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Familles, hommes et masculinités

Père au foyer : une nouvelle entrée au répertoire du masculin ?The stay-at-home father : a new masculine role ?

  • Myriam Chatot

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  • Myriam Chatot
    Doctorante en sociologie, IRIS et CMH, EHESS, myriam.chatot@ehess.fr

Corps de l’article

Dans les années 2010, la presse française commence à s’intéresser à une catégorie présentée comme « nouvelle » d’hommes : les pères au foyer, c’est-à-dire des hommes qui se retirent de l’emploi pour s’occuper de leurs enfants (Chatot, 2013). Dans les articles concernés, l’identité de « père au foyer » est présentée comme une nouvelle entrée dans le répertoire du masculin[1]. Elle constituerait le prolongement de la figure du « nouveau père », plus impliqué dans l’éducation des enfants et plus affectueux que les pères des générations précédentes, qui a émergé dans les médias dans les années 1980.

Les pères au foyer transgressent les frontières du genre, en endossant un rôle traditionnellement féminin (de Singly, 1994) et en renonçant à un élément constitutif de l’identité masculine sur le plan symbolique, à savoir le travail (Molinier, 2006 ; Pochic, 2000). Cependant, le fait que ces hommes occupaient le plus souvent une activité salariée moins prestigieuse ou rémunératrice que celle de leur conjointe (Trellu, 2010 ; Boyer et Renouard, 2004 ; Chesley, 2011) limite le caractère transgressif de cette inversion des rôles (Guichard-Claudic et al., 2008), qui serait alors le simple résultat d’un calcul coûts/bénéfices par les couples. Pourtant, bien que l’entrée du père dans la situation de parent au foyer soit souvent présentée comme un concours de circonstances, elle va généralement de pair avec une prise en charge accrue des tâches domestiques par les hommes (Boyer et Renouard, 2004). De plus, elle affecte les représentations de soi des conjoints du point de vue du masculin et du féminin (Trellu, 2007). En effet, les pères au foyer occupent une position hybride vis-à-vis du genre, entre revendication d’une masculinité « alternative » voire d’une androgynie (Merla, 2010) et activités ou discours qui signalent leur appartenance au genre masculin (Trellu, 2007 ; Doucet, 2004). Comme le souligne Hélène Trellu, « l’étude de ces couples atypiques peut nous renseigner sur les recompositions de la paternité et de la maternité mais également de la masculinité et de la féminité » (Trellu, 2007 : 123).

L’objet de cet article est de prolonger les travaux menés sur les pères en congé parental en France (Trellu, 2010 ; Boyer et Renouard, 2004) afin de montrer les similarités entre ces pères et ceux qui sont entrés dans la situation de parent au foyer par d’autres biais (démission, licenciement), mais aussi entre les pères au foyer français et ceux étudiés en Belgique (Merla, 2007), au Canada (Doucet, 2004) et aux États-Unis (Chesley, 2011 ; Medved, 2014). Plus spécifiquement, il s’agira de comprendre comment sont recomposés les rôles féminins et masculins traditionnels dans les couples où le père est au foyer.

État de la littérature

La notion de « parent au foyer » est relativement récente en Occident, et est liée à l’industrialisation. En effet, avant l’industrialisation, le lieu de travail et le lieu de résidence étaient rarement dissociés et la majorité de la production était réalisée dans le cadre domestique par les deux conjoints (Levy, 1989). La révolution industrielle dissocie ces deux espaces, car elle induit la dépossession du travailleur des moyens de production. « Avec le déclin de “l’économie domestique”, la paternité et la masculinité deviennent solidement associées au rôle de “M. Gagne-Pain” et au travail rémunéré effectué à l’extérieur du domicile » (Medved, 2014 : 116, notre traduction). Or, l’émergence du salariat féminin au XIXe siècle se heurte au nouveau modèle familial de la bourgeoisie et à la promotion de la « femme au foyer » (Coulon et Cresson, 2013). Cette vision de la famille divisée en « deux sphères » et qui cristallise la division des rôles sexués des hommes et des femmes perdure dans la première moitié du XXe siècle et est confortée par l’émergence d’une conception « fonctionnaliste » de la famille : la complémentarité des sexes sera justifiée comme relevant de « l’ordre naturel » des choses (Schiess, 2005).

Cette répartition des rôles (femmes au foyer, hommes au travail), pensée comme « naturelle », est progressivement remise en cause dans la seconde moitié du XXe siècle. Tout d’abord, l’entrée massive des femmes dans le travail salarié dans l’entre-deux-guerres et surtout après la Seconde Guerre mondiale a progressivement fait émerger un modèle de couple biactif. Parallèlement, on assiste à une revalorisation de la paternité : le « métier de père » est désormais perçu comme une profession à part entière, que le père doit endosser au même titre que celle qu’il exerce pour gagner sa vie (Knibielher, 1987). Ainsi, là où la paternité moderne va de pair avec la figure « du chef de famille qui pourvoit par ses revenus aux besoins du foyer [la paternité contemporaine valorise] l’éducation sous l’angle vécu de la relation » (Castelain Meunier, 2002 : 42). Plus spécifiquement, l’émergence dans les années 1980 de la figure du « nouveau père » (Jami et Simon, 2004), c’est-à-dire la promotion d’un père plus impliqué et plus affectueux avec ses enfants, implique que le rôle de père et celui de mère deviennent relativement interchangeables. Cette interchangeabilité est attestée par l’ouverture aux hommes du congé parental d’éducation et de l’allocation qui y est attachée (l’Allocation Parentale d’Education) dès leurs mises en place (1977 et 1985 respectivement).

Cependant, ces évolutions ne conduisent pas pour autant à considérer l’identité de père au foyer comme « normale ». Les femmes restent les principales responsables de la prise en charge du foyer et des enfants (Brugeilles et Sebille, 2009). Plus particulièrement, l’implication plus grande que les « nouveaux pères » manifesteraient envers leurs enfants peine à se traduire en termes de temps passé avec eux : « l’analyse détaillée des emplois du temps masculins (Devreux et Frinking, 2001) vient battre en brèche la réalité de l’existence de ces “nouveaux pères”, du moins comme catégorie sociale » (Devreux, 2004 : 61). Certes, l’écart entre les hommes et les femmes pour ce qui est du temps consacré aux tâches parentales tend à se réduire. Cependant, les femmes continuent à être plus impliquées dans la prise en charge des enfants que les hommes (95 minutes par jour en moyenne pour les femmes, contre 41 minutes pour les hommes en 2010) (Champagne et al., 2014). Les travaux portant sur la paternité se font écho d’un décalage entre les discours et les pratiques des pères (Brachet et Salles, 2011 ; Modak et Palazzo, 2002), qui sont « émotionnellement très investis, tout en étant peu présents physiquement et en participant très peu aux tâches quotidiennes. […] Dans ces cas, l’exercice du rôle du père est plus ou moins assimilé à un loisir, principalement exercé le week-end et pendant les vacances » (Brachet et Salles, 2011 : 67). Dans les couples où le père est sans activité salariée, la répartition des tâches domestiques est plus égalitaire : lorsque c’est l’homme qui est au foyer et la femme active, l’homme a dix fois plus de probabilité de s’occuper totalement de certaines tâches. Dans ces couples, on n’assiste cependant pas à un renversement des rôles traditionnels : « lorsque l’homme est au chômage et la femme en emploi rémunéré, elle participe toujours plus que lui aux tâches parentales, alors que pour les autres tâches domestiques sa participation devient minoritaire » (Paihlé et Solaz, 2004 : 604). De même, dans les couples où le père est en congé parental, les conjoints cherchent une répartition égalitaire des tâches (Trellu, 2010 ; Boyer et Renouard, 2004).

