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La vidéo qui constitue le coeur de cette contribution a pour objet le panel « La nouvelle sphère intermédiatique (colloque du CRI, 1999) à l’épreuve de la remédiation : supports, approches et discours », conçu par quatre postdoctorant-es associé-es au CRIalt[1] et présenté dans le cadre du troisième colloque de la Société internationale d’études intermédiales (ISIS) en mai 2017 à l’Université de Montréal. La conception de ce panel a une double origine, la première étant le colloque auquel se réfère son titre, La nouvelle sphère intermédiatique, dirigé en mars 1999 par Terry Cochran et André Gaudreault au Musée d’art contemporain de Montréal[2]. Il s’agit du premier colloque du Centre de recherches sur l’intermédialité (CRI), fondé peu avant, en 1997. La seconde origine du panel a été la découverte, à la faveur d’un déménagement du Centre à l’automne 2016, de documents d’archives issus de ce colloque de 1999 : appel à communications, échanges avec les participant-es, affiches ainsi qu’une série de vingt-quatre cassettes audio comportant les enregistrements de l’ensemble des communications[3]. Celles-ci nous ont donné non seulement un accès aux propos — tout à la fois aux contenus et aux voix — des participant-es du colloque de 1999, mais elles en constituaient surtout des supports matériels qui nous ont semblé propices à une appropriation créative.

L’écoute de ces enregistrements nous a ainsi conduits à nous plonger dans ces communications qui sont considérées comme ayant une valeur fondatrice pour ce qui est ensuite devenu l’école montréalaise de l’intermédialité (école qui se caractérise notamment par son refus d’assigner au terme intermédialité lui-même une signification immuable et partagée)[4]. Ce colloque a, en effet, été le lieu et le temps de l’énonciation des orientations théoriques et épistémologiques qui en constituent le coeur, la cohérence et la structure depuis vingt ans. Celles-ci s’ancrent particulièrement dans l’insistance sur les notions de médiation, de milieu (intermédial) et d’émergence (médiatique), contrastant avec d’autres lignées mettant plutôt de l’avant, par exemple, les idées de coprésence ou de transfert (médiatiques). L’un des objectifs du panel de 2017 était donc de caractériser la singularité de l’approche montréalaise de l’intermédialité, structurée autour du CRI.

Le panel propose ainsi une forme d’archéologie de cette communauté de pensée montréalaise en mettant en rapport les propos tenus en 1999 avec le présent des réflexions de celles et ceux qui la composent. L’objectif était, en effet, non seulement de revenir sur ce qui avait été formulé lors de ce colloque, mais aussi d’explorer et de donner forme à l’écart temporel à partir duquel on les découvrait. En ont découlé les modalités et le guide méthodologique de notre travail, au cours d’un processus ayant duré un peu plus de six mois. Après écoute des cassettes et sélection des communications sur lesquelles concentrer notre attention, nous avons conduit des entrevues avec les intervenant-es de 1999. Le principe de la sélection que nous avons menée a été guidé par leur inscription et leur contribution à cette école montréalaise[5]. En tout, huit entrevues ont été conduites, entre fin 2016 et début 2017, avec Marion Froger; André Gaudrault et Philippe Marion; Germain Lacasse; Silvestra Mariniello; Éric Méchoulan; Walter Moser; Jürgen Müller; Johanne Villeneuve. La manière de procéder était la suivante : lors de notre rencontre, nous leur faisions écouter individuellement leur intervention de 1999, puis nous leur demandions de réagir spontanément. Quelques questions étaient ensuite posées pour nourrir ce retour, afin de savoir principalement si leur conception de l’intermédialité avait changé, mais nos interventions restaient très restreintes. La rétroaction sur les propos de 1999 durait le même temps que les présentations du colloque lui-même, soit vingt minutes environ.

Le panel présenté en mai 2017 a été ainsi construit à partir de ce matériel hétérogène, soit les paroles de 1999 et celles de 2017. Certaines des archives institutionnelles du colloque de 1999 retrouvées en même temps que les cassettes se sont ajoutées par la suite. Il s’agit notamment des échanges par télécopieur avec certains invités, portant la trace matérielle et médiatique de leur époque — ainsi un article du Devoir[6], la lettre d’invitation au colloque et les réponses de Jean-François Lyotard et de Chris Marker.

