Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Hommage à Marc-Adélard Tremblay, le chercheur (In Memoriam)

  • Paul Charest

…plus d’informations

  • Paul Charest
    Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones – CIÉRA et Département d’anthropologie, Pavillon Charles-De Koninck, Université Laval, Québec (Québec) G1V 0A6, Canada
    Paul.Charest@ant.ulaval.ca

Corps de l’article

Le professeur Marc-Adélard Tremblay est décédé le 20 mars dernier, à l’âge de presque 92 ans. La plupart des chercheurs de l’Université Laval le connaissaient bien car, jusqu’à ce que son état de santé l’en empêche il y a trois ans, il participait encore à certaines activités du CIÉRA, tels que le colloque annuel et le dîner de Noël. La carrière académique de Marc-Adélard Tremblay a été des plus fructueuses. Son curriculum est si impressionnant qu’il est impossible même de le résumer sans oublier l’un ou l’autre de ses nombreux champs d’activités.

Marc-Adélard Tremblay a eu une longue carrière académique entre 1956 et 1993 à la Faculté des sciences sociales de notre université, aux départements de Sociologie, de Sociologie et d’Anthropologie et finalement d’Anthropologie. Il a été le premier directeur de ce nouveau département créé officiellement le 13 octobre 1970. Il a aussi été directeur de l’École des gradués, aujourd’hui la Faculté des études supérieures. De 1991 à 1993, il fut directeur du GÉTIC, l’ancêtre du CIÉRA. Il a siégé sur de nombreux comités, commissions et associations universitaires, québécoises et canadiennes, dont il a souvent aussi assumé la présidence. Il a été co-président de la Commission Hawthorn-Tremblay sur la situation des Indiens contemporains du Canada dont le rapport a été déposé en 1967. Plus récemment, au début des années 2000, il a été membre de la Commission pour la création d’un gouvernement autonome au Nunavik.

Agronome de première formation, Marc-Adélard a fait ses études de doctorat à l’Université Cornell sous la direction du réputé ethnopsychiatre Alexander Leighton. Pendant cette période de formation, il a réalisé plusieurs mois de recherche de terrain chez les Navahos du sud des États-Unis. Mais c’est chez les Acadiens de la Baie Sainte-Marie en Nouvelle-Écosse qu’il a poursuivi les travaux de terrain pour sa thèse de doctorat dans le cadre d’une vaste étude longitudinale sur la santé mentale menée par le docteur Leighton.

Dès ses premières années au Département de sociologie, Marc-Adélard a réalisé en collaboration avec Gérald Fortin une recherche de grande envergure portant sur Les comportements de la famille salariée du Québec dont les résultats publiés en 1964 ont aussi servi pour une série d’émissions d’information publique de Radio-Canada. À la même époque il a aussi participé à une autre recherche sur les conditions de travail des bûcherons du Québec.

J’ai connu Marc-Adélard Tremblay en 1961 lorsque j’ai suivi son cours d’Initiation à la recherche en sciences sociales donné dans le cadre du programme de Propédeutique de la faculté, c’est-à-dire une année préparatoire au choix d’une spécialité disciplinaire : sociologie, sciences politiques, économique et relations industrielles. L’option anthropologie au sein du Département de sociologie était mise sur pied cette même année 1961.

Les méthodes et techniques de recherche étant au coeur de son enseignement, Marc-Adélard Tremblay a publié ses notes de cours en 1968 sous le titre Initiation à la recherche dans les sciences humaines. Cet excellent manuel très complet et présentant de nombreux exemples concrets a été utilisé pendant de nombreuses années dans des universités et cégeps de la province. Il doit être considéré comme un classique qui a servi directement à la formation de nombreux chercheurs de différentes disciplines des sciences humaines.

Dès l’été 1962, Marc-Adélard Tremblay m’a fait obtenir mon premier contrat de recherche pour le CÉIA ou Comité d’études et d’information sur l’alcoolisme – devenu par la suite l’OPTAT – dont il était le conseiller scientifique. Ce fut là mon initiation à la recherche de terrain, si l’on peut dire, même si elle s’est passée en bonne partie dans ma ville de résidence d’alors, Arvida. À la suite de l’obtention de mon diplôme de maîtrise en mai 1965, Marc-Adélard Tremblay m’a proposé de participer à un projet d’envergure auquel il songeait déjà depuis quelque temps : réaliser des études de communautés dans les différentes régions du Québec en commençant par une des moins connues, la Côte-Nord du Saint-Laurent. C’est ainsi qu’Yvan Breton et moi avons mené une première étude de communauté dans le village de Saint-Augustin en Basse-Côte-Nord. Plusieurs autres ont suivi, impliquant de nombreux étudiants et étudiantes en anthropologie de Laval. Le projet Ethnographie de la Côte-Nord s’est terminé en 1975. Il a donc duré 10 ans et, à ce rythme-là, faire le tour des régions du Québec aurait pris plus de cent ans! C’est pourquoi le projet ne connut pas l’extension géographique aux autres régions du Québec qu’avait imaginé son concepteur au départ. Ce projet a dû être une bonne école de formation, puisque cinq des jeunes chercheurs qui y ont participé sont par la suite devenus professeurs au Département d’anthropologie de l’Université Laval : Pierre Beaucage, qui est passé à celui de Montréal en 1972, Yvan Breton, Serge Genest, François Trudel et moi-même.

Mais avec le projet Côte-Nord, Marc-Adélard Tremblay a mis en place, avec certains de ses collaborateurs, un modèle de recherche et de formation de chercheurs qui a marqué longtemps et jusqu’à aujourd’hui l’histoire de l’anthropologie lavalloise. Les principales caractéristiques de cette tradition de recherche sont les suivantes :

  • Les travaux de terrain. Dans les premières années tous les étudiants et étudiantes, même de premier cycle, pouvaient « aller sur le terrain » selon l’expression consacrée ; cette tradition se continue pour ceux qui le souhaitent et le peuvent.

