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Questionner la limite. Sur une lettre de Robert Antelme  [1]

  • Georges-Élia Sarfati

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  • Georges-Élia Sarfati
    Université Blaise Pascal — Sens, textes, histoire (Université de Paris IV-Sorbonne)

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1. Critique et dérision

L’espèce humaine  [2] n’inspire pas l’exégèse, ou plutôt elle lui résiste. Il en va de même, dans une moindre mesure, des rares textes qui « encadrent » l’ouvrage  [3]. Surtout à l’occasion d’une étude brève. Ces textes, pourtant, sollicitent d’abord le silence, la lecture — la lecture réitérée puis partagée —, la lecture dont résulte la prise de conscience difficile, ou encore la lecture qui en appelle à la pérennité d’une « entrevision » : celle d’un hors-là, d’une trouée dans la « banalité rassurante des choses  [4] ». C’est qu’il serait indécent de surfaire une parole arrachée à la tourmente, inspirée par ce que Robert Antelme appelle « la face cachée de l’homme ». Face cachée, à la vérité, seulement pour naguère. Mais, depuis lors, ombre portée sur toute face humaine. De sorte que, par le hasard de cette déception, ou du fait de ce désenchantement, il ne soit plus humainement possible de rétrocéder vers l’époque antérieure à cette découverte, sachant que la vérité de la déshumanisation a eu raison de l’humanisme. Indécente encore, tout bien considéré, l’intention critique, partie en campagne chasser, ici désuètes, les fleurs de rhétorique, embusquées sous le minimum zéro de l’a-littérarité, anticipant de beaucoup la compréhension, toujours littéraire, du degré zéro de l’écriture…

Comme si une si concrète et si décisive « parenthèse » (comme le sens commun se plaît à considérer les deux guerres mondiales qui ont détruit l’Europe) n’avait rendu vains et le « point de vue de l’interprète » et le « métadiscours » des spécialistes, l’un et l’autre d’ailleurs confondus en discours de diseurs de bonne aventure. À ce degré de distanciation, mais aussi de dénigrement des prétentions de la critique, l’ironie devient de mise : à parfaire facticement le lissé d’un « commentaire », on s’expose, avec sa science pour tout bagage, aux plus dévastateurs des sarcasmes. Ainsi que le signifiait Claude Simon, à quoi bon tant de savoir accumulé dans les livres si cela n’empêche pas le désastre ? À plus forte raison, d’une critique appliquée à scruter les signes d’une écriture née du désastre. Mais, dira-t-on peut-être, l’objet de la critique n’est pas extérieur au texte ; comme la littérature qui ne va que vers elle-même, la critique enrichit cet aller d’une compréhension organisée. Pourtant, combien est dérisoire l’intrusion du lecteur sur l’axe de l’incommensurable ! Surtout si, ayant essayé de franchir le seuil de l’impartageable, il s’insinue encore entre deux tentatives de dire. La première a infailliblement pris corps au sortir de l’extrême (il s’agit, en 1945, d’une lettre), la seconde a été indéfectiblement abstraite de l’épreuve par conversion de celle-ci en narration (il s’agit, en 1947, du livre). De l’une à l’autre, et les précédant ou en procédant toujours, le lecteur se heurte à une limite. Élasticité ou caractère infranchissable de cette limite ?

S’interroger sur cette opération de transmutation et, par suite, se demander s’il y a là une volonté esthétique ou une opiniâtreté éthique, c’est encore différer le moment de juger l’histoire en se dégageant de l’humain. Il y a là une limite encore, inhérente à la réception d’une série textuelle porteuse de l’unique (le cycle lettre-livre-lettres), en ce qu’un homme éprouvé s’avance vers nous en compagnie de quelques-uns de ses contemporains médusés de ce qu’il leur apprend. Pour jamais, cet homme, constitué en témoin à son corps défendant, témoigne de lui. Il est difficile d’extraire un enseignement de cette unique évocation d’un délire de vérité, une fois retombé en concrétion boueuse, avec pour seul horizon la pâleur d’un mutisme qui abaisse résolument toute soif d’orgueil au niveau du sépulcre, comme si la vie ne devait plus se rehausser.

L’homme qui a dit s’est livré en paroles à celui qu’il avait d’abord élu pour unique confident. L’ouvrage, pourtant, nous fut directement destiné, mais voilà que plus lointainement le premier jaillissement de la parole libérée, encore captive de ses germinations, encore rivée à ses engourdissements d’outre-vie, surgit maintenant avec l’insistance violente du premier jet, rétive à toute entente installée dans l’ordinaire, palpitante « à en mourir ». Dès lors, à quel seuil de la parole se fier ? À quelle configuration de sens, tenue pour intelligible, s’arrêter pour l’approfondir ? Car la parole profuse ici, d’abord contenue, puis plusieurs fois réitérée, soulevant à son tour l’insistance d’autres voix fécondées par elle, s’est d’abord relevée d’un écrasement. Elle s’est relevée au seul commandement salutaire d’une ruse et d’une halte ; à chaque instant, alors, elle risquait de verser dans l’évanouissement final. Puis, consignée au creux des mémoires, scellée par une intime fiducie d’abord, assurée de reparaître au-delà de la survie, elle s’est épelée — par secousses et saccades — jusqu’à la consolation, dès lors qu’elle s’est choisie de concéder un peu de ses non-lieux à l’ami. Et cette lettre encore, poignante pour nous, bien que longtemps celée par-devers son destinataire, comme un premier-né livré au tour d’abandon le plus proche, vient se réunir à ces jours emmurés, pour refaire surface — en d’autres temps, entre d’autres mains — lue et relue, entre les mains vieillies de l’ami des premiers instants de délivrance. Et cette première lettre enfin, qui n’avait jamais ployé sous le déni du temps, comparaît pour un autre procès en référé. Or, tant mieux : l’histoire secrète, l’histoire non encore consacrée par l’innommable de la commémoration, ne s’est pas encore habituée à être étudiée, à cause de ses allures de scandaleuse liberté.