Dans cet article, nous nous attacherons à comprendre comment les pères au foyer et leurs conjointes « font » et « défont » le genre (West et Zimmerman, 1987), concept ici compris comme une construction réalisée par les pratiques et les discours des individus, pratiques et discours étiquetés dans les représentations comme étant « masculins » ou « féminins ». Plus spécifiquement, il s’agira de comprendre ce que l’inversion du genre fait aux discours et aux pratiques des pères au foyer et de leurs conjointes en ce qui concerne leurs positionnements vis-à-vis du masculin et du féminin.

Terrain et méthodologie de l’enquête

Mener une enquête sur des « pères au foyer » pose une double difficulté : la définition du terme d’une part et le recrutement de l’échantillon d’autre part.

Tout comme la situation de mère au foyer, celle de père au foyer est difficile à définir, puisqu’elle repose sur une absence (celle d’activité salariée) plus que sur un critère positif. Or, les parents au foyer ne se sont pas forcément retirés une fois pour toutes de l’emploi, mais peuvent entretenir avec lui un rapport « en pointillés », en alternant périodes d’activité et d’inactivité ou en exerçant une activité rémunérée en parallèle de leur implication domestique (Dieu et al., 2011). Plus largement, l’expression « père au foyer » est encore mal définie dans les représentations. Ainsi, certains hommes contactés dans le cadre de l’enquête l’ont spontanément associée à la situation de père « solo » (séparé de la mère de leurs enfants ou veuf). Pour cette raison, nous avons choisi de ne pas passer par l’autodéfinition pour le recrutement de l’échantillon (c’est-à-dire de n’interroger que des hommes qui se définissent comme pères au foyer), mais de privilégier un critère objectif : celui de l’absence de l’activité salariée pendant au moins six mois.

Cet article présente les résultats d’une enquête qualitative réalisée en France et portant sur vingt-cinq hommes en couple hétérosexuel avec enfants, sans activité salariée pendant au moins six mois. Il s’agissait de comprendre comment la répartition des tâches domestiques entre conjoints est transformée par le retrait du père du travail salarié. Le recrutement a été réalisé par interconnaissance (dix pères) et par le biais d’institutions liées à la petite enfance (crèches, halte-garderie et lieux d’accueil parents-enfants) de région parisienne, contactées par lettres. Quatre pères ont été contactés par le biais de la caisse d’allocations familiales de Paris. Les pères volontaires ont alors contacté l’enquêtrice par courriel. La diversification de l’échantillon a été réalisée selon les conditions d’entrée dans la situation de père au foyer, afin d’établir si le caractère subi ou non de cette situation influait sur la répartition des tâches domestiques au sein du couple.

Ces pères ont été interrogés par entretiens semi-directifs, portant sur les trajectoires biographiques des conjoints et la répartition des tâches ménagères et parentales au sein du couple. Ils ont été réalisés le plus souvent au sein du domicile de l’enquêté (treize), plus rarement par téléphone (huit) ou dans un lieu public (quatre). Ils ont eu lieu entre février 2012 et août 2015 et ont duré une heure et demi en moyenne. Lors de trois entretiens, la conjointe était présente pendant la totalité ou une partie de l’entretien.

Le choix de la méthode de l’entretien s’imposait dans le cadre d’une recherche sur une population encore minoritaire. Elle a permis d’accéder aux discours de justification des enquêtés sur leur entrée dans la situation de père au foyer, mais aussi de positionnement vis-à-vis des normes du masculin et du féminin. L’analyse des entretiens a été réalisée par la comparaison des situations et des discours des différents enquêtés. Cependant, elle présente des limites, et ce d’autant que les conjointes des pères au foyer n’ont pas été systématiquement interrogées, et que cet échantillon de pères n’a pas été comparé avec un échantillon de mères au foyer. Ces limites se font sentir notamment en ce qui concerne l’appréciation de la répartition des tâches domestiques : il est possible que les pères aient surestimé leur prise en charge des tâches (Guisse et Régnier-Loilier, 2010). Cependant, les quelques conjointes qui ont été interrogées ont déclaré une répartition des tâches similaire à celle de leur conjoint, ce qui semble indiquer que les déclarations des pères sont plutôt proches de la réalité.

Présentation de l’échantillon

Parmi les pères rencontrés, la majorité (vingt-et-un) est devenue père au foyer peu de temps avant ou suite à l’arrivée d’un nouvel enfant dans la famille. La décision que le père devienne parent au foyer est alors permise par le recours au congé parental (huit pères) ou provoquée par un licenciement ou par une démission pour un peu moins de la moitié des pères rencontrés, liée soit à un suivi de conjointe soit à un désintérêt du père pour l’emploi précédemment exercé. Le tableau ci-dessous récapitule le rapport à l’emploi des conjoints et leur situation familiale.

Tableau 1 : Description des enquêtés

Tableau 1 : Description des enquêtés

* : pères qui ont repris une activité exercée ou rémunération perçue par le père au moment de l’entretien (allocations, activités rémunérées ponctuelles, emploi obtenu peu de temps avant l’entretien)

** Les prénoms ont été changés

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L’entrée du père dans cette situation est souvent présentée comme un concours de circonstances, comme dans le cas des pères en congé parental en France (Trellu, 2010), qui a par la suite été investi par les conjoints comme l’occasion de recomposer la répartition des rôles et d’assigner le père à la prise en charge des enfants et du foyer, et la conjointe à l’apport de ressources. Cette recomposition des rôles est présentée comme d’autant moins problématique que les couples rencontrés sont majoritairement hypogames[2] (comme les pères en congé parental ; Boyer et Renouard, 2004 ; Trellu, 2010) : les pères expliquent que leur couple a fait le choix de privilégier la carrière de leur conjointe car elle était plus stable ou plus rémunératrice que la leur, et ce d’autant que de nombreux pères ont affirmé en entretien que leur ancienne profession ne leur convenait plus, parce qu’elle était trop exigeante en termes de temps ou d’énergie ou qu’ils avaient le sentiment d’en avoir « fait le tour » (Léo). Ces couples manifestent une inversion par rapport à la majorité des couples, qui sont le plus souvent hypergames (Kaufmann, 1999), ce qui justifie selon les pères le choix de l’inversion des rôles dans le couple.

