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Du fleuve Saint-Laurent vers la Chine au xviie siècle : quand l’imaginaire se fraye un passage

  • Catherine Broué and
  • Mylène Tremblay

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  • Catherine Broué
    Université du Québec à Rimouski

  • Mylène Tremblay
    Collège François-Xavier-Garneau

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Les Anglois, qui sont les plus grands Navigateurs de l’Ocean formeront de grandes Colonies dans ce Nouveau monde.

Louis Hennepin  [1]

On croit communément que la littérature de voyage qui a accompagné les grandes découvertes du xve au xviie siècle a révélé à l’Europe l’existence d’un Nouveau Monde ; en réalité, elle en a d’abord créé les contours et la substance imaginaires. De fait, au xviie siècle, l’Amérique du Nord recèle encore maintes terres inexplorées. Sa largeur réelle est inconnue, et on surestime l’étendue de l’Asie. On cherche vainement à rejoindre la mer Vermeille ou la mer de l’Ouest (et son corollaire, le détroit d’Anian, que l’on croit devoir y mener), qui permettraient d’atteindre beaucoup plus rapidement et facilement (par rapport à la voie terrestre) les épices, les soieries et les pierres précieuses de l’Asie  [2]. Si elle écarte peu à peu la possibilité d’un passage, la précision toujours plus grande des cartes auxquelles les entreprises successives d’exploration donnent corps n’oblitérera pas pour autant la quête de richesses qui motive ces expéditions. Les documents entourant l’exploration de la Louisiane et, en particulier, les récits de voyage du missionnaire récollet Louis Hennepin rapportant les expéditions de Cavelier de La Salle montrent que germe, à la fin du xviie siècle, l’idée que c’est bien en terre d’Amérique que se cachent d’immenses trésors, et qu’il suffit d’un peu d’audace pour s’en rendre maître.

La Nouvelle-France ou la voie du rêve

Lorsque René-Robert Cavelier de La Salle débarque en Nouvelle-France en 1667  [3], il s’installe d’abord dans une vaste concession que lui octroie le séminaire de Saint-Sulpice, située dans l’ouest de l’île de Montréal. Cette concession prendra rapidement le nom de La Chine (aujourd’hui Lachine). Doit-on ce toponyme à la « malice des Montréalais  [4] », comme le suggère le ton ironique de Dollier de Casson, qui en note l’apparition dans son Histoire du Montréal  [5], ou comme l’affirme le récollet Louis Hennepin, qui a participé à la première entreprise d’exploration de Cavelier de la Salle de 1678 à 1681, dans son Nouveau Voyage de 1698 ?

Il y a un endroit à l’Isle du Montreal en Canada qui est de 25. lieües de circuit, où le Sieur de la Salle a commencé des habitations, qui se sont depuis erigées, en une grande Bourgade, qui s’appelle maintenant la Chine, par ironie, par ce que demeurant en ce lieu là, les habitans lui ont souvent entendu dire, que dés qu’il se seroit saisi des Mines de Ste. Barbe dans le nouveau Mexique, qu’il se vouloit rendre un jour à la Chine et au Japon par les Découvertes, que nous avons faites depuis ensemble, sans passer la Ligne Equinoctiale […]  [6].

Faut-il plutôt attribuer ce nom à La Salle lui-même, comme semble l’affirmer cette phrase biffée, retrouvée sur un fragment d’un brouillon de la Relation des Descouvertes : « […] il la nomma [la concession] la Chine dans l’esperance qu’il avoit de descouvrir la mer pacifique  [7] » ? Si l’on en croit Jean Delanglez, la découverte d’un passage vers la Chine était loin d’être la première préoccupation de La Salle, qui en aurait même abandonné le projet dès 1669, après sa participation à l’expédition de Dollier de Casson et de Bréhant de Galinée  [8].

