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Colloque « Bibliothèques numériques : au carrefour des disciplines et des institutions » : constats et enjeux“Digital Libraries at the Crossroads of Disciplines and Institutions” Symposium : Observations and ChallengesColoquio : «Bibliotecas digitales : entre las disciplinas y las instituciones» : pruebas y desafíos

  • Lyne Da Sylva et
  • Audrey Laplante

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  • Lyne Da Sylva
    Professeure agrégée, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal
    lyne.da.sylva@umontreal.ca

  • Audrey Laplante
    Professeure adjointe, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal
    audrey.laplante@umontreal.ca

Couverture de Bibliothèques numériques, Volume 59, numéro 3, juillet–septembre 2013, p. 131-184, Documentation et bibliothèques

Corps de l’article

Puisque toutes les communications présentées lors du colloque « Bibliothèques numériques : au carrefour des disciplines et des institutions » n’ont pu faire l’objet d’un article ou d’une chronique dans ce numéro thématique, ce texte vise à présenter une synthèse des enjeux soulevés par l’ensemble des conférenciers lors de ce colloque. Afin de situer le propos, nous présentons au tableau 1 le nom des intervenants et le titre de leur communication.

Tableau 1

Communications faites durant le colloque

Communications faites durant le colloque

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Les enjeux identifiés par les conférenciers sont de nature très variée. Nous les avons subdivisés de la façon suivante : enjeux institutionnels, technologiques, juridiques, économiques, culturels, linguistiques, ainsi que les enjeux liés à l’utilisation, aux métadonnées, à la communication et à la préservation.

Enjeux technologiques

Numérisation

Certaines bibliothèques numériques (BN), telle que la plateforme de diffusion de revues savantes et culturelles Érudit, gèrent des documents créés en format numérique ; d’autres, comme la plateforme de l’Observatoire international des coopératives de services financiers (OICSF) présentée par Elias Rizkallah, contiennent des bases de données et des fichiers de données numériques, ressources qui n’ont d’existence qu’en format numérique. Dans ces cas, la numérisation n’est pas un enjeu. Par contre, plusieurs milieux doivent composer avec des documents physiques ayant besoin d’être numérisés. Ainsi, pour Les Classiques des sciences sociales, Jean-Marie Tremblay nous a expliqué que la numérisation compte pour une très grande partie des efforts de développement de la BN. À BAnQ, qui dispose d’effectifs considérables, la numérisation, qui se fait à la fois à l’interne et à l’externe, occupe aussi une place importante. Cependant, selon Benoît Ferland, ce sont les étapes subséquentes menant à la mise en ligne des collections qui requièrent le plus de temps. Les BN communautaires, telles que Canadiana.org et OurOntario.ca[1] qui ont été respectivement présentées par Daniel Velarde et Loren Fantin, reçoivent du grand public des oeuvres numérisées (cartes postales, lettres manuscrites, photos d’objets de leurs collections personnelles, etc.). Ces futures ressources de la BN arrivent donc déjà numérisées, parfois même accompagnées de métadonnées. Le défi, dans ce cas, est plutôt de trouver une façon d’intégrer ces ressources à la collection existante.

Infrastructures

Plusieurs infrastructures différentes sont utilisées pour héberger des BN. Une caractéristique partagée par plusieurs des BN, dont il a été question pendant le colloque, est une approche par couche séparant les contenus, les services et l’infrastructure logicielle.

Dany Bouchard nous a entretenus de son projet de doctorat qui se veut une réflexion sur les dépôts institutionnels. Il cherche à comprendre l’émergence de ce type de BN ainsi que la signification de ces outils de diffusion pour les différents acteurs dans l’objectif de les améliorer. Son analyse situationnelle lui fait dire que la signification n’est pas tant dans l’objet que dans la perspective de l’acteur sur celui-ci.

Martin Boucher étudie, également dans le cadre de ses études doctorales, les systèmes de recherche et d’exploration de l’information. Il veut ainsi contribuer au développement de nouveaux systèmes de recherche qui tiennent compte non seulement de requêtes isolées, mais aussi du contexte de l’utilisateur, pour bonifier les résultats et l’interaction avec le système. En particulier, il veut tirer profit des techniques de fouilles de textes et des outils de visualisation de l’information.