Notons que si les pères rencontrés n’exercent pas d’activité salariée pendant la période où ils sont « pères au foyer », certains d’entre eux bénéficient néanmoins de ressources monétaires propres : quatre pères perçoivent des loyers sur leurs propriétés immobilières, deux pères ont des missions ponctuelles rémunérées, trois sont des auto-entrepreneurs et dix perçoivent des allocations chômage ou familiales. De plus, plusieurs pères avaient des économies au moment d’entrer dans la situation de père au foyer. Par exemple, deux pères ont perçu des héritages.

Résultats

Les pratiques et les discours des pères au foyer s’avèrent diversifiés et nuancés en ce qui concerne leur adhésion à la masculinité et à la féminité. Si le rôle de parent au foyer est clairement associé dans les représentations à un rôle féminin, les pères rencontrés et leurs conjointes « l’aménagent » de façon à le rendre plus conforme aux rôles genrés respectifs des conjoints.

Devenir père au foyer : investir un rôle féminin

Les couples où le père est au foyer présentent une inversion des rôles traditionnels, puisque c’est la conjointe qui est assignée à l’apport des revenus, et le père est pourvoyeur de soins à titre principal dans le couple, c’est-à-dire qu’il s’occupe majoritairement des enfants et des tâches ménagères, du moins pendant les jours de semaines. Elle se traduit par un changement de pratiques des conjoints, en ce qui concerne la répartition des tâches domestiques, mais aussi la relation que les pères déclarent avoir avec leurs enfants. Certains des pères font alors l’objet d’une stigmatisation de la part de leur entourage pour leur transgression des normes de genre.

Cette inversion des rôles se traduit dans la répartition des tâches ménagères au sein de ces couples. Tous les hommes rencontrés déclarent en faire plus à la maison depuis qu’ils sont au foyer. Ils prennent en charge en totalité ou en partie les tâches « négociables » (cuisine, vaisselle, courses, ménage) et les tâches « masculines » (jardinage, bricolage). Les tâches « féminines » liées au linge (Kaufmann, 1992) et les tâches administratives sont davantage du ressort des conjointes. Quand elles ne sont pas partagées de façon égalitaire, elles sont un peu plus prises en charge par les pères. En effet, certains pères décrivent leur volonté d’endosser le rôle de père au foyer jusqu’au bout, en prenant en charge toutes les tâches domestiques : « je voulais tout prendre pour moi, histoire d’assurer socialement, de jouer le rôle d’homme à la maison » (Ugo).

L’inversion est d’ailleurs revendiquée par une partie des pères, qui définissent leur situation comme celle d’une femme au foyer, comme Lionel : « je me sens père au foyer. J’ai la même fonction que ma mère quand j’étais petit ».

Les pères décrivent donc leur rôle en tant que pourvoyeur de soins comme un rôle féminin, qui implique de prendre en charge la majorité des tâches domestiques.

Des pères-mères ?

Cette inversion des rôles ne se traduit pas seulement dans les pratiques des pères concernant la répartition des tâches, mais aussi dans les discours qu’une petite partie d’entre eux tient concernant la relation père-enfant. La situation de père au foyer est alors présentée comme cohérente avec leurs dispositions « maternelles ».

Certains pères mettent l’emphase lors de l’entretien sur la grande affection qu’ils éprouvent pour leurs enfants, sur le modèle de la relation mère-enfant. Par exemple, Tristan déclare :

Pour moi le modèle du père ce serait plutôt un père plutôt absent, qui bosse, qui rentre tard et qui n’est que l’autorité. Le père, ce n’est pas ça du tout pour moi. Je suis pour plutôt un père-mère et une mère-père. Je veux avoir la part maternelle. Pour moi, ça s’est déclenché avec mon fils aîné, tout de suite, je l’ai eu dans les bras, et ça y est quoi. C’était parti. Un acte de naissance, de paternité, de maternité, c’était pour moi d’avoir l’enfant sur moi, et de le poser contre moi.

Pour d’autres, le sentiment d’être maternel se situe moins dans l’affection qu’ils portent à leurs enfants que dans le rôle éducatif qu’ils assurent au quotidien. Par exemple, selon Ugo, sa « femme trouve qu[’il] les couve trop et qu[’il est] trop protecteur » avec les enfants. Henri quant à lui décrit son engagement parental sur un mode « maternel » :

Je m’occupe beaucoup de mon fils. Du coup, vous êtes toujours en alerte, vous avez des réflexes, vous êtes tout le temps investi, même quand des gens peuvent prendre le relais à votre place. Ma copine, elle essaye de s’en occuper le week-end quand elle peut, mais je suis toujours à prendre le dessus, à faire attention. On prend de mauvaises habitudes [rire] ou des réflexes professionnels comme on dit [rire].

Ce côté maternel n’est pas forcément pensé comme opposé à la paternité, au contraire. Par exemple, Etienne déclare : « je pense que je suis assez maternel avec mes enfants. Je suis câlin… Très maternel. Ce qui n’enlève rien à ma virilité ! [rire] Paternel, mais aussi maternel. Un mélange des deux ». Plus largement, une partie de ces pères rejettent l’alternative proposée entre maternel et paternel, en défendant une vision des rôles parentaux comme indifférenciés : « Tout ce qui est technique, le papa il peut faire aussi bien que la maman, tout ce qui est au niveau de la verbalisation, de discuter avec l’enfant, de faire des câlins… » (Sébastien).

Plusieurs des pères interrogés se décrivent comme étant « maternels » avec leurs enfants, en ce qui concerne l’attachement qu’ils ont envers eux ou de leur attitude au quotidien avec eux. C’est d’autant plus vrai pour les pères qui sont entrés dans la situation de père au foyer en ayant un enfant en bas âge. Cependant, cette description de leur rôle parental comme étant « maternel » ne concerne qu’une partie des pères, en partie parce que la perception de rôles différenciés entre les parents selon leur sexe leur semble dépassée, ou ne s’appliquant pas à eux.

Des pères renvoyés au féminin dans les représentations de leur entourage

Cependant, même si une partie des pères refuse de se définir comme endossant un rôle féminin ou maternel, et revendique la légitimité pour un père de s’arrêter de travailler pour s’occuper de ses enfants, la situation de parent au foyer est clairement assimilée à un rôle féminin dans les représentations de leur entourage.

Les pères au foyer sont renvoyés par leur entourage au fait qu’ils enfreignent les normes du genre en endossant un rôle traditionnellement féminin : « C’est un truc pas très viril d’être homme au foyer. J’ai déjà pris ça en plein visage, ce n’est pas viril. [Le fait] qu’un homme soit au foyer, ça peut pas marcher ! » (Raphaël).

De même, Fabien déclare : « des gens ont dit “ah bah tu vas faire la nounou”, en souriant. Finalement, c’est “tu vas jouer à la femme” ». Même les conjointes semblent avoir parfois des difficultés à accepter que leur conjoint endosse ce rôle féminin : « [parfois, j’ai l’impression que ma conjointe se demande] est-ce que c’est vraiment le rôle d’un papa d’être au foyer ? » (Tristan).

