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Au prisme du VIHEnquêter auprès des enfants des rues au Cambodge

  • Anne Yvonne Guillou

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  • Anne Yvonne Guillou
    Centre Asie du Sud-Est-Équipe LASEMA
    7, rue Guy Moquet
    94801 Villejuif Cedex
    France
    anne.guillou@vjf.cnrs.fr

Corps de l’article

Sharon Stephens s’interroge dans un ouvrage collectif majeur paru il y a une dizaine d’années (Stephens 1995), sur la signification actuelle de l’enfance et des périls qu’elle encourt, dans un monde où s’amorce un double phénomène : mise en danger des enfants par le libéralisme capitaliste mondial, d’une part, et tentatives de les protéger, notamment par le biais de la Convention internationale des droits de l’enfant, d’autre part[1]. Je m’inscris ici dans cette réflexion sur les tensions actuelles entre définitions de l’enfance, globales et locales ; tensions qui sont lourdes de conséquences directes sur la vie de millions d’enfants.

Cet article se donne deux objectifs. Il se situe tout d’abord dans une ligne de recherche générale visant à saisir comment les événements sociaux « prennent corps », s’inscrivent dans les corps. À travers l’exemple des enfants des rues cambodgiens, je tente donc de reconstituer la chaîne des événements individuels, qui, imbriqués dans les destins collectifs, conduisent certains de ces enfants à être particulièrement exposés à l’infection au vih. Et c’est par ailleurs l’occasion de réfléchir sur les conditions d’une enquête qui a été élaborée dans le cadre d’une recherche-action dont la population et la problématique ont été définies en collaboration avec des acteurs du travail humanitaire[2] et du développement. J’aborde ainsi en filigrane l’effet de la mondialisation sur le terrain anthropologique, le poids des organisations internationales sur la construction des objets de recherche ainsi que les rapports qu’entretiennent recherche fondamentale et recherche-action[3].

La légitimation conférée par le sida

La recherche, menée entre septembre et novembre 1999, résulte d’un partenariat entre Family Health International-IMPACT Cambodia, organisation étatsunienne luttant contre l’épidémie du sida, d’une part ; et Friends-Mit Samlanh, une ONG créée au Cambodge il y a une dizaine d’années par un Français, qui met en place des programmes d’aide aux enfants des rues, d’autre part[4]. J’ai été sollicitée pour réaliser une enquête dont l’objectif était d’évaluer l’exposition au VIH des enfants. Cela conduit à deux réflexions. Force est d’abord de constater que la sanitarisation des rapports sociaux entre les pays du Nord et ceux du Sud contribue indubitablement à structurer le marché humanitaire. Les questions médicales et plus largement sanitaires en sont en effet venues à constituer le cadre de référence dominant des relations entre pays industrialisés et pays pauvres. L’épidémie du sida, si elle ne l’a pas créé, a tout au moins participé à activer ce processus. Diriger une étude anthropologique sur l’exposition au VIH des enfants des rues au Cambodge s’inscrit dans cette logique (et cette stratégie), du fait que la mise en péril du corps infantile vient légitimer une catégorie de population en tant que cible de l’aide humanitaire, bien plus que ne le ferait la pauvreté ou une autre incapacité comme l’illettrisme, par exemple. C’est là l’illustration singulière d’une évolution générale dans la gestion des populations, en particulier de celle des populations dominées : on porte une attention marquée aux corps souffrants, dans la logique du biopouvoir (Foucault 1976), qui s’accompagne d’une dépolitisation des individus, ainsi que Didier Fassin et Estelle d’Halluin l’ont montré à propos des demandeurs d’asile (Fassin et d’Halluin 2005). Définir une population comme récipiendaire d’une aide sociale contribue en effet à donner une existence sociale au groupe ainsi délimité. En vertu de ce principe observable bien au-delà du domaine humanitaire, l’exposition au VIH – mise en lumière par le biais de l’enquête anthropologique – a contribué, voire visait à mettre en évidence l’existence des « enfants des rues », et par là même les budgets alloués à leur aide. C’est là la première observation qui découle de ce focus sur l’exposition au VIH des enfants des rues.

En conséquence, et c’est là le second point, la focalisation sur les modes de contamination impliquait, dans l’esprit des initiateurs de l’enquête, un questionnaire très précis qui se limitait aux rapports sexuels des enfants, considérés comme principales sources de contamination[5]. Or, en tant qu’anthropologue, j’estimai insuffisante dans ce projet initial d’enquête l’attention portée à l’enchaînement des circonstances qui amènent les enfants à avoir des rapports sexuels à risque. La négociation entre l’anthropologue et les acteurs de terrain a donc eu pour objet le degré du focus sur les pratiques sexuelles des enfants. Pour caricaturer un peu, les acteurs de terrain souhaitaient comprendre pourquoi les enfants des rues ne portaient pas de préservatifs, là où l’anthropologue aurait préféré comprendre pourquoi il existait des enfants des rues. Une anthropologie centrée sur les enfants se doit en effet d’adopter une approche plus large, qui prenne en compte aussi bien l’insertion des pays du Sud dans l’économie politique mondiale (Schwartzman 2001 : 5) que la condition sociale enfantine au sein de chacune des sociétés.

Anthropologue et acteurs de terrain sommes ainsi arrivés à un compromis sur la réalisation de biographies sociales centrées sur la vie sentimentale et sexuelle des enfants des rues. C’est la raison pour laquelle plusieurs des préconisations faites dans le rapport final incluent des recommandations qui ne sont pas d’ordre médical. Mais elles n’ont pas eu beaucoup de succès pour les raisons évoquées plus haut. On en verra un exemple à propos de la prostitution occasionnelle des garçons. Le succès ou l’insuccès des recommandations qui figurent dans les rapports de recherche viennent poser la question de la légitimité de l’anthropologue qui participe à des recherches sollicitées par des organisations humanitaires. Cette légitimité réside le plus souvent dans sa compétence en tant que spécialiste d’une aire culturelle : l’anthropologue parle la langue du pays, connaît ses coutumes et on attend de lui qu’il indique les « barrières culturelles » qui empêchent l’application de telle ou telle mesure. Elle réside beaucoup moins dans sa capacité à proposer une analyse qui parte des acteurs sociaux eux-mêmes – analyse susceptible de gêner les stratégies développées dans un marché humanitaire qui s’avère concurrentiel et très normalisé.

