Sur le seuil

  • Pascal Quignard
Cover of Traversées de Pascal Quignard, Number 115, 2017, pp. 5-155, Tangence

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Les hommes trouvent dans les livres, eux-mêmes rectangulaires, une issue.

Comment ne pas sortir entièrement de l’a-parlance de l’enfance ? En lisant.

Comment s’éloigner un peu de la voix externe, vociférante, imitée, aussitôt coupable, bloquée par l’angoisse, de la puérilité ? En lisant.

Comment quitter l’acquisition servile, obséquieuse, de la langue que la famille emploie ou que l’école enseigne, faire taire la phrase parlée, expulser hors du monde l’aveu auriculaire du péché, éconduire la confession irrépressible du remords ou celle de la faute ou du crime, prendre toute la distance possible avec la dépendance d’usage ? En lisant.

Lire c’est jouer une immense partie avec le colonisateur.

Une infinie partie de go.

Une perpétuelle partie d’échecs.

Héraclite : Pais paidôn pesseuôn. Tel est le royaume. Le royaume d’un enfant.

C’est franchir la ligne et aussitôt revenir sur ses pas, et de nouveau repartir de l’avant sur la ligne frontière du groupe qui parle la même langue. C’est sauter de côté. C’est bondir hors du rang. C’est devenir capable d’abandonner son milieu, de rompre avec son groupe, de recouvrer des expériences intimes, denses, antérieures, de s’affranchir du medium oral imposé en sorte d’initier d’autres expériences libres de l’obéissance vocale.

Anachorèsis, exscriptio, excerptio, excitatio, anagnôsis, analysis, litteratura, tous ces mots si anciens, et si lourds, et dont la formation est si étrange, disent la même chose.

Héraclite : Si l’on n’attend pas l’inattendu, on ne le trouvera pas, tant il est difficile à trouver.

Lire livre passage à l’inattendu.

La lecture est l’expérience par laquelle des phrases écrites contenues dans un livre entraînent celui qui les déchiffre à vouloir vivre ce que les lettres ont pu fouiller dans le sol humain sous la main d’un autre homme qui a écrit ce qu’il a essayé de comprendre, ou bien dans la pensée d’une autre femme qui a noté ses épreuves ou sa vie, ou dans une autre langue que celle qu’il entendait quand il était petit, ou dans un autre monde que le territoire sur lequel il se trouve, ou dans un autre temps que l’époque où il vit, ou dans l’indocilité d’un autre sexe que celui qu’il a entre les cuisses.

Car la lecture est une expérience. Le lecteur descend dans son enfer interne le livre à la main.

Ces lettres inscrivent quelque chose de nouveau dans son expérience vivante et la sollicitent.

Elles acheminent l’expédition, éperonnent le corps, enthousiasment l’âme.

Elles enchantent.

Les lettres silencieuses sont tentatrices comme les chants des sirènes sont sidérateurs.

Comme le chant de la Sibylle ouvre la porte de l’Enfer et met en branle ce qui va survenir dans le noir.

Il plonge dans le gouffre. Il l’entraîne dans la nuit la plus obscure, il déplace la corne, il polit l’ivoire, il le conduit au rêve.

Ce fut ma vie.

J’ai fait tout ce que j’avais découvert dans les livres. Tout ce que j’avais lu d’inimaginable a tenté mes heures.