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Une éclatante discrétion : Jean Paulhan et le pouvoir dans les lettres

  • Michel Lacroix

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  • Michel Lacroix
    Université du Québec à Trois-Rivières

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Il est bien vrai que les gens gagnent à être connus. Ils y gagnent en mystère.

Jean Paulhan

Bohème, mondain ou solitaire, l’écrivain se voit souvent rattrapé par sa pratique de la sociabilité. La figure qu’il compose, par celle-ci, aux yeux du public devient alors la clef pour déchiffrer ses textes, lire sa trajectoire. On a ainsi longtemps réduit la carrière de Jean Paulhan à un rôle aussi imprécis que légendaire : celui de l’éminence grise. D’Alexandre Astruc en 1944  [1] à Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers en 2005  [2], un long florilège en a fait l’image révélatrice, la synthèse instantanée de son parcours. Quelques-uns ont, il est vrai, réprouvé la symbolique de ce syntagme, jugeant comme André Pieyre de Mandiargues que Paulhan « n’avait rien du tout de gris  [3] ». D’autres, comme Mauriac, davantage versé dans les arcanes du pouvoir clérical, ont plutôt vu en lui le « pape » des lettres  [4]. Enfin, une troisième tendance, dont désormais se fait largement écho la communauté des commentateurs, n’y voit qu’un trop vivace cliché et ne l’emploie plus qu’avec des marques de distanciation. Deux exemples en sont représentatifs : le premier est l’entrée « Paulhan » du Dictionnaire des littératures de langue française de Beaumarchais, Couty et Rey, qui souligne la difficulté de « distinguer l’auteur derrière le directeur de La Nouvelle Revue française, l’écrivain derrière “l’éminence grise des lettres” comme on se plaît trop à le limiter  [5] » ; le second, plus notable encore, se trouve dans l’introduction aux actes du second colloque de Cerisy sur Paulhan. Dans ce texte, Claude-Pierre Pérez aborde lui aussi en incipit la « position très singulière » de son sujet dans l’histoire littéraire du xxe siècle et déplore que le « cliché » de l’éminence grise soit « une locution qui revient presque fatalement  [6] ».

Alors même que ses récits, critiques d’art et essais littéraires, dont on prépare une réédition en sept volumes, font l’objet d’analyses de plus en plus nombreuses, que les diverses facettes de sa carrière sont explorées, du psycho-ethnologue au critique d’art, et que, parallèlement, l’édition de pans majeurs de sa correspondance réduit la part d’inconnu attachée à l’épistolier, le « mythe » résiste  [7]. Étiemble, pourtant féru en mythes littéraires, s’était donc trompé qui prédisait : « la correspondance déplumera l’ange qu’il représenta pour quelques-uns ; exorcisera le diable qu’il reste pour beaucoup. […] Je compte sur cette correspondance pour ruiner la légende du mandarin-éminence grise  [8] ». À en croire Bernard Baillaud, la prégnance de cette légende aurait partie liée avec un certain discours littéraire, d’inspiration sociologique, qui donne des assises au lieu commun quand elle aborde la littérature comme un jeu de stratégie  [9]. On pourrait objecter à ce jugement le vif intérêt de Paulhan pour le jeu, la stratégie et le lieu commun, mais je préfère prendre une autre voie, et reprendre, en les retournant à leur auteur, les propos de F. F. ou le critique : « Cela fait une étrange gloire, hors des enquêtes et des anthologies, hors des académies et des journaux, hors de la vie, comme on dit, littéraire. Cela fait une gloire mystérieuse qu’il faut serrer de plus près  [10]. »

« L’énigme même »

Les réactions contemporaines à cette courte et dense monographie de Paulhan sur Félix Fénéon nous placent d’ailleurs directement sur la piste du mythe  [11]. Cet essai consacré à la carrière d’un critique qualifié d’unique et d’énigmatique, en même temps qu’à l’exploration de la véritable critique, semble en effet pousser les lecteurs de l’époque à la mythographie. Pour plusieurs, l’énigme Fénéon, c’est avant tout celle de Jean Paulhan : « Tous ces traits prêtés à Fénéon, écrit Raymond Guérin, ne pourrait-on pas aussi les attribuer à Paulhan  [12] ? » Or, ces traits communs, pour Guérin aussi bien que pour Alexandre Astruc, André Berne-Joffroy ou Maurice Nadeau, ce sont ceux de l’éminence grise. Leurs textes permettent ainsi d’explorer comment ils se représentent ce rôle, à quelles caractéristiques sociales ou littéraires ils l’associent.

Pour Astruc, Paulhan et Fénéon partagent une même prédisposition au mystère, au silence et à la discrétion, et c’est ce qui leur confère un statut « extraordinaire » dans « la vie des lettres  [13] ». Évoquant de son côté le secret, l’effacement, la réserve, l’énigme et le dévoilement en plus du silence et de la discrétion, Raymond Guérin dépeint lui aussi une figure de l’ombre. « Personnage tout à fait à part dans les Lettres » (RG, p. 138), Paulhan est pour lui « l’énigme même » (RG, p. 144). Tous deux font par là résonner une note qui revient dans la vaste majorité des évocations de Paulhan, jusqu’à un tout récent numéro de Yale French Studies, dont l’introduction revient sur la « discrétion légendaire » de cette figure « mystérieuse » et « mythique  [14] ». Pour reprendre l’habile formule de Laurence Brisset, qui transforme un des titres célèbres de Paulhan, ce personnage des lettres est un « clerc obscur   [15] », qui cultive soigneusement sa part d’ombre, qui adopte une pratique de sociabilité marquée au coin du secret.