Définition globale, pratique locale des droits de l’enfant

Le comité d’éthique de Family Health International, organisation qui finançait l’étude (et le salaire) de l’anthropologue, a imposé deux modifications importantes au protocole d’enquête. L’une et l’autre de ces modifications demandent à être analysées à la fois en tant qu’enjeux de la recherche-action anthropologique et en tant qu’effet de la mondialisation des droits de l’enfant. Au départ, les enfants devaient être interviewés à partir de six ans, âge auquel l’équipe de travailleurs sociaux et moi-même les considérions à même de comprendre les questions (avec une formulation adaptée à leur expérience et à leur maturité). Mais, au vu de la teneur « sexuelle » de l’enquête, le comité d’éthique a jugé irrecevable la sélection d’enfants de moins de onze ans. Par ailleurs, toujours dans le but de protéger les enfants interrogés, l’anthropologue devait convier aux entretiens un avocat (advocate) de l’enfant chargé de protéger ses droits. Le principe d’un comité d’éthique, encore peu développé dans la recherche anthropologique française, me paraît en soi sain, du fait que la profession n’est guère délimitée ou réglementée, chacun mettant finalement en pratique sa propre conception de la relation enquêteur-enquêté. L’anthropologie n’est en effet plus une discipline placée en apesanteur sociale, directement héritière de la colonisation, comme elle s’est longtemps plu à l’être (peut-être plus tardivement en Europe qu’en Amérique du Nord) : elle se doit d’être soumise à une règle morale et collectivement définie.

Cependant, dit Sharon Stephens à propos des droits de l’enfant, « le choix […] n’est pas entre le relativisme culturel et l’universalisme ». Il faut plutôt :

repenser la nature des revendications des droits des enfants, en leur retirant leur aura d’intemporalité, d’absolu, d’universalité et de naturalité ; et faire évoluer ces revendications en instruments légaux avec le projet de protéger et reconstruire les espaces de l’enfance […].

Stephens 1995 : 40

Or, le comité d’éthique, malgré sa bonne volonté, est resté sur cette première conception des droits de l’enfant. Principe général et abstrait énoncé depuis Washington, il n’a pu être ni négocié ni se « localiser » – l’éthique, ainsi que le suggère Sharon Stephens, est aussi affaire de négociation. Pour ne citer que quelques uns des paradoxes que cela implique, c’est l’anthropologue elle-même qui en tant que responsable de l’enquête a dû rechercher et embaucher les avocats des enfants, recrutés parmi des Cambodgiens, juristes, médecins ou travailleurs sociaux, tous oeuvrant dans la protection de l’enfance. Ces avocats étaient donc choisis et défrayés par la partie « adverse » et non par la partie de l’enfant. Pour prendre un autre exemple, on peut se demander s’il était judicieux d’imposer aux enfants interrogés, sur un sujet aussi intime que leur vie affective et sexuelle, la présence de deux adultes, l’anthropologue et l’avocat - voire de trois, les enfants pouvant solliciter la présence plus familière de leur éducateur de Friends-Mit Samlanh. Depuis l’adoption par l’ONU de la Convention internationale des droits de l’enfant en 1989, ces contradictions parfois insurmontables entre une éthique à prétention universelle et son application locale viennent structurer le travail de maintes ONG et organisations internationales oeuvrant dans le soutien aux enfants. C’est ce que montre Rachel Burr (2006 : 53 et ss.) à partir d’une enquête effectuée auprès des enfants des rues au Viet Nam, pays voisin du Cambodge et signataire, comme lui, de la Convention. Il faut cependant souligner que les enfants ont été vivement intéressés par ce concept de droits de l’enfant[6] et par le rapport assez égalitaire et franc qu’autorisait le protocole d’enquête malgré les limites certaines des mesures de protection introduites.

Les déterminants macrosociaux produisant des enfants des rues

Au Cambodge, si les facteurs macrosociaux qui jettent les enfants hors de leurs foyers sont en partie identiques à ceux observés en Amérique latine ou en Afrique, ils s’y sont manifestés plus tard. Le régime khmer rouge (avril 1975-janvier 1979), puis le régime autoritaire provietnamien d’inspiration communiste qui lui a succédé (1979-1993) ont en effet maintenu le pays hors du marché international et des restructurations imposées aux autres pays du Sud. En dépit des nombreuses critiques qu’on peut lui adresser, ce régime provietnamien a su tant bien que mal instaurer un système de santé et scolaire ainsi qu’un régime foncier qui ont contribué à maintenir les paysans sur leurs terres, avant que ce système social se délite à la fin des années 1980, sous l’effet conjugué de facteurs internes et externes. Parmi ces facteurs internes on reconnaît le travail de sape de la guérilla khmère rouge (jusqu’en 1998) ainsi que la corruption effrénée qui finit par piller les ressources nationales. Sur le plan extérieur, après les accords de Paris de 1991, le pays, fragilisé par des années de guerre, subit de plein fouet les effets de la nouvelle donne économique mondialisée. Le Cambodge, était, d’une part, peu armé pour affronter la concurrence d’un marché international sur lequel il avait peu à vendre ; et il pouvait, d’autre part, difficilement résister aux pressions internationales en faveur de l’instauration d’un système libéral du fait qu’il survit grâce aux pays et organismes donateurs. C’est ce contexte de grande pauvreté économique et sociale qui contribue à multiplier au Cambodge les situations de mise en danger des enfants.

Certains enfants quittent leurs familles, définitivement ou temporairement, pour vivre en bandes dans les rues de Phnom Penh (ou des capitales de province – Battambang principalement, le pays étant peu urbanisé, ainsi que la station touristique de Sihanoukville). On estime en 2001 qu’ils sont environ 1 200 à Phnom Penh[7]. Parmi ces enfants, 20 % sont des filles. Entre 10 000 et 20 000 autres enfants (selon la définition retenue) passent tout ou une majeure partie de leur temps à travailler dans les rues afin de subvenir aux besoins de leur famille et retournent tous les soirs à la maison. Enfin, entre 500 et 1 500 enfants (dont la moitié de filles) vivent au sein de familles qui sont elles-mêmes à la rue (Friends-Mit Samlanh 2006).

Les spécialistes de santé publique considèrent les enfants des rues comme une population extrêmement vulnérable au risque d’infection au VIH même s’il n’existe pas d’enquête épidémiologique spécifique les concernant. En 1999, un quart des enfants des rues testés par les services médicaux de Friends-Mit Samlanh étaient séropositifs[8] ; et ce, dans le contexte global d’une épidémie très virulente depuis la découverte des premiers cas en 1991, qui a monté en pic jusqu’en 1998[9]. Aujourd’hui, grâce aux efforts du gouvernement cambodgien appuyé par l’aide internationale, l’infection au VIH est en baisse dans la population adulte générale[10] ainsi que dans tous les « groupes sentinelles » testés annuellement[11]. Des traitements antirétroviraux sont actuellement prodigués à la moitié des personnes vivant avec le VIH-sida (dont 1 071 enfants). Mais on estime néanmoins à 12 000 le nombre d’enfants vivant avec le VIH-sida en 2006 (pour 123 000 adultes)[12]. La menace de l’épidémie continue à peser lourdement sur les enfants par le biais de la transmission mère-enfant.