Enfin, la présentation de Wendy Thomas, du Réseau canadien d’information sur le patrimoine (RCIP), a mentionné quelques innovations technologiques intégrées à une BN de type muséal (Musée virtuel du Canada) : service de question-réponse à un expert (humain) selon la position géographique de l’utilisateur ; carte géographique interactive permettant la recherche dans les collections des divers musées canadiens ; « Centre des enseignants », zone interactive pédagogique contenant des espaces en ligne pour les étudiants et un lien vers les réseaux sociaux.

Expertise technologique

Les praticiens qui ont participé au colloque nous ont permis de constater qu’une véritable expertise technologique s’est développée dans leurs milieux respectifs.

Tel que rapporté par Tremblay, toute une chaîne de traitement a été déployée pour Les Classiques des sciences sociales, de l’acquisition à la diffusion des oeuvres. À BAnQ, la chaîne de traitement est partagée entre deux unités (numérisation et diffusion), créées pour gérer les collections bibliothéconomiques et archivistiques. Du côté du CEN-R (Centre d’expertise numérique pour la recherche de l’Université de Montréal), Annick Hernandez a fait état de la décision arrêtée que l’expertise développée au centre avec la plateforme Érudit (en édition numérique, en normalisation, et dans le développement de l’infrastructure) soit réutilisée pour des projets divers liés aux BN. Ce qui est prévu au programme inclut des projets de recherche, de développement et de transfert de connaissances avec différents partenaires de l’Université de Montréal. Chaque nouveau projet développé au CEN-R permettra de développer ou d’étudier des problèmes différents.

Interopérabilité et intégration

Avec l’existence d’un nombre croissant de BN, on peut se demander si elles peuvent communiquer entre elles, ou si les utilisateurs devront inévitablement se résigner à faire l’apprentissage de différentes interfaces, différentes manières de décrire et de rechercher les ressources.

Hernandez a évoqué le défi de trouver un équilibre entre l’élaboration de traitements homogènes pour les ressources d’Érudit (ce qui implique de leur appliquer un nouveau traitement) et le désir de ne pas refaire ce que les systèmes existants offrent déjà. Elle décrit cela comme un équilibre à atteindre entre des outils génériques et spécifiques. Elle a également souligné que l’interopérabilité technique et syntaxique (liée à la transmission informatique de données) est déjà réglée dans les plateformes de revues savantes, mais que l’interopérabilité sémantique ne l’est pas : on ne peut pas, à l’heure actuelle, échanger de l’information de manière uniforme entre systèmes ayant des métadonnées différentes dont le sens est lié à la BN locale, plutôt que partagé par un ensemble (la polysémie devient notamment problématique dans un contexte multidisciplinaire).

L’objectif actuel est l’uniformisation : Velarde a fait allusion au fait que Canadiana.org permet une recherche fédérée couvrant l’ensemble des collections numériques au Canada, c’est-à-dire 33 bibliothèques donnant accès à 65 millions de documents. Fantin a aussi abordé la question de l’interopérabilité entre les diverses institutions incluses dans OurOntario.ca (portail donnant accès à des centaines de sites patrimoniaux). Pour BAnQ, Ferland a affirmé que l’arrimage avec les BN au niveau national (Québec, Canada) et international reste un enjeu important.

Stéphanie Pouchot a étudié la réception que font les usagers à divers dispositifs de lecture (des liseuses électroniques) pour un type de documents qu’on peut trouver dans une BN, soit les livres numériques (e-books). Voilà d’ailleurs un exemple d’environnement de lecture indépendant de celui de la BN qui contient les ressources. Cette étude de prêt de liseuses par une bibliothèque universitaire a révélé que les utilisateurs sont réfractaires au changement : les utilisateurs préféraient utiliser leur propre dispositif de lecture pour accéder aux contenus. Les utilisateurs semblent donc intolérants aux aléas technologiques, même les utilisateurs avertis. Des prêts d’équipement (surtout des prêts à court terme) ne seraient donc pas appropriés. Ainsi, l’habitude d’utilisation semble déterminante auprès des utilisateurs. Il y a ici un lien à faire avec l’interopérabilité, soit la nécessité pour les fabricants de matériel de reconnaître divers formats et pour les fournisseurs de contenus de s’adapter à divers types de matériel.

Traitement automatique de la langue des documents

Dans son exposition des technologies du Web sémantique que l’on peut ou pourrait intégrer aux BN, Michel Gagnon a soulevé le potentiel d’application des technologies de traitement automatique de la langue pour analyser, organiser et lier entre elles les ressources des collections, lorsque celles-ci sont textuelles.