On serait d’ailleurs bien en peine de conférer à cette liberté une valeur définitive de témoignage, et au vacillement éveillé de son auteur le statut définitif d’un témoin. Qu’est au juste cette lettre ? Un coup de boutoir destructeur contre le cours cependant inébranlable des choses ? Un fol appel à témoin ? Une consécration du désespoir, ou la recherche obstinée d’une écoute surintelligente, en ce sens précis qu’elle serait capable d’un regard aidant ?

2. Primordialité et incertitude de la parole

Imaginons Robert Antelme, parmi d’autres, au sortir des camps. Ceci dépasse justement notre entendement parce que l’imaginer ne suffit pas à s’y substituer : cela fait appel à d’innombrables plages de silence. Une lettre, la première dont nous disposons dans le premier jet de la rétrospection, surgit entre deux naissances dont nous ne savons presque rien : « Je vais essayer de t’écrire quelques lignes, c’est-à-dire d’accomplir mon premier acte de vivant “solidifié” — car j’ai déjà accompli de nombreux actes de vivant, j’ai notamment pleuré, et les larmes sont aussi loin que possible de la mort » (AEM, p. 13). Les motifs de cet essai d’écriture sont divers, plus qu’il ne semble à première vue. Ils représentent d’abord une attestation, un test de vie. Vie sans aspérité, vie encore éloignée d’une mémoire dont seul le livre L’espèce humaine restituera la déperdition graduelle, la survenue dans un « monde à part ». Pour l’heure, le prix de la parole, incertaine et primordiale, n’est que l’écume d’un travail souterrain de recomposition d’une forme existentielle menacée de dissolution. Antelme témoigne désormais entre deux certitudes meubles, sans fondement acquis. Sa « vie » (on comprend ici ce mot au plus près du bios élémentaire) se confirme par degré, d’acte en acte : les larmes dans l’ordre du retour à soi, mais l’écriture seule est véritablement qualifiée (« mon premier acte de vivant “solidifié” »). Comme si la continuité du vivant s’attestait que de la seule entrée en relation avec autrui. Nous y reviendrons.

Mais l’écriture épistolaire, authentique instantané qui marque aussi un effort de reprise de soi, nous entretient symptomatiquement de l’ivresse de la parole : « D’avoir pu libérer des mots qui étaient à peine formés et en tout cas n’avaient pas de vieillesse, n’avaient pas d’âge, mais se modelaient seulement sur mon souffle, cela vois-tu, ce bonheur m’a définitivement blessé et à ce moment-là — moi qui me croyais si loin de la mort par le mal — typhus, fièvre, etc., — je n’ai pensé mourir que de ce bonheur » (AEM, p. 92). Il y a dans ce recouvrement de l’acte d’écriture sis au chevet d’un vivant qui revient avec la description quasi physiologique de l’acte de parole, le dessein d’un espace entrouvert de subversion : liberté tenant à la libération des mots confidents, vécu de leur genèse élémentaire (« souffle », « blessure »). La primordialité de la parole, ainsi saisie au plus près d’un apparent retour à la normale, met au jour la juxtaposition dialectique des états contraires, où l’excès de « bonheur » tient à l’inexplicable sursaut répondant à l’excès de périls. Or, l’ivresse de la parole qui ne connaît alors plus de limite n’est-elle pas l’écho même de l’extrême ? Robert Antelme le suggère dans l’après-coup, lorsqu’il se rend compte de son exclusion parmi les autres vivants : « Or je crois que je ne sais plus ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas. Dans l’enfer on dit tout, ce doit d’ailleurs être à cela que nous, nous le reconnaissons ; pour ma part, c’est surtout comme cela que j’en ai eu la révélation » (AEM, p. 91-92).

