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Comptes rendus bibliographiques

FOURCADE, Marie-Blanche et LEGRAND, Caroline (dir.) (2008) Patrimoines des migrations, migrations des patrimoines. Québec, Presses de l’Université Laval, 181 p. (ISBN 978-2-7637-8719-0)

  • Thierry Bonnot

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  • Thierry Bonnot
    École des hautes études en sciences sociales

Corps de l’article

Ce livre collectif, fruit d’un colloque tenu en mai 2006 à l’Université McGill de Montréal, réunit les contributions de chercheurs en sciences humaines – principalement en anthropologie, mais également en littérature comparée, en muséologie, en sciences de l’information et de la communication – et croise de façon interdisciplinaire deux thématiques très actuelles : la patrimonialisation et le phénomène migratoire en contexte mondialisé.

Le titre de l’ouvrage donne une clé fondamentale pour en saisir la portée : le mot « patrimoines » est décliné au pluriel, ce qui permet de caractériser non seulement la variété des cas étudiés, mais aussi la fluidité de la notion elle-même. Celle-ci n’est pas une étiquette prédéfinie qu’on pourrait accoler à telle entité matérielle ou non. Il s’agit d’une construction essentiellement symbolique, non figée, non déterminée une fois pour toutes, aux contours toujours flous. Il n’existe pas un patrimoine préexistant aux situations, mais une multitude de points de vue sur la mémoire telle qu’elle se matérialise ou se fixe symboliquement sur des objets, des monuments, des lieux, des récits. Les articles réunis ici, dont les sujets couvrent un vaste éventail géographique – Québec et Arménie, Maroc et Italie, France et Algérie, Bénin, etc. – montrent bien la double portée des patrimoines constitués en diaspora, à la fois comme réminiscence des origines et expressions identitaires transposées dans le pays d’accueil, sans négliger les échanges culturels réciproques.

Ce sont les objets qui fournissent la matière principale aux enquêtes exposées ici. Est mise en évidence leur polysémie : à la fois signaux identitaires et éléments affectifs attachés à des souvenirs intimes ; ces objets montrent la porosité de la frontière entre individuel et collectif, entre patrimoines familial et public. Toutefois, cette prééminence du matériel qui pourrait amoindrir la portée de l’ensemble contribue d’une certaine façon à combler une lacune en langue française, tant le domaine de la « culture matérielle » est très majoritairement le domaine réservé des chercheurs anglophones.

Ce livre a le grand mérite de nous faire appréhender ces processus mémoriaux dynamiques que sont les patrimoines dans toute leur complexité, à travers des cas où cette complexité apparaît avec le plus d’acuité, faisant émerger de façon cruciale la question de l’appartenance. Les auteurs abordent la question sous différents aspects : de l’espace domestique au musée, des boutiques de souvenirs à la littérature, du cinéma à l’art pictural contemporain. Regrettons toutefois l’escamotage relatif des enjeux politiques du problème, pourtant déterminants dans la gestion des mémoires et des migrations. Mais se pose finalement une question : si l’on admet que les patrimoines sont en perpétuelle évolution, toujours en construction et en mouvement, puisqu’ils manifestent en permanence la porosité des cultures et des identités – car aucun objet patrimonial, le plus profondément ancré soit-il, n’est exempt d’influence exogène à son territoire d’ancrage– peut-on légitimement établir un distinguo tranché entre les patrimoines des migrations et les « autres » patrimoines, ceux qui seraient demeurés immobiles ou purs de toute influence ? Tout patrimoine n’est-il pas migrant et les patrimoines des migrations possèdent-ils une réelle spécificité ?