Enjeux juridiques

Deux présentations bien différentes ont porté spécifiquement sur les enjeux juridiques, celles de Nicolas Vermeys et d’Olivier Charbonneau, desquelles nous avons pu tirer une conclusion : il semble y avoir plusieurs façons d’interpréter les lois. Vermeys a expliqué que le cadre juridique changeait en fonction du médium de communication. Ainsi, les responsabilités des bibliothécaires vis-à-vis des contenus et du respect des droits d’auteur ne sont pas les mêmes si les collections sont numériques ou imprimées (voir l’article de Vermeys dans ce numéro). Par exemple, alors que la loi sur le droit d’auteur prévoit une exception pour le prêt de documents physiques, un prêt numérique, lui, n’est plus un prêt, mais une communication au public par télécommunication, laquelle est réservée au titulaire des droits d’auteur. Charbonneau, dont la communication portait plus précisément sur le droit d’auteur, a expliqué que la loi accordait des balises larges et que c’était le rôle des bibliothèques de déterminer ce qu’il était acceptable de faire à l’intérieur de ces balises, notamment de déterminer ce qui constituait une utilisation équitable. Selon lui, les juristes auraient une vision beaucoup trop restrictive de l’utilisation équitable.

En plus de ces deux présentations, les droits d’auteurs ont été mentionnés à de nombreuses reprises. Tremblay et Ferland ont tous deux exposé les défis que représentait l’acquisition des droits d’auteurs lorsqu’on numérise des documents pour les diffuser. Il est souvent difficile et long, notamment, de contacter les détenteurs de droits d’auteur. Aussi, bien que nous soyons soumis à la loi canadienne, le fait qu’un site Web soit disponible partout pose certains défis. Il est donc nécessaire de bien connaître la Convention de Berne pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques, laquelle a été signée par de nombreux pays, dont le Canada. Cette convention vise à offrir aux auteurs une protection internationale de leurs droits.

Enjeux économiques

Les enjeux économiques ont été abordés par plusieurs conférenciers et selon diverses perspectives.

Pour les collections d’articles de revues savantes, les conférenciers ont parlé de l’accès libre, du vert pâle au doré en passant par le vert. Stevan Harnad, dont les propos portaient avant tout sur les grands éditeurs commerciaux qui font de gros profits, a démontré qu’il était possible pour les universités de ne pas être victimes de ce jeu et d’agir, notamment en adoptant une politique obligeant les chercheurs de leur établissement à auto-archiver toutes leurs publications dans le dépôt institutionnel. Il a également expliqué comment, si toutes les universités adoptaient une telle politique, cela pourrait éventuellement mener à l’accès « or ». À partir du moment où tous les articles seraient automatiquement auto-archivés dans les dépôts institutionnels, les bibliothèques universitaires pourraient annuler leurs abonnements aux revues savantes. Les fonds ainsi libérés pourraient être utilisés pour subventionner le libre accès ou l’accès « or ». Le rôle des éditeurs se modifierait alors pour se concentrer essentiellement sur la gestion du processus de révision par les pairs.

Émilie Paquin a présenté la perspective d’Érudit et des éditeurs québécois dans le domaine des sciences humaines et sociales et des arts et lettres (voir l’article de Paquin dans ce numéro). On a compris que, bien qu’il y ait une véritable volonté d’offrir un accès libre et gratuit, il était difficile pour une plateforme de diffusion telle qu’Érudit d’y arriver en maintenant le niveau de service actuel, qui représente une véritable valeur ajoutée, sans un financement étatique.

Guylaine Beaudry s’est appuyée sur la notion de « champ » de Bourdieu afin d’étudier le système de communication scientifique et, plus largement, les bibliothèques numériques, qu’elle désigne comme les nouvelles « cathédrales ». Ces « champs éditoriaux » sont des espaces sociaux structurés au sein desquels divers acteurs jouent des rôles précis. Cela lui a permis d’expliquer comment le processus de communication scientifique avait été modifié en passant de l’imprimé au numérique, autant pour les livres que pour les revues. Dans l’édition numérique, certains acteurs, notamment les distributeurs et les marchands en gros, disparaissent de la chaîne, alors que d’autres, tels que les entrepôts numériques et les agrégateurs, y prennent leur place. Les rôles des acteurs changent également. Il importe de bien comprendre ces transformations et les différences qui existent entre les champs éditoriaux afin de pouvoir mieux saisir les rôles des acteurs et les relations qui existent entre eux. Cela permet également de remettre en question des pratiques établies. Beaudry a notamment relevé les différences importantes qui existent entre les modèles économiques pour les revues savantes et pour les livres, soulignant qu’il n’y a pas de véritable justification au fait que l’on protège les fichiers des livres numériques au moyen d’un système de GDN (gestion des droits numériques) en plus d’une reconnaissance par adresse IP[2] alors qu’on se contente de l’adresse IP pour contrôler l’accès aux revues numériques.