D’une façon plus générale, les pères au foyer sont fortement stigmatisés pour leur renoncement au travail et sont assimilés à des chômeurs, à des feignants ou sont considérés comme étant entretenus par leur conjointe. Par exemple, Jonathan rapporte que « [les mères à la sortie de l’école] se disaient “qu’est-ce que c’est que ce type qui doit être au chômage, le pauvre type” ». De même, selon la conjointe de Noé, la perception de leur entourage concernant Noé est « [qu’]il reste [au foyer] parce qu’il est feignant, parce qu’il veut pas bosser… [Pour eux,] il a raté quelque chose dans sa vie ».

Cependant, cette inversion est parfois valorisée par les femmes de leur entourage. Plusieurs pères rapportent que des amies accueillent l’annonce de leur situation favorablement, car elles voient des similitudes entre leur situation propre et celle du père au foyer. Par exemple, Jonathan explique que lorsqu’il parlait de ses difficultés à s’occuper des enfants et de la maison, les mères avec lesquelles il discutait à la sortie de l’école « étaient ravies, elles disaient “ah, tu vas dire ça à mon mari, pour qu’il comprenne dans quelle situation je suis, et que ça vienne de la bouche d’un homme, ça pourra peut-être lui faire changer la vision que l’on a de la femme au foyer” ».

Ainsi, indépendamment des discours que les pères peuvent tenir sur le caractère genré ou non de la situation de parent au foyer, cette dernière est largement perçue par leur entourage comme féminine, ou du moins comme impropre à un homme. Les pères au foyer sont alors l’objet de plaisanteries ou de critiques (le plus souvent de la part d’hommes), qui sont autant de rappels à l’ordre du genre.

Loin de minimiser le caractère genré de la situation de parent au foyer, une part importante des pères enquêtés assimilent leur rôle parental et dans le foyer comme un rôle féminin, parfois sur le mode de la revendication, parfois sur le ton de la plaisanterie. Si de nombreux pères décrivent leur entrée dans cette situation comme le fruit des circonstances, quelques-uns mettent en avant leur adéquation avec le rôle de parent au foyer, du fait de leurs dispositions « maternelles » vis-à-vis de leurs enfants. Plus largement, leur retrait du monde du travail salarié les amène à endosser un nouveau rôle au sein du foyer : celui de principal responsable des enfants et des tâches ménagères, rôle généralement assumé par les femmes. Plus qu’une simple conséquence de leur plus grande disponibilité (par rapport à la période où ils exerçaient un emploi salarié), les pères investissent ce rôle et déclarent vouloir en faire plus en matière de tâches domestiques qu’ils n’en faisaient avant car ils estiment que c’est leur « travail ».

Des hommes à la maison plus que des pères au foyer ?

Si les pères au foyer renoncent, au moins temporairement, à une part importante de leur identité masculine (le travail salarié) et adoptent un rôle traditionnellement féminin, ils pratiquent de nombreuses activités associées au « masculin » : activité rémunérée, prise en charge de tâches domestiques « masculines », pratique d’un sport. Plus largement, ils investissent ce rôle selon des modalités « masculines », notamment en ce qui concerne la prise en charge des enfants ou de proches âgés.

Le temps des pères au foyer est en partie affecté à des activités « masculines »

Le fait d’entrer dans une situation marquée comme féminine ne signifie pas pour autant que les pères consacrent la totalité de leur temps au rôle de principal pourvoyeur de soins. Au contraire, de nombreux pères mettent en avant le fait que leur plus grande disponibilité temporelle leur permet de pratiquer des activités marquées comme « masculines ».

Tout d’abord, plusieurs pères pratiquent des sports « masculins ». Par exemple, Sébastien qui souhaite devenir coach sportif, explique : « [En semaine], je fais à peu près deux heures trente [de sport] tous les matins avec le petit, en extérieur, et puis le soir souvent. […] Le dimanche ou le lundi, je vais au sport, je commence à 9 heures, je reviens à 11 heures, ensuite je vais boxer à midi, je reviens à 14 heures. »

Ensuite, de nombreux pères profitent de leur temps libéré pour effectuer des tâches de bricolage. Cinq des pères rencontrés mettent à profit leur temps au foyer pour rénover leur logement. Ces tâches de bricolage sont décrites comme passant avant l’exécution des tâches domestiques ordinaires : « mes journées aujourd’hui sont consacrées énormément aux travaux. Donc c’est pas les travaux ménagers classiques » (Hervé). De même, trois pères évoquent spontanément le bricolage et l’entretien des véhicules parmi leurs tâches domestiques ordinaires. Deux pères ont investi dans l’immobilier : « je rachète des appartements délabrés et je les rénove et je les mets en location. […] Chez nous, l’entretien, c’est moi, dans les appartements qu’on a, c’est moi aussi : plombier, électricité, carrelage, peinture… » (Ernest).

Enfin, une partie des pères conserve un rôle d’apporteur de ressources au foyer : quatre pères bénéficient de revenus par le biais de logements dans lesquels ils ont investi ; cinq pères ont des missions ponctuelles rémunérées ou sont auto-entrepreneurs. Jonathan a ainsi créé son auto-entreprise d’ébénisterie, activité qu’il exerce quand ses enfants sont à l’école. De plus, plusieurs pères avaient des économies au moment d’entrer dans la situation de père au foyer ou bénéficient d’allocations. Par exemple, Tristan, qui a reçu plusieurs donations de ses parents explique : « on est des privilégiés, donc moi j’ai pas l’impression de dépendre d’elle, même si elle fait un virement [de huit cents euros par mois] ». Plus largement, tous les pères déclarent vouloir retourner dans l’emploi et presque tous cherchent à opérer une reconversion professionnelle. La situation de père au foyer est l’occasion d’amorcer cette dernière, par des formations ou le développement de compétences culinaires ou sportives. Ainsi, les pères au foyer conservent en partie le rôle masculin d’apporteur de ressources au foyer, ou du moins souhaitent le retrouver à moyen terme.

Les pères au foyer affectent leur temps au moins en partie à des activités marquées comme « masculines », comme le bricolage (qu’il s’agisse de réparations ponctuelles ou de travaux plus conséquents d’aménagement ou de rénovation d’un logement) ou du sport. Pour une partie des pères, le rôle de principal pourvoyeur de soins n’est d’ailleurs pas incompatible avec celui de pourvoyeur de ressources : leur temps au foyer est l’occasion pour eux de pratiquer des activités tournées vers le monde de l’emploi.

Profession : père au foyer

Pour une partie de ces pères, la paternité au foyer est présentée comme un travail, soit qu’il s’agisse de présenter les tâches domestiques comme un travail, soit parce que la présence au foyer peut être traduite en un équivalent monétaire.

