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Comptes rendus bibliographiques

LASSERRE, Frédéric, GONON, Emmanuel et MOTTET, Éric (2016) Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand Colin, 368 p. (ISBN 978-2-20061358-7)

  • Yannick BRUN-PICARD

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  • Yannick BRUN-PICARD
    École maternelle et primaire La Peyroua

Couverture de Prospective territoriale participative,                Volume 60, numéro 170, septembre 2016, p. 209-417, Cahiers de géographie du Québec

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Ce manuel de géopolitique proposé par Frédéric Lasserre, Emmanuel Gonon et Éric Mottet est extrêmement dense et attrayant. Il expose la multiplicité des facettes et des objets de la géopolitique. Le lecteur est plongé au coeur des réalités sociétales, géographiques, historiques, économiques et géopolitiques par l’utilisation d’exemples ouverts sur la diversité, qui ne peut qu’être partiellement rendue explicite. Les auteurs nous invitent à observer et à découvrir des situations concrètes avec suffisamment de distance sur les faits, leur immédiateté, leur temporalité et leur prégnance médiatique. Nous allons du Québec à la Chine en passant par les Balkans ou le Congo. Nous transitons par des activités économiques ayant des répercussions mondiales, pétrole, forêt, ressources halieutiques, sans omettre les particularités des frontières dans leur diversité ni le domaine maritime. Le tout est soutenu par l’affirmation d’une méthodologie adaptée aux démarches entreprises. La pertinence des analyses et des démonstrations de ce qu’est, pour les auteurs, la géopolitique avec ses limites et ses incomplétudes est exprimée avec clarté, car « elle [la géopolitique] ne peut prétendre expliquer le monde » (p. 331).

L’ouvrage est structuré en trois parties. La première s’attache à la méthode en géopolitique. Y sont mis en perspective les objets, les concepts fondamentaux ainsi que l’analyse multiscalaire et multidimensionnelle. La seconde partie développe, sous l’intitulé d’un domaine scientifique en mouvement, la géopolitique matérialiste, puis l’école étatiste ou géoréaliste et se termine avec l’école géographique. La dernière partie présente des champs d’application avec les thèmes des frontières, des ruptures et des interfaces qui leur donnent une forme. Le poids de la géopolitique des ressources ainsi que les liens existant entre la géopolitique et la géoéconomie y sont abordés.

Les fondements épistémologiques, les écoles de pensée, les axes d’analyse des événements et les potentielles mises en perspective d’une meilleure compréhension des mouvances de nature géopolitique tiennent une large part, dans ce manuel. L’attachement aux fondamentaux de cette pratique scientifique apporte un éclairage nécessaire au sujet des orientations de lecture, d’articulation et d’explication des transformations, parfois violentes, des relations entre des belligérants de dimensions et d’implications sociétales des plus variables. Les champs d’application, structurés en fonction de la trame méthodologique explicitée dans la première partie et adaptée aux phénomènes étudiés, accompagnent le lecteur dans une découverte des réalités souvent invisibles au premier regard. La diversité des exemples pour démontrer la pertinence de l’outil géopolitique afin de comprendre le monde permet d’aborder des thématiques variées tout en préservant la qualité de l’analyse scientifique. Les regroupements territoriaux à des fins économiques, les points de contrôle que sont les points de passage obligé, la gestion des ressources minières ou celle de l’eau, qui sera un enjeu majeur d’ici peu, ainsi que tout type de ressource épuisable sont exposés de manière à ce que le lecteur saisisse les enjeux territoriaux corrélés aux dynamiques sociétales qui induisent des réactions parfois violentes. Les zones de conflit armé sont présentes et servent de cadre à des analyses où les États tiennent un rôle prédominant. Ainsi, la géopolitique défendue par les auteurs de ce manuel tient toutes ses promesses.

À titre personnel, nous regrettons que la notion d’interface, bien que présente, ne soit pas employée dans ses dimensions fonctionnelles et théoriques en relation étroite avec la contextualisation, laquelle densifierait avec pertinence la méthodologie proposée. La territorialité est mise en avant, mais les attachements identitaires, sa place dans les dynamiques de territorialisation, la part d’indicible au sein des mouvances sociétales ainsi que son rôle d’image des réalités territoriales exprimées au coeur d’un territoire ne sont pas suffisamment présents à notre sens. Par ailleurs, lorsque sont associés différents domaines d’études du monde des faits, la notion de transdisciplinarité devrait trouver une place conséquente dans les développements proposés. En outre, la contextualisation en tant que méthode pourrait alimenter le socle méthodologique, tout en étant renforcée par l’expression d’une heuristique fonctionnelle adaptée au domaine d’investigation. La géopolitique est une forme de rapport au monde, pourtant le terme géographicité n’est pas employé, alors qu’il serait parfaitement adapté pour la prise en considération des mouvances sociétales. Une certaine frilosité quant au bond à entreprendre pour s’extraire des mouvances fondatrices et des orientations contemporaines se perçoit. La solidité de la construction épistémologique est indéniable. L’absence de proposition d’une géographie et d’une géopolitique pouvant être toutes deux projectives nous donne l’impression d’avancer tout en demeurant irrémédiablement dépendants des normes, des pratiques dites scientifiques, alors que les producteurs des savoirs doivent ou devraient oeuvrer pour faire progresser les méthodologies et les théorisations afin de rendre leur science vivante.

Toutefois, nous reconnaissons sans détour que ce manuel de géopolitique est une invitation à décortiquer le monde en effervescence en se préservant des prétendus spécialistes à l’encontre desquels les auteurs nous mettent en garde. Les exemples exposés mettent en relation les entités sociétales, les acteurs, les territoires sur lesquels se déroulent les faits et les dynamiques des tensions ou des affrontements qui donnent vie à un phénomène de nature géopolitique avec ses conséquences en fonction des orientations prises. Se dessinent alors des interfaces pour lesquelles les espaces terrestres sont les socles physiques des différents constituants en interaction au sein d’un contexte géopolitique. Les étudiants qui veulent aller un peu plus loin que les évidences accessibles, les enseignants en sciences humaines, notamment en histoire et géographie, qui aspirent à diversifier leurs axes d’approche, ainsi que tous les citoyens curieux de comprendre les mouvances sources du monde actuel et de celui qui se dessine trouveront dans ce manuel de géopolitique des indicateurs, des leviers, des positionnements et surtout une méthodologie à même de les satisfaire. Cette seconde édition est un outil pragmatique. Son emploi contribue à une meilleure compréhension du monde que nous vivons et auquel nous contribuons.