Le mystère, chez Paulhan, possède aussi une autre origine, textuelle plutôt que sociale, et tient cette fois à une volonté antinomique, qu’il a prêtée à Félix Fénéon, celle « d’écrire sans laisser de traces », de « bien parler en préférant le silence  [16] ». Téléguidés en quelque sorte par Paulhan, Astruc et Guérin reprennent ce topos du silence, dont ils font un élément important du mythe de l’éminence grise, alors que d’autres, comme Blanchot, y verront plutôt un élément constitutif d’une posture critique, d’un rapport sacrificiel au langage. Là où ce dernier ne tient compte que des textes et, significativement, n’évoque jamais le « personnage des lettres », ceux-là abordent à la fois l’écriture et la sociabilité. Ils donnent ainsi du mythe de l’éminence grise une version qui colle de bien près aux carrières de Fénéon et Paulhan, et dont les critères implicites semblent être de peu publier, d’être discret, voilé, insaisissable jusqu’au sein même des textes. Dans ses écrits publiés, comme dans sa correspondance et jusque dans sa conversation, en somme, Paulhan aurait pratiqué l’art de l’esquive. Les témoignages sur lui reviennent d’ailleurs avec persistance sur cet habitus de l’« écartement », souvent fort troublant pour ses interlocuteurs  [17].

Cela dit, il ne suffit pas d’être discret et énigmatique dans ses articles, récits ou relations sociales, pour acquérir le statut d’éminence grise. Encore faut-il que cette dissimulation camoufle une très grande autorité. Mystère et pouvoir : ce double visage forme le noyau dur du discours sur l’éminence grise, tel que consigné dans les dictionnaires, qui en font « un conseiller intime qui, dans l’ombre, manoeuvre un personnage officiel ou un parti  [18] ». Même chez ceux qui ne précisent pas le sens de l’expression et l’emploient précisément comme lieu commun, on peut déceler, en creux, une représentation liant sociabilité et autorité. Qualifier un individu d’éminence grise, en effet, le projette ipso facto au sein d’un écheveau complexe, mystérieux, d’interrelations avec des gens puissants, au coeur même des intrigues. Bien souvent, d’ailleurs, le recours à la locution s’accompagne de la mise en scène de cette influence puissante mais méconnue, ainsi que d’une nomination ostentatoire. Le texte de Raymond Guérin suit volontiers cette pente discursive ; aussi vais-je le « serrer » d’un peu plus près.

Après les remarques initiales sur le « personnage tout à fait à part dans les lettres », qui pratique l’équilibre entre « souci d’effacement et coquetterie d’étonner » (RG, p. 138), Guérin se livre à une analyse générale des essais critiques de Paulhan, dont celui sur Fénéon ; puis, prétextant de l’importance de la vie de tous les jours dans l’oeuvre de son sujet, il entreprend son portrait. Dès les premières lignes de sa description, axée sur les gestes habituels du modèle, Paulhan est associé à quantité de peintres et d’écrivains :

[A]vant même de vous faire asseoir, [il] vous montre les merveilles qui lui sont venues dans la semaine ; cette crucifixion de Rouault, en bleu et rouge, les derniers Fautrier, une étonnante nature morte d’un peintre encore inconnu mais qu’il rendra célèbre demain, […] une édition luxueuse de poèmes de Michaux ou des épreuves du Thésée de Gide, un manuscrit de Groeth[uysen] ou une lettre sulfureuse d’Antonin Artaud (RG, p. 151).

Quelques pages plus loin, l’énumération continue, puis amorce une narration itérative et fascinée de la sociabilité de Paulhan :

Dans sa serviette bourrée attendent un inédit de Jouhandeau […] ou de Devaulx, des poèmes de Ponge ou de De Solier, de Char ou de Tardieu que, tout à l’heure, il annotera à son bureau de La N.R.F. où vont l’entretenir jusqu’à ce soir auteurs cotés et débutants bigleux, révérends pères et trop jolies femmes, troublants adolescents communistes ou poétesses mûrissantes. Demain il présidera un repas chez Florence Gould avec Marie Laurencin et Léautaud. Après-demain il sera au Pen Club. On le verra à l’exposition Chagall ou chez son ami Drouin. Mille rendez-vous, mille visites, mille démarches (toujours pour les autres). Des milliers de célébrités ou d’inconnus (mais pour combien de temps ?) sur son carnet d’adresse […]. Mondaines, éditeurs, peintres, écrivains, colons, politiciens, diplomates, marchands de soupe, gribouilleurs de tous âges et de toutes conditions qui convergent vers lui et qui attendent de sa bouche leur condamnation ou leur félicité (RG, p. 154-155).

L’importance de la nomination, dans ces extraits, tient en quelque sorte dans une substitution, les relations prenant la place des titres d’ouvrages. L’éminence grise, dans cette perspective, n’a pas la célébrité du grand écrivain, du « contemporain capital » qui a signé les textes majeurs d’une époque, mais une renommée par association, celle du carnet d’adresses bien rempli. Guérin déploie ce qui est au coeur même de la qualification d’éminence grise : l’opération de dévoilement. Ne s’agit-il pas en effet, pour ceux qui recourent à ce syntagme, de faire sortir de l’ombre l’homme influent, en se montrant eux-mêmes dans le secret des dieux ?