Une seule fois, Antelme use d’un « nous » collectif (« nous, nous le reconnaissons », en parlant de l’enfer), rejoignant ainsi la communauté de destin, c’est-à-dire, désormais, de perception du monde des rescapés. Le vocabulaire, subrepticement, change de nature à ce seul endroit. Antelme ouvre un abîme quand il évoque coup sur coup l’enfer et la révélation, puis la conjonction des deux pour susciter ce qui, de mémoire d’homme, était jusqu’alors inconcevable : que l’enfer existe, non dans un au-delà ni dans un arrière-monde présumés ; mais que c’est par l’homme que l’homme peut en connaître la révélation. Et voilà que le bouleversement de l’ordre des valeurs normalement admises poursuit son train. Antelme évoque encore le sentiment horrible d’une plénitude atteinte au paroxysme de la terreur : ainsi, de même qu’il existe une révélation proprement humaine de l’enfer, dans l’extrême, le fait de parler sans limite définit, jusqu’à la confusion, le singulier paradoxe d’un immense bonheur  [5]. C’est au contact de cette illimitation du dire, à la « reconnaissance » du manque à gagner d’une fin et d’une finitude de la parole que le témoin involontaire, auteur de cette lettre, fait l’expérience préalable d’un agnosticisme éthique : « Dans notre monde au contraire, on a l’habitude de choisir et je crois que je ne sais plus choisir » (AEM, p. 92).

3. L’indétermination originaire

Au fil du discours, la lettre de Robert Antelme s’avère une description minutieuse, dynamique, étape par étape, d’une invraisemblable métamorphose. La réflexivité du propos ne tient pas seulement lieu de diagnostic d’un mal incomparable, mais, plus finement, de l’exposition d’un cas de reformation d’une identité humaine. Cela tient de l’analyse dirigée vers les mouvements d’un moi ; mais cette analyse, menée au long d’une transformation irrésistible, participe moins de l’introspection que du constat et du désaveu. Il n’y a pas d’identité acquise, il ne saurait exister de permanence de l’identité humaine après la révélation de la coïncidence en l’homme de l’« enfer » et du « paradis ». Le récit de ce qui distingue chaque moment de cette phénoménologie involutive de la conscience suit le cours, ici naturel, du désengagement et de la formulation distanciée : « J’ai le sentiment, que n’ont peut-être pas tous mes camarades, d’être un nouveau vivant, pas au sens Wells du mot, pas au sens fantastique, mais au contraire au sens le plus caché » (AEM, p. 92). Il n’y a pourtant dans ces mots aucune expression d’un quelconque malheur de la conscience, seulement le constat impavide d’une singularité de plus en plus lucide et séparée, dont la clairvoyance ne peut être ni devinée ni attestée du dehors. Ce premier moment est celui d’un désenchantement affiché de la toute-puissance présumée de la fiction biographique. Ce que cette posture avérée recèle de pathogène ne provient de nulle part ailleurs que de ce centre intelligent d’un sujet au fait du caractère progressif d’une affection peu à peu envahissante : « De sorte que ma véritable maladie qui naissait si tendrement voici quelques semaines — elle était alors supportable — atteint maintenant sa maturité et devient très ingrate » (AEM, p. 93).

Le patient sans remède se fait malgré lui témoin de cela qui le transforme et le gagne ; il assiste passivement à la prise de pouvoir d’un organisme qui se rebelle, absolument vierge — dangereux pour soi-même et pour les autres. Ce deuxième moment est celui du retournement, peut-être létal, d’une liberté qu’aucune norme couramment admise ne vient plus limiter, victime potentielle ouverte à toute nouvelle intrusion ou, à l’inverse, force dévoratrice, tyrannique et tentaculaire : « Voici un appendice qui se développe, un esprit sans canaux et sans cases, une liberté en somme peut-être prête à se laisser saisir, peut-être aussi prête à annihiler les autres libertés, soit pour les tuer, soit pour mieux les embrasser » (AEM, p. 93). Trois termes caractérisent la physiologie de ce « nouveau vivant » : « appendice », « esprit », « liberté ». Leur gradation témoigne de l’enracinement somatique de toute identité, et, corrélativement, de la visée évaluative de toute existence. Pourtant, la base somatique de cette nouvelle genèse porte deux entités — l’esprit et la liberté — qui, privées de loi, inscrivent dans leur développement l’épreuve de la destruction. Robert Antelme assiste à la croissance de cette part dissociée — soi et non-soi —, suggérant que cette épreuve d’un moi tiraillé ou scindé, pour être singulier, recèle cependant quelque portée universelle (« le sentiment que n’ont peut-être pas tous mes camarades »). Contre toute attente, ce troisième moment est celui de la caractérisation exemplaire d’un cas d’espèce dont l’acuité de vue, le concernant, prend ici valeur générale. Non sur le mode de la généralisation égoïste ou solipsiste d’une « expérience » individuelle, mais sur le mode d’une empathie qui cerne la manière de ressentir de la communauté — passée, actuelle et hélas future — des réprouvés, c’est-à-dire de ceux qui ont une fois de plus fait l’épreuve du fond destructeur de l’humanité : « Si l’on voulait donc voir se former un homme, on pourrait m’observer de près, en faisant la part du caractère morbide de la formation » (AEM, p. 93). La distanciation conditionnelle, combinée au tour impersonnel de la peinture de soi, témoigne aussi de ce que l’empathie excède l’accablement.