Ces hommes soulignent que si on rapporte le temps qu’ils consacrent aux tâches domestiques, ou les dépenses que le couple aurait dû réaliser s’ils étaient salariés, leur situation de père au foyer est équivalente à celle d’un travail salarié. Raphaël détaille : « En cumulant, si on prenait une nounou, on prenait une femme de ménage, on prenait des gens pour garder de temps en temps… finalement on arrivait à mon salaire, alors autant que je m’en occupe moi-même ».

De façon secondaire, quelques pères mettent en avant la dimension économique de leur rôle de parent au foyer, en mentionnant les économies qu’ils font réaliser à la famille par des activités d’autoproduction (en entretenant un potager par exemple). Noé explique ainsi : « Je fais le jardin, je fais le pain, je fais les yaourts… […] Ça doit faire 4 ans [que je fais le pain]. On a calculé, ça fait un moins dépensé entre 500 et 800 euros par an. C’est pas mal ». De même, Olivier explique les économies qu’il est parvenu à réaliser par une meilleure gestion de la maison : « j’ai réussi à baisser les dépenses d’une vingtaine de pourcents, sur l’eau, l’électricité, la nourriture, tout ça ».

Certains pères mettent également l’accent sur le fait que les tâches domestiques sont leur « boulot » (Antoine), et que le fait d’être au foyer est un « vrai travail » (Raphaël), en termes de temps et d’énergie consacrés aux activités domestiques et aux enfants. Par exemple, Henri souligne que « ça prend du temps, quand même, de s’occuper d’un enfant [rire]. C’est un métier ! C’est un métier, ça prend énormément de temps et d’énergie de s’occuper d’un enfant toute la journée ».

Jonathan va jusqu’à affirmer que selon lui, il vaut mieux que ce soit l’homme qui soit à la maison vu le poids que représente le bricolage dans une maison :

J’ai quand même de la contrainte de logistique, du bricolage de maison, quand on a une maison c’est un peu récurrent comme contrainte… mon épouse, elle bricole pas du tout. [Or,] c’est souvent l’homme qui se retrouve à faire le bricolage à la maison, le jardinage, le bucheronnage… donc cette configuration, qui me permet d’être un peu plus disponible pour la maison, me semble être optimale.

Loin d’opposer rôle de pourvoyeur de revenus et rôle de pourvoyeur de soins, une part importante des pères présente donc la paternité au foyer comme l’occasion de concilier ces deux rôles. Ainsi, plusieurs pères soulignent que le rôle de pourvoyeur de soins est similaire à un travail salarié en termes de temps, d’énergie ou de valeur produite : le fait d’assurer ce rôle les dispense donc d’assumer une fonction de pourvoyeur de revenus. Par ailleurs, certains enquêtés soulignent que ce rôle leur laisse suffisamment de temps pour assurer également celui de pourvoyeur de ressources, soit par des économies, soit en assurant des activités rémunérées ponctuelles.

Un investissement « masculin » de la parentalité au foyer

Ainsi, une partie des pères au foyer laissent apparaitre un investissement « masculin » du rôle de parent au foyer : s’ils assument les tâches traditionnellement attachées à ce rôle, ils le font selon des modalités masculines.

Parmi les pères que nous avons rencontrés, quelques-uns soulignent l’éducation « masculine » qu’ils donnent à leurs enfants, notamment en ce qui concerne la prise de risque et l’autonomie. Par exemple, Etienne raconte :

Moi, quand je les vois faire n’importe quoi, je m’inquiète pas, pas trop. Je pense qu’il faut qu’ils tombent au moins une fois pour qu’ils se rendent compte… […] [Ma conjointe] intervient avant moi à ce niveau-là. Ça rejoint l’autonomie. Moi j’ai plus tendance à ce qu’ils apprennent tous seuls de leurs chutes, de leurs erreurs… Elle, elle est plus protectrice à ce niveau-là.

Dans une moindre mesure, si certains pères revendiquent un côté maternel, comme évoqué précédemment, d’autres revendiquent au contraire un modèle de paternité plus traditionnel. Par exemple, Sébastien déclare :

Apparemment je ne suis pas un « nouveau père », [rire] ça me dérange pas de mettre une fessée à mes enfants. J’ai pas besoin d’avoir une relation affectueuse avec mon enfant, mais j’ai besoin qu’il découvre des trucs par mon intermédiaire et tout ça. J’ai l’exemple de mon beau-père, la façon dont il a élevé ses enfants, c’est vraiment le meilleur exemple pour moi. […] Ses enfants ils sont toujours pour lui à disposition, ils ne le contredisent jamais.

De façon secondaire, deux pères ont été amenés à endosser le rôle d’aidant familial auprès de leurs parents ou de leurs beaux-parents, mais ce rôle est également endossé selon une modalité « masculine » : ils apportent une aide non sous la forme d’un travail de « care » à proprement parler, mais en faisant du bricolage chez les membres de leur famille. Par exemple, Ernest explique que lui et sa conjointe ont acheté un appartement à proximité de chez eux où vit la mère de quatre-vingt-huit ans de sa conjointe, et qu’il a alors « récupér[é] la gestion de la belle-mère » : « ça ne fait peut-être pas partie des tâches ménagères mais bon, quand la belle-mère a un souci, […] le seul kakou qui est là pour aller remettre le disjoncteur, c’est moi ! Donc ça fait partie aussi du rôle de pilier [de la famille] ! ».

Enfin, bien que la plupart des pères déclarent que « c’est leur rôle » de prendre en charge les tâches ménagères, dans presque tous les couples, il y a des tâches que ces pères considèrent de leur ressort et d’autres qui seraient « négociables », dont ils se déchargent en partie ou totalement sur leur conjointe. De même, une partie d’entre eux adoptent la « stratégie du mauvais élève » (Kaufmann, 1992) pour laisser à leurs conjointes une partie des tâches. Ainsi, certains pères se disent inaptes à la prise en charge de certaines tâches. Par exemple, plusieurs pères expliquent avoir laissé la prise en charge du linge à leur conjointe après avoir « refait une garde-robe » (Hervé) accidentellement en mélangeant des linges de couleurs différentes.

À ce titre, tous les pères au foyer rencontrés ne sont pas des « femmes au foyer ». En ce qui concerne les enfants, loin de revendiquer un rôle de mère auprès de leurs enfants, certains pères déclarent au contraire chercher à leur donner une éducation « paternelle », tournée vers l’autonomie et la prise de risque. De même, en ce qui concerne les tâches ménagères, il y en a souvent une ou plusieurs qui restent de la responsabilité de leur conjointe.

Les enquêtés infléchissent le rôle de parent au foyer afin de le prendre en charge selon des modalités masculines, ou le conjuguent avec un rôle ou des activités masculines. Ainsi, tant dans la prise en charge des enfants (ou éventuellement celle de proches âgés) que celle des tâches ménagères, une part importante des pères au foyer rencontrés mettent en avant l’importance qu’ils accordent aux tâches masculines (notamment le bricolage) ou à conserver leur rôle de père dans l’éducation des enfants. De plus, ils soulignent que leur rôle de « femme au foyer » n’est pas incompatible avec celui de pourvoyeur de revenus, puisqu’il s’agit d’un « vrai travail » qui permet de réaliser des économies au foyer ou d’exercer une activité rémunérée en parallèle.