Le texte de Guérin va plus loin, cependant, car il ancre dans l’intersubjectivité quotidienne la dialectique du mystère et du dévoilement. Il la fait surgir des gestes de Paulhan, l’insère dans un récit. Dans le premier extrait, c’est Paulhan lui-même qui laisse entrevoir ses secrets : il fait pénétrer son vis-à-vis dans son bureau, tout à la fois cabinet de lecture, d’objets d’art, d’affaires et de ministre. En exhibant tableaux, placards et lettres, dont la plupart sont nimbés d’un puissant rayonnement artistique ou littéraire du fait de leur signature, il laisse entrevoir la position privilégiée qu’il occupe dans les échanges artistiques et indique à l’heureux bénéficiaire qu’il le juge digne d’une telle marque d’intimité. Implicitement, cette divulgation propose l’image du médiateur incontournable, celui qui peut introduire dans les réseaux les plus difficiles d’accès.

Dans le second extrait, l’énonciateur se fait narrateur omniscient pour livrer au grand jour ce qui se cache dans la serviette de Paulhan ou dans son carnet d’adresses, ce qu’il fait de ses soirées, etc. Cette fois, la représentation ne fait sonner quelques noms connus que pour relancer le mystère, en montrant l’imagination impuissante à entrevoir toute l’étendue du réseau de Paulhan. De nom en nom, de découverte en découverte, Guérin montre qu’il subsiste toujours une part d’insaisissable dans l’éminence grise. Même quand elle consent volontairement à livrer quelques-uns de ses secrets, l’énigme demeure. Mieux encore, elle ne se livre que pour mieux montrer qu’elle s’esquive, qu’il subsiste d’autres textes dans la serviette, d’autres noms dans le carnet d’adresses.

Cette relance perpétuelle du secret, au sein même du dévoilement, laisse entrevoir la force du mythe et ce qui assure sa dissémination, mais n’est que trop peu souvent analysée comme telle : l’aspect inépuisable du secret. Or, ce noeud est au coeur de son oeuvre comme de sa trajectoire littéraire : « Whether one reads Paulhan’s essays or his récits, they all seem to be either searching for a secret or keeping one […] a secret that constantly disappears  [19]. » Nous reviendrons plus loin sur le lien entre la rhétorique du secret  [20] à l’oeuvre dans les textes et l’habitus de la discrétion, pour nous concentrer plutôt sur ce dernier, et interroger le rapport au pouvoir qu’il implique. Dans quelle mesure, en effet, le pouvoir en littérature parvient-il à demeurer secret ? Plus encore : de quel type de pouvoir s’agit-il ? Passant de l’expression du mythe à ses conditions d’émergence, j’examinerai les rouages de la sociabilité, les circonstances historiques et les positionnements littéraires qui l’ont favorisé.

La NRF, ou le pouvoir est ailleurs

Historiquement, le statut exceptionnel de Paulhan trouve son fondement premier dans les postes qu’il a occupés à La Nouvelle Revue française. Son prestige littéraire est si indissolublement lié à celui de la revue et de la maison d’édition que le capital symbolique de ces institutions l’élève aux premiers rangs en même temps qu’il lui fait de l’ombre. Cela ne tient pas seulement à la carrière de directeur de revue, mais aussi à la façon dont Paulhan l’accomplit. Alors que quantité de directeurs, dont son prédécesseur à la NRF, Jacques Rivière  [21], non contents de publier les textes des autres, prennent soin de réserver une place enviable à leurs propres articles aux sommaires de leur revue et se considèrent tenus d’y préciser publiquement son orientation générale, il se tient soigneusement en retrait. Ce n’est qu’en juin 1936, avec la publication initiale des Fleurs de Tarbes, soit plus de dix ans après avoir assumé, de facto, la direction de la NRF, que son nom apparaît sur la couverture comme celui d’un « véritable » auteur  [22]. Qui chercherait dans la NRF un texte où Paulhan prenne ouvertement position, esthétiquement ou politiquement, ne le trouverait guère qu’en décembre 1938, dans la rubrique « L’air du mois », sous le titre « Il ne faut pas compter sur nous  [23] ». En somme, Paulhan est un directeur de revue qui se tait, qui laisse écrire les autres, se contentant plutôt de leur écrire. Un lecteur curieux n’aurait sans doute pas davantage découvert d’ouvrages de sa plume chez les libraires de l’époque, puisque Paulhan ne publia plus que de rares rééditions d’ouvrages antérieurs quand il prit en charge la NRF  [24]. Entré en littérature comme auteur de récits, l’écrivain cesse donc à toutes fins pratiques, sinon d’écrire, du moins de publier, quand il se transforme en directeur de revue. L’« éclatante discrétion » dont parle Guérin (RG, p. 141) s’esquisse ainsi dès l’entre-deux-guerres : Paulhan se trouvait alors à la tête de la revue littéraire la plus prestigieuse de France, sinon de la « République mondiale des lettres », donc au centre de la sphère publique, mais y était quasi invisible.