Du côté des collections patrimoniales, Velarde nous a mis en garde contre les risques encourus par une BN qui dépendrait trop fortement des subventions gouvernementales, lesquelles peuvent faire l’objet de coupes à tout moment. Un financement stable et récurrent est essentiel pour couvrir les coûts des ressources matérielles, humaines et financières nécessaires au développement et au maintien d’une BN, d’où le besoin de diversifier les sources de financement et d’établir des collaborations entre institutions.

La collaboration est d’ailleurs au coeur du Musée virtuel du Canada (<www.museevirtuel.ca>) du Réseau canadien d’information sur le patrimoine (RCIP) qui nous a été présenté par Thomas. Comme les petits établissements ont rarement les moyens de développer et maintenir eux-mêmes une BN, le RCIP met à la disposition des établissements patrimoniaux canadiens (musées, zoos, aquariums, sociétés historiques, etc.) un espace où ils peuvent diffuser leurs collections. Plus de 3 000 établissements collaborent ainsi à faire grossir les collections de cette BN.

Enjeux culturels

On peut diviser la question culturelle en deux : d’une part, les cultures disciplinaires et d’autre part, la culture dans un sens plus conventionnel. Le premier aspect a occupé une place importante dans les communications du colloque.

Cultures disciplinaires

Des cultures disciplinaires se développent en marge des BN. Plusieurs conférenciers ont évoqué la notion de culture. Hernandez a relevé que les champs disciplinaires représentent des cultures et que celles-ci déterminent les particularités de chaque collection. De plus, elle a décrit l’expertise acquise dans le développement de la plateforme Érudit comme un « patrimoine numérique scientifique » à conserver et à transmettre. Elle s’intéresse à ce qu’elle appelle l’« écologie intellectuelle », soit le souci de concevoir des modèles réutilisables. Pour Velarde, les objectifs de Canadiana.org incluent la promotion des meilleures pratiques et le partage de l’expertise pour réduire les coûts et accélérer la numérisation.

Dans le domaine de l’éducation, Fabienne Venant a expliqué que l’utilisation de ressources numériques en ligne avait complètement modifié une partie cruciale du travail de l’enseignant, soit le travail de recherche d’information et de ressources pédagogiques, appelé « travail documentaire » par les enseignants. Ce travail, initialement solitaire et isolé, devient collectif et collaboratif. Selon elle, un travail d’organisation de ces ressources reste à faire. Bien que ces ensembles de ressources ne portent pas toujours le nom de « bibliothèques numériques » dans le domaine de l’éducation, elles en ont toutes les caractéristiques et gagneraient à profiter des normes de description bibliothéconomiques. Pour elle, comme pour Bouchard, le rapport entre utilisateurs et ressources/systèmes est modifié, ainsi que la manière de travailler puisque ces ressources et systèmes sont au coeur de leurs activités (c’est-à-dire l’enseignement et la diffusion de la recherche).

Culture dans un sens plus conventionnel

Les BN deviennent des vitrines pour les organismes culturels. Thomas, en présentant le Musée virtuel canadien, a illustré comment une BN pouvait être utilisée pour mettre en valeur les collections des musées canadiens, peu importe la taille des musées participants et leurs compétences respectives. Cette plateforme, imaginée dès 1999 et lancée en 2001, aurait été par la suite imitée par des musées étrangers (australiens, britanniques…). Ferland a précisé que si BAnQ possède un patrimoine documentaire considérable, celui-ci ne pourra être rendu disponible que partiellement en format numérique. En ce sens, la BN ne sera donc qu’un endroit pour faire du lèche-vitrine. Un avantage que peuvent tirer les collections patrimoniales des BN en enrichissant de manière communautaire, aussi bien leurs collections que les métadonnées descriptives pour celles-ci. Un avantage qui a été mentionné et discuté à la fois par Velarde (en rapport avec le portail Canadiana.org) et par Fantin (en rapport avec le portail OurOntario.ca).