Quoi qu’il en soit, ce toponyme, qui désigne aujourd’hui un arrondissement montréalais, témoigne d’un espoir, voire d’une conviction à la source d’un projet de vie : celui de découvrir un passage occidental vers les merveilles du Cathay. Cavelier de La Salle avait en effet déjà plusieurs fois tenté, lorsqu’il était encore membre de la Compagnie de Jésus, d’obtenir une mission en Chine ou dans un pays qui aurait pu y mener  [9]. Les explorations du continent nord-américain, toujours plus loin vers l’ouest, auxquelles il consacrera dès lors sa vie, s’enracinent dans cette soif inextinguible des richesses, matérielles ou symboliques, de l’Orient jamais atteint. Le paradoxe est de taille, mais la rotondité de la terre ne permet-elle pas justement, dans l’esprit de l’époque, ce formidable renversement de perspective, cette inversion du cours des choses ? Toutefois, derrière l’apparente continuité du rêve, l’exploration de la Louisiane par La Salle à partir de Lachine laisse entrevoir qu’une fissure s’est formée dans la représentation européenne du monde, qu’un renversement de perspective en chamboule le « devisement ».

Les richesses de l’Orient sont à l’Ouest : Cavelier de La Salle n’est certes pas le premier à vivre ce paradoxe d’un espace différé. Nombreux sont les mémoires, relations, récits et compilations de récits qui témoignent plus ou moins discrètement de la quête d’un ailleurs déjà connu, mais encore à venir. Ainsi, comme on sait, les côtes de l’Amérique septentrionale — et les voies d’eau qui la découpent — ne constituent d’abord, pour le Malouin Jacques Cartier ou son équipage, que la promesse d’un passage qui se refuse :

Nous estans certains [qu’il] n’y avoict passaige par ladite baye fysmes voille et aparroillames de ladite conche Sainct Martin le dimanche douziesme jour de juillet pour allez charcher et decouvrir oultre ladite baye […]  [10].

Entre lesquelles basses terres et les haultez y abvoict une grande baye et ouverture où il luy abvoict cinquante et cinq brassez de parfont par aulcuns lieulx et large de environ quinze lieues. Et pour ladite parfondeur et laisse et changement de terres eumes espoir de y trouvés le passage comme il luy a au passage des Chasteaulx  [11].

Et nous ont lesdits sauvaiges certiffyé estre le chemyn et commancement du grand fleuve de Hochelaga et chemyn de Canada, lequel alloit tousjours en estroississant jusques à Canada, et puis que l’on treuve l’eaue doulce audit fleuve qui va si loing que jamais homme n’avoit esté au bout qu’ilz eussent ouy et que aultre passaige n’y avoit que par bateaulx  [12].

[Il] semble que ce soit ung bras de mer, pour raison de quoy j’estime que ceste mer va à la mer Paciffique ou bien à la mer du Cattay  [13].

Durant tout le siècle qui suivra, l’exploration et la colonisation du territoire de la Nouvelle-France auront pour trame cette quête d’un ailleurs qui se dérobe, mais auquel on ne saurait renoncer.

Mer du Sud ou mer Vermeille, détroit d’Anian ou mer de l’Ouest apparaissent et disparaissent des cartes que les géographes dressent inlassablement à partir des relations de voyageurs. Ces lieux imaginés marqueront du sceau de l’échec courses, voyages et missions  [14] ; car en dépit des avantages commerciaux ou stratégiques que rapportent, malgré les dépenses énormes qu’elles nécessitent, la majorité des expéditions, celles-ci finissent toujours par se heurter à l’opacité de territoires dont les cartes proposent tout juste — au mieux — une esquisse, et se jaugent implicitement à l’aune de ce passage rêvé vers l’or et les épices de l’Orient. La baie des Chaleurs, le Saint-Laurent, le Saguenay, le lac Huron, la baie des Puants (actuelle Green Bay), le lac Michigan, le lac Supérieur, la baie d’Hudson : autant d’espérances déçues. Même la Providence divine fait parfois obstacle aux rêves d’évangélisation des confins asiatiques que nourrissent les missionnaires, en rappelant à Dieu les hommes les plus « riches » : « Le Pere Charles Raimbaut, qui avoit vn coeur plus grand que tout son corps, quoy qu’il fut d’une riche taille, il meditoit le chemin de la Chine, au travers de nostre Barbarie, et Dieu l’a mis dans le chemin du Ciel […]  [15]. » Néanmoins, parmi ces multiples passages envisagés par les explorateurs, les voies du sud ou du nord se ferment peu à peu.

