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Exposer l’« art contemporain du Moyen-Orient »Le British Museum face à ses collections [1]

  • Monia Abdallah

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  • Monia Abdallah
    University of Toronto

Corps de l’article

En 1992, dans un article intitulé « The Status of Islamic Art in the 20th Century », l’artiste et historienne de l’art jordanienne Wijdan Ali définit très clairement en termes historiques, et dans une certaine mesure esthétiques, ce que désignerait l’expression « art islamique ». Elle écrit :

The phrase « Islamic art » tends to conjure up images of ornate metalworks, intricately woven textiles and rugs, ceramics with calligraphic decoration and stylized floral designs, delicately trimmed glass ware, colorful Iranian miniatures illustrating poetic verses, and animated Turkish albums testifying to the feats of illustrious sultans. The creation of this kind of classical Islamic art falls between the Ummayyad dynasty in the 7th century and the end of the Ottoman Empire in 1924, a span of thirteen centuries during which empires rose and fell in an aera that today extends from Africa to Southeast Asia. They represent a sequence of civilizations distinguished by their unity but also by the diversity of their rich and varied heritage [2].

À la fin de cet article, Wijdan Ali s’interroge sur la production artistique contemporaine dans les pays musulmans et affirme que les artistes aspirent à établir « une identité artistique » qui serait capable de mettre en place de « nouvelles formules pour un art islamique moderne [3] ».

En 1991, soit une année avant la publication de cet article de Wijdan Ali, le British Museum organise une exposition intitulée Collecting the 20th Century. Son objectif est de présenter les collections d’objets du 20e siècle du musée et d’expliquer la politique d’acquisition [4] de l’institution qui inclut aussi désormais la catégorie générique « art contemporain [5] ». La collection d’« art contemporain du Moyen-Orient » du British Museum est alors perçue – de façon explicite par les critiques d’art et de façon implicite par les concepteurs de l’exposition – comme le prolongement de l’art islamique historique [6].

Même si la dénomination « art islamique moderne/contemporain » n’est pas explicitement utilisée par le British Museum, l’interprétation que propose le musée de ces oeuvres contemporaines « du Moyen-Orient » comporte de nombreuses similitudes avec les caractéristiques discursives liées à cette notion problématique. En effet, comme nous le montrerons, cette interprétation du British Museum, à l’image de la notion d’« art islamique moderne/contemporain », aboutit à l’actualisation des liens entre art, histoire et civilisation islamique et laisse supposer que les créations contemporaines « du Moyen-Orient » prolongeraient l’« art islamique » aujourd’hui. Elle sous-entend ainsi non seulement l’idée de permanence de la « civilisation islamique » mais aussi l’existence d’une « essence islamique ». À partir de cette idée d’« essence islamique » (sur laquelle se cristallise celle d’altérité), nous nous interrogerons quant au rapport possible entre les notions d’art et de civilisation dans ce champ artistique lié à l’Islam au sein des collections du British Museum.

Histoire et évolution récente de la galerie John Addis

La galerie John Addis concrétise une volonté ancienne de créer une galerie permanente pour l’Islam au British Museum. Or, c’est seulement en 1984 que la décision fut prise de créer au sein du musée une galerie spécifiquement consacrée à l’Islam. Inaugurée en juin 1989, celle-ci porte le nom du diplomate, sinologue et collectionneur anglais John Addis (1914-1983) qui a siégé au conseil d’administration du musée de 1977 jusqu’à sa mort et qui a effectué un don au British Museum. La collection de cette galerie ne comporte pourtant aucun objet provenant d’une partie de ce don, c’est-à-dire de la collection de porcelaines chinoises que John Addis a léguée à l’institution [7].

Retracer l’historique de cette galerie, c’est prendre en compte deux histoires qui la précèdent. La première est liée aux objets d’art islamique historique dont certains étaient déjà présents dans les différentes collections du British Museum dès la création du musée en 1753 – citons comme exemple une amulette de quartz gravée de versets du Coran qui appartenait à la collection de Sir Hans Sloane, collection qui a permis de fonder le British Museum –, et d’autres ont été acquis, très souvent par donations, tout au long du 19e siècle. La deuxième histoire est liée à la présence d’oeuvres contemporaines, de leur acquisition jusqu’à leur présentation dans la galerie John Addis. Dans ce qui suit, il s’agit donc de prendre en considération ces deux histoires.