Enjeux linguistiques

Les aspects linguistiques évoqués dans les présentations se concentrent essentiellement sur le multilinguisme des collections et des interfaces, soit les fonctionnalités nécessaires pour afficher et exploiter correctement les documents dans plus d’une langue. Ainsi, Rizkallah et Luc Grondin ont tous deux présenté des BN ayant une interface multilingue (en français, anglais et espagnol dans les deux cas) et mettant à disposition des ressources en différentes langues. La plateforme de OICSF présentée par Rizkallah donne accès à des ressources dans plusieurs langues alors qu’Érudit, présenté par Grondin, donne accès à des ressources en trois langues.

Gagnon a évoqué le fait que les outils de traitement automatique du Web sémantique, ayant été déployés pour le traitement de collections générales, sont spécifiques à une langue. Par conséquent, il est nécessaire de développer de nouveaux outils ou d’adapter les outils existants pour chaque langue additionnelle.

Enjeux liés aux utilisateurs et à l’utilisation

Un après-midi du colloque a été consacré à des présentations sur les utilisateurs et l’utilisation des BN, dans des contextes bien différents. Nous avons pu constater que les besoins des usagers sont souvent contextuels. Dans chacun des cas, on a pu faire ressortir des particularités dans les pratiques informationnelles de la population étudiée. Venant, par exemple, a expliqué que les enseignants avaient besoin de métadonnées bien spécifiques pour repérer et évaluer les ressources numériques didactiques dans le domaine des mathématiques. Ils veulent, par exemple, pouvoir joindre un scénario pédagogique, un historique de la ressource, la durée de l’exercice, etc. Samuel Tietse nous a parlé d’une enquête menée auprès de plus d’un millier d’étudiants de 1er cycle de l’Université de Tours sur les pratiques de lecture, de recherche et d’utilisation des ressources numériques. Il a souligné l’importance d’étudier les pratiques informationnelles de ces nouveaux usagers, qui appartiennent pour la plupart à la génération des « natifs numériques ». L’étude de Pouchot, réalisée auprès d’étudiants de l’Enssib (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, à Villeurbanne en France), montrait qu’il était nécessaire de bien former les personnels afin qu’ils soient en mesure d’accompagner les usagers dans l’utilisation des dispositifs de lecture tels que les liseuses ou les tablettes. Laplante est partie du cas des bibliothèques numériques musicales pour essayer de convaincre de l’utilité de faire des études sur les usagers actuels et potentiels des BN avec des méthodologies et des portées diverses. Elle a notamment souligné l’importance de ne pas se limiter à étudier l’interaction entre un usager et un système précis, mais de se pencher sur l’ensemble du comportement informationnel. Enfin, Boucher a discuté des limites des systèmes de recherche d’information des BN, notamment lorsque la recherche est de nature exploratoire. Il a insisté sur l’importance de développer des systèmes qui tiennent compte du contexte de l’usager.

Enjeux liés aux métadonnées

Les métadonnées sont au coeur des BN car elles sont indispensables pour le repérage des ressources auxquelles elles donnent accès. Les conférenciers ont fait état de trois qualités essentielles de ces métadonnées. D’abord, ces métadonnées doivent être fiables. Cela se traduit, pour les collections communautaires (OurOntario.ca et Canadiana.org), par la nécessité de proposer des lignes directrices et des critères explicites afin de guider les utilisateurs dans le traitement intellectuel nécessaire à la production de métadonnées fiables. Précisément, pour Velarde (Canadiana.org), les métadonnées pour les collections communautaires devraient correspondre aux besoins des utilisateurs, ce qui signifie aller au-delà des tags que l’on peut ajouter dans une infrastructure comme Flickr ou YouTube. Quant aux méthodes de production automatique de métadonnées, Lyne Da Sylva a mentionné les limites de celles-ci en relevant les erreurs introduites dans les métadonnées de Google Books.

Ensuite, les métadonnées doivent être normalisées. À titre d’exemple, Fantin a souligné l’importance de la normalisation et expliqué que OurOntario.ca faisait ainsi appel à des schémas de métadonnées et à des vocabulaires contrôlés établis pour la description des collections communautaires.

