roman qui s’ouvre au réel  [17] ?

S’ouvrir au réel dans un monde où « le comportement est — dans ses grandes lignes comme dans ses détails — aussi rigoureusement déterminé que celui de tout autre système naturel » (PE, p. 92) implique forcément un déplacement de perspective. Là où d’aucuns ont perçu les indices d’une esthétique postmoderniste, les rapprochements qu’opère Houellebecq entre des éléments de forme ou de contenu éloignés ont également pour effet de révéler, parmi les fausses représentations du monde, des phénomènes ou des manifestations qui, autrement, pourraient sembler banals ou évidents. Au-delà de la fin amenée par la science, de celle de l’histoire telle qu’elle se présente dans le roman, la narration renvoie ainsi à une épopée de destruction beaucoup moins radicale, mais qui n’en demeure pas moins la véritable finalité du texte ; l’unique lecteur des Particules élémentaires est bien évidemment de ce siècle, tant et aussi longtemps qu’on se contentera de cloner des brebis…

3. De la désacralisation du monde

Comment pallier l’effet de pétrification intellectuelle que déclenche la contemplation de ce masque de la science, tel le visage d’une nouvelle méduse ? Comme Persée, tendons-lui un miroir où ce visage lui apparaîtrait tel qu’il se montre à nous.

Jean-Marc Lévy-Leblond  [18]

À défaut de favoriser un discours homogène, Les particules élémentaires nous invite à questionner plus avant un ensemble de discours qui se présentent comme « allant de soi ». L’idée de progrès, plus particulièrement, trouve chez Houellebecq des résonances grinçantes, tandis que la science, au-delà de ses concepts, s’inscrit aussi dans le roman à titre d’imaginaire social. On a vu se multiplier, au cours des dernières décennies, les prophéties d’une grande mutation, biologique pour certains, informatique pour d’autres ; de façon plus générale, le développement scientifique participe d’une rhétorique publicitaire faisant de chaque découverte le palladium de l’avenir. Or, bien qu’il fasse appel à une amélioration génétique de l’homme, le roman de Houellebecq n’envisage en rien l’évolution humaine comme un déploiement linéaire. Au contraire, l’épilogue marque une rupture arbitraire avec ce qui précède : « c’est ainsi que l’histoire humaine, du xve au xxe siècle, peut essentiellement se caractériser comme étant celle d’une dissolution et d’une désagrégation progressives » (PE, p. 309). De ce fait, si la mutation s’accomplit, c’est moins pour couronner la marche en avant de l’humanité que parce que celle-ci a atteint un cul-de-sac.

Impasses, dissolution et stérilité forment la trame des Particules élémentaires. Le mariage, d’abord, ne conserve de l’union qu’il proclame que la charge qui incombe aux divorcés, et encore ; Michel et Bruno sont élevés par leurs grands-parents (de souche différente, d’ailleurs, puisqu’ils ne partagent pas le même père), après avoir été abandonnés par une mère hippie avant l’heure pour qui « les soins fastidieux que réclame l’élevage d’un enfant » se révèlent incompatibles avec son « idéal de liberté personnelle » (PE, p. 28). Bruno décrit quant à lui son mariage comme un divorce programmé :

Je me rendais très bien compte qu’au fond on rentrait à Paris pour divorcer tranquillement […]. J’étais un salaud, je savais que j’étais un salaud. Normalement les parents se sacrifient, c’est la voie normale. Je n’arrivais pas à supporter la fin de ma jeunesse ; à supporter l’idée que mon fils allait être jeune à ma place, qu’il allait peut-être réussir sa vie alors que j’avais raté la mienne.