Cette position paradoxale de Paulhan ne lui est pas tout à fait propre, dans la mesure où elle tient en partie à la distribution du pouvoir au sein du conglomérat NRF et, plus largement, aux caractéristiques nouvelles du monde de l’édition. Avant d’obtenir le titre de directeur de la NRF, Paulhan en fut le secrétaire, sous la direction de Jacques Rivière, puis le rédacteur en chef, de 1925 à 1934, sous l’autorité nominale de Gaston Gallimard. Cela ne fut pas sans créer quelques incertitudes et malentendus. Ainsi Romain Rolland peut manifester sa surprise, en 1933 : « J’apprends […] que Gallimard, bien que nominativement l’éditeur de la Nouvelle Revue française n’y a aucune influence […] et qu’il est, en somme, sur un pied de rivalité perpétuelle avec le groupe de millionnaires intellectuels qui dirigent cette revue  [25]. » Sans doute désigne-t-il par là André Gide et Jean Schlumberger, deux des six fondateurs de la revue, voire un autre riche bourgeois lié à la revue, Valery Larbaud. Ce dernier, notant dans son journal, en octobre 1931, « combien fortes sont les légendes qui me représentent très lié avec des gens que je ne vois plus depuis longtemps », donne comme exemple de ces fausses rumeurs :

[M]a qualité de co-directeur ou de collaborateur très influent de la NRF ; plusieurs me rendent responsable de tout ce qui s’y publie et de tout ce qui s’y refuse. […] Ainsi cette revue […] est considérée par beaucoup de gens de lettres comme dépendant en partie de Gide et de Schlumberger et en partie de moi. (Au fond, les gens qui pensent cela me croient un gros actionnaire de la maison)  [26].

La pratique de l’autorité masquée remonte d’ailleurs au tout début de la NRF et à la décision, prise par Gide, de confier la direction de la revue à ses jeunes admirateurs, pour rester en retrait, alors même qu’il était tout à la fois l’écrivain le plus connu et un des principaux actionnaires de l’entreprise. Tour à tour, Schlumberger, Copeau, Rivière puis Paulhan durent ainsi agir sous l’ascendant de leur « Maître » incontesté. Quelle que soit la relative indépendance dont ils purent bénéficier dans l’exercice de leurs fonctions, tous peuvent dire, comme Paulhan, en 1935 : « Gide passe pour diriger la NRF  [27]. » Le soupçon plane donc depuis toujours, à la NRF, quant à la source du pouvoir véritable. Les commentaires de Larbaud, Paulhan et Rolland indiquent d’ailleurs sur quelles bases repose ce soupçon : le décalage entre capital possédé et poste occupé. Tout se passe en effet comme si, dans les représentations communes, l’acteur le plus influent d’un groupe ou d’une revue devait nécessairement être le mieux pourvu, symboliquement ou économiquement, plutôt que l’acteur assumant, sur papier, l’autorité. Or, avant 1935, Paulhan n’a ni le poste ni le capital. D’où le très important clivage qui s’instaure progressivement entre la figure publique, à peu près inconnue, et l’activité en coulisses, extrêmement importante.

La question de la distribution du pouvoir au sein de la revue, de mystérieuse qu’elle était déjà à la succession de Rivière, fut complexifiée à dessein par Paulhan, qui constitua un comité secret où il fit entrer Marcel Arland, Benjamin Crémieux, Ramon Fernandez, Jean Schlumberger, puis Drieu la Rochelle. Ce « comité de rédaction  [28] », auquel participait aussi Germaine Paulhan, devait selon Paulhan « prendre entièrement la direction […] de la partie critique de la NRF  [29] ». À en croire les reproches que lui adressa Crémieux, en janvier 1932, son véritable rôle fut au contraire de servir d’écran de fumée : « tu t’abrites constamment derrière le Comité, tu lui fais partager tes responsabilités aux yeux des étrangers. En réalité, le Comité n’exerce aucun contrôle effectif […] Alors à quoi bon  [30] ? » En posant la question, Crémieux esquissait lui-même la réponse : à cultiver le mystère, à attribuer à d’autres les décisions impopulaires, à se dégager, au moins partiellement, des contraintes propres au pouvoir trop visible, trop public. Il n’y a pourtant pas que mystification dans cette création, car elle tient par trop de fibres à la prédilection de Paulhan pour la sociabilité informelle et les sociétés secrètes ainsi que pour un certain déplacement ou partage de l’autorité. Autrement dit, il ne s’agissait pas tant, pour lui, de confier la direction de la NRF à une nouvelle structure que de décentrer, grâce à un nouveau cercle, les réseaux informels ou organisationnels qui conféraient à Gide, à Gallimard et à leurs intimes, un droit de regard sinon un veto sur le fonctionnement de la revue. S’amorce par là une dissémination réticulaire du pouvoir qui fait de Paulhan un noeud, un centre des échanges, plutôt qu’un sommet dans une hiérarchie.

De la revue à la maison d’édition, la formalité n’est plus la même, et les nécessités économiques propres aux entreprises établissent avec netteté la carte du pouvoir, qui tient à la fois aux postes occupés et aux actions détenues  [31]. Or dans le cas des Éditions Gallimard, tout semble converger vers un homme, Gaston Gallimard, ou, du moins, vers sa famille, puisque ici comme ailleurs « l’édition française est restée très attachée à des structures familiales  [32] ». Gaston Gallimard a d’ailleurs dû manoeuvrer habilement pour concentrer entre ses mains la gestion des éditions tout en jouant avec son frère Raymond, devenu directeur-général adjoint, « un numéro bien rodé […] : quand ils ont affaire à un importun […] ils lui assènent un solennel : “J’en parlerai à mon frère, c’est lui qui prend les décisions”  [33]. » Un tel tandem permet à Gaston Gallimard de s’assurer du contrôle ultime sur les décisions et d’échapper un tant soit peu aux critiques et pressions inséparables d’un pouvoir trop visible.