4. Le spectacle de ce qui s’éteint

La transplantation de Robert Antelme vers le monde du sens commun marque un nouveau faisceau de ruptures. Ayant, en apparence seulement, dépassé l’écrasement des mois de captivité, le survivant qu’il est constate sans émotion particulière que la société des autres et le regard que ces derniers lui renvoient, lui donnent la certitude d’un détachement radical : « Il y en a que j’aimais beaucoup et dont le désespoir m’était indifférent, j’entends par là une sorte d’état définitif ; je les laissais dans leur état ou je les remontais voluptueusement ou avec mal » (AEM, p. 93). L’intervalle qui sépare Antelme de son sauvetage a créé suffisamment l’écart entre ce qu’il fut et ce qu’il est en conscience devenu, pour appréhender en chaque affection de naguère une étrangeté approchant d’une forme de retour à l’anormal : « Tous mes amis m’accablent avec une satisfaction pleine de bonté, de ma ressemblance avec moi-même » (AEM, p. 94). Ce détachement, entièrement contingent, ni calculé, ni même subi, marque l’entrée d’Antelme dans le non-lieu d’un monde, certes commun, mais progressivement déphasé : « Chaque jour je vois mourir des sympathies, presque des affections et cela sans inquiétude » (AEM, p. 95).

5. Témoignage et prostitution

La lettre de Robert Antelme aborde non sans une certaine cruauté, ressentie et imposée, le problème du degré de ressentiment du survivant. La sortie des camps n’est qu’apparente délivrance. Ceux qui y ont survécu, toujours par l’effet d’un inexplicable hasard, s’éprouvent à jamais séparés — pharisiens mis hors la loi commune  [6]. Voir la face cachée de l’homme, d’emblée exposé au doute, à la fragilité d’être indistinctement soi, ou de l’être autrement, sans aucun pouvoir d’intervention sur le dire pour en faire autre chose qu’un récit — et ne pas mourir. Même réitéré, même développé sur le mode de la confidence la plus intime, le dire s’expose encore à l’impossibilité de rendre entièrement compte de ce qui l’a mandaté pour signifier l’inversion de la condition humaine. C’est également la pesée critique de la condition déphasée du récit qui emporte avec soi une part d’indécence, dès l’instant où celui-ci cède à la tentation du témoignage. Du reste, la parole du survivant ne devrait-elle pas s’imposer, à partir d’un certain seuil de conscience, comme un substitut à la parole commune ? En bonne logique, sans doute ; mais ceux qui n’en ont aucune notion récuseraient le fait d’avoir à faire usage d’une indéracinable prothèse… L’humiliation de l’indécence, surtout quand elle touche précisément aux mots, Antelme la connaît bien, puisqu’elle le confond jusqu’à l’écueil du silence : « Ainsi mon cher D. sommes-nous en quelque sorte maintenant complètement séparés ; nos consciences — de l’un à l’autre — ne pèsent plus le même poids, il y aura toujours un peu d’impudeur dans mes yeux, dans mes mots ; tu tâcheras de ne pas voir » (AEM, p. 91). L’impudeur dont il est ici question touche à l’essence même du lien humain. Quelle que soit sa qualité, ce lien peut-il tout supporter ? Peut-il indéfiniment résister au bris de miroir que lui renvoie sans cesse la mémoire rapportée de l’horreur ? L’amitié certes veille encore, discrète mais peut-être mise à rude épreuve, qui dicterait des paroles de raison : « tu tâcheras de ne pas voir »…

L’impudeur que reconnaît Antelme est aussi celle de l’homme confronté à l’histoire de la terrible vérité qu’il porte : en l’homme l’inhumain se révèle plus vite que l’humanité. De céder à cette confrontation par la parole, sans conteste, lui permettrait l’éternel retour vers le nouveau point de naissance que furent, irréversiblement, les premières heures de son retour à la liberté. Retour entamé, retour dont il est peu souhaitable qu’il s’achève afin de ne pas se refermer sur l’oubli ou l’évitement de l’insensé. Mais retour à la parole, c’est-à-dire vécu comme moment de vérité, indissociable du sentiment à vif d’avoir recouvré la vie. Retour obéré de tout son poids de nostalgique ambivalence, puisque la parole ne cesse de palpiter sur la crête de toutes les défaillances : « Mon cher D. jamais ne reviendront les moments où, tout maigre, je pouvais te dire tant de choses enfouies depuis un an, si riches, si solitaires d’avoir été préservées de l’ennemi et gonflé contre lui. Je t’ai dit cela lorsque j’étais malade et je le répète plusieurs fois maintenant, parce que tout cela est bien mort et que si j’essayais de réveiller ces choses, je ne serais qu’une sale putain » (AEM, p. 94). L’absence n’est pas loin qui oblige presque Antelme à se déjuger en pleine éclosion d’une lucidité exaspérée. À ce point de concrétion de l’insupportable qui tente d’être rapporté, le survivant se fait juge de lui-même ; il allègue la meilleure des raisons et conclut à l’indifférence : « Je ne suis pas bien loin d’en être une, mais je crois que ce n’est pas de ma faute et toute personne qui a vécu quelque chose d’extraordinaire court ce risque. En réalité, cela m’est égal et je n’y pense pas » (AEM, p. 92). Le témoignage n’a donc d’utilité première, mais surtout de prix, que pour les autres : ceux qui demeurent entièrement extérieurs à l’épreuve du survivant, pour sa part convaincu de résignation.