La voie du sud : la mer Vermeille

La quête de la mer Vermeille, si elle s’essouffle déjà au xviie siècle, relève d’un désir ancien de trouver le paradis terrestre, désir attisé par la conquista espagnole des siècles précédents. Nommée aussi mer de Cortés (ou Cortez) et désormais synonyme de golfe de Californie, cette mer que l’on retrouve dans les textes sous le nom de mer du Sud ou mer Pacifique est étroitement liée au mythe de l’existence des « îles Californie », censées abriter une vie douce et facile. Elle est également associée à la recherche des trésors fabuleux de la cité imaginaire de Quivira, que les récits espagnols disaient être bâtie d’or massif. On ne localise pas encore très bien, dans les années 1670, en France ou en Nouvelle-France, cette mer Vermeille, comme en témoigne le Mémoire sur le Canada qu’envoie Jean Talon à la Cour en 1671 :

On ne croit pas que du lieu où led[it] S[ieu]r de s[ain]t Lusson a percé il y ait plus [d]e trois cens lieues jusqu’aux extremitez des terres qui bordent la mer Vermeil ou Du Sud, les terres qui bordent la mer De l’oüest ne paroissent pas plus esloignées de celle que les François ont descouvertes selon la Supputation qu’on a fait[e] sur le recit des sauvages  [16].

Mais on ne désespère pas de la découvrir. La « prise de possession », proclamée par Daumont de Saint-Lusson en 1671 au saut Sainte-Marie, montre en effet que les territoires non encore explorés occupent une place de choix dans ce projet d’appropriation :

[…] nous avons fait assembler le plus des autres nations voisines qu’il nous a été possible, lesquelles s’y sont trouvées au nombre de 14. Nations […] [dont les] Sassasouacottons, habitans dans la baye nommée des Puans lesquels sont chargez de leur faire Savoir à leurs voisins qui sont les Illinois Mascouttins […] tous habitans des terres du Nord et proches voisins de la Mer lesquels se sont chargez de le dire et faire savoir à leurs voisins que l’on tient etre en tres grand nombre habitans sur le bord de la mer mesme […]. [N]ous prenons possession dudit lieu Ste. Marie du Sault comme aussy des lacs Huron et Superieur, isle de Caientoton et de tous les autres pays, fleuves, lacs et rivières contigues et adjacentes iceluy tant découverts qu’à découvrir qui se borne d’un côté aux Mers du Nord et de l’Ouest et de l’autre côté à la Mer du Sud […]  [17].

L’exploration du Mississippi et de ses affluents cherchera notamment à préciser ces conjectures sur la situation du grand fleuve par rapport aux golfes du Mexique ou de Californie. Grâce à l’expédition de Joliet et Marquette en 1673, on en connaîtra mieux le cours ; le Mississippi se jette probablement dans le golfe du Mexique, affirme Louis Hennepin en 1683, sans citer ses sources : « Nous avions quelque dessein de nous rendre jusques à l’emboucheure du Fleuve Colbert, qui probablement se décharge plûtost dans le sein de Mexique, que dans la Mer vermeille  [18]. » S’il faut en croire ce missionnaire récollet, ce serait pourtant bien la recherche de la mer du Sud qui aurait motivé d’abord l’explorateur.

Nôtre première pensée, lors que nous étions au Fort de Frontenac, avoit été de trouver, s’il étoit possible, le passage, que l’on a cherché depuis si longtemps à la Mer du Sud, sans passer la Ligne Equinoctiale  [19].

Dans le récit de Ce qui s’est passé de plus remarquable dans le voyage de MM. Dollier et Galinée (1669-1670), écrit par ce dernier, sulpicien, au retour de son voyage d’exploration des Grands Lacs de 1669, cette recherche même de La Salle devient encore une fois l’occasion de railleries :

L’espérance du castor, mais surtout celle de trouver par icy passage dans la mer Vermeille, où M. de la Salle croyoit que la rivière d’Ohio tomboit, luy firent entreprendre ce voyage pour ne pas laisser à un autre l’honneur de trouver le chemin de la mer du Sud, et par elle celuy de la Chine  [20].