PE, p. 186

Le lien filial dans Les particules élémentaires ne garantit apparemment aucune pérennité. Au moment de se livrer à l’asile, Bruno réalise n’avoir rien à léguer à ce fils dont la jeunesse lui rappelle paradoxalement sa propre mort : « […] quel message avait-il à lui transmettre ? Rien. Il n’y avait rien. […] Il démarra et s’engagea sur l’autoroute du Sud » (PE, p. 250). Il en va de même en ce qui concerne la touchante histoire d’Annabelle qui disparaît à la fin de la première partie du roman, âgée de dix-huit ans, pour resurgir vingt-trois ans (et près de deux cents pages) plus tard en femme quadragénaire et désabusée. De tout ce temps écoulé, elle dira d’abord, lors de ces retrouvailles avec Michel : « je n’ai pas eu une vie heureuse » (PE, p. 233) — puis ajoutera : « Une fois j’ai cru vivre quelque chose de sérieux […] je suis tombée enceinte, il m’a demandé d’avorter. Je l’ai fait, mais en rentrant de l’hôpital, j’ai su que c’était fini » (PE, p. 234). Il s’ensuit une liaison tardive et stérile avec Michel, alors que ce dernier consent mollement à lui faire un enfant qui ne verra jamais le jour en raison d’un cancer de l’utérus. Attaches sociales, familiales, historiques, sentimentales, toutes les structures qui, dans la société occidentale, ont pu assurer une certaine continuité, se révèlent dans Les particules élémentaires parfaitement inopérantes : « Non inscrite dans le cours régulier d’une ascension progressive, l’évolution humaine acquérait ainsi un tour chaotique, déstructuré, irrégulier et violent » (PE, p. 165).

Il n’est pas question, toutefois, de glorifier le passé, ni de même de le regretter. Faisant référence au début du siècle, Houellebecq parle notamment de « famine » et de « misère atroce » (PE, p. 28). Divorce, séparation, violence et dispersion seraient plutôt l’accomplissement, à en croire le roman, de cette génération qui a décidé que la fin était un commencement, faisant table rase de plusieurs assises sans forcément en instaurer de nouvelles. Génération de l’après-Deuxième Guerre qui, en s’interdisant d’interdire, s’est vue prise au piège d’un laxisme démesuré, décentré parce que trop pressé d’évacuer l’histoire pour en tirer des leçons. Le climat éminemment glauque du Lieu du Changement  [19] rend spécialement compte de l’échec amer de ces hommes et de ces femmes qui, trente ans après avoir proclamé le culte de la jeunesse, de l’émancipation et du progrès, se retrouvent évincés par leurs propres convictions :

Au départ, c’était plutôt un endroit alternatif, nouvelle gauche ; maintenant, c’est devenu New Age […] C’est un endroit agréable, mais un peu triste ; il y a beaucoup moins de violence qu’au dehors. L’ambiance religieuse dissimule un peu la brutalité des rapports de drague. Il y a cependant des femmes qui souffrent, ici. Les hommes qui vieillissent dans la solitude sont beaucoup moins à plaindre que les femmes dans la même situation. Ils boivent du mauvais vin, ils s’endorment et leurs dents puent ; puis ils s’éveillent et recommencent ; ils meurent assez vite. Les femmes prennent des calmants, font du yoga, vont voir des psychologues ; elles vivent très vieilles et souffrent beaucoup. Elles vendent un corps affaibli, enlaidi ; elle le savent et elles en souffrent. Pourtant, elles continuent […].

PE, p. 140-141

L’écriture de Houellebecq opère bien souvent ce type de rappels généalogiques, qui consistent à condenser « l’avant » et « l’après » en un seul paragraphe, nous invitant, du coup, à prendre conscience de l’ampleur des ravages. Stratégie nécessaire, manifestement, puisque notre époque, toute imbue qu’elle se montre de ses progrès et de ses certitudes, tend bien souvent à repousser la critique pour se précipiter allègrement vers l’avenir. Fini le xxe siècle. Fini les utopies, les bombes, les idéologies totalitaires. L’homme du troisième millénaire est un être rationnel, il vivra en moyenne cent ans et, bientôt, la médecine tapissera son corps de corpuscules de Krause  [20]. Aucune puissance, écrit Houellebecq, « n’est capable de tenir face à l’évidence de la certitude rationnelle […] C’est une chose dont il faudra se souvenir lorsqu’on voudra porter un jugement d’ensemble sur la société occidentale » (PE, p. 270).