Témoigner n’arrive en somme qu’aux rescapés de normes légères, à ceux que le phénomène nazi a contraint de tout montrer, tout voir et tout subir, comme le feraient des gens de moeurs légères. Se faire témoin ou se prostituer, pour Antelme, c’est tout un. Et le confident qui accepte de l’écouter, de soutenir un seul instant son récit effarant, n’est ni plus ni moins qu’un souteneur, pourvoyeur indirect d’une prostitution de la parole abaissée dans la fange de l’inhumanité. Comme d’autres, le nazisme l’a obligé à outrepasser les limites moralement acceptables de l’humanité. Voilà en quoi consiste son insigne violence, son inclination à l’extrême. Et pour quelle rétribution, une fois libre de se confier ? Celle d’une vérité improbablement accessible à ceux qui pourtant la solliciteront, à ceux mêmes qui voudront malgré cela faire l’effort de l’entrevoir. Antelme le sait bien, qui envisage et recule d’instinct devant la violence du monde commun. Cette violence banale limite sa liberté de parole par l’inquiétante promesse d’une possible mais inauthentique réadaptation : « Alors va-t-il falloir que je me “reclasse”, que je me rogne, que l’on ne voie de nouveau qu’une enveloppe lisse ? » (AEM, p. 92).

6. L’épreuve de l’altérité

Il est communément admis qu’avec l’épreuve de la limite traversée dans la contiguïté irréversible de l’extrême, le doute qui mine la confiance habituelle en la parole s’empare finalement de tout l’être de l’homme ainsi éprouvé. Si l’impression d’un tel choc en retour affleure bien, ici et là, sous la plume débarrassée de tout artifice du scripteur Antelme, ce dernier ne laisse pas de démentir pareil préjugé. En somme, Robert Antelme fait mentir le préjugé littéraire, puisque le diagnostic implacable porté dans L’espèce humaine semble directement extrait d’une irruption épistolaire qui eut pour confident le regard — et davantage que le regard : la mémoire —, l’amitié compatissante de Dionys Mascolo. La lettre de Robert Antelme doute moins qu’il n’y paraît d’abord des ressources de la parole, puisqu’elle produira incidemment — comme l’effet même de sa propre perlaboration — l’écho de douleur tue et de lucidité méticuleusement construite de ce chef-d’oeuvre d’espoir contrarié. On hésitera, une fois de plus, sans s’en expliquer plus avant, à le qualifier de « roman » : parce que le cercle scripturaire que dessine le symbole de la lettre arrachée à la captivité et la narration ultérieure qui la prolonge — porteur d’une exhaustivité qu’il nous donne à compatir — ne tient pas tant du huis clos que de la méditation, dénuée d’objet transcendant, conduite sous le regard bienveillant, mais activement introjecté, d’un autre que soi.

Ces réfractions à peine évoquées, dont l’allure épistolaire ne restitue qu’imparfaitement l’inoubliable non-lieu, demeurent jusqu’à leur dernier mot, c’est-à-dire jusqu’à leur dernier « souffle », intégralement débordées par cette tension tragique qui entraîne le scripteur à simuler le dialogue, malgré l’inqualifiable qui l’a privé de ses moyens. L’étrange familiarité de la présence ainsi projetée tient précisément au caractère littéralement et littérairement insurmontable d’un vécu que seuls les retours et les brisures historiques d’une parole désincarnée à ce monde ont désormais rendu audible au prix d’un désaxement irréversible. Le courage de dire encore, ou l’audace de vouloir dire, puise paradoxalement à cette source d’intarissable tourment l’intarissable désir de contenir par-devers soi l’offense faite à autrui de lui infliger son désespoir. C’est donc sous réserve d’inventaire des bons sentiments — ils ne sont pas de mise ici — que les mots de Robert Antelme frappent et scandent les possibles d’un nouveau contrat d’écoute et de compréhension, avant que d’envisager toute lecture intelligente. Celui-ci se fonde, à la lettre, sur la folle prétention de conditionner la compréhension de l’ami à l’exigence d’une raison de dire, dont le motif lui échappe, quelles que soient les circonstances de son déclenchement. C’est donc aussi dans l’interstice de ce passage de témoin que la crise du langage renoue avec les gestes et les précautions élémentaires de l’humain envers son prochain : embarras à montrer sa gêne, peur d’importuner, anticipation inquiète, mais déjà fraternelle, des « réactions » de l’interlocuteur élu.

À la façon dont se déclare l’essor de cette liberté blessée, on reconnaîtra aussi l’expression d’une générosité originaire, inentamée, peu encline à s’emmurer dans le silence mythique de l’indicible. Car tout peut être dit, même l’indicible, exception faite de ce qu’il recèle d’incommunicable. Si de l’innommable existe — qui ne peut justement pas se vivre « à la place de » par les mots seuls —, c’est justement parce que les mots n’ont ni le poids ni l’exacte qualité des choses. En cela, ils font étrangement événements : événements de vie et de mort qui nous parlent alors, sitôt qu’on en accepte l’indignité foncière, de ce qu’ils ne peuvent pourtant ni transmettre entièrement, ni surtout « représenter ». Qu’en reste-t-il donc ? Leur pure matérialité éthique de capteurs de bonne volonté, leur pure aspiration affectueuse de don gratuit à l’égard de l’affectionné qui ne saura jamais que faire effort pour les recevoir dans les limites hétérogènes de sa propre histoire, et ne pourra malgré tout, au moment de les recevoir, ni en douter ni atténuer le ressenti de sa propre étrangeté à ce qui lui est signifié :

[…] c’est à toi que j’écris le premier car je veux que tu puisses entretenir en toi, peut-être quelques temps de plus, le merveilleux sentiment d’avoir sauvé un homme ; je dis quelques temps, car autant le « sauvé » garde éternellement devant lui l’image du sauveteur, autant le sauveteur a tendance à voir s’estomper celle de son acte et même à banaliser le sujet qu’il a arraché au mal.