Néanmoins, la mer Vermeille paraît tout au plus, dans les relations des voyageurs, comme un point de repère à partir duquel on cherche à prendre la mesure du continent. Et c’est seulement au xviiie siècle que les géographes acquerront la certitude que la Californie n’est pas une île : si Guillaume Delisle, dans sa Carte de la Nouvelle France et des Paÿs voisins de 1696, ne ferme pas complètement, au nord, l’enclave formée par la « Mer Vermeille  [21] », il la ferme bel et bien sur sa Carte de l’Amérique dressée à l’usage du Roy de 1722.

La voie du nord : le détroit d’Anian

Dès le xvie siècle — bien avant la « découverte » par le danois Vitus Béring, en 1728, du détroit qui porte aujourd’hui son nom — plusieurs auteurs inspirés (Lopez de Gomara, Du Plessis-Mornay, Acosta) avaient déjà postulé l’existence d’un détroit nordique (quand il ne s’agissait pas d’une vaste mer entourant le pôle) qui aurait relié l’Atlantique et le Pacifique et qui aurait, une fois trouvé, facilité le commerce avec la Chine et le Japon. C’est donc la littérature espagnole du xve siècle, dont l’influence se conjugue aux avancées de la cartographie, qui alimente les supputations des relations françaises sur le détroit d’Anian au xvie et au xviie siècle. Lescarbot, Champlain, Thevet, Thevenot mentionnent le détroit pour en affirmer ou en infirmer l’existence, sans toutefois donner de détails sur ce lieu sujet à controverses. Le détroit d’Anian est-il une chimère ? Certains géographes tendent à le penser et se gardent bien de le faire figurer sur leurs cartes, tandis que d’autres continuent à croire à son existence, sur la foi de relations de voyage antérieures, qui le présentaient tantôt comme un royaume fertile peuplé de gros gibier, tantôt comme une terre dénudée, une mer glaciale ou un bras de mer peuplé d’animaux marins.

Durant la seconde moitié du xviie siècle, les missionnaires de la Nouvelle-France ne manquent pas de s’informer auprès des nations qu’ils cherchent à évangéliser des routes éventuelles pouvant mener à ce détroit. Ainsi, en 1660, le jésuite Jérôme Lalemant évoque la possibilité d’une route du Nord  [22]. Pourtant, cette route du Nord n’a toujours pas livré ses secrets à la fin du siècle, comme le constate encore une fois Louis Hennepin en 1698 : « […] quelques efforts […] que les Anglois et Hollandois, les plus grands Navigateurs de l’Ocean, aient pû faire du passé, pour se rendre à la Chine et au Japon par la Mer glaciale, ils n’ont pû y reüssir jusques à present  [23]. » La lucidité a-t-elle enfin pris le pas sur la chimère ? On pourrait le penser à la lecture de la Nouvelle Decouverte, où le missionnaire affirme haut et fort le caractère imaginaire du détroit d’Anian :

Dans la suite du temps on a reconnu, que ce Détroit d’Anien étoit imaginaire. Plusieurs personnes distinguées par leur grand savoir sont de ce sentiment. Je puis joindre ici une preuve de cette verité à toutes les leurs : C’est, que pendant que j’étois parmi les Issati et les Nadoüessans, il y vint quatre Sauvages en Ambassade chez ces Peuples. Ils venoient de plus de 500 lieües du côté de l’Oüest. Ils nous firent entendre par les Interpretes des Issati, qu’ils avoient marché quatre Lunes. C’est ainsi, qu’ils appellent les mois. Ils ajoûtoient, que leur pays étoit à l’Oüest, et que nous étions au Levant à l’égard de leurs Contrées ; qu’ils avoient toûjours marché pendant ce temps là sans s’arrêter que pour dormir, et pour tuer à la chasse dequoi subsister. Ils nous assuroient, qu’il n’y avoit point de Détroit d’Anien, et qu’assurément ils n’avoient rencontré ni passé dans leur route aucun grand Lac, c’est le terme, dont les Sauvages se servent pour representer la Mer, ni aucun bras de Mer  [24].