L’enquête

Cent quatre enfants ont été interviewés, la moitié par un collègue cambodgien, Prak Sonnara, et la moitié par moi-même. Les travailleurs sociaux de Friends-Mit Samlanh qui connaissaient ces jeunes et avaient leur confiance m’ont aidée à les rencontrer dans plusieurs lieux : accueil de jour pour les jeunes travaillant la nuit, centre de loisirs, dispensaire de bidonville, et même dans la rue. Ils ont ensuite été interviewés à l’intérieur des locaux de Friends-Mit Samlanh. Les entretiens étaient de type semi-directif et organisés comme un entretien biographique. D’autres techniques auraient pu donner des résultats plus fins[13]. Mais la méthode retenue s’avérait la plus adaptée à la fois à l’objectif négocié de l’enquête tel que décrit plus haut, et aux contraintes de temps imposées par le contrat de recherche-action.

L’échantillon a été sélectionné de façon à reproduire le mieux possible la structure démographique des enfants des rues, terme auquel j’ai donné une définition large et descriptive : « enfants de moins de dix-huit ans qui passent la plus grande partie de leur temps dans la rue, qu’ils conservent ou non un lien avec leur famille »[14]. Les enfants ont été sollicités à partir de onze ans, pour les raisons déjà exposées. Comme on trouve dans la rue des enfants de tous les âges, j’ai opté pour une distribution égale dans les tranches d’âge (de 11 à 13 ; de 13 à 15 ; et de 15 à 18 ans). Concernant le ratio des sexes, en revanche, les garçons sont beaucoup plus nombreux que les filles. L’échantillon compte donc entre un quart et un tiers de filles, afin de refléter ce déséquilibre. Enfin, en fonction de leur âge et de leur sexe, leur expérience de la rue varie, ainsi qu’on peut le voir dans le tableau 1.

Âge

Sexe

Filles

Garçons

Moins de 14-15 ans

Travaillent dans la rue durant la journée (vendeurs, mendiants).

Dorment dans leur famille la nuit (bidonvilles).

Plus de 14-15 ans

Ne sont plus dans la rue : travaillent la nuit dans les bars et les karaoke dans les zones de squat.

Ont repris des relations ± suivies avec leur famille (beaucoup aident leur famille).

Passent leur vie dans la rue ; certains dorment dans les centres d’accueil des ONG.

Plus de liens avec la famille.

Tableau 1 : Enfants interviewés – temps passé dans la rue et liens avec la famille

-> Voir la liste des tableaux

Les ruptures familiales

Comprendre les mécanismes qui exposent les enfants à la contamination par le VIH (alors que leur situation même d’enfants des rues complique la prise en charge de leur séropositivité) implique de retracer leurs « carrières » au sens goffmanien du terme. Pour Erving Goffman (1968 : 179-180), les « carrières » sont des biographies sociales qui, « dans un mouvement de va-et-vient du privé au public », tout à la fois « s’applique[nt] à des significations intimes, que chacun entretient précieusement et secrètement, image de soi et sentiment de sa propre identité » et « se réfère[nt] à la situation officielle de l’individu ». On se rend alors compte que la rupture même provisoire avec la famille constitue un moment clé du déroulement de ces « carrières ». Tout se passe en effet comme si l’enfant, soumis à des demandes trop fortes, tel un « maillon faible », cédait et quittait sa famille. Les familles monoparentales sont particulièrement fragilisées et constituent un vivier pour les enfants des rues, ainsi que le prouve le très fort pourcentage de parents désunis parmi les enfants interrogés[15]. Ces observations sont d’ailleurs confirmées par des études réalisées dans différents pays : dans les situations d’extrême pauvreté, les enfants qui vivent loin de leurs parents s’en tirent souvent mieux sur le plan nutritionnel. Mais ils sont toutefois plus exposés à la violence et aux maladies sexuellement transmissibles, et parmi ces dernières, à l’infection au VIH (Panter-Brick 2002 : 162).

Au niveau méso-sociologique, certaines caractéristiques de la société khmère paysanne – d’où sont issus la grande majorité des enfants présentés ici – permettent de comprendre comment s’actualise le phénomène planétaire des enfants des rues dans le contexte cambodgien. Les deux piliers de l’organisation sociale sont les réseaux de parenté (système de parenté indifférencié) et la pagode bouddhiste theravadin, plus que le village proprement dit. Les maisonnées khmères sont souvent constituées de familles nucléaires accompagnées, le cas échéant, d’un ou de grands-parents âgés aussi bien du côté maternel que paternel. Les cas de fosterage n’y sont pas rares. C’est donc avant tout et en principe sur ce groupe familial restreint que pèsent les devoirs de solidarité, groupe étendu en seconde instance aux ascendants, descendants et collatéraux jusqu’à la cinquième génération avant ou après Ego, en ligne paternelle comme maternelle, le vocabulaire de la parenté s’arrêtant là. La hiérarchie sociale et les devoirs d’entraide se moulent sur les rapports de génération, sur la base de l’opposition aînés/cadets qui structure fortement la société cambodgienne, tant au sein de la famille que dans la société toute entière : les termes d’adresse sont en effet choisis dans le registre de la parenté (Martin 1989 ; Guillou 1999). Dans ce système qui accorde une place prédominante à la famille nucléaire et aux aînés, les enfants (au sens générationnel du terme) sont conçus comme redevables toute leur vie envers leurs parents ; un fonctionnement mis en exergue dans la littérature où contes et proverbes célèbrent en particulier les mères, et les efforts et sacrifices qu’elles font (Guillou 1993).

Cela n’empêche pas que les petits enfants soient « très choyés dans leurs jeunes années » et peu contraints, comme l’observe une ethnologue des années 1960 (Martel 1975 : 200) ; observations que j’ai moi-même pu faire depuis 1990. Mais la catégorie de l’enfance n’existe pas en tant que telle. Ce n’est pas non plus une catégorie « à protéger », comme le prouve la relative fréquence du thème de l’enfant maltraité dans la littérature. L’enfance est conçue comme une phase d’appartenance au monde surnaturel et à l’au-delà karmique, dont les garçonnets et les fillettes s’éloignent au fur et à mesure que leur communication avec les entités surnaturelles est brouillée et que leurs souvenirs (pour certains) de leur vie précédente s’estompent (Ang 1994). Tout comme l’enfant des rues brésilien, l’enfant des rues cambodgien lutte sur un pied d’égalité avec les adultes qui ne lui accordent pas de statut particulier (Scheper-Hughes et Sargent 1998 : 26).