Dès le début des années 1980, sous la nouvelle politique d’acquisition d’oeuvres instaurée par Sir David Wilson – directeur du British Museum de 1977 à 1991 –, des oeuvres contemporaines créées par des artistes habitant dans des pays où la majorité de la population est musulmane (Iran, Jordanie, Iraq, Tunisie, etc.) ou née dans l’un de ces pays mais résidant en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou encore en France, etc., sont acquises par le musée en vue de constituer une collection d’« art contemporain du Moyen-Orient ». Cette collection est rattachée au département des antiquités orientales et certaines oeuvres ont été acquises conjointement avec le département « Prints and Drawings ».

Dans le catalogue de l’exposition Collecting the 20th Century, c’est Jessica Rawson – alors responsable au département des antiquités orientales – qui présente la collection d’« art contemporain du Moyen-Orient » appartenant à la section « Islamic World » du département. Les oeuvres réunies lors de cette exposition sont : l’oeuvre figurative dans laquelle apparaît de l’écriture arabe et inspirée des créations du poète syrien Adonis de Dia Al-Azzawi Adonis (lithographie, 1990), l’oeuvre de Rachid Koraichi Poème sur un amour ancien (lithographie, 1980) qui mélange signes japonais, écriture arabe et idéogrammes, ainsi que l’oeuvre abstraite de Nja Mahdaoui Sans titre (encre sur parchemin, 1980). Jessica Rawson précise que l’usage de l’écriture arabe a été le dénominateur commun dans la constitution de cette collection dont les oeuvres seront exposées successivement, faute de place, au sein de la galerie John Addis. Rawson présente cette collection de la manière suivante :

Islamic art as such was really a court art which came to an end in the mid-19th century. Thereafter the work produced from the Islamic world has been very much conditioned by national divisions but although it can no longer be given a generic name, many of the artists represented, whether Iraqi, Algerian, Lebanese or Iranian, show a continuing interest in that aspect of their visual culture which binds Muslims together, Arabic writing [8].

Si, tout comme Ali, Rawson considère d’abord que « l’art islamique » est historiquement daté, contrairement à elle, elle n’entrevoit pas encore un « nom générique » qui puisse lui être substitué. Par conséquent, elle estime approprié d’introduire ces oeuvres contemporaines au sein de la galerie John Addis qui réunit les objets d’art islamique historique [9] du musée.

Dès 1990, soit un an après l’ouverture de la galerie, la galeriste Dale Egee écrit dans un article où elle présente les oeuvres d’artistes contemporains tels que Rachid Koraichi, Hossein Zenderoudi et Ali Omar Ermes : « Le British Museum a acquis plusieurs oeuvres d’artistes contemporains afin de les placer à l’entrée de la galerie John Addis d’art islamique [10]. »

Il est certain que dès 1991, une oeuvre contemporaine figure au sein des salles d’exposition de la collection permanente. Cette oeuvre est celle de l’artiste égyptien Ahmed Moustafa qui vit à Londres depuis 1974 ; elle s’intitule The Heart of Sincerity (sérigraphie sur papier, 1978) et s’inspire de la sourate 112 du Coran (l’écriture arabe y est reproduite en miroir). C’est l’une des premières oeuvres acquises par le musée pour sa collection d’« art contemporain du Moyen-Orient [11] ». Venetia Porter, conservateur au British Museum, qualifie Ahmed Moustafa ainsi que Hossein Zenderoudi de « traditionnalistes » [12], un terme qu’elle explique par le fait qu’ils utiliseraient souvent des versets du Coran. Rachid Koraichi quant à lui mélange fréquemment alphabet arabe et caractères japonais.

Cette collection d’« art contemporain du Moyen-Orient », destinée à être présentée dans la galerie John Addis a été établie, comme en témoignent aussi ces propos de Venetia Porter, en relation avec la notion d’« art islamique » –, et cela même s’il n’y avait pas encore de galerie permanente d’« art islamique » au British Museum au début des années 1980. Porter écrit :

Faced with the increasing mass of work produced by modern artists from all over the Middle East, it was decided to limit the collection to works which had some connection with the museum’s collection of classical Islamic art. In this way a thread of continuity with the past could be demonstrated. This conservative approach meant that more abstract works, in an international style, were avoided. Instead, a collection of works centring on Arabic calligraphy was built up [13].