Au moment même où il assure sa mainmise sur la destinée de la maison, Gallimard se voit contraint, devant la prolifération de manuscrits soumis à sa maison, de créer une structure inédite dans l’histoire éditoriale, un comité de lecture  [34]. S’interposant comme médiation supplémentaire entre l’auteur et l’éditeur, ce comité permet à l’éditeur de se retrancher derrière une autorité d’autant plus occulte qu’on ne précise jamais au grand public sa composition. La règle à ce sujet est clairement établie aux Éditions de la NRF : « il est bien entendu que rien ne doit filtrer des débats de ce cénacle  [35] ». Tout, du lecteur et de ses avis, doit demeurer dans l’ombre : « son rapport de lecture doit rester confidentiel ainsi que son identité  [36] ». On comprend aisément pourquoi, très rapidement, le comité de lecture des Éditions Gallimard fut l’objet d’un mystère générateur de rumeurs. Qui s’étonnerait de retrouver Paulhan dans ce secret conclave ? En plus d’être un membre influent pendant plus de quarante ans, il y rencontrait trois des membres de l’autre « comité secret », à savoir Marcel Arland, Benjamin Crémieux et Ramón Fernandez.

À la revue aussi bien qu’à la maison d’édition, tout se passe donc comme si, à la NRF, le véritable pouvoir était toujours ailleurs. Gide, Larbaud, Schlumberger, Paulhan, Gallimard, voire des figures moins connues encore — Bernard Groethuysen, par exemple, en qui Clara Malraux voyait une énième éminence grise, ou encore Germaine Paulhan, éminence grise de l’éminence grise, d’après Léautaud  [37] —, quantité de personnages y prennent l’aspect de figures de l’ombre ou, du moins, du demi-jour  [38]. Cette opacité de l’autorité, à la NRF, tient entre autres à ce que la domination ne s’y résume ni à un poste dans l’organigramme, ni à la possession d’actions de la maison, pas plus qu’au prestige dans le champ littéraire ou qu’au nombre de relations, mais participe de chacune de ces formes de pouvoir. La NRF constitue ainsi une structure polycentrée, où plusieurs acteurs jouent tour à tour le rôle du cardinal Richelieu et du père Joseph.

Malgré cela, Paulhan n’aurait sans doute pas pris aussi clairement figure de maître énigmatique des lettres françaises s’il n’avait d’abord été dépossédé de la direction de la NRF. J’oserai même soutenir l’hypothèse paradoxale que c’est l’Occupation, avec le bouleversement général qu’elle a entraîné  [39], qui a transformé l’influence en mythe. La prise en charge de la revue par Drieu la Rochelle, à l’automne 1940, si elle chasse officiellement Paulhan de la direction, le laisse néanmoins en réserve de la NRF, où il continue de travailler. Attaché au sort de la revue — « je ne souhaite pas […] qu’elle devienne détestable » écrit-il  [40] —, il sollicite des textes et concocte divers scénarios pour la relancer. Plusieurs, alors, le soupçonnent de vouloir contrôler la revue de l’extérieur, parmi lesquels le directeur en titre, Drieu : « Paulhan veut […] faire la revue sous mon nom sans se nommer  [41]. » Parallèlement, Paulhan oriente plusieurs écrivains vers des revues concurrentes (Confluences, Messages, etc.), quand il ne va pas jusqu’à leur trouver du financement  [42]. Toutefois, c’est surtout son engagement dans la Résistance, d’abord au sein du réseau du Musée de l’Homme puis à la direction des Lettres françaises clandestines, qui complète le portrait du cardinal des coulisses et consolide le mythe.

Derrière cet engagement, la trajectoire nouvelle qu’il esquisse et les choix idéologiques qu’il manifeste, on peut certes retrouver des dispositions tenant aux origines protestantes, à l’effacement caractéristique du critique, ainsi que le résultat d’une disponibilité sans emploi, comme le fait par exemple Gisèle Sapiro ; mais il y a plus. Cet autre élément d’explication tient à la congruence d’une pratique extensive mais informelle de la sociabilité littéraire et un contexte de répression totalitaire. Celle-là place Paulhan en contact avec la majorité des cercles littéraires du moment et le rend apte à s’y mouvoir avec discrétion, cependant que celui-ci donne une signification et un rôle radicalement nouveau au secret  [43]. D’une certaine façon, Paulhan abordait déjà l’édition comme une pratique clandestine dans l’entre-deux-guerres et allait continuer à le faire après la Libération, avec l’aventure d’Histoire d’O. Avec sa « passion de l’incognito, de la clandestinité  [44] », il pourra mieux que quiconque sous l’Occupation écrire et faire écrire, mettre en contact écrivains, éditeurs et revues, faire circuler les textes et les informations, tout cela souterrainement. Cette activité et ce pouvoir informels seront d’une importance capitale, pour sa carrière aussi bien que pour le milieu littéraire en général : « Jean Paulhan est alors, par sa position et par l’étendue [de ses] contacts […], celui par lequel se maintient tant bien que mal l’unité du champ littéraire éclaté  [45]. »

Une situation aussi inédite, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif, favorise sans aucun doute la constitution, à la même époque, du mythe de l’éminence grise. L’archéologie du mythe n’ayant pas encore été effectuée, on ne peut indiquer avec précision à quel moment l’étiquette fut appliquée pour la première fois à Paulhan. On sait que quelques textes parlaient déjà en 1942 de l’auteur des Fleurs de Tarbes comme du directeur de conscience des jeunes écrivains  [46]. Toutefois, il n’est pas exclu que Paulhan lui-même se soit attaché le grelot, avec la publication de son texte sur Félix Fénéon, en novembre 1943 dans Confluences, dans la mesure où la réception de ce portrait critique met au premier plan l’association entre le portraitiste, son sujet et la figure de l’éminence grise  [47].