Enfin, les effets de la rupture khmère rouge (1975-1979) doivent être pris en considération car les parents d’aujourd’hui sont les enfants d’hier, ceux du régime de Pol Pot. Celui-ci a instauré une révolution radicale faisant table rase du passé. Il a organisé la société sur la base de groupes de production rejetant la notion de famille, considérée alors comme une institution nuisible qui entravait la fidélité à l’Organisation. Pourtant, malgré la radicalité de cette rupture historique, ses conséquences sur l’organisation de la parenté et de la famille sont difficiles à évaluer d’un point de vue scientifique, au-delà des évaluations hâtives, convenues et parfois fausses. Tout au plus peut-on observer, en l’absence de données antérieures, que la violence domestique entre époux ou sur les enfants ainsi que l’alcoolisme semblent avoir augmenté. C’est en tout cas ce qu’un quart des enfants qui ont quitté leurs parents citent comme cause principale de leur départ.

Je m’intéresse ici plus particulièrement aux carrières des enfants des rues qui ne vivent plus avec leurs parents ou avec un membre de leur famille (au moins provisoirement) du fait que l’enquête montre qu’ils sont plus exposés au risque d’infection au VIH. Dans la narration, la rupture avec la famille prend la forme d’un événement prétexte arrangé différemment selon le genre de l’enfant. Le déroulement de toute la carrière est ensuite moulé selon un schéma bâti autour des identités et des rôles socio-sexués.

Les carrières des filles

L’entrée dans la prostitution

Passés quinze ou seize ans, les filles « disparaissent » des rues. En parcourant Phnom Penh, de jour comme de nuit, à la recherche d’adolescentes disposées à participer à l’enquête, je n’ai pu en rencontrer que deux qui vivaient réellement dehors. La plupart sont entrées dans des réseaux de prostitution ; quelques-unes sont ouvrières dans les usines textiles ; une minorité réside dans les centres d’accueil ouverts par des ONG. Ainsi, les onze filles de plus de seize ans que nous avons interrogées travaillent toutes dans des bars ou des karaoke. Neuf s’y prostituent, les autres y accomplissant un travail d’entraîneuse rémunéré par les pourboires, auxquels s’ajoute parfois un maigre salaire[16] payé par le bar. Aucune n’est à proprement parler une enfant des rues puisque toutes louent des chambres avec des amies ou y vivent en couple.

Dans les trajectoires des adolescentes telles qu’elles apparaissent dans leurs entrevues, l’événement déclencheur de la rupture avec la famille est souvent d’ordre affectif ou sexuel et associé à la violence. Écoutons l’une d’elles, Soy, âgée de 18 ans au moment de l’enquête[17] :

Je suis née dans la province de Kompong Chhnang. Je suis l’aînée de six soeurs. Après ma naissance, j’ai été élevée par ma grand-mère maternelle jusqu’à l’âge de six ans car mes parents étaient trop pauvres pour s’occuper de moi. Je n’ai pu aller à l’école que pendant trois ans parce que mes parents n’avaient pas les moyens de m’y envoyer. J’aidais ma mère à vendre des légumes au marché de Oudong. Ensuite, mes parents sont venus vivre à Phnom Penh et j’ai accompagné ma famille. Mon père était alors conducteur de cyclo-pousse mais il buvait et il était violent avec ma mère et nous. Il avait une autre femme. Il y a trois ans, j’ai été trompée par quelqu’un que je ne connaissais pas. Il m’a proposé un travail à Kompong Chhnang-ville. Je l’ai accompagné et là, il a mis une drogue dans mon alimentation. J’étais inconsciente et il m’a vendue à un bordel. J’y suis restée six mois. Ensuite, j’ai réussi à voler de l’argent à un client et à m’enfuir. Je n’ai pas osé retourner à la maison parce que j’avais honte vis-à-vis de ma mère (forme: forme pleine grandeur, khmah mday). Quand une fille s’est prostituée, ça se voit. J’ai donc pris un taxi et je me suis retrouvée près du monument de l’Indépendance [au centre de Phnom Penh]. Je ne connaissais personne. Je suis allé à la Patinoire[18]. Là, j’ai rencontré la mère de A. Mom qui recueille les filles dans la rue comme moi. Je suis restée un mois chez elle puis j’ai emprunté des vêtements à des copines et je suis allée travailler dans des bars dans la prostitution (forme: forme pleine grandeur, kar phlov phet). Maintenant, j’habite avec mon « mari » mais notre relation est difficile car il compte tout le temps sur moi alors qu’il a beaucoup de frères et soeurs qui pourraient l’aider. Pour ma part, j’ai repris des relations avec ma mère au bout de quelque temps : un client étranger m’a donné un jour 60 dollars. Alors je suis retournée visiter ma famille et depuis, j’y retourne quand j’ai de l’argent. Deux de mes soeurs travaillent à l’usine mais n’ont que de petits salaires. Et ma mère est âgée, fatiguée et malade. Elle ne peut pas travailler beaucoup.

Soy, fille, 18 ans

Les détails dans ces histoires varient, mais la plupart du temps les filles ont été trompées et vendues à des bordels[19] ou à des particuliers qui ont abusé d’elles, bien que certaines y soient entrées sans contrainte directe. D’autres encore, parties seules à Phnom Penh gagner leur vie pour aider leur famille, ont vendu elles-mêmes leur virginité, notamment à des vieillards d’origine chinoise qui croient aux vertus fortifiantes ou thérapeutiques de l’acte sexuel avec une vierge. Quoiqu’il en soit, les carrières aboutissant dans la prostitution sortent toutes du schéma matrimonial prescrit qui, pour être souple, n’en constitue pas moins la norme. La norme veut en effet que deux jeunes gens éprouvant une inclination mutuelle (dans le cadre d’une forte endogamie villageoise et d’une tendance au mariage avec la cousine croisée matrilinéaire) obtiennent le consentement des familles et organisent la cérémonie de mariage. Toutefois, cette norme paysanne entre en conflit avec une norme plus contraignante, d’influence chinoise semble-t-il, manifeste surtout en ville et dans les familles aisées dont les stratégies matrimoniales sont plus lourdes de conséquences en termes d’héritage et de constitution de réseaux d’influence. Dans ces familles, les jeunes sont plus étroitement surveillés, notamment pour préserver la réputation d’innocence sexuelle de la jeune fille. C’est pour ces raisons que les filles qui se prostituent, qu’elles soient enrôlées de force et/ou soucieuses d’aider leur famille, se plient au sacrifice d’une vie d’épouse socialement acceptée et endossent seules la stigmatisation relative de cette activité, en coupant les liens avec leur famille ou en lui cachant la vérité.