Les conjointes : des mères comme les autres ?

Si les pères laissent apparaitre dans leurs discours et leurs pratiques une position hybride, entre rôle de « femme au foyer » et prise en charge masculine de ce rôle, leurs conjointes semblent également conserver un rôle de pourvoyeuse de soins au sein du foyer.

Une moindre implication dans le foyer et auprès des enfants vécue sur le mode de la culpabilité

Si la majorité des pères rencontrés présentent l’inversion des rôles dans leur couple sous un jour plutôt positif, selon eux, leurs conjointes auraient plus de mal à l’accepter. Outre les pères qui mentionnent que leur conjointe serait mal à l’aise d’avoir un mari au foyer, une part importante d’entre eux estiment qu’elle se reproche de ne pas être plus impliquée dans les domaines domestique et parental.

Les pères sont nombreux à déclarer que leur conjointe éprouve de la culpabilité à ne pas passer plus de temps avec leurs enfants, ce qui explique qu’elle prenne en charge une grande partie des tâches parentales le soir et le week-end. Par exemple, selon Jonathan : « [Ma femme] culpabilise un maximum, de ne pas être une bonne mère. […] [Elle compense] en s’imposant à faire des choses avec eux. C’est des fois à des horaires pas très cohérents, tard… ».

Plus largement, en cas de coprésence des conjoints, selon les pères, certaines conjointes semblent se sentir coupables de voir le père prendre en charge des tâches qui sont habituellement imparties à la femme et cherchent donc à participer à la réalisation de ces tâches. Par exemple, Hervé explique que sa conjointe « veut participer, elle ne veut pas se sentir déconnectée ». De fait, quelques pères ont tendance à renoncer à toute activité domestique quand la conjointe rentre à la maison, comme dans le cas de Dimitri.

Je ne suis pas un père au foyer à 100 % en quelque sorte, puisque le week-end je cesse de faire ça, c’est ma femme qui fait beaucoup. […] Je vais me promener [avec mon fils]. Elle, pendant ce temps, elle va faire le ménage de la façon dont elle le souhaite, plus appliquée. (Dimitri)

De plus, quelques pères considèrent que le week-end est un moment de « vacances » pour eux, comme l’explique Jonathan : « le samedi c’est vraiment la logistique enfant. Moi j’essaye d’en profiter pour faire des choses pour la maison. Je trouve que j’ai déjà assez donné la semaine, j’ai envie de m’occuper de moi ou de mon environnement ».

Selon les pères, si les rôles sont inversés pendant les journées de semaine, ce n’est pas aussi vrai lorsque les conjointes sont à la maison, puisqu’elles tenteraient de compenser leur temps d’absence les journées de semaine par un investissement accru auprès des enfants et dans les tâches ménagères.

Une difficulté des conjointes à « inverser les rôles »

Plus largement, au-delà d’un sentiment de culpabilité, les pères décrivent leurs conjointes comme ayant du mal à se désinvestir de la prise en charge des tâches ménagères, même dans les couples où les deux conjoints ont convenu que c’est au père d’en être responsable.

Selon les pères interrogés, leurs conjointes éprouvent des difficultés à ne pas prendre en charge une tâche elles-mêmes quand elles estiment que cette tâche doit être faite et qu’elles sont disponibles pour le faire.

[Quand elle rentre, ma conjointe] commence à ranger et que je culpabilise parce que je me dis « quand même, ça fait une semaine que c’est comme ça, que je vois le truc s’entasser et que j’ai eu plusieurs opportunités de le faire et je l’ai pas fait ». Donc je commence à vouloir l’aider, elle me dit « bah non, c’est pas maintenant qu’il faut le faire »... (Killian)

Les conjointes semblent parfois prendre en charge ces tâches ménagères presque malgré elles, comme en témoigne l’échange entre Tristan et sa conjointe (présente pendant la seconde moitié de l’entretien) qui explique qu’elle aimerait ne pas avoir à prendre en charge les tâches ménagères les jours où elle ne travaille pas. Or, selon Tristan, ce n’est pas parce qu’il n’en fait pas assez qu’elle prend en charge ces tâches :

Tu as une extrême difficulté à ne pas vouloir faire les choses. C’est-à-dire que moi je le fais presque dix fois par semaine, je fais le linge, et toi le mercredi il faut que tu fasses au moins une machine… Il faut que tu le fasses ! C’est par rapport à ton rôle, que tu te mets dans la tête, une sorte d’exigence que tu as, ou une sorte de poids de la société qui faisait que tu te sentais obligée de participer au nettoyage de la maison ! (Tristan)

Les pères se plaignent parfois de l’incapacité des conjointes à se désinvestir de la gestion du foyer, qu’ils vivent comme un envahissement ou une remise en cause de leurs compétences. Par exemple, Benoit déclare : « Je le vis très mal quand c’est [ma conjointe] qui commence à faire le repassage. C’est un petit peu ma chasse gardée, maintenant. Si elle fait la cuisine etc., je le prends comme un reproche. »

Au-delà d’un sentiment de culpabilité, leurs conjointes continueraient à se sentir responsables de la gestion du foyer et éprouveraient le besoin de réaliser des tâches ménagères lorsqu’elles sont à la maison. Cette implication domestique est parfois source de tensions au sein du couple, soit parce que les conjointes estiment que c’est au père de faire ces tâches ménagères, soit parce que le père la vit comme une dépréciation de ses compétences domestiques.

Se dire père au foyer : une définition variable

La définition de « père au foyer » n’est pas encore clairement établie dans les représentations en France, y compris dans celles d’hommes pouvant répondre à cette appellation par leur absence d’activité salariée et leur implication dans les tâches domestiques. En effet, plusieurs pères rencontrés dans le cadre de notre enquête discutent du contenu à apporter à ce terme, en fonction de ce qu’ils estiment être le rôle du père au foyer.

D’une part, certains pères hésitent quant à leur légitimité à se définir comme tels, car ils pensent ne pas endosser la totalité des tâches qu’assumerait un « vrai » père au foyer, comme Tristan :

Je suis père au foyer et en même temps, quand on est illustrateur, c’est un métier artistique, je m’occupe de mon fils, mais en même temps, je ne pouvais pas lâcher le fait de faire de l’illustration, de dessiner […] C’est vrai que je suis souvent plongé dans autre chose que père au foyer, je suis père au foyer mais je ne suis pas père au foyer.