Les mystères du capital

Nul ne songerait à présenter le contexte de l’Occupation comme révélateur du fonctionnement normal du champ littéraire et, plus largement, des sociabilités, mais c’est pourtant ce que je soutiendrai. Je tenterai même de voir dans la brillante analyse qu’en propose Sapiro la démonstration, en creux, de l’apport possible des travaux sur la sociologie des réseaux à la théorie du champ littéraire de Pierre Bourdieu. Pour le dire en un mot, la vie littéraire française des années noires met tout à la fois en évidence l’importance du capital social  [48] dans le champ littéraire et l’interaction entre capital social et rumeur, montrant par là que les interactions sociales propres au champ ne peuvent être entièrement expliquées par le biais des relations objectives ou des dispositions. Tout au long de son ouvrage, en effet, et tout particulièrement pour ce qui a trait aux acteurs principaux, Sapiro expose le rôle des réseaux dans la recomposition des positionnements littéraires et, à un niveau plus fondamental encore, dans la circulation de l’information quant aux prises de position. Du fait que désormais l’espace public ne permet plus à tous de s’afficher ouvertement, l’incertitude s’empare du champ littéraire ; par conséquent, ceux qui disposent comme Paulhan d’un plus grand réseau de relations peuvent mieux savoir ce que font tel ou tel écrivain, tel ou tel groupe, et ainsi réagir plus rapidement et plus sûrement aux changements en cours.

L’Occupation confère ainsi au « savoir réticulaire » une valeur exceptionnelle, du fait de la rareté des sources d’informations fiables. L’importance même de ce phénomène conduit Sapiro à glisser insensiblement des relations objectives aux relations concrètes, et de l’espace des possibles aux informations qui circulent dans les réseaux, accordant ainsi à ces objets d’étude une place dans l’analyse que le modèle de Bourdieu ne prévoit guère et n’exploite que très rarement  [49]. La démonstration de La guerre des écrivains plaide ainsi implicitement pour un réaménagement de cette théorie, dans la mesure où elle laisse entrevoir que la capacité à obtenir des renseignements par le biais des réseaux est une dimension du capital social qui compte dans toute trajectoire, quelle que soit l’époque, et que les stratégies littéraires sont toujours partiellement fondées sur ce savoir diffus, inséparable de la rumeur. Associer savoir et pouvoir reproduit un truisme. Toutefois, examiner de plus près le rôle du capital social comme passerelle entre les deux ouvre de nouvelles pistes de recherche en histoire littéraire. Examiner comment les relations concrètes entre acteurs permettent la constitution d’un savoir local sur le champ, avec ce que cela implique quant à la trajectoire des écrivains, à la circulation des discours et à la légitimation des oeuvres permet par exemple de voir que la sphère de production restreinte s’avère aussi une sphère de l’information restreinte, certains acteurs parvenant manifestement à obtenir quelques-unes de ces « informations privilégiées » dont les boursicoteurs initiés bénéficient  [50]. Ces interrogations débouchent par conséquent sur l’analyse des circuits et des médias qui disséminent l’information sur les postes occupés, l’état des relations entre acteurs ou les coulisses de l’édition, et poussent à voir, sous ces tractations et stratégies, l’évolution des zones frontalières entre privé et public.

Les recherches de Sapiro rejoignent sur ce plan les travaux des analystes des réseaux sociaux. De la diffusion des découvertes dans les cercles scientifiques aux rumeurs sur la séropositivité des acteurs en passant par les stratégies pour obtenir des informations économiquement avantageuses, pour prendre trois exemples bien distincts  [51], ce chantier de recherche a montré que le lien social sert de canal à l’information et que le rôle joué par les acteurs dans sa diffusion détermine partiellement le volume de leur capital social. Une de ces études s’applique d’ailleurs particulièrement bien au cas Paulhan, celle de Ronald S. Burt. S’étant penché sur les liens entre les acteurs occupant les postes les plus élevés dans les organisations, il a mis de l’avant la notion, désormais courante dans ce champ d’étude, de trou structural, par laquelle il tente d’expliquer l’avantage que possède un acteur situé près d’un de ces trous, c’est-à-dire associé à des acteurs qui ne sont pas liés entre eux  [52]. Il explique ainsi que « les absences de relations […] représentent des opportunités entrepreneuriales de se poser en intermédiaire contrôlant le flux d’information et la coordination des actions  [53] », et que « les [acteurs] ayant des réseaux riches en trous structuraux sont mieux informés et contrôlent [de meilleures] opportunités  [54] ».