La voie de l’ouest ou l’Amérique comme nouvel Orient

Pourtant, si Hennepin conteste l’existence d’un détroit menant « à la Chine », c’est qu’il n’a toujours pas renoncé à l’idée que l’Asie est à portée de main ; elle ferait, selon lui, partie intégrante du continent américain :

[…] ceux qui ont l’intelligence des Cartes, que j’ai données au public cy devant ; reconnoistront aisément la verité de ce que je dis ; […] j’ai joint au Chapitre 37. de mon Volume precedent, une preuve de cette verité […] par une demonstration des Sauvages, qui venoient en Ambassades des terres occidentales, aux Issati et Nadoüessans, où j’ai demeuré comme fils adoptif, de l’un des Premiers Capitaines de ces Barbares, dans la grande Cabanne duquel, ces Ambassadeurs des terres occidentales, m’ont asseuré par truchement, qu’il n’y avoit point de Detroit d’Agnien, comme on a cru jusques à present, ce qui nous fait croire que les vastes Contrées de l’Amerique Septentrionale, sont contiguées des terres du Japon, et qu’elles ne sont point separées par aucunes Mers, ni de Detroit d’Agnien pretendu  [25].

Est-ce à dire qu’Hennepin croyait, comme Christophe Colomb, que les terres d’Amérique n’étaient que les confins orientaux de l’Asie ? Il serait imprudent de l’affirmer. Car si la plume du missionnaire cherche à se faire convaincante, c’est qu’il tente, en 1698, de promouvoir une voie bien plus commode que la Cour de France refuse pour sa part d’envisager : celle des affluents du Mississippi, qui permettraient de s’enfoncer enfin vers la côte occidentale du continent. Le titre même de son troisième ouvrage explicite d’ailleurs cette intention : Nouveau Voyage d’un Païs plus grand que l’Europe. Avec les reflections des entreprises du Sieur de la Salle, sur les Mines de St. Barbe, enrichi de la Carte, de figures expressives, des moeurs et manieres de vivre des Sauvages du Nord, et du Sud, de la prise de Quebec Ville Capitalle de la Nouvelle France, par les Anglois, et des avantages qu’on peut retirer du chemin recourci de la Chine et du Japon, par le moien de tant de Vastes Contrées, et de Nouvelles Colonies. Et comme si cela ne suffisait pas, la préface de ce même ouvrage insiste à nouveau sur les services que le missionnaire pourrait rendre et sur ces avantages escomptés en précisant l’itinéraire projeté :

[…] si les Puissances, qui m’ont fait l’honneur de m’emploier, nous font retourner dans nos vastes Découvertes ; nous trouverons infalliblement un passage commode, pour nous rendre des terres de nôtre Louisiane, dans la Mer pacifique, par des Rivieres, qui portent des gros vaisseaux, situées au delà du fameux Fleuve de Meschasipi ; d’où il sera aisé d’aller à la Chine et au Japon  [26].

De fait, Louis Hennepin entend encore, en 1698, « venir à bout » de la voie vers l’Asie, qui se présente dans son Nouveau Voyage comme le lieu d’une mission divine dont l’aboutissement permettrait au missionnaire-voyageur d’obtenir reconnaissance et renommée :

[…] l’issue de mon retour en tant de Vastes Contrées, si les Puissances le veullent, fera, Dieu aidant, connoître la droiture de mes bonnes intentions à tout l’Univers ; et je peux dire sans affectation, que trouvant, comme j’en suis moralement asseuré, par mon retour, le chemin abregé de la Chine, et du Japon, comme je n’en doute nullement, et que cette mienne Découverte, que j’ai faite, et que je feray, avec la grace de Dieu, seront les plus belles et les plus memorables de ce Siecle present, et à venir  [27].