D’autre part, certains pères mettent l’accent sur le fait que selon eux, la situation de père au foyer doit être choisie pour pouvoir « vraiment » prétendre à cette appellation : « Quand on est père au foyer, si c’est pas un choix, on n’est pas père au foyer. On s’occupe des enfants et on cherche du travail parce qu’on veut travailler, c’est tout quoi. Mais on s’occupe des enfants parce qu’on n’a pas de travail. » (Tristan). D’autres pères estiment que la situation de père au foyer doit durer à moyen ou long terme :

« Père au foyer » il y a quand même… Moi je suis dans une situation en court-moyen terme, et père au foyer, ce qui est bien, c’est que c’est du long terme, en tous cas c’est ce que j’ai dans l’idée, même si ce n’est pas pour la vie… (Armand)

Enfin, pour Raphaël, certains hommes ne pourraient pas prétendre à cette appellation parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en charge les tâches ménagères :

Moi j’en connais deux, trois quand j’étais à Luxembourg. Et ils assumaient déjà pas les tâches ménagères, donc ils avaient tout le temps… ils avaient des nounous en plus, et ils se revendiquaient plutôt pseudo-artiste, au chômage…

Dans l’échantillon, douze pères se définissent spontanément comme pères au foyer, quatre pères comme des hommes au foyer, et deux pères utilisent les deux termes. Le choix de ces expressions ne semble pas neutre. En effet, les pères qui emploient plutôt le terme « homme au foyer » sont souvent investis dans des travaux de rénovation ou d’aménagement du foyer ou décrivent leur situation comme un engagement global dans le foyer dont la garde des enfants ne serait qu’un aspect. À l’inverse, ceux qui se décrivent comme « pères au foyer » laissent souvent apparaitre un investissement affectif et temporel important auprès de leurs enfants.

Les éléments que les pères enquêtés font entrer dans la définition de « père au foyer » sont donc variables, et prennent en compte des éléments hétérogènes : la décision d’assumer ce rôle, le temps pendant lequel le père reste dans cette situation et l’implication dans la gestion du domestique. Une partie des pères interrogés tracent donc une frontière entre les « vrais » pères au foyer (qui auraient choisi cette situation, qui y resteraient pendant une longue période de temps et qui assureraient la totalité des tâches ménagères) et les « faux », le plus souvent pour se ranger dans la seconde catégorie.

Discussion

Selon les enquêtes menées sur les pères en congé parental français (Trellu, 2007 ; Boyer et Renouard, 2004) et sur les pères au foyer à l’étranger (Merla, 2007 ; Doucet, 2004 ; Chesley, 2011 ; Medved, 2014), ces hommes occupent une position hybride du point de vue du genre, en endossant un rôle perçu comme féminin et en mettant en avant dans leurs discours et leurs pratiques leur appartenance au genre masculin. En nous appuyant sur les résultats de la présente étude, nous souhaitons prolonger ce constat en émettant l’hypothèse que les conjoints des couples dont le père est au foyer aménagent le rôle et les prérogatives attachées au rôle de mère au foyer dans les représentations pour le rendre compatible avec les rôles genrés traditionnels.

Une inversion partielle des rôles féminins et masculins

Si la situation de parent au foyer est perçue comme féminine par l’entourage des pères au foyer, les discours et les pratiques des enquêtés laissent à voir une division moins tranchée des rôles féminins et masculins au sein des couples où le père est au foyer.

Plusieurs indices montrent que la paternité au foyer est vécue comme une inversion des rôles. Certains enquêtés désignent spontanément leur position au sein de la famille comme similaire à celle d’une femme au foyer. Plus largement, la totalité d’entre eux explique comment ils ont été amenés à prendre en charge un plus grand nombre de tâches ménagères et parentales qu’ils ne le faisaient auparavant. Certains pères rencontrés vont même plus loin, en soulignant que leur retrait du monde de l’emploi salarié a été l’occasion pour eux de révéler ou de développer une « polarité féminine » (Merla, 2010), principalement en ce qui concerne la relation « maternelle » qu’ils ont aux enfants. Dans une moindre mesure, cette inversion se manifeste également dans la volonté des couples de donner priorité à la carrière de la conjointe, priorité justifiée par la carrière de cette dernière, mais aussi par des préférences personnelles. En effet, les pères déclarent souvent que leurs conjointes aiment leur emploi ou qu’« [elles ont] plus besoin de travailler qu[’eux] » (Etienne), tandis qu’ils décrivent leur propre rapport à l’emploi comme conflictuel.

Cependant, cette inversion des rôles est décrite comme n’étant que partielle. En ce qui concerne la répartition des tâches ménagères et parentales, de nombreux pères soulignent que l’inversion est moindre le soir et le weekend, lorsque la conjointe est présente au foyer, ce qui peut être l’occasion pour le père de suspendre son rôle de parent au foyer et d’avoir des activités personnelles (Chatot, 2015). Plus largement, les rôles de pourvoyeurs de ressources et de pourvoyeurs de soins sont partagés entre les conjoints. Selon les pères, les conjointes désirent conserver un rôle de pourvoyeur de soins au sein du foyer. De plus, ils expliquent que leur présence au foyer n’est pas incompatible avec le rôle de pourvoyeur de ressources, soit parce que leur disponibilité temporelle leur permet d’exercer des activités rémunérées ponctuelles, soit parce que les tâches qu’ils effectuent pour le foyer ont un équivalent monétaire. Le fait de présenter la paternité au foyer comme un travail permet à ces hommes de montrer leur conformité aux normes de la masculinité, dans la mesure où le travail est symboliquement le cœur de l’identité masculine.

Si les pères au foyer déclarent adopter un rôle féminin, ils ne défendent pas pour autant l’idée d’un échange des rôles entre eux et leur conjointe. Au contraire, ils ont à cœur de souligner que l’un et l’autre partagent les rôles de pourvoyeurs de ressources et de pourvoyeurs de soins, c’est-à-dire les rôles traditionnellement masculins et féminins. Ce partage des rôles s’explique en partie par les résistances que manifestent les pères et leurs conjointes (du moins, telles qu’elles apparaissent dans les discours des premiers) à une inversion totale des rôles.

Les limites de l’inversion du genre : les résistances des hommes et des femmes

Selon Laura Merla (2007), les pères au foyer s’efforcent de donner des « gages » de leur appartenance au genre masculin, afin de disqualifier le stigmate de l’efféminisation. Or, ce que laissent apparaitre les discours des pères, c’est que les conjointes semblent également chercher à donner des gages de leur appartenance au genre féminin, par la persistance de leur implication dans la gestion du foyer et des enfants, probablement pour disqualifier un stigmate possible de mauvaise mère et de mauvaise ménagère.

Les résistances des hommes à l’inversion des rôles se manifestent notamment dans les activités qu’ils pratiquent en plus (et parfois à la place de) de leurs activités ménagères et parentales. L’emphase que certains mettent sur le bricolage pourrait être une manière pour eux de se présenter comme des « hommes à la maison » plus que comme des « pères au foyer » : sans activité professionnelle, ils sont amenés à prendre en charge davantage de tâches domestiques, mais l’essentiel de leur rôle au sein de la famille reste masculin. L’ambivalence dans les discours d’Etienne ou de Tristan concernant leur rôle parental, décrit comme hybride (maternel et paternel), montre bien la difficulté des pères au foyer à se définir comme des mères. Plus largement, ces résistances masculines se manifestent dans l’affectation de leur temps et leur prise en charge des tâches domestiques : là où les femmes au foyer (Brunet et Kertudo, 2010 ; Maison, 2007) semblent estimer que leur temps doit être essentiellement consacré au foyer et aux enfants, les pères rencontrés semblent disposer de la possibilité de se réserver du temps pour soi, ou de ne pas prendre en charge certaines tâches ménagères.