Comment ne pas voir une description de la position de Paulhan dans cette catégorisation ? Le singulier pouvoir de l’éminence grise ne tiendrait-il pas à une sociabilité cloisonnée, entre réseaux ou acteurs non connectés entre eux ? Un acteur qui veut faire intervenir ses relations — ou leviers — auprès d’un tiers — ou cible — se retrouve devant plusieurs possibilités, s’il fait partie d’un réseau uni par des liens étroits et réciproques. Plus encore, il peut contrôler plus facilement l’influence d’un des leviers en s’adressant à d’autres intermédiaires, soit pour qu’ils interviennent eux-mêmes auprès de la cible ou du levier, soit pour qu’ils obtiennent de l’information quant à l’action du levier en question auprès de la cible. Quand, au contraire, un réseau abonde en trous structuraux, les chances de contourner un acteur sont plus faibles, le nombre de leviers possibles plus restreint, l’information plus rare et indirecte, diminuant d’autant la possibilité d’influencer les autres acteurs du réseau. En revanche, les acteurs qui servent de ponts entre les secteurs du réseau gagnent autonomie et capital social dans cette situation  [55].

Or, le réseau personnel de Paulhan constitue sans doute le plus étendu et le plus riche en trous structuraux des réseaux littéraires de l’époque. Voilà pourquoi il était incontournable, voilà pourquoi lui seul ou presque pouvait contribuer pendant l’Occupation à maintenir les contacts entre les fragments épars du champ littéraire, voilà surtout la caractéristique majeure de son capital social : Paulhan n’est pas tant l’homme aux contacts quasi innombrables, comme on se plaît à le répéter depuis Raymond Guérin, que l’homme qui fréquente des gens qui ne se fréquentent pas, l’homme de l’entre-deux.

La notion de trou structural permet de préciser la nature même du pouvoir propre aux relations sociales, éclairant ainsi les fondements du mythe de l’éminence grise. Toutefois, les praticiens de l’analyse des réseaux laissent dans l’ombre une dimension cruciale des interactions entre acteurs, celle des représentations  [56]. Car, source de pouvoir dans la diffusion et l’acquisition d’informations, le capital social se trouve aussi l’objet d’un discours sur le pouvoir et sa distribution, et participe d’un imaginaire des sociabilités encore très mal étudié. L’intérêt du capital social, à cet égard, tient à sa nature évanescente. Un acteur ne peut en effet jamais avoir qu’une vue partielle des relations sociales d’autrui, ne peut jamais savoir avec exactitude avec qui ses relations sont elles-mêmes liées, encore moins déterminer quelle est la nature ou l’histoire de ces relations de second degré. Ainsi que l’écrivait Proust, au tout début de la Recherche, pour expliquer le foisonnement et la contradiction des points de vue sur Swann, « notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres  [57] ». Le mystère imprègne donc toujours le capital social d’autrui.

Cependant, quand un acteur susceptible de posséder un important capital social, du fait de sa proximité avec les principaux acteurs d’un milieu donné, adopte une sociabilité cloisonnée et clandestine, la volonté de savoir, de localiser le pouvoir se bute à une incertitude savamment entretenue, à un problème majeur de lisibilité. La part secrète inhérente aux relations sociales d’autrui se métamorphose dès lors en énigme, en rébus, voire en complot. D’où la posture de « révélation » assumée par les énonciateurs qui pensent avoir enfin découvert où se camoufle le pouvoir clandestin. D’où, aussi, le recours fréquent à la topique de la manigance, du machiavélisme, du double ou triple visage, chez les adversaires de Paulhan, et l’abondance d’anecdotes colportées pour en témoigner  [58].

Donner à voir le pouvoir de l’éminence grise conduit donc le texte dans cette zone indécise entre le privé et le public, et produit un type bien particulier de représentations de sociabilité, comme l’exemple de Paulhan permet de l’entrevoir. Pas d’épicurisme, de plaisirs, de loisirs, de communautés, de conversations mémorables, de dons avec lui, ni de superfluité, de luxe ou d’ennui, mais un imaginaire fantasmatique fait d’intrigues, de liens impériaux et profitables, de négociation, etc. Pourtant, la fréquentation par Paulhan des Florence Gould et autres princesses de Bassiano, avec ses connotations mondaines, eût pu faire surgir quelques-uns de ces éléments ; de même, le recyclage des discours sur les chapelles ou cénacles littéraires aurait été possible ; mais Paulhan apparut probablement trop secret pour un véritable salonnier, trop éclectique pour le camper dans un petit groupe. En évoquant ou en représentant l’éminence grise, les textes visèrent plutôt à célébrer ou à condamner une sociabilité au travail, une sociabilité de l’ombre, l’oeuvre au noir, en somme.

Il y a autre chose encore, et ce « supplément » est, dans le cas qui nous concerne, de nature littéraire. Tout se passe en effet, dans le cas de Paulhan, comme si le statut d’éminence grise ne pouvait s’obtenir qu’au prix de celui de grand écrivain. Peut-être est-ce là un des traits constitutifs de l’éminence grise littéraire, que cette tension entre un capital social incontestable et un capital symbolique contesté (ou, du moins, mineur), tension générée par un clivage entre actes et écrits ? En faisant jouer cette dissonance, le mythe tend à faire de l’acteur en question un acteur sans textes, un non-écrivain, qui n’a d’importance que par procuration, par association, par travail de sociabilité, et non pas en vertu d’un travail de création. On comprend mieux, dès lors, les réticences exprimées face au mythe par ceux qui cherchent à souligner la valeur de ses textes.

