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Études stratégiques et sécurité : Globalization and Maritime Power.Tangredi, Sam J.(dir.). Washington, dc, National Defense University Press, 2002, 613 p.

  • Claude Comtois

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  • Claude Comtois
    Département de géographie
    Centre d’études de l’Asie de l’Est
    Université de Montréal

Corps de l’article

Depuis la fin de la guerre froide et surtout les événements du 11 septembre 2001, les États-Unis mènent plusieurs études en vue d’évaluer les effets de la globalisation sur leur sécurité nationale. Plusieurs de ces études se concentrent sur les causes de la globalisation et ses conséquences sociales, culturelles, économiques et politiques. L’objectif du volume est de traduire les connaissances générales des processus globaux en langage stratégique. Bénéficiant de l’apport de plus de 30 experts, en provenance d’un large éventail de disciplines, le volume se distingue par sa volonté de répondre à trois questions : Quels sont les impacts de la globalisation sur la puissance navale des États-Unis ? Comment les forces maritimes influencent-elles les processus globaux ? Et quelles sont les orientations politiques nécessaires pour répondre à ces changements ? Ces questions sont analysées dans 30 chapitres organisés sous cinq parties. Tous les chapitres sont soigneusement référencés. Le volume est appuyé par de nombreux tableaux et figures et présente une bibliographie de plus de 500 références.

D’emblée, force est de reconnaître que le volume est conçu et biaisé en fonction de la sécurité nationale des États-Unis et de la protection du modèle économique américain. Néanmoins, l’analyse de contenu du volume requiert une lecture et une relecture très attentives, afin de bien décoder les fondements idéologiques et les concepts géopolitiques qui permettent de donner un sens à la dynamique des politiques de défense des États-Unis. Trois volets retiennent l’attention : l’identification des problèmes économiques de la mondialisation, l’orientation des stratégies militaires et leur mise en oeuvre.

De l’avis des auteurs, la globalisation du modèle américain est une réalité inévitable. L’éloignement géographique de l’épicentre nord-américain et ouest-européen de ce modèle augmente les dangers que des révolutions produisent des changements culturels et institutionnels déstabilisants. On émet l’hypothèse selon laquelle plus un pays est confronté à un certain niveau d’instabilité pendant sa phase de transition vers l’adoption du modèle américain, plus sont élevés les risques de diffusion de différentes formes d’agitation vers les pays limitrophes et le monde en général. Dans ce contexte, le fonctionnement des processus globaux et l’adoption du modèle américain de développement nécessitent une globalisation de l’environnement de sécurité des États-Unis, particulièrement dans trois secteurs : les systèmes portuaires, les zones de passage et l’approvisionnement en pétrole.

La globalisation des marchés souligne l’importance des ports pivots au sein des réseaux logistiques globaux. Par ailleurs, les lignes de circulation et de commerce diffusent la démocratie et créent les marchés globaux. Or, la croissance dans la taille des navires et le nombre restreint de ports capables d’accueillir ces navires constituent le maillon faible de la chaîne de transport global. Il importe donc d’accroître le rôle des opérations navales dans la protection des zones littorales et des activités de transport terrestre, notamment dans la sécurité des grands systèmes portuaires mondiaux et d’apporter un financement public à la construction de nouveaux ports de grande taille qui serviraient d’alternatives en cas de fermeture ou d’interruption de trafic au sein de ces ports pivots.

Par ailleurs, la sécurité du commerce maritime repose sur le concept de voies de circulation en tant que ressources naturelles non renouvelables. L’offre, mesurée en termes de zones de passages, est limitée alors que la demande exprimée en termes de nombre de navires utilisant ces détroits, augmente. Mais la géographie physique de certains détroits, combinée à l’accroissement de la taille des navires, au transport de matières dangereuses et à l’augmentation du trafic soulèvent de nouveaux risques de détérioration de l’environnement. Conséquemment, toute fermeture ou interdiction de passage s’apparente à une forme de détérioration de l’environnement qui affecte la sécurité globale. La marine joue un rôle crucial dans les processus globaux parce qu’elle contrôle l’accès aux principales lignes de circulation, l’accès aux ressources et aux marchés et elle garantit aux États-Unis et à leurs alliés un accès aux richesses produites par le commerce mondial entre les économies de marché. Il importe donc de militariser les politiques environnementales.

Enfin, l’économie-monde repose de plus en plus sur une augmentation de la consommation de pétrole. Mais, le centre de gravité des flux d’énergie se déplace progressivement vers l’Est. L’intégration de l’Asie, notamment la Chine, avec les régions d’Asie centrale et du Moyen-Orient est donc inévitable. De toute évidence, cette intégration nécessite d’importants réseaux de conduite dont le développement et surtout le financement dépendent d’investissements étrangers, notamment américains. Mais la région est marquée par de nombreuses zones conflictuelles générées par le pluralisme politique et les problèmes de transition vers l’économie de marché. Considérant que la présence de la puissance navale américaine dans la région exerce un impact positif sur les indices boursiers du prix du pétrole, il importe donc d’assurer la stabilité économique de l’Asie et la stabilité politique du Moyen-Orient par une forte présence militaire étrangère.