À la recherche d’un « passage commode » vers un au-delà maritime s’ajoute ainsi, dans l’oeuvre d’Hennepin, l’idée que le territoire nord-américain lui-même est une voie d’avenir. Les descriptions dithyrambiques que fait le récollet des « vastes plaines » de la Louisiane renforcent d’ailleurs ce sentiment :

Onze Ans de séjour, que j’ay fait dans l’Amerique, m’ont fourni le moien d’y pénétrer beaucoup plus avant qu’on n’avoit encore fait. J’y ai découvert de nouvelles Contrées, qu’on peut appeller avec justice les delices de ce nouveau Monde, et qui sont plus grandes que l’Europe entiere. On les voit dans l’espace de plus de huit cent lieües arrosées d’un grand Fleuve, sur les bords duquel on pourroit former un des plus puissans Empires de l’Univers  [28].

À maintes reprises, Hennepin vante le potentiel du territoire lui-même, qui pourrait apporter à la puissance qui le reconnaîtrait une prospérité et un rayonnement sans pareils. Un « empire » est à venir dont les « délices  [29] » sont à portée de main, pourvu que l’on s’y installe.

Hennepin, semble-t-il, ne retournera jamais en Louisiane. Son offre de servir de guide pour trouver un chemin vers la Chine n’aura aucun écho, mais les royaumes de Grande-Bretagne et de France ne resteront pas pour autant sourds à ses exhortations. Comme le souligne l’historien Gustave Lanctôt, la priorité de la découverte de l’embouchure du Mississippi que revendique Hennepin à partir de 1697 aurait pu conférer à Guillaume III des droits sur ce territoire  [30]. Une expédition de reconnaissance, en vue d’une colonisation, est d’ailleurs entreprise par Lewis Bank, qui sera devancé de justesse, en janvier 1700, par d’Iberville  [31]. Les ouvrages d’Hennepin auront donc servi « à créer en Angleterre, une opinion favorable à une recherche de l’estuaire du Mississipi par la mer et à l’établissement d’une colonie en Louisiane  [32] ».

Si la couronne d’Angleterre se montrera un temps bienveillante envers le récollet  [33], celui-ci s’éteindra on ne sait où ni quand, persona non grata dans le royaume de France et dans son ordre. Pourtant, quelques années plus tard, la Cour de France prêtera une oreille attentive aux fables de l’aventurier Mathieu Sagean, qui affirmera avoir vu de ses propres yeux, lors d’une expédition commandée par La Salle à laquelle il aurait participé, une tribu (celle des Acaaniba) dont les palais seraient faits d’or massif  [34] et qui feraient commerce de leur or avec la nation japonaise  [35]. On voit là ressurgir le mythe espagnol des cités d’or qui, en 1720, séduira encore le rigoureux Guillaume Delisle, cartographe du roi  [36].

Avant de trouver le Nouveau Monde, de le mesurer et de l’explorer, il a bien fallu en spéculer l’existence, la dimension et la valeur. D’abord imaginée comme tremplin idéal vers l’Asie et ses épices, l’Amérique réelle se transforme en « obstacle majeur ». Le mirage de la « mer Vermeille », du détroit d’Anian ou de la « mer de l’Ouest » sera toutefois tenace. Dans leur exploration de la Nouvelle-France, Cartier, Champlain, les Jésuites restent constamment à l’affût d’un « passage ». Encore en 1698, Louis Hennepin offre à la couronne d’Angleterre un « chemin raccourci vers la Chine et le Japon » à partir de la Louisiane. Engluée dans ses rêves mythiques d’abondance facile, la Cour de France ignorera les avis répétés d’Hennepin, mais une nouvelle vision du territoire nord-américain aura tout de même fait son chemin : un empire est en germe qui attend qu’on le découvre. Aux « merveilles du Cathay » évoquées dans les relations jésuites se sont substituées en quelques décennies, au fil des prises de possession et sous la plume de Louis Hennepin, les « délices de l’Amérique ». L’Eldorado est là, quelque part à l’ouest, sur le continent même, et non plus en Orient. Il devrait suffire de chercher encore un peu plus loin pour l’atteindre enfin. On pourrait penser que l’imaginaire se joue de l’humain, qu’il s’acharne et résiste au réel, mais l’inconnu permet tout à la fois la spéculation et l’intuition… Aux confins d’une Amérique réelle et fictive se dévoile un continent démesuré à la mesure de l’imagination des voyageurs.

Parties annexes