Des filles soumises à la violence sexuelle

Ce qui importe ici est de repérer, au-delà des situations particulières, le schéma général liant destin collectif et responsabilité individuelle, tels que ces derniers sont perçus par les filles. Or, parmi tous les enfants des rues, ce sont les filles les plus âgées qui présentent le paradoxe d’avoir la situation socio-économique la plus enviable bien qu’elles soient apparemment les plus exposées aux violences quotidiennes. Ainsi, sept des onze filles qui avaient déjà connu une expérience sexuelle ont eu leur premier rapport soit dans le contexte de la prostitution (le plus souvent sous la pression physique) soit lors d’un viol. Les filles se perçoivent comme des victimes dénuées de maîtrise de leur destin, incapables de se protéger contre les agressions, notamment les agressions sexuelles, qu’elles doivent subir car, disent-elles, les femmes sont faibles de nature et menacées par la libido irrépressible et donc potentiellement agressive dont la nature a doté les hommes – une représentation liée au genre et non limitée aux enfants marginaux (Guillou 2000b). Les frontières entre relation sexuelle consentie et forcée sont floues. Dès avant la puberté, les adolescentes se perçoivent donc avec fatalisme comme des objets de violence.

Ce sentiment d’impuissance se trouve renforcé par les dangers qu’elles courent dans leurs activités professionnelles. La moitié d’entre elles rapporte en effet avoir été battues par des clients. Les plus violents d’entre eux sont les garçons de leur âge, des lycéens des classes moyennes et supérieures qui sortent en groupe le soir et s’encouragent mutuellement aux exactions. D’autres ont été violées par des policiers ou par des malfrats. Le risque est encore plus grand pour les filles qui accompagnent leurs clients à l’hôtel du fait qu’elles n’y disposent d’aucun recours en cas d’agression. Celles qui doivent rentrer chez elles seules la nuit sont également en danger : en tant que « filles perdues », c’est-à-dire de mauvaise réputation, elles sont encore plus menacées d’agression. Pour se protéger, certaines adolescentes s’organisent pour être attendues par leur ami après le travail. Un tenancier de bar offre également le service de raccompagnement en minibus à ses employées. Mais ce sont là des mesures qui devraient être généralisées. Ces diverses sortes de violence aboutissent à exposer d’autant plus les jeunes filles au risque de contamination au vih que les clients ne sont pas forcément convaincus de la nécessité du port du préservatif. Les campagnes de prévention, à l’époque de l’enquête tout au moins, portaient en effet essentiellement sur les prostituées de maisons closes et non sur les hôtesses de bar. De surcroît, le travail dans les bars de nuit s’accompagne de plus en plus souvent d’une activité sexuelle commerciale, parfois encouragée ou en tout cas facilitée par la présence d’arrière-salles prévues à cet effet, augmentant donc le risque de relations non protégées. Ainsi, la moitié des filles interrogées dit accepter des relations non protégées soit par besoin immédiat d’argent pour se sustenter, soit parce qu’elles y sont contraintes par le client.

Mais il serait inexact de dresser un tableau de vies systématiquement rongées par le malheur et la violence. Les enfants des rues au Cambodge, comme dans la plupart des autres grandes villes du « Sud » et du « Nord », souffrent et s’amusent tout à la fois[20]. Les adolescentes se lèvent tard, s’occupent de leur tenue, passent ensuite un long moment à se promener avec leurs amies dans l’après-midi, retrouvant ainsi la rue et les zones de squat où elles ont des attaches amicales ou familiales. Puis elles se préparent pour retourner travailler dans les bars le soir.

Une vie sentimentale et sexuelle multiforme

La vie sentimentale multiforme des jeunes filles des rues doit être comprise dans le cadre de leur carrière d’enfants des rues, dans le déroulement de vies au jour le jour, privées de l’horizon du mariage en bonne et due forme qui vient structurer les perspectives et les rôles des filles « vivant à la maison » (forme: forme pleine grandeur, srey neuo ptheah). Les filles entretiennent en effet des relations affectives qui occupent des places variées dans leur biographie. Quatre ont un « mari » (forme: forme pleine grandeur, pdey), terme désignant ici un garçon ou un homme avec lequel elles vivent, qu’elles aiment et auquel elles doivent fidélité, à peu près comme le feraient des épouses traditionnelles. Ces « maris » viennent aussi de zones de squat mais ne sont pas des souteneurs au sens habituel du terme, bien que certaines filles se plaignent de contribuer plus que leur part aux revenus conjugaux. Les rapports sexuels avec les « maris » ne sont pas protégés, ce qui reflète la pratique de la très grande majorité des couples cambodgiens puisque le préservatif est clairement associé à la prostitution.

Les adolescentes qui ne sont pas « mariées » ont des « fiancés » (forme: forme pleine grandeur, sangsa) avec lesquels elles vivent généralement des relations affectives intenses. Mais ces garçons issus de milieux sociaux supérieurs aux leurs[21] sont liés à leurs familles dans leurs choix matrimoniaux, qui excluent l’union officielle avec une « fille perdue » (forme: forme pleine grandeur, srey khoch). La fréquentation d’un « fiancé », contrairement à la vie avec un « mari », n’implique pas nécessairement de relations sexuelles même si c’est habituellement le cas. Il ne s’agit évidemment pas de relations commerciales. En effet, si le garçon peut offrir de l’argent en cadeau à sa « fiancée », la réciproque peut éventuellement être vraie lorsque le garçon n’a pas suffisamment d’argent de poche pour couvrir les dépenses de sortie du jeune couple. Dans ce cas, les relations sexuelles ne sont pas protégées puisqu’il s’agit d’une relation amoureuse, même si celle-ci n’implique pas la fidélité. Certaines jeunes filles ont en effet plusieurs « fiancés » et admettent en retour qu’ils aient plusieurs amies.

Enfin, les adolescentes entretiennent une dernière catégorie de relations privées : celle des clients privilégiés, des hommes généralement plus âgés que les « maris » et « fiancés ». Les filles les voient de temps à autre hors de leur travail. Bien que ces rencontres gardent un caractère commercial, elles sont de bien meilleure qualité que celles impliquant des clients de passage car les adolescentes ont la possibilité de choisir les clients privilégiés dont elles apprécient la compagnie et réciproquement. Cette relation qui joint l’agréable à l’utile exclut la violence – comme elle exclut tout investissement amoureux intense. Et en général, le préservatif est dans ce contexte utilisé d’un commun accord.