Cette identification des principaux problèmes économiques permet ensuite aux auteurs de mieux dresser le portrait de l’orientation géopolitique qui doit moduler la stratégie maritime des États-Unis. La fin de la guerre froide force les États-Unis à se désengager progressivement du théâtre européen pour réorienter leur stratégie vers une politique d’endiguement de l’ensemble du continent eurasiatique, du Maghreb vers le littoral asiatique, désormais considéré comme un arc d’instabilité. Conséquemment, les États-Unis doivent développer une nouvelle architecture militaire autour des terres en bordure du continent eurasiatique. Les bases militaires de Diego Garcia et de Guam doivent être renforcées. Les États-Unis doivent également maintenir une présence militaire en Australie, au Japon, ainsi que dans la péninsule coréenne. Il importe enfin de créer une nouvelle ceinture de bases navales dans la mer d’Arabie, l’océan Indien et le Bassin Pacifique dans le but d’empêcher l’émergence d’une puissance dominante hostile sur le continent eurasiatique. De l’avis de nombreux auteurs, le principal danger émane de la Chine qui force un déploiement des forces stratégiques des États-Unis.

Les auteurs poursuivent leur analyse à travers l’élaboration de vastes typologies des différentes menaces au fonctionnement et au processus de transition vers un monde fondé sur l’économie de marché. Parmi ces menaces, citons : 1) l’accroissement de menaces non étatiques, dont celles provenant de terroristes et d’organismes non gouvernementaux qui peuvent nuire aux processus économiques globaux ; 2) le trafic des narcotiques ; 3) l’immigration illégale et les migrations massives résultant de désastres humanitaires ; 4) l’augmentation du trafic et du commerce maritime ; 5) le développement de stratégies de dénégation territoriale où une puissance régionale rend le coût d’accessibilité territoriale prohibitif même par une action militaire, forçant ainsi la négociation d’un accord ; 6) la vente et la prolifération des armes et des technologies militaires, notamment des armes de destruction massive chimiques, bactériologiques et nucléaires ; 7) l’imprévisibilité des nouvelles alliances et coalitions, notamment celles des anciennes républiques soviétiques ; et 8) la prolifération des technologies de l’information qui augmentent la capacité militaire d’adversaires potentiels.

Ce cadre géopolitique et cette typologie des menaces permettent aux auteurs d’élaborer les grandes orientations de la stratégie militaire américaine. Désormais la doctrine militaire des États-Unis doit reposer sur une double dimension : protéger le territoire national et projeter des forces militaires à l’étranger. La protection du territoire national doit être fonction : 1) d’une capacité de frappes longue-distance, notamment d’un rôle accru des sous-marins qui concentrent plus de 70 % de la force de frappe nucléaire des États-Unis ; 2) du développement d’un bouclier spatial ; et 3) d’un système d’information, d’architecture et d’opérations interarmes. Par ailleurs, de l’avis des auteurs, les attaques du 11 septembre 2001 représentent un témoignage éclairant de l’importance de frappes préventives ou d’une projection de forces qui auraient découragé et détruit une attaque sur les États-Unis. Conséquemment, la seconde dimension de la doctrine militaire américaine vise à accroître le rôle des militaires dans leurs actions de déploiement à l’étranger, non seulement pour mieux protéger le territoire national, mais également pour établir un système local de dissuasion permettant à différents pays d’engager leur processus de transition stable vers l’adoption d’un modèle d’économie de marché. Les États-Unis doivent modeler le nouveau système de sécurité international et adopter un agenda stratégique global proactif fondé sur la capacité de mener concurremment quatre théâtres militaires : vaincre deux agresseurs, mener une contre-offensive majeure et occuper la capitale d’un ennemi pour y installer un nouveau régime.

De toute évidence, la mise en oeuvre de la sécurité de l’ensemble du système monde qui incombe aux États-Unis, repose sur des critères militaires, politiques et psychologique. D’abord, plusieurs auteurs offrent des plaidoyers pour un financement accru du budget de la défense dans le but de maintenir la supériorité militaire de l’arsenal des États-Unis et de dissuader toute concurrence militaire. Ensuite, les États-Unis doivent élaborer les mécanismes, doctrines et standards qui permettent aux forces militaires américaines d’entrer en opération dans des environnements hostiles par la création de différentes alliances et coalitions. Enfin, il importe d’exercer un contrôle accru des médias et de l’industrie du divertissement pour refléter la rhétorique de l’Ouest et éviter la propagation de nouvelles ou images antagonistes qui offriraient un support aux adversaires des États-Unis. Le public, les médias, les leaders culturels, les artistes doivent être éduqués. Toute critique de l’administration gouvernementale doit être considérée comme non patriotique.

Ce texte nous amène à identifier les enjeux et les intérêts qui permettent une analyse approfondie du malaise qui règne au sein d’une partie de l’intelligentsia aux États-Unis. Ce texte peut surtout être utilisé pour comprendre l’impact de la globalisation sur le processus de décision de sécurité nationale des États-Unis, évaluer les politiques de défense et de stratégie des États-Unis et les motifs qui président à accroître l’ampleur de l’arsenal militaire des États-Unis.