Par cette importance accordée à la notion de continuité avec le passé, il s’agit de prolonger cette notion d’« art islamique ». Aussi, Porter admet que « le terme “islamique” est maintenant difficile à justifier dans le contexte de l’art moderne [14] » mais, comme Jessica Rawson, Porter estime tout de même légitime de considérer l’usage de la lettre arabe par ces artistes contemporains comme une forme de continuité de l’art islamique historique. Ainsi, l’usage de l’écriture arabe par des artistes contemporains assurerait la continuité de la tradition de la calligraphie dans la civilisation islamique passée. Cette association systématique est pour le moins problématique [15].

Par ailleurs, cette difficulté à utiliser le terme « islamique » pour nommer la collection qui est en cours de formation par et selon cette politique « conservatrice » d’acquisition apparaît aussi dans la présentation de la galerie John Addis que l’on peut lire aujourd’hui sur le site internet du musée :

The John Addis Gallery – 7th Century AD-Present : the term “Islamic” is used in Room 34 to define the culture of peoples living in lands where the dominant religion is Islam. The displays explore Islamic faith, art, calligraphy and science, and Islam’s prominence amongst world cultures [16].

Toutes ces attentions, qu’elles soient portées à la définition de ce terme « islamique » ou qu’elles témoignent de la difficulté à employer le terme « islamique » uniquement dans un sens religieux [17], rappellent les propos d’Augustus Wollaston Franks, conservateur au British Museum de 1851 à 1896, et auquel le musée doit l’existence de sa collection d’art islamique historique [18]. Franks, qui était réfractaire à la présentation d’objets d’art islamique historique dans la galerie dédiée aux autres religions que le christianisme, ne cède qu’en 1893 et avoue les difficultés qu’il rencontre dans la mise en exposition de ces objets. Il écrit :

In arranging the illustrations of Religions in the Second Northern Gallery, I thought it desirable to make a Small exhibition to illustrate Islamism, not an easy matter. I have placed there a very fine woven sacred flag with the sword of Ali which I happened to possess. […] It seems to me, however, that a Koran would be indispensable [19].

Ainsi, existe-t-il d’autres similitudes entre l’histoire de la collection d’art islamique historique du British Museum et l’histoire de ces oeuvres contemporaines « du Moyen-Orient » présentées aujourd’hui dans la galerie John Addis ?

Rapprochements historiographiques

Durant la période que passa Franks au British Museum, les objets d’art islamique historique étaient exposés dans différentes galeries en fonction de leur médium et ne constituaient pas une collection d’« art islamique » en tant que telle. Ils étaient insérés, tantôt dans les galeries de la section ethnographique du musée, tantôt dans celles de la section médiévale à côté d’objets européens qui leur étaient contemporains. Ces deux sections formaient à l’époque un unique département [20]. Franks considérait les objets d’« art islamique » comme des objets liés à la fois à une zone géographique précise et à une culture particulière. Il leur attribuait donc implicitement un statut de formes intermédiaires entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique mais aussi – en tant que traces matérielles du Moyen Âge –, entre l’Antiquité et la Renaissance européenne. De ce fait, la collection d’art islamique historique du British Museum n’a pas été constituée consciemment pour elle-même mais bien pour ce qu’elle permettait de comprendre de l’évolution historique des formes artistiques européennes [21].

Malgré cette particularité, de nombreuses similitudes existent entre la conception qu’avait Franks de cette collection d’objets d’art islamique historique et l’interprétation actuelle de ces oeuvres contemporaines exposées dans la galerie John Addis. En effet, comme à l’époque de Franks, certains artistes contemporains voient leurs oeuvres présentées à la fois dans la galerie John Addis d’art islamique historique et dans la galerie Sainsbury, espace regroupant par médium les collections de l’ancien département d’ethnographie. Précisons que ce dernier département a disparu en 2004 et qu’il a été remplacé par le département d’Afrique, d’Océanie et des Amériques – la distinction géographique s’étant substituée à la distinction disciplinaire.