Quel avenir pour les plus jeunes? Le débat sur le travail des enfants

Les filles plus jeunes travaillent dès l’âge de huit ou dix ans dans la rue toute la journée comme « peseuses » (elles arpentent les rues munies d’un pèse-personne), mendiantes, vendeuses itinérantes ou encore ramasseuses d’ordures. Plus rarement, elles sont cireuses de chaussures. La situation de leurs aînées permet-elle de préfigurer leur propre vie si le contexte n’évolue pas à court terme? Cela est plus que certain car les conditions socio-économiques identifiées plus haut qui favorisent le départ du domicile familial et celles qui poussent à l’entrée dans la prostitution pèsent déjà sur les carrières des petites filles interviewées. Parmi les facteurs augurant mal de leur devenir, il y a la violence domestique[22] qui n’est pas, dans cette enquête en tout cas, autant directement liée à la recomposition familiale que ne l’affirment certaines ONG. Plusieurs de ces enfants vivent également dans une extrême pauvreté et ne mangent pas suffisamment tous les jours, une situation qui n’existait pas avant le régime khmer rouge. Enfin, les fillettes exercent de petits métiers qui sont considérés comme spécifiques à leur âge et à leur sexe, chaque catégorie possédant des activités de prédilection dans lesquelles elle reste cantonnée. Cela implique qu’elles devront trouver une autre activité en grandissant. Or, l’éventail des choix est restreint, ce dont les fillettes sont parfaitement conscientes. Passant leur journée dans la rue, parfois jusqu’à tard le soir (21 à 23 heures), elles sont déjà les objets d’invites sexuelles plus ou moins pressantes. À la différence de leurs aînées, elles sont cependant mieux informées des risques d’enlèvement et d’agressions, et sont plus familières avec la ville pour y avoir passé leur enfance, en totalité ou en partie, tout au moins pour celles qui sont arrivées dans les bidonvilles de la capitale avec leur famille.

Leur niveau scolaire est cependant encore plus bas que celui des adolescentes : elles forment la première génération « post-socialiste » qui n’a pas eu accès à l’école gratuite. Elles ont, en moyenne, effectué moins d’un an de scolarité complète. Ne pas pouvoir aller à l’école est d’ailleurs, pour elles comme pour les garçonnets, une source de grande déception, voire d’animosité à l’égard de leurs parents. Dans les entrevues, le sentiment douloureux de marginalité et d’aliénation vient de l’impossibilité de s’asseoir tous les jours sur les bancs d’une classe. Il faut saluer à cet égard les efforts de scolarisation des enfants des rues entrepris par des ONG comme Friends-Mit Samlanh qui offrent des cours gratuits le matin. L’espoir de voir le temps d’école occuper toute la journée des enfants est un voeu pieux. Les fillettes sont en effet perçues dans leur famille comme une source importante, et parfois même principale, de revenu ; notamment par certains parents enfoncés dans la misère qui ne veulent plus relever la tête. Si le travail n’est pas per se une valeur cardinale de la société paysanne khmère, les parents qui boivent et jouent aux cartes sont en effet stigmatisés par la société cambodgienne. Cette réalité rend absurdes – mais très symptomatiques de la mondialisation des droits de l’enfant – certains débats vertueux qui focalisent sur le travail des enfants plutôt que sur l’école. Par exemple, au début de novembre 2000, la firme Nike, qui fait produire ses chaussures au Cambodge par des sous-traitants, s’est émue sous la pression publique du fait qu’une de ses jeunes ouvrières n’avait pas encore dix-huit ans, âge légal du travail. Le débat a entièrement tourné autour de l’âge de cette jeune fille. Or, le vrai problème est plutôt celui de l’absence d’écoles gratuites qui puissent accueillir à mi-temps ces enfants de toute façon contraints, dans les circonstances actuelles, de participer aux revenus familiaux. L’usine constituerait certainement, de l’avis de beaucoup d’entre eux, un emploi meilleur que les expédients auxquels ils doivent recourir. En appliquant ainsi sans l’adapter la Convention des droits de l’enfant, on aboutit donc à cet effet pervers : les enfants se retrouvent davantage exposés, notamment à l’infection au VIH qui nous occupe ici[23].

Dans l’ensemble, les garçons offrent un tableau très différent de celui des filles et cela s’entend dans les entretiens dès l’évocation des causes de leur départ du foyer familial.

Les carrières des garçons

La « faute » initiale

Sur les soixante-seize garçons interviewés, la moitié d’entre eux vit dans la rue en permanence depuis la rupture avec leur famille. Il s’agit pour la plupart de garçons âgés de plus de quinze ans, mais pas exclusivement[24]. À l’instar des filles, les entrevues des garçons révèlent un schéma narratif liant contraintes collectives, expérience personnelle et rationalisation de ces contraintes. On peut ainsi saisir les enchaînements qui, à partir du cadre macro-social, vont jusqu’à l’inscription dans les corps de cette précarité, dont l’infection au VIH est un témoin. Le schéma masculin est radicalement différent de celui des filles dans la mesure où les adolescents se présentent comme des acteurs de leur destin (et non comme des victimes impuissantes) alors qu’en réalité, leur départ a les mêmes causes : ils constituaient les maillons faibles d’une famille incapable de subvenir à leurs besoins.

Voici par exemple le récit de Sok, un garçon âgé de 17 ans au moment de l’entrevue : Je suis né dans le camp d’O Tra[25]. Puis, au moment du rapatriement des réfugiés du camp [1993], mes parents sont venus habiter dans la province de Kandal[26]. J’ai six frères et soeurs et je suis le second de la fratrie. Mon père est un petit pêcheur et ma mère fait la rizière. Il y a cinq mois, je suis parti avec mon frère aîné en Thaïlande en bateau, à partir de Kompong Som[27] pour aller y vendre des marchandises. Mais j’ai perdu l’argent et j’ai décidé de m’enfuir. Alors je suis allé directement à Phnom Penh en espérant y trouver un travail mais c’est difficile. Au début, j’ai trouvé un groupe de ramasseurs d’ordures et je me suis joint à eux. Mais j’ai dû partir car l’un d’eux m’a accusé d’être un voleur. C’était vrai parce qu’un autre garçon m’avait obligé à voler des rétroviseurs pour lui et me battait quand je ne lui rapportais pas d’argent. Maintenant je suis gardien de voitures la nuit et j’ai des amis dans ce nouveau groupe. Nous dormons au marché central et aussi au Boarding House [centre d’hébergement de nuit de Friends-Mit-Samlanh] quand j’ai de l’argent[28]. Quand j’ai de l’argent, je vais voir mon grand-père à Kompong Thom[29].