AEM, p. 91

Ce souci de l’autre concret que seule la mémoire d’un « bonheur » d’épouvante pourra amener à résipiscence sur le chapitre de son essentiel éloignement, quant au pouvoir oblatif de l’amitié, court sans cesse après le fantasme de respect d’une dignité décidément trop désinvolte pour être entièrement réprouvée. Le jugement que le scripteur porte alors sur soi inclut, par sa cruelle acuité, la prémonition que, par excès de confiance, la perte de l’ami viendrait ajouter à l’égarement de la raison : « Il y a sûrement dans ce que je dis, des vulgarités énormes et ce que tu appelles avec ton rire, une invraisemblable “tyrannie” » (AEM, p. 92).

Constamment, avec la ponctualité énervante d’une hantise, cette délicatesse craintive souligne la constance espérée du confident, sans se cacher à soi-même l’écueil du délire. La révolte d’Antelme se conjugue à la sévérité et, finalement, le même jugement aiguisé fait parler l’ami avant qu’il n’ait pris la parole afin que, même de l’inconcevable, il ne s’absente pas. On discerne dans ces paroles prêtées le théâtre inconnu d’une improbable vérité, celle d’un pari renouvelé sur l’homme :

Je m’excuse d’insister là-dessus ; cela doit t’être assez insupportable, à toi qui « continues », d’entendre parler un individu de son originale indétermination ; je pense même qu’il y a là quelque goujaterie et tu auras raison de me répondre que dans quelques mois j’aurais cessé de renaître, que moi aussi je continuerai, et sans doute même sur la voie désaffectée que j’ai quittée il y a un an. Cela, D., tu me le diras ou non, tu le penseras ou non, suivant que tu auras ou non quelque espoir en l’homme.

AEM, p. 93

Plus que tous les aspects de l’épreuve patiemment approchée mais impuissamment dédite, le motif de la perte habite le discernement des limites de l’entretien proximal, limites si conventionnelles d’ordinaire et, finalement, si promptes à se rompre sans retour : « Tu es certainement l’un des seuls êtres dont je crains le plus la fatigue, je veux dire le désespoir. Il y en a que j’aimais beaucoup et dont le désespoir m’était indifférent […]. Pour toi D. dont le désespoir ne doit cesser de se mêler de joie, de fugues et de haltes insondables, je ne pourrais supporter maintenant surtout que ce désespoir se fige et s’installe » (AEM, p. 93). Antelme atteste par quel biais spécifique, jamais superflu, un homme enlevé à notre monde, et pour toujours épuré s’il y revient, après l’épreuve de la destitution, se déduit toujours comme homme singulier en face de l’autre — frère en humanité d’abord, puis en amitié. La restitution autrement impensable de ce lien, de ce laisser aller à l’autre, définit ici la forme suprême d’un pour-autrui. Ce lien suppose l’égalité de l’humaine condition, en dépit de l’asymétrie circonstancielle des sujets en présence.

C’est aussi à la vertu d’une parenthèse, pleine de grâce évocatrice, que le tiers convoqué sur le tard — nous parlons du lecteur intime — doit de rehausser sa qualité de témoin nécessaire en témoin du troisième genre, puisque désormais constitué en témoin du témoin (Mascolo) du témoin (Antelme). Qualité dont il s’avère d’abord redevable à l’évanescence éphémère d’une pause aménagée entre deux respirations, ou deux souffles d’un verbe vanné d’épuisante acuité :

Je me suis arrêté là parce que ma main me faisait mal ; je reprends ce matin mercredi. Il y a eu un superbe orage de cette nuit et le parc est frais. Tu es venu dîner hier soir ; j’aurais bien aimé que tu restes un peu plus longtemps avec nous. Mais je crois que je t’accapare un peu trop ; maintenant, je n’en ai plus le droit, le mirage a cessé, je recommence à me ressembler […].

AEM, p. 94

Cette entre-vision, halo secret d’une perception fugitive où se devine surtout l’appréhension d’une présence induite par l’ouverture de la parole, fébrile d’ériger une voie de passage entre deux temporalités indiscrètes (celle de la mémoire d’avant et celle de la prémonition née de l’après), ne doit pourtant rien à l’épochè d’une confession interrompue. Elle apprête cependant la perspective respirable à partir de laquelle il nous sera plausible de palper, par l’insuffisante médiation de l’expression verbale, ce que Robert Antelme n’a pu approcher sans à chaque fois encourir la mort, à travers les mille morts d’une inhumanité quotidienne. Celle-ci fut bien malgré tout découverte, envers de leur présumée sagesse, comme le fruit et le sel des nations.