On l’aura compris, ce n’est pas sans ambiguïté que la science, dans Les particules élémentaires, s’auréole d’une sacralité douteuse. Sous le thème prétexté de la surhumanité se révèle aussi la faillite des idéaux progressistes et de certains acquis qui ont constitué le visage du progrès humain, à commencer par la technique ; produit ambivalent de la civilisation occidentale, elle aura certainement permis de libérer l’homme de plusieurs taches, de plusieurs maladies, voire de repousser la mort, « ce grand égalisateur » (PE, p. 128). Dans le même temps, le développement technologique astreint la société à une certaine logique quantitative que le roman pousse à son extrême lorsqu’il réduit, par le biais de Michel Djerzinski, les comportements humains à un réseau de neurones et de réactions biochimiques : « la constitution d’attracteurs à travers le réseau évolutif des neurones et des synapses était la clef de l’explication des opinions et des actions humaines » (PE, p. 227) ! Tout le monde se réjouira, bien entendu, de voir la science délester l’homme d’un travail éreintant, de l’affranchir de la douleur et, dans une certaine mesure, du vieillissement. La question que pose Les particules élémentaires est plutôt de savoir jusqu’où on peut aller sans arracher l’homme à sa condition d’homme ; car envisager l’humain sans prendre en compte sa finitude revient déjà à interroger autre chose que l’humain. Il en va de même en ce qui a trait à l’individualisme. Généralement perçu comme une grande conquête des sociétés occidentales, il présente chez Houellebecq un envers très sombre : « De l’individualisme naissent la liberté, la sensation du moi, le besoin de se distinguer et d’être supérieur aux autres » (PE, p. 160), son expansion étant synonyme, déjà dans Extension du domaine de la lutte, « d’atomisation sociale » (PE, p. 155), de compétition narcissique et de dégradation des solidarités. « Il faut se souvenir », conclut le narrateur des Particules élémentaires, « de la place centrale qu’occupaient, pour les humains de l’âge matérialiste […] les concepts de liberté individuelle, de dignité humaine et de progrès » (PE, p. 309). Par son recours à la tempérance de l’italique, le roman interroge finalement la validité de ces concepts si chers aux tenants du modernisme.

Ainsi que l’affirme Edgar Morin, « on peut globalement dire que le mythe du progrès, fondement de notre civilisation, qui voulait que, nécessairement, demain sera meilleur qu’aujourd’hui, […] s’est effondré en tant que mythe  [21] ». Le roman de Houellebecq se veut le reflet d’un monde où « les questions philosophiques [ont] perdu, dans l’esprit du public, tout référent bien défini » (PE, p. 314) et où « plus personne ne [sait] comment vivre » (PE, p. 120). Du point de vue de la science, lorsqu’un système donné se trouve saturé par des problèmes qu’il ne peut plus résoudre, il y a deux possibilités  : soit la régression générale, soit un changement de système. À cheval sur ces deux éventualités, Les particules élémentaires prend le pari d’une mutation biologique afin de rendre compte, à l’ère de la biogénétique, de l’intelligence artificielle et des discours innombrables sur ce qui nous attend, du fossé qui subsiste entre l’état des connaissances et les processus historiques. L’ironie de Houellebecq, à cet effet, ne laisse planer aucun doute :

Pour la vingtième fois en quinze jours, j’ai tenté d’être terrorisé par les perspectives offertes par le clonage humain. Il faut dire que ça part mal, avec la photo de cette brave brebis écossaise (qui, en plus, on a pu le constater au journal de TF1, bêle avec une stupéfiante normalité). Si le but recherché était de nous faire peur, il aurait été plus simple de cloner des araignées. J’essais d’imaginer une vingtaine d’individus disséminés à la surface de la planète, porteurs du même code génétique que le mien. Je suis troublé, c’est vrai (d’ailleurs même Bill Clinton est troublé, c’est dire) ; mais terrorisé, non, pas exactement. Est-ce que j’en serais venu à ricaner de mon code génétique ? […]  [22]

Pas la peine de crier à l’eugénisme, donc, le roman n’est pas une science. Il faut lire Les particules élémentaires comme une réflexion sur notre époque qui intègre les données de la science contemporaine afin de mieux en questionner les discours et les effets — et si aucun système ne peut aujourd’hui prétendre à une représentation univoque de l’univers, laissons à la science le fardeau de la vérité, et au roman le privilège d’exalter nos doutes.

Parties annexes