Par ailleurs, à l’époque de Franks, les objets d’art islamique historique étaient surtout perçus comme des objets d’arts décoratifs. Cette perception perdure aujourd’hui : en effet, dans la vitrine introduisant « The Contemporary World » qui se trouve à l’entrée de la galerie John Addis, le choix des oeuvres exposées s’est porté sur celles de Khaled Ben Slimane qui représentent des assiettes en céramique et des vases. Dans un autre exemple, ce n’est pas l’oeuvre elle-même qui rappellerait des formes d’arts décoratifs mais sa mise en exposition et le commentaire qui l’accompagne qui témoignent d’une lecture purement formelle. Des figurines de métal qui constituent en partie l’oeuvre de Rachid Koraichi intitulée Path of Roses (2001) sont présentées dans la Sainsbury Gallery dans la même vitrine que des armes de fer. On peut lire sur le cartel qui l’accompagne :

Calligraphic figures from the Path of Roses, Rachid Koraichi, Algeria, 2001, Painted steel. The Path of Roses pays hommage to the 13th century Sufi mystic Jalal al-Din al-Rumi who made a physical and spiritual journey across North Africa and the Mediterranean to Qonya, in Turkey. The human forms of the metal sculptures share a similarity with the thowing knives above, and with the artists who created them.

Un autre élément apparaît lors de ce rapprochement historiographique : en 1893 lorsque Franks prépare son exposition d’objets d’art islamique historique dans la galerie consacrée aux religions, il opte pour le critère de la fonction (de l’usage) de l’objet : « I have two metal standard tops for religious processions… ; two Darvish bowls carved in seychelle nuts, and I propose adding a selection of stone and other amulets [22]. » Aujourd’hui le critère lié à une fonction religieuse détermine encore la présentation d’oeuvres contemporaines dans la galerie John Addis : c’est en effet le cas des oeuvres de l’artiste tunisien Khaled Ben Slimane Invocations (1992) qui sont présentées ainsi :

In parts of Africa even today children learn to write the Qur’an on boards (lawh) which are then wiped clean with water, which then becomes holy water. Ben Slimane has taken the traditional form and transformed it. The green leak repeats the word Allah.

De plus, tout comme à l’époque de Franks pour lequel les objets d’art islamique historique étaient avant tout des « documents d’art » permettant d’introduire des éléments d’histoire et d’anthropologie, les oeuvres contemporaines sont des éléments à mi-chemin entre des « objets d’art » et des « objets de civilisation [23] ». En effet, contrairement à ce qu’affirme l’historienne Rachel Ward [24], le terme « islamique » tel qu’il est entendu dans la galerie John Addis n’est pas un terme faisant référence au « religieux » ni même au « culturel » mais un terme lié à la notion de civilisation.

Rachel Ward déplore la présence, dans cette galerie d’art « islamique », d’objets séculiers à la fois « dans leur fonction et dans leur iconographie » ainsi que le fait que le regroupement de ces objets d’art « islamique » historique et contemporain ait pour fonction de représenter la culture matérielle d’un ensemble important de pays et de différentes entités politiques. Ward écrit :

The John Addis Islamic Gallery is now unique in the British Museum for defining its contents by religion. The label “Islamic” is misleading as most of the objects are secular in function and iconography, and they often have more in common with Italy than any other Islamic country [25].

Ce qui est vrai pour ces oeuvres anciennes l’est aussi pour les oeuvres contemporaines que la galerie expose [26]. Alors pourquoi conserver, malgré toutes les difficultés qu’il suscite, l’usage de ce terme « islamique » ?

Idée de permanence de la notion de « civilisation islamique »

Ce que met de l’avant l’appellation « The John Addis Islamic Gallery » est en réalité la notion de « civilisation islamique » dont elle ne situe pas la fin au terme de l’Empire ottoman – comme nous l’avons vu, les limites temporelles que se donne cette galerie sont : « 7th Century AD‑present ». De plus, si l’on essaie d’explorer les collections du British Museum sur son site Internet par l’entrée « by culture » dans la section « Highlights », l’Islam n’apparaîtra pas [27].

L’interprétation que propose le British Museum lui-même de sa collection d’« art contemporain du Moyen-Orient » confirme cette réactivation de la notion de « civilisation islamique ». En effet, et conformément à la définition que donne Sheila Canby – longtemps conservatrice de l’art islamique au British Museum – de l’espace d’accueil dans cette galerie, le visiteur y rencontre d’abord une carte qui représente les pays où la majorité de la population est musulmane et qui retrace l’histoire des différentes dynasties qui se sont succédé dans le « monde islamique ». Sheila Canby écrit ceci :

Dans chaque musée, la visite commence par un premier espace où sont installés des objets rares et d’époques différentes dont la beauté, les dimensions et la qualité exceptionnelle incitent le visiteur à pénétrer dans la section islamique. Ce premier espace comporte en outre, pour compléter les étiquettes accompagnant chaque objet, un panneau qui indique les époques et les zones géographiques couvertes par les salles suivantes ainsi qu’une carte des régions représentées dans la collection. Les salles ou les vitrines sont ensuite organisées chronologiquement du 7e siècle au 19e ou au 20e siècle et par régions [28].