C’est aussi la prérogative du survivant de semer le doute, et de laisser ouverte à autrui la possibilité ou l’impossibilité de l’écarter, en rétribution consolatrice de cette audace. Sans l’once d’une obscénité dont la teneur affecterait l’« impudeur » pourtant inhérente à son dire, et qu’il reconnaît pour telle, Antelme brise l’un après l’autre tous les tabous du dialogue convenu par le fait même de laisser deviner qu’il parle depuis les antres d’un autre monde dont la repoussante prégnance tient tout entière dans le scandale de sa continuité avec celui que nous habitons  [7]. Sans doute est-ce dans cette audacieuse lucidité que réside aussi le scandale absolu d’un survivant revenu à la vie, capable d’affermir, à mesure de son retour, son droit de douter en mettant l’ami au défi de ne pas même espérer en atténuer la morsure : « Je t’ai dit que je n’avais pas peur et telle est ma seule peur. Si tu ris, si te moquant un peu de moi, tu me réponds que jamais tu n’as vu autant d’avenir, je te dirai que je me reconnaissais le droit d’avoir cette peur » (AEM, p. 93-94). Mesure de l’amitié qui s’évalue à l’aune de cette splendide provocation. Mesure de l’amitié assumée jusqu’à l’attentat aux routines de l’affection, reçue et donnée sans autre risque que celui de prendre, d’ordinaire, toujours plus et mieux. Antelme formalise littéralement la stabilité de l’égalité à autrui et de l’égalité d’autrui, en se rappelant à l’autre, en se rapportant avec l’autre à l’inaltérable appel jeté au-devant de soi.

Ce que cette lettre exemplaire expose de l’imperceptible nudité du témoin (imperceptible parce qu’impensable en dehors de ce qui la suscite aveuglément d’abord pour un tiers non averti) n’est rien moins que la recherche d’un nouveau lien collectif, entièrement débarrassé de l’esprit de connivence pathétique, ici mis en minorité :

Alice va à Paris ; je lui remets ces feuilles. Je ne les ai pas relues entièrement, excuse-moi. Je continuerai sans doute parce qu’en te les adressant à toi, je n’ai pas trop l’impression de perdre mon temps.

Essaie si tu le peux d’y trouver plus d’objectivité, je souhaitais en mettre ; cela m’étonnerait malheureusement.

AEM, p. 95

Et malgré l’embarrassante persistance d’une subjectivité marginalisée, se hissant à la parole sous le sceau d’une excommunication originaire, cet appel structuré comme une effraction à multiples facettes réhabilite la socialité et la quête de l’objectivité. Davantage qu’une expression déplacée de faiblesse ou de familiarité, cette double ambition nous lie d’emblée au devenir du futur ; elle pèse sur les mots et les noms de la fin, où le premier tiers invoqué (Alice), l’objet désacralisé du message (non pas une lettre, mais « ces feuilles ») et le don précautionneux (« en te les adressant à toi… ») s’allient pour refonder un sens.

7. Une écriture néotestamentaire ?

Questionner la limite, ce peut donc être bien des choses. D’abord une affaire de décision. La tradition scripturaire occidentale nous a habitués à de brusques scansions par lesquelles un sujet, un porte-parole, un groupe viennent « tenter le diable », croyant trouver dans son commerce sulfureux une occasion d’émancipation (Sade, Artaud, Bataille)  [8] ; d’autres lui sont simplement associés à cause d’une malencontreuse lucidité qui va semant le doute sur le monde comme il va (Kafka, Broch). Dans le registre du sublime, variant crescendo (Dante) et la pléthore encyclopédique (Flaubert, Joyce, Gadda), d’aucuns creusent la structure d’un domaine et d’un genre qu’on croyait bien assurés, « pour toujours », de leurs assises (Proust). Avec la montée de l’ère du témoin  [9], et notamment du témoin auteur, la tradition scripturaire s’ouvre à de nouvelles perspectives, celle d’une archive néo-testamentaire en complète rupture avec toute téléologie. Et cela ne se fait sous aucune autre égide, sous aucune autre autorité que celle du survivant s’autorisant de son seul sursaut. Sa voix témoigne, et consigne par écrit le testament de son sursis, de son échappée belle.