Sok, garçon, 17 ans

La trame narrative des récits des garçons comprend souvent une faute commise à l’encontre des parents qui a déclenché la rupture. Mais au-delà de l’aspect ponctuel de l’événement qui a occasionné la fuite, en réalité, les garçons expriment souvent le sentiment d’être fautifs : ils n’ont pas pu supporter la pression exercée sur eux afin qu’ils contribuent aux revenus du foyer. Il est vrai que les aînés, à l’instar des filles, se voient imposer des vies de sacrifice pour permettre aux plus jeunes de vivre plus confortablement. Un garçon de douze ans me racontait par exemple, avec une amertume qu’il cachait difficilement, qu’il devait tous les matins traverser à la nage le Mékong – même lorsqu’il était en crue, ce qui représente un exercice dangereux car le courant est violent – pour aller chercher du bois sur une île située dans le lit du fleuve et le rapporter, toujours à la nage, à son père qui l’attendait sur la rive. J’ai senti cet enfant prêt à quitter sa famille. Il arrive que les garçons soient sollicités de façon excessive par des parents qui se déchargent sur eux. Les jeunes en éprouvent tout à la fois ressentiment et culpabilité.

Contrairement aux filles, les garçons qui ont quitté leur famille ont gardé peu de contacts avec elle. Certains en ont la nostalgie et affirment par exemple : « ma mère me manque, je rentrerai quand j’aurai de l’argent » ; ou « maintenant, je ne peux pas retourner au village parce que les voisins me mépriseraient si je rentrais en ayant échoué à Phnom Penh ». Mais ce rêve de retour au village une fois fortune faite ressemble plus à un fantasme lointain alimenté par d’innombrables vidéos bon marché, peuplées de femmes élégantes, de voitures de luxe et de villas spacieuses, qu’à un projet concret. Au cours d’une mission au Cambodge à la fin de 2005 j’ai retrouvé dans les rues de Phnom Penh des enfants interviewés six ans auparavant, aujourd’hui de jeunes adultes : ils exercent toujours les mêmes petits boulots.

La vie dans la rue

Les plus jeunes des garçons, âgés d’une dizaine d’années, retournent souvent la nuit dans leur famille et habitent pour la plupart des zones de squat (comme le lieu-dit « Building », ensemble d’immeubles construits par les Français qui sont aujourd’hui en ruines). Plusieurs vivent dans la rue ou sur des terrains où ils sont tolérés, comme ceux de certaines pagodes. Ils sont soumis aux mêmes pressions familiales que les fillettes : ils travaillent toute la journée dans la rue comme mendiants ou cireurs de chaussures – cette dernière activité étant assez typiquement réservée aux garçonnets. Ils sortent souvent en petits groupes de pairs. Malgré l’impératif de revenir à la maison le soir avec de l’argent, ils essaient de ponctuer leurs journées de passages devant les karaoke, de visites aux locaux d’ONG qui leur proposent des activités, voire, quand la journée a été très faste, d’un arrêt dans un café projetant des vidéos. En grandissant, le lien avec les parents se distend et le séjour dans la famille se fait plus rare.

Les adolescents au-delà de quinze ans séjournent en permanence dans la rue et leur vie active se déroule surtout la nuit. La liberté qu’offre la rue, que beaucoup préfèrent à l’enfermement dans les institutions caritatives où les plus jeunes ne sont pas à l’abri de violences et de privations alimentaires de la part des aînés, va de pair avec une nécessaire vigilance de tous les instants, que ce soit pour veiller sur ses biens ou rechercher des opportunités de gain. Cette vie est aussi faite de joies, de rires, de tentatives de se moquer de tout[30] et de soi-même, de virées au bord de la mer ou jusqu’en Thaïlande, de soirées entre camarades autour d’alcool de riz à bon marché, et surtout de sacs de colle (forme: forme pleine grandeur, kao) dont beaucoup d’enfants sont dépendants.

Les garçons vivent en petites bandes qui chacune possède son propre territoire et sa propre activité. La gamme des petits métiers qu’ils peuvent exercer est plus large que celle des filles de leur âge. Un tiers d’entre eux travaillent la nuit comme gardiens ou laveurs de voitures à proximité des restaurants et des night-clubs. Un autre tiers tire principalement ses revenus de larcins tandis que le dernier tiers de ces garçons se retrouvent mendiants ou collecteurs d’ordures, l’activité de loin la plus dévalorisée bien qu’elle soit plus stable et plus sûre du fait qu’elle est placée sous la supervision d’un adulte. Les groupes n’offrent qu’une stabilité relative : un enfant peut changer d’appartenance à la suite d’une dispute, ou grâce à son introduction dans un groupe qu’il préfère. Si d’une façon générale chacun compte avant tout sur lui-même, il existe des occasions d’entraide mutuelle bien délimitées à l’intérieur d’une même bande : soigner un ami malade, payer le café ou la nourriture de ceux qui sont sans le sou ou encore prêter de l’argent à ceux - rares – qui partent rendre visite à leur famille, par exemple. Les enfants de deux bandes m’ont même décrit un système d’entraide impliquant des adultes (les policiers d’un commissariat dans un cas, le patron d’un groupe de collecteurs d’ordures dans l’autre). Enfin, les enfants des rues bénéficient ponctuellement de l’aide de passants ou d’habitants du quartier qui leur offrent soit un repas ou des restes de nourriture, soit un peu d’argent ou encore un café.

La prostitution occasionnelle

À la différence des filles qui sont « filles de bars » (forme: forme pleine grandeur, srey bar) en activité principale ou secondaire, certains garçons pratiquent la prostitution comme activité d’appoint. La moitié des garçons de plus de quinze ans dit compléter ses revenus de cette façon. Toutefois, parmi les quarante-cinq jeunes de moins de quinze ans, trois seulement déclarent le faire[31]. Cette activité sexuelle commerciale est surtout le fait de garçons qui vivent en permanence dans la rue. Le maintien du lien familial constitue ainsi un facteur préventif puissant. Il faut souligner là encore l’attitude très différente des garçons, en comparaison avec celle des filles. Dans cette activité de prostitution, les premiers se perçoivent et se présentent comme des acteurs. Ils insistent volontiers sur leur liberté de choix, sur le fait qu’ils n’ont subi aucune pression de quiconque pour accepter des clients. Dans les groupes de garçons des rues, la prostitution occasionnelle permet même une certaine valorisation parce qu’elle demande de la bravoure, une qualité masculine appréciée. Il faut en effet bien du courage pour surmonter l’anxiété née de la rencontre avec un inconnu, souvent étranger, dont on ne connaît ni la langue ni les attentes. Dans notre enquête les clients s’avèrent en majorité des hommes occidentaux, souvent aussi des Cambodgiens et occasionnellement des Asiatiques d’autres nationalités[32].