Quelque temps avant l’inauguration de la galerie, Michael Rogers expliquait la présence de ces informations de la façon suivante :

Les inscriptions à l’entrée sont introductives pour montrer quelques principes de l’Islam et la manière dont l’Islam a pris le dessus sur les cultures classiques du passé iranien ainsi que pour illustrer la relation hellénistique […]. Nous commencerons la visite par quelques excellents exemples de calligraphie et la manière dont ces exemples s’insèrent dans la culture islamique [29].

Après une introduction à différents aspects de la culture islamique – sa foi avec le Coran, son esthétique avec quelques exemples de calligraphie –, c’est par sa propre organisation spatiale que la galerie reconstitue « le Maghreb et le Mashreq de l’Islam [30] ». Il y a donc d’un côté, les objets provenant d’Afrique du Nord jusqu’à l’Irak – le Maghreb a été étendu jusqu’à l’Irak car le British Museum possède très peu d’objets d’Afrique du Nord – et de l’autre, ceux provenant d’Iran jusqu’à l’Asie centrale, le Mashreq. Cette organisation donne ainsi à cette entité abstraite une réalité kinesthésique.

L’une des premières vitrines que le visiteur découvre ensuite est consacrée à « The Contemporary World », soulignant ainsi la continuité de ce passé aujourd’hui. Sur le cartel qui présente cette vitrine on peut lire :

Since the mid-1980s, the British Museum has been acquiring works of art by contemporary artists from the Middle East, North Africa and South East Asia, some of whom live in Britain. This collection includes ceramics and works on paper which display a wide ranger styles and techniques. Many of the artists are inspired by the traditions found in “Islamic art” such as Arabic calligraphy, whilst others often express their reaction to the turbulent politics of the region in different and original ways. This fascinating material provides a link withthe past but does not seek to copy it. The selection of objects in this showcase changes regularly to show the range of the Museum’s collection and the highlight new acquisitions [31].

La présentation de cette vitrine « The Contemporary World », son titre ainsi que sa présence dans la galerie consacrée à l’Islam laissent entendre que la tradition de la calligraphie islamique se prolongerait dans l’usage actuel de la lettre arabe par des artistes contemporains [32] et que « les peuples vivant sur des terres où la religion dominante est l’islam [33] » prolongeraient la « civilisation islamique » aujourd’hui. Cette implication transparaît tout au long du parcours du visiteur qui peut mesurer la continuité de ces traditions artistiques sur l’étendue géographique qu’englobait historiquement la « civilisation islamique » : tantôt c’est l’oeuvre d’un artiste contemporain chinois Hajj Noor Deen Mi Guanjiang Ninety-nine Names of God (2005) qui rappelle la continuité du style calligraphique sini  cette oeuvre est présentée ainsi : « Les “Noms de Dieu” (asma’ al-husna) sont écrits dans le style d’écriture arabe appelé sini (chinois) pratiqué par les calligraphes chinois. Il existe des exemples de ces types d’écriture sur la porcelaine Ming et sur les métaux de la fenêtre 9 ci-contre [34]. » Tantôt c’est l’oeuvre d’un artiste tunisien Nja Mahdaoui, Sans Titre (or et encre sur parchemin, 1984) qui sert à représenter le « Maghreb » de cette « civilisation islamique ». Le musée choisit ainsi une présentation qui est à la fois diachronique et synchronique et ce choix se confirme aussi dans l’une des visites virtuelles qu’il propose autour de cette collection sous le titre : Arabic Script : Mightier than the Sword.