Cependant, les conjointes semblent également manifester des résistances, dans la mesure où d’une part leur moindre implication dans le foyer est vécue sur le mode de la culpabilité (signe qu’elles comparent leur situation au rôle féminin traditionnel) et d’autre part elles gardent un pied dans la gestion domestique lors de leur temps de présence au foyer.

Les conjoints semblent donc manifester une « transgression circonscrite » (Merla, 2007) des normes de la masculinité et de la féminité, en conservant certaines prérogatives des rôles genrés traditionnels.

S’adapter au rôle ou adapter le rôle ?

La plupart des pères rencontrés dans le cadre de cette enquête affirment ne pas avoir envisagé d’exercer le rôle de parent au foyer avant d’entrer dans cette situation. On peut alors s’interroger sur les effets que ce dernier peut avoir sur les pères, mais aussi réciproquement sur la façon dont les pères aménagent le rôle de parent au foyer pour le rendre compatible avec le genre masculin.

Le rôle de parent au foyer semble avoir une portée prescriptive sur les discours et les pratiques des pères, au moins en ce qui concerne les tâches ménagères et la relation aux enfants. En effet, bien que la plupart des pères soient entrés dans cette situation parce qu’ils se sont trouvés sans emploi suite à un licenciement ou à un déménagement pour suivre leur conjointe, la plupart d’entre eux expliquent que selon eux, « c’est [leur] rôle » (Tristan) de prendre en charge les tâches ménagères (Chatot, 2016). De même, quelques pères hésitent à se définir comme tels parce que selon eux, un « vrai » père au foyer en ferait plus dans la maison qu’ils ne le font. De plus, quelques pères expliquent qu’en devenant pères au foyer, ils se sont révélés « maternels » ou ont développé des « réflexes professionnels » (Henri) vis-à-vis de leurs enfants.

Cependant, plus qu’une adaptation au rôle, c’est une adaptation du rôle qui transparait à travers les discours des pères : possibilité de prendre en charge le foyer et les proches selon une modalité masculine, défense de la parentalité au foyer comme un travail qui justifie que le soir et le weekend, ils soient « en congé » et délèguent en partie la charge domestique à leurs conjointes. Cette possibilité d’adaptation du rôle se manifeste dans les discours que les pères tiennent sur leurs activités domestiques. Par exemple, Jonathan souligne que selon lui il est plus efficace que ce soit l’homme qui soit au foyer plutôt que la femme, étant donné le poids que représente le besoin de bricolage dans une maison. On peut ici faire un parallèle entre le discours de ce père et celui d’hommes dans des professions féminines, qui affirment que leurs « compétences masculines » (comme l’autorité ou la force physique) peuvent constituer un avantage comparatif par rapport aux femmes exerçant cette profession (Guichard-Claudic et al., 2008).

Bien que le rôle de parent au foyer semble attaché dans les représentations des pères rencontrés à la prise en charge du domestique, ils semblent néanmoins disposer de la possibilité d’aménager en partie ce rôle et de minorer leur prise en charge d’activités « féminines » (comme la prise en charge du linge) au profit d’activités plus masculines, comme le bricolage.

Conclusion

Les ambivalences des pères concernant la légitimité et l’illégitimité qu’ils ressentent concernant le fait de se définir comme « père au foyer » montrent que le terme « père au foyer » n’est pas réellement entré dans le répertoire du masculin en France. D’une part, les critères qu’il faudrait remplir pour être dans cette situation ne sont pas réellement circonscrits : suffit-il de ne pas avoir d’emploi salarié pour se définir comme tel ou faut-il également prendre en charge la majorité des tâches ménagères et parentales ? Doit-on entrer dans cette situation par choix ? Au bout de combien de temps devient-on un « vrai » père au foyer ? Or, ces hésitations ne semblent pas concerner les « mères au foyer », dans la mesure où Dominique Maison (2007) souligne que certaines de ces femmes sont entrées dans cette situation de façon contrainte ou ont recours à des employés à domicile pour prendre en charge les tâches ménagères, sans que leur « label » de « femme au foyer » ne soit remis en cause. Dans la mesure où ce terme est entré depuis longtemps dans les représentations, il semble être devenu suffisamment plastique pour s’appliquer à un certain nombre de situations. À l’inverse, celui de « père au foyer » étant récent, il est encore « en construction ». L’indétermination concernant les attributions d’un « vrai » père au foyer explique également la présence dans notre échantillon d’« hommes à la maison » : chaque homme de notre échantillon donne un contenu particulier à ce que doit être un « père au foyer » et se conforme en partie à ce rôle. D’autre part, le caractère récent de ce terme et le fait qu’il soit associé à des identités stigmatisées (chômeur, feignant…) rend difficile le fait pour un homme de se définir comme tel, à plus forte raison sur le long terme.

Bien qu’ils endossent un rôle perçu comme féminin, les pères au foyer ne renoncent pas pour autant à leur rôle masculin dans la famille, et cela se manifeste dans leurs discours. Mettre en avant ce qu’ils apportent au foyer en termes d’économies réalisées et d’amélioration des conditions de vie grâce à des travaux dans la maison, leur contribution à l’économie du foyer ou la pratique d’un sport « masculin » permet à ces hommes de disqualifier les stigmates pesant sur eux. Ils mettent alors en avant leur « transgression circonscrite » (Merla, 2007) des normes de la masculinité. Plus largement, la mise en avant de leur projet de retourner dans l’emploi à moyen terme manifeste leur volonté de se conformer au rôle d’apporteur de ressources. Par ailleurs, si les pères au foyer ont un rapport équivoque vis-à-vis des normes de la masculinité, les conjointes semblent éprouver une difficulté à renoncer au rôle féminin de pourvoyeuse de soins.

Les résultats de cette enquête exploratoire auprès des « pères au foyer » français interrogent l’efficacité possible de certaines politiques familiales (notamment l’instauration du congé de paternité et la réforme du congé parental de 2014) qui ont pour objectif un meilleur partage des responsabilités familiales et domestiques entre conjoints, en incitant les pères à se retirer temporairement de l’emploi salarié pour s’occuper de leurs enfants en bas-âge. Notre enquête suggère que de telles mesures pourraient être efficaces : une plus grande disponibilité temporelle associée à la présence d’enfants mineurs dans le foyer semble aller de pair avec un investissement accru du parent dans les tâches domestiques, investissement vécu comme obligatoire. De plus, cet investissement perdure même lorsque le père retourne dans l’emploi (comme Jonathan, qui explique qu’il a les « contraintes de la femme au foyer qui travaille »). Pour atteindre l’égalité hommes-femmes dans la sphère privée, il s’agirait donc moins de changer les représentations que de changer les pratiques.

Parties annexes