Reste la question de savoir en quel sens et de quelle façon la question littéraire fait trouée dans la réflexion haletante de Robert Antelme. En l’absence d’un témoignage immédiat sur ce sujet, force est de nous fier à deux références romanesques présentes dans la lettre que Robert Antelme adresse à Dionys Mascolo en juin 1945. La première intervient lorsqu’il confirme d’abord à son « sauveur » qu’il a « le sentiment […] d’être un nouveau vivant, pas au sens Wells du mot, pas au sens fantastique, mais au sens le plus caché » (AEM, p. 92-93) ; la seconde intervient lorsqu’il observe qu’il lui semble « vivre à l’envers le Portrait de Dorian Gray » (AEM, p. 94) et qu’il conclut par ces mots : « j’accepterai le portrait, il n’y aura plus de portrait » (AEM, p. 94). Soulignons qu’en dépit de leur discrétion apparente (tout au plus s’agit-il d’une allusion et d’une mention), ces deux références remplissent une fonction cardinale dans le texte. De manière générale, elles revêtent une portée argumentative a posteriori, aux implications multiples. Nous ferons ici état de ses principaux enjeux. Il s’agit d’abord de références à la valeur paradigmatique explicite dont il s’agit de contester le caractère emblématique quant à leur propriété présumée par la tradition littéraire qui est de suggérer l’ailleurs de l’étrange, et, simultanément, son inscription parmi nous. Mais Antelme, suggestif, objecte : après l’épreuve des camps, cette littérature d’inquiétude n’est plus une littérature de rupture, elle a cessé de nous inquiéter puisque le véritable motif d’angoisse réside désormais dans le monde connaissable de l’histoire humaine. Ainsi, l’allégation des lois du « fantastique » (et, on peut le déduire, des normes du genre fantastique), quelque puissante que soit leur force de dépassement ou de transfiguration métaphorique de la condition humaine, resteront toujours en deçà de la norme déréglée du monde concentrationnaire. Le « nouveau vivant » de Georges Wells, au même titre que l’alchimie du drame d’Oscar Wilde n’opèrent donc ici qu’à l’instar de lointaines analogies — dont l’enseignement est du reste renversé par Antelme (registre de la négation réitérée) — avec le non-lieu d’inversion des valeurs qu’il vient à peine de laisser, apparemment, derrière lui. Voilà pourquoi ce n’est qu’en un « sens caché » qu’il est un « nouveau vivant », voilà également pourquoi il vit « à l’envers » Le portrait de Dorian Gray, admettant finalement qu’il s’agit d’une métamorphose si discrète et enfouie qu’elle en devient imperceptible aux autres. Alors pourquoi ne pas admettre le portrait que les autres lui tendent, puisque de toute façon ils n’y comprennent rien, l’indifférence à cette différence insoupçonnée fera que, pour lui, « il n’y aura plus de portrait » ? Quant au portrait que les bonnes âmes veulent lui reconnaître, il n’aura d’autre contour et d’autre teinte que ceux de leur bonne conscience, prompte à dénier par des paroles édéniques une confrontation qu’elles ne pourraient ni accepter ni supporter. C’est là le fond général de l’incrédulité. Le négationnisme tient ici, avec le mensonge, l’un de ses plus fidèles alliés  [10].

L’acte de négation grammaticale qui balise alors la double référence littéraire que fournit Antelme pour pointer du doigt sa non-pertinence foncière, est-il autre chose, face à l’extrême, qu’un acte d’accusation et de récusation de la fabrique littéraire ? Donc, un homme dont l’histoire ne peut se concevoir, témoigne. Il consigne sur l’instant un dit, parfois longtemps encrypté, un dit qui nous paraît d’emblée excessif parce qu’il demeure l’expression d’un sujet que la déportation a constitué en habitant d’un autre monde qu’aucune reconstruction ne pourra simuler, aucune évocation approcher. Mais cette longue suite d’exploration scripturaire proclame sa qualité néotestamentaire à cause d’une « expérience » menée hors limite et, au contraire de son aînée — la littérature qui fit la fierté des nations —, elle ne l’a pas voulue. Tout les oppose. Le récit du témoin rencontre la diablerie humaine au point où la tradition littéraire l’a laissée. Mais elle n’a plus sous sa plume la figure d’une conquête d’avant-garde, seulement le visage d’un siècle. Le récit du témoin ne place plus beaucoup d’espoir dans la libération de l’humanité par l’expression de ses forces obscures — tandis que les grands précurseurs avaient misé gros dans cette entreprise, escomptant d’elle le salut de ses lecteurs et, de surcroît, qu’elle secoue le joug des autorités (que l’on songe à l’aventure dadaïste et surréaliste qui, de ce point de vue, donne l’impression d’un illusoire archaïsme).

Le récit du témoin a fait fi du chaudron des métaphores forgées dans le lointain des Lumières, il renoue avec son héritage déposé, instaurant, bon gré mal gré, la texture d’un involontaire contre-discours. Question d’humanité. Nouveau discours de la méthode, obligé de dévisager l’humanité depuis « l’anus du monde  [11] ». On voudrait en savoir davantage sur la façon — « contrefaçon » ? — dont l’écriture de témoignage s’inscrit dans ou déroge à la tradition d’une littérature d’excès dont les protagonistes n’avaient pas encore perçu la « face cachée de l’homme », eux qui attendaient d’une audace présumée révolutionnaire qu’elle rehausse d’un nouvel éclat le blason terni des vertueuses Lumières ; parce qu’à moins d’être aveugle à l’histoire, et sourde à ces dits d’un naufrage, il est certain que la question littéraire, comprise comme pôle emblématique de « la » culture, ne peut plus être envisagée dans la méconnaissance pourtant banale du phénomène nazi. Ce dernier a fait du témoin le point de départ d’une nouvelle cause civilisationnelle, mais aussi la source d’une écologie langagière inédite ; il a fait de son illégitimité native (combien de témoins étaient, avant de témoigner, écrivains de métier ?) un immense rejet jeté à la face du politique et de l’esthétique, selon des lignes d’expression qui requièrent d’abord une éthique renouvelée, c’est-à-dire avertie.

Appendices