L’ajout de métadonnées a été identifié par plusieurs (notamment Ferland, Tremblay, Velarde, Fantin, Thomas) comme un moyen de mise en valeur des collections. L’évolution des métadonnées, en synchronisation avec les développements actuels et à venir dans les infrastructures et dans les outils de recherche, permettrait d’y avoir constamment un accès actualisé, ce qui rejoint la notion de « curation » (terme anglais qui n’a guère de traduction française).

Enfin, on a vu que dans les diverses BN dont il a été question lors du colloque, on s’était efforcé d’offrir une multiplicité de métadonnées afin de fournir plusieurs points d’entrée dans la collection. Dans Les Classiques des sciences sociales (Tremblay), par exemple, en plus de l’auteur et du titre de l’ouvrage, on a un accès par sujet et par discipline. Gagnon nous a d’ailleurs donné quelques pistes pour offrir des métadonnées riches et variées. Il nous a expliqué comment le recours à des sources de données externes (plus précisément aux données liées du Web sémantique, Linked Open Data) pourrait servir à enrichir les métadonnées déjà présentes dans les BN ainsi qu’à faire des ponts entre les collections (voir l’article de Gagnon dans ce numéro).

Enjeux liés à la diffusion

La possibilité de rejoindre un large public, notamment lorsque les BN sont diffusées en accès libre sur le Web, semble un atout considérable. Tremblay nous a rapporté qu’au moins un des auteurs dont les ouvrages sont diffusés sur Les Classiques des sciences sociales en était venu à apprécier ce mode de diffusion au point de ne plus publier que sur cette plateforme. Pour les institutions telles que les bibliothèques, centres d’archives ou musées, les BN permettent d’améliorer la visibilité de leurs collections, ce qui conduit à une plus grande utilisation. Pour les usagers, les BN permettent un accès plus facile aux collections de ces institutions. Velarde a mis en valeur le fait que Canadiana.org permettait de rendre accessibles au monde entier des collections patrimoniales riches, constituées d’objets rares et uniques. L’enjeu est ici d’assurer l’accès à ces collections à long terme, ce qui est difficile à la fois pour des raisons financières (liées au financement des BN qui dépendent souvent de subventions ponctuelles) et technologiques (liées à l’évolution constante des formats de fichiers et des logiciels et dispositifs de lecture). Velarde a exprimé son souhait d’assurer la pérennité et l’accessibilité des ressources disponibles dans Canadiana.org afin d’éviter que des contenus numérisés à grands frais soient plus ou moins perdus.

Enjeux liés à la préservation

Bien qu’on en ait peu parlé pendant le colloque, il est clair que la préservation des documents sous forme numérique, que ceux-ci aient été numérisés ou qu’ils soient nés en format numérique, pose de nombreux défis. Ferland disait d’ailleurs qu’il se refusait maintenant à utiliser le terme « format pérenne » étant donné qu’il ne semblait possible d’assurer la pérennité d’aucun format. L’approche de BAnQ est donc plutôt d’essayer de conserver les fichiers dans des formats non compressés, puis d’utiliser d’autres formats, limitant le poids de la transmission sur le réseau lors de la diffusion. Cette approche permet de préserver une grande qualité et un haut niveau de détails pour la conservation à long terme, sans pour autant compromettre l’accessibilité aux ressources dans l’immédiat.

Velarde a mis en garde contre l’utilisation de sites commerciaux comme Flickr ou YouTube pour héberger des documents numériques étant donné qu’il était absolument impossible d’assurer un accès à long terme à ces documents sur ces plateformes. Il a donc mis l’accent sur l’importance pour les institutions de développer elles-mêmes des plateformes adéquates et, pour les bibliothèques menacées de disparaître ou de faire l’objet de coupes budgétaires, de joindre des initiatives collectives afin d’assurer l’accès à leurs ressources numériques.

Conclusion

Ce colloque a permis de réunir pour une première fois des praticiens et des chercheurs de la francophonie ayant un intérêt commun pour les bibliothèques numériques. Nous avons eu droit à une grande variété de perspectives, ce qui a permis de dégager divers enjeux liés au développement de BN. Il est clair que plusieurs défis restent à relever et que la collaboration entre des acteurs de divers milieux et disciplines sera nécessaire. Une BN est beaucoup plus qu’un dépôt de ressources numériques. Ceux qui les développent doivent non seulement penser aux usagers actuels mais aussi aux usagers futurs. Ils doivent assurer la préservation des ressources, y donner accès de façon efficace et, bien sûr, les mettre en valeur.

Parties annexes