Très généralement, c’est le manque brutal d’argent qui incite les garçons à chercher une rencontre, que ce soit à la suite d’un vol, d’un racket de la part de policiers sous prétexte de fouilles, ou de bagarres avec des groupes d’enfants rivaux. Ils subissent par ailleurs les violences de gangs et de leurs chefs, dont il existe deux sortes : les petits chefs de bande des quartiers pauvres, qui contrôlent quelques pâtés de maisons, et les « grands frères » (forme: forme pleine grandeur, bang thom), adolescents des classes supérieures qui jouissent de l’impunité grâce à leurs connections familiales au gouvernement et organisent des bandes criminelles très craintes des enfants des rues. Cet instant précis où, sans aucune ressource, dans un environnement déjà précaire et dans un contexte de faible solidarité, les enfants font appel à leur réseau d’informations pour se prostituer, m’a paru le moment clé dans le déroulement de leur carrière : il constitue en effet le maillon socio-temporel du passage à la prostitution. C’est pourquoi j’avais proposé, dans la liste des recommandations en conclusion du rapport de recherche, que de petits coffres individuels fermant à clé soient installés dans un centre d’accueil de jour, afin que les enfants puissent à la fois protéger leurs économies et y avoir accès librement (ou presque). Cette recommandation n’a pas cependant pas retenu l’attention : elle ne constituait pas une solution d’ordre sanitaire à un problème perçu comme tel (l’exposition au VIH). On voit là un exemple pragmatique de la façon dont l’anthropologue et l’intervenant de terrain peuvent envisager différemment l’enquête et ses résultats concrets : l’intervenant de terrain est enclin à cloisonner les domaines d’action (sa logique étant celle de l’intervention sociale), tandis que l’anthropologue part plus volontiers des enfants eux-mêmes (sa logique étant celle des acteurs).

Si les garçons ne sont pas soumis à des souteneurs et travaillent librement, il existe en revanche des réseaux informels relativement bien organisés qui leur permettent de trouver facilement un client en ville. Constitués notamment de conducteurs de moto-taxis ou de collecteurs d’ordures, ils proposent également leurs services d’intermédiaires et d’interprètes.

La fréquence de cette prostitution occasionnelle varie de une ou deux fois par semaine à une ou deux fois par mois. À la fin des années 1990, à l’initiative d’ONG occidentales, la répression du commerce sexuel avec les jeunes a légèrement amélioré la capacité de négociation des enfants avec leurs clients. Mais les termes de l’échange de service sexuel restent très inégalitaires et l’on se rend rapidement compte, lors des entretiens, que la bravoure dont se vantaient les garçons qui osaient se lancer dans ce commerce incertain cache en réalité un profond manque de maîtrise de la situation et une grande anxiété. Leur contrôle de la situation se réduit en effet à refuser un client qui ne leur plaît pas ou, pour une minorité, à refuser une pénétration anale – un refus qui consiste souvent à prendre tout bonnement la fuite pendant que le client est dans la salle de bain de la guest house. Mais, au moment de décider du type de rapport ou d’imposer l’utilisation du préservatif, ils se révèlent tout aussi démunis et muets que les filles, bien qu’ils subissent moins de violences qu’elles dans ce contexte. Or, l’enquête montre que les clients, qu’ils soient « occidentaux » ou « asiatiques », demandent rarement l’usage du préservatif au cours de ces séances[33]. L’exposition des garçons à la contamination au VIH est donc élevée.

Célibat forcé et virées chez les prostituées

La vie amoureuse et sexuelle des garçons des rues est infiniment moins riche et moins mouvementée que celle des filles de leur âge. La majorité d’entre eux, en effet, n’a pas de « fiancée » (forme: forme pleine grandeur, sangsa). Aucun n’a d’« épouse » (forme: forme pleine grandeur, propon) (au sens que les enfants des rues donnent à ce terme) bien que les travailleurs sociaux m’ont dit connaître quelques jeunes couples. La première raison de ce « célibat » masculin est, bien sûr, le nombre très réduit d’adolescentes dans la rue, les jeunes filles de statut social plus élevé – « les filles vivant à la maison » (forme: forme pleine grandeur, srey knong pteah) – leur étant inaccessibles. Au moment des entretiens un seul garçon vivait une histoire d’amour avec une jeune vendeuse d’un marché de Phnom Penh. Il décrivait cette relation en des termes très romantiques, déclarant avec emphase que « le premier amour ressemble à du miel ». Mais il avait également conscience que les parents de la jeune fille ne lui accorderaient jamais sa main[34].

À défaut d’amies, c’est donc avec des prostituées que les garçons ont une activité sexuelle. La moitié des garçons de plus de quinze ans les fréquentent plus ou moins régulièrement, ce qui les rend très proches, de ce point de vue, des autres hommes et adolescents cambodgiens urbains. Le taux de protection de ces relations sexuelles est très élevé en comparaison de toutes celles impliquant d’autres partenaires. En effet, la plupart des garçons ont été marqués par les campagnes de prévention qui, jusqu’à présent, ont focalisé sur les prostituées et leurs clients, et ils sont encouragés en ce sens par les femmes auxquelles ils rendent visite.

Depuis la mise sous tutelle du Cambodge par l’ONU (1992-1993) pour accompagner le processus de paix et les élections libres, les médias font la promotion massive des droits humains et, en particulier, des droits de l’enfant. Le Cambodge a d’ailleurs ratifié la convention. Constater qu’un accueil enthousiaste a été réservé à ces notions et qu’elles sont susceptibles de créer des ferments de changement n’est pas de l’angélisme. Mais considérer que ces principes demeurent abstraits est faire preuve de réalisme. Au cours de la recherche de terrain, un groupe d’enfants a cherché à se saisir de l’outil de la recherche, sollicitant ainsi un rendez-vous avec leurs avocats après les entrevues pour leur demander s’ils avaient le droit d’être protégés des exactions de policiers. Ils se sont vus opposer des réponses quelque peu embarrassées : les droits de l’enfant s’arrêtaient, pour le moment, au seuil de l’enquête anthropologique ; les enfants étaient d’abord et avant tout protégés… contre les anthropologues.

Parties annexes