La présentation diachronique est le résultat d’une approche historique des objets qui lie les formes d’hier à celles d’aujourd’hui et suppose des permanences formelles. La présentation synchronique est le résultat d’une approche anthropologique qui relie les peuples d’aujourd’hui à ceux d’hier et suppose ainsi l’existence d’une essence. On peut d’ailleurs lire dans le catalogue de l’exposition Word into Art qui fut organisée par le British Museum en 2006 autour de sa collection d’oeuvres contemporaines « du Moyen-Orient » que la lettre arabe est « un trait distinctif de l’art des pays d’Islam » et qu’elle « a transcendé les frontières pour devenir le symbole international des peuples d’Islam [35] ».

De la notion de « civilisation islamique » à l’existence d’une « essence islamique »

Il est remarquable que le British Museum – qui souhaite peut-être à travers sa galerie John Addis rendre hommage à une histoire spécifique du goût et de la création – confirme cependant, par l’interprétation qu’il donne de ces oeuvres contemporaines, l’idée essentialiste d’une spécificité anhistorique et intemporelle qui serait propre à l’Islam, à sa culture comme à sa Oumma. Ceci est possible parce que l’usage de l’écriture arabe par certains artistes contemporains peut être associé à l’art de la calligraphie de la civilisation islamique passée et supposer ainsi la continuité de cette tradition. Or le British Museum a fait le choix de ce critère pour sélectionner ces oeuvres. Cet usage prolongerait ainsi l’art « islamique » aujourd’hui. Cette interprétation réaffirme les liens entre art, histoire et Islam et semble renverser, sans la contredire, cette phrase de Wijdan Ali : « As long as there is Islam there will always be Islamic art [36]. » Par conséquent, aussi longtemps qu’il y aura des oeuvres d’« art islamique », on pourra supposer que l’Islam entendu en tant que « civilisation islamique » perdurera. Cette citation ainsi que cette interprétation du British Museum sont pour le moins problématiques dans la mesure où elles suggèrent l’existence d’une « essence islamique ». Tout aussi implicitement, elles sous-entendent que les « peuples vivant sur des terres où la religion dominante est l’islam [37] » prolongeraient la « civilisation islamique » aujourd’hui.

En décembre 2001, l’auteur d’un article intitulé « Even in Darkness, There Can Be Light [38] », publié dans la revue américaine Museum News, constatait l’affluence inhabituelle des New-Yorkais deux jours seulement après le 11 septembre dans les galeries d’« art islamique » du Metropolitain Museum of Art :

“It’s comforting to come back and see everything still here”, one visitor told the New York Times. “All this beauty. And to see the good that people do.” Even as the media was broadcasting reports of violence directed at people from the Middle East, exhibits at museums and libraries across the nation served as reminders of the beauty inherent in Islamic and Arab culture [39].

Ces propos aussi sous-entendent l’existence d’une « essence islamique » qui permettrait d’établir cette continuité entre les peuples vivant aujourd’hui au Moyen-Orient et la civilisation islamique passée. En 2005, des propos semblables d’un visiteur du British Museum apparaissaient sur un cartel accroché sur la vitrine « The Contemporary World » dans la galerie John Addis. Ainsi semble perdurer la fonction très ancienne de l’art comme un apprentissage, une adaptation, une « familiarisation » ainsi qu’un apaisement et une protection. L’historien de l’art Éric Michaud explique que « “familiariser” suppose l’altérité foncière de ce qui doit être rendu inoffensif pour s’assimiler et devenir intime [40] ». Or, si l’art est souvent perçu comme « emblème » ou « agent » de civilisation, l’usage de la notion de civilisation peut renverser ce rapport : « La notion de civilisation, écrit Norbert Elias, efface jusqu’à un certain point les différences entre les peuples ; elle met l’accent sur ce qui, dans la sensibilité de ceux qui s’en servent, est commun à tous les hommes ou du moins devrait l’être [41]. » Sans reprendre l’ensemble de l’articulation qu’établit Elias entre crainte et civilisation, soulignons le rôle essentiel de la notion de crainte dans la définition qu’il donne du « processus de civilisation », et formulons l’hypothèse que ce qui relie l’art à la civilisation tient à l’importance qu’ils accordent l’un et l’autre à cette notion de crainte, à sa manifestation comme à son possible effacement. Ainsi pouvons-nous supposer, dans le choix du British Museum d’exposer l’« art contemporain du Moyen-Orient » au sein de la galerie John Addis de façon à réactiver la notion de « civilisation islamique », qu’art et civilisation ne témoignent pas tant d’une grandeur passée qu’ils ne visent à apaiser des craintes présentes.

Parties annexes