Quels que soient ses effets pervers, ce clivage s’avère sociologiquement des plus révélateurs, non seulement parce qu’il laisse entrevoir une opposition latente, toujours susceptible d’être recyclée, entre vie sociale et création, stratégie et pureté, sociabilité et solitude, mais surtout parce qu’il montre que capital social et capital symbolique opèrent selon des logiques distinctes et parfois concurrentes. Alors que le second est, par définition, de nature publique, enjeu d’un marché, le premier plonge, comme on l’a vu, dans le mystère, s’enracine dans la sphère privée  [59]. De ce fait, les discours qui portent sur l’un ou l’autre n’ont pas le même statut, ni dans le champ ni légalement, et mettent en oeuvre des poétiques différentes. La valeur littéraire d’un nom est au centre des débats qui agitent le monde des lettres, même s’il ne circule guère et n’est connu que de quelques initiés ; en parler va de soi. En revanche, traiter des relations sociales d’un acteur, des avantages qu’il peut obtenir ou octroyer de leur fait, met en cause le passage du privé au public, les convenances sociales, voire le droit, si d’aventure une telle évocation conduit à la diffamation  [60].

Selon les acteurs, les classes sociales, les sphères d’activité, les manières de confier ou de cacher le nom ou la nature de ses relations varient considérablement, déterminant des comportements spécifiques allant de l’ostentation à la discrétion. Tiraillé par des tendances multiples et contradictoires allant de la mise en scène des sociabilités, caractéristique des cercles mondains et de quelques groupes d’avant-garde, au repli sur le privé, caractéristique des éditeurs  [61], le monde littéraire français du début du xxe siècle n’est guère homogène sur ce plan. La réticence partagée par la plupart des membres de la NRF à l’égard de l’auto-promotion, laquelle leur commande de ne pas parler publiquement des écrits issus du groupe, ancre cependant la revue du côté des acteurs portés vers le secret. Un acteur, surtout, incarna cet habitus maison : Jean Paulhan  [62].

Doit-on pour autant reconduire le clivage entre capital social (privé) et capital symbolique (public), entre sociabilités et textes, et ramener le mythe de l’éminence grise à des considérations exclusivement sociohistoriques où s’entremêlent, dans le cas de Paulhan, la nécessité de se dégager des contraintes liées aux structures hiérarchiques, la complexification et l’opacification du fonctionnement des maisons d’édition, le contexte de clandestinité de l’Occupation, la nature mystérieuse du capital social et, surtout, la prédilection pour une sociabilité compartimentée ? N’y a-t-il que du social, voire du social réduit aux considérations stratégiques, dans ce mythe ? Le croire serait faire fausse route, pour plusieurs raisons.

Il y a tout d’abord une forme de circularité entre la sociabilité paulhanienne et l’ambition « anthologique » de la NRF, celle de réunir dans les pages de la revue le meilleur de la littérature contemporaine, d’où qu’elle provienne. Pour rassembler des écrivains occupant des positions antagonistes, Paulhan doit inévitablement bâtir des ponts entre acteurs, groupes et revues que tout sépare par ailleurs. On peut par conséquent juger que l’oecuménisme esthétique de la revue favorise cette pratique de sociabilité associée, dans les représentations, au mythe de l’éminence grise.

Il y a par ailleurs des stratégies textuelles, voire des tropismes qui font glisser les textes, dans leur représentation du capital social, du côté du mythe. Tout se passe à cet égard comme si l’évocation du pouvoir dans les lettres (ou ailleurs), dans le cas d’un acteur peu connu du public, tire nécessairement à elle le récit fabriqué sur mesure du personnage influent et secret. Un écueil se profile ici, celui de la difficulté inhérente à la représentation du « travail » de sociabilité littéraire : concilier contacts et circulation de textes ou d’idées, échanges et activités éditoriales (lectures, corrections, suggestions) semble impossible  [63]. Tant et si bien que ce sont les textes eux-mêmes qui ramènent les sociabilités littéraires à un dévoilement d’influence, à un phénomène social qui n’a de littéraire que le cadre où il s’exerce.

Enfin, et plus fondamentalement encore, on peut juger que l’ethos du secret constitue chez Paulhan le socle sur lequel s’édifient indistinctement récits, critiques, numéros de revue et pratiques de sociabilités. L’écriture paulhanienne, constamment préoccupée de mystère (un des maîtres mots de l’oeuvre), le donne à voir, l’arpente, montre sa force, son importance et ses soubassements, sans jamais le résoudre définitivement, le rendre transparent et limpide. Pire, elle donne elle-même forme, dans son mouvement, au mystère, le fait éprouver au lecteur. Or la pratique de la conversation déroutante, l’art du « rebroussier », le dévoilement par éclipses du capital social, au travers de noms glissés dans les lettres ou d’oeuvres exhibées, de pair avec la discrétion voire la clandestinité qui caractérisent l’écheveau de ses relations, opèrent sur le plan de la sociabilité une semblable dialectique du mystère et du dévoilement. Paulhan se montre et s’esquive, se lie sans se livrer, contraint ses interlocuteurs à interpréter, à relire. Sous le jeu, le sourire du paradoxe, il y a à la fois dégagement, volonté ferme de liberté, et mode de connaissance, règle de conduite conjuguant enseignement et étiquette. Ce serait là une mystique du mystère ou un savoir du secret, qu’il faut non pas apprendre, mais éprouver, « à la condition d’être soi-même le champ de la nuit et de la métamorphose  [64] ».

Parties annexes