  • La recherche subventionnée. Étant sur le comité d’évaluation des demandes de subventions de recherche au Conseil des Arts du Canada d’alors, Marc-Adélard Tremblay a inculqué chez nous l’habitude de faire régulièrement des demandes de subventions de recherche.

  • Ces subventions demandées – préparées non sans peine il faut le dire – et le plus souvent obtenues ont permis de constituer des équipes de recherche ayant une certaine continuité et d’envoyer des étudiants et des étudiantes sur le terrain. Il fut un temps où notre département était le premier à la faculté en termes de subventions de recherche malgré sa taille moindre.

  • Ces équipes de recherche avaient un local dans le Laboratoire d’anthropologie situé au 5e étage de l’aile de la faculté, où ses membres pouvaient se rencontrer et échanger sur leurs recherches en cours. Là se trouvaient la documentation et les données de terrain accumulées au fil des ans. On trouvait ainsi côte-à-côte les équipes Canada-français, Inuit et Afrique. On peut dire que le CIÉRA a pris la relève avec une formule semblable pour ce qui est des études autochtones.

  • La production de rapports de recherches, de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat. Marc-Adélard Tremblay a encadré de nombreux étudiants et étudiantes gradué(e)s pour lesquels il a toujours eu de judicieuses appréciations de leur travail de recherche.

  • Le retour des données dans les communautés étudiées. Par exemple, pour le projet Côte-Nord : dépôt de documents, rapports et publications à la Bibliothèque de Sept-Îles, à la Société historique de la Côte-Nord et dans des bureaux municipaux ; diffusion dans tous les foyers de la Basse-Côte-Nord de six livrets en français, en anglais et en langue innue, résumant les résultats des recherches réalisées entre 1965 et 1975.

  • Publications scientifiques. Marc-Adélard Tremblay a poussé certains d’entre nous à publier aussitôt que possible nos écrits qu’il jugeait de qualité. Il associait son nom aux nôtres pour que nous puissions bénéficier de sa notoriété et ainsi avoir accès plus facilement à des revues ou à des maisons d’édition. C’est le cas, par exemple, de la monographie de la communauté de Saint-Augustin publiée en 1969 aux Presses de l’Université Laval sous le titre Les changements socio-culturels à Saint-Augustin, avec Marc-Adélard Tremblay, Paul Charest et Yvan Breton comme co-auteurs.

Marc-Adélard est aussi à l’origine des choix des aires culturelles privilégiées au départ lors de la création du Département d’anthropologie : Canada-français, Autochtones, Afrique de l’Ouest et Amérique latine. Il a aussi collaboré avec les autorités départementale et facultaire à l’engagement de notre collègue Bernard Saladin d’Anglure, à l’origine du développement des études inuit à Laval, qui ont depuis atteint un rayonnement international.

Il a aussi ouvert plusieurs champs d’enseignement et de recherche : méthodes et techniques de recherche ; études des communautés, dont celles de pêcheurs de la Basse-Côte-Nord menant à l’anthropologie maritime avec Yvan Breton ; anthropologie de la santé ; anthropologie appliquée ; et création du prix Weaver-Tremblay, remis annuellement à un anthropologue qui s’est distingué dans ce domaine.

Marc-Adélard Tremblay a été un pionnier de l’anthropologie québécoise. Il l’a construit sur des bases solides, comme en témoigne le volume hommage qui lui a été dédié en 1995 sous le titre La construction de l’anthropologie québécoise : mélanges offerts à Marc-Adélard Tremblay. Il fut même un « maître d’oeuvre de l’anthropologie canadienne » selon un des collaborateurs à ce volume, Alexander M. Irvin, professeur à l’Université de Saskatchewan. Sans son oeuvre fondatrice il n’y aurait peut-être pas eu d’anthropologie à Laval ou en tout cas une anthropologie de tradition fort probablement différente. Membre du Comité international d’Anthropologie et Sociétés, la revue du département, il a beaucoup contribué à son succès.

Marc-Adélard Tremblay a été pour moi un mentor et un ami. Mon épouse Andrée et moi faisions un peu partie de sa famille à l’occasion de rencontres et de fêtes. Sans lui je ne serais probablement pas ici aujourd’hui, car je ne me destinais pas à une carrière académique. Il était très chaleureux et amical dans ses relations avec les autres, avec ses collègues, avec les étudiants et étudiantes. Dans les premières années, il aimait nous recevoir tous chez lui ou dans sa maison de campagne aux Éboulements. Lorsqu’il était encore en bonne forme physique il réunissait famille, parents, collègues et amis pour des méchouis fameux à cet endroit.

Marc-Adélard Tremblay laisse derrière lui une grande famille composée de six enfants, soit cinq filles et un garçon.

Marc-Adélard Tremblay est un peu l’ancêtre fondateur des anthropologues de l’Université Laval : de tous ceux qui y ont été formés et y sont aujourd’hui, et de ceux qui y ont enseigné et y enseignent aujourd’hui. Trois ouvrages ont marqué sa carrière académique : son manuel d’Initiation à la recherche en sciences humaines ; la monographie du village de Saint-Augustin ; le volume hommage publié sous la direction de François Trudel, d’Yvan Breton et de moi-même.

Un très, très gros merci du fond du coeur, cher Marc-Adélard, pour votre – car je l’ai toujours vouvoyé – immense contribution au développement de l’anthropologie lavalloise et québécoise.

Le 11 avril 2014,

Paul Charest

Parties annexes