En plus de recueillir, vingt ans après, les propos des participants autour de ce colloque, leurs réflexions autour de l’intermédialité et la manière dont cette approche a nourri leur travail de recherche, la finalité de ces entretiens était de produire des enregistrements audio que le montage, réalisé « en direct » lors du panel, nous aurait permis de faire dialoguer avec les paroles de 1999. Pour ce faire, nous avons choisi de structurer notre propos en six parties, articulée chacune autour d’une thématique dégagée à la suite de l’écoute croisée des interventions du colloque et des entretiens. En plus de déplier les concepts clés définissant les études intermédiales telles qu’élaborées par l’école montréalaise, et auxquels nous avons dédié les parties intitulées « Matérialités », « Méditations », « Approches », il était important de faire ressortir d’autres aspects. Ainsi, la partie « Retours », dédiée aux réactions des intervenants aux paroles du colloque de 1999, nous a permis d’observer l’approche intermédiale au prisme de la dimension temporelle et d’en souligner la fécondité et la richesse. Nombreux sont aussi les questionnements méthodologiques et épistémologiques qui ont émergé de ces échanges. Nous avons tenu à en rendre compte dans les parties intitulées « Disciplines » ou « Méta », dont les propos se caractérisaient par la volonté de porter un regard rétrospectif sur l’évolution de ces études. C’est donc à partir de cette structure, dont l’articulation en différentes parties ne doit pas être perçue comme étant rigide, mais bien plutôt poreuse, que le montage entre les interventions du colloque et les entretiens a été réalisé, et non pas en fonction de leur appartenance chronologique (1999, puis 2016–2017).

Durant le panel proprement dit, l’articulation des propos de 1999 et de ceux d’aujourd’hui entrait en résonance avec deux extraits du film Où gît votre sourire enfoui (2001), de Pedro Costa qui porte sur le montage de la troisième version de Sicilia !, lui-même réalisé par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. L’insertion de ces deux extraits de film annonçait notamment la dimension réflexive du panel, mais signalait aussi l’importance des cas d’étude pour le déploiement théorique même de l’approche intermédiale, ainsi que la présence, dans le colloque de 1999, de nombreux extraits et traces médiatiques accompagnant, prolongeant, nourrissant et déviant la parole elle-même. L’humour des scènes et l’indiscipline du matériau audiovisuel vis-à-vis de toute décision ou de toute volonté, nous apparaissait particulièrement à même de rendre sensibles les rapports à la matérialité et à la technique décisifs dans la vie intellectuelle du CRI. L’autre élément s’y insérant, et qui fait l’objet d’une réflexion longue et longtemps incertaine, est celle de notre propre présence dans le tissage de pensées formant le panel. Où et comment allait s’exprimer notre propre voix ? Bien sûr, celle-ci est présente en filigrane, tout au long du panel, dans l’établissement et l’articulation du propos. Elle en constitue la trame, pour filer la métaphore textile. Outre l’établissement du protocole méthodologique ayant conduit au recueil des mots d’aujourd’hui, notre travail a nécessité de découper et de monter les interventions de 1999 et de 2017.

Mais nous avons également pris soin de documenter certains de nos échanges et le travail d’élaboration qu’a nécessité ce panel, de sorte que cette réflexion, dans ses mots, son enthousiasme — parfois son chaos — et son inscription médiatique, y trouve également sa place. Ces extraits, inclus dans la structure du panel et auxquels on a accordé le rôle d’« interludes », sont des indicateurs autant que des foyers de diffusion de la réflexivité complexe que nous avons voulu déployer.

S’éloignant ainsi du simple hommage au Centre, qui fêtait ses vingt ans à cette occasion, et de la déférence envers les aînés qui l’avaient institué se pose la question à la fois scientifique et personnelle, épistémique et intime, de notre rapport à cette lignée. Cette question générationnelle se déploie notamment dans le legs d’un enjeu disciplinaire : si pour celles et ceux de 1999, l’intermédialité est essentiellement une discipline seconde, pensée de l’ouverture et du brouillage des champs de spécialisation à partir d’ancrages déterminés, pour « nous », ou certain-es d’entre nous du moins, formé-es précocement à l’intermédialité, elle tend à se présenter comme une (in)discipline première. Fortement marquée par l’influence des comparatistes, l’intermédialité nous laisserait-elle, finalement, académiquement tout à la fois fils et filles et orphelin-es ?

La tentative d’élaborer cet héritage depuis l’intérieur se lit dans le caractère intermédial du panel lui-même, présent sous plusieurs aspects, faisait ainsi écho aux conceptions diverses et disputées de l’intermédialité, dont une des grandes qualités est de permettre de relancer des questions autour d’un même objet. Ce panel est bien une remédiation au sens technique du terme, c’est-à-dire une reprise qui, loin de s’attacher à son seul « contenu », s’attache aux effets de sens générés par les déplacements médiatiques incessants entre analogique et numérique, visuel et sonore, corporalité et dématérialisation. Ce souci est également présent dans la réalisation de la vidéo elle-même, qui n’est pas une simple captation d’une performance qui se jouerait uniquement dans l’espace profilmique. Les mouvements de caméra — panoramiques et zooms avant —, qui suivent tout à la fois la présentation visuelle et le rythme de la voix des intervenants, rendent compte d’une volonté d’accompagner ces prises de parole d’un geste. Cela a été permis par les nombreuses répétitions qui ont pris place dans les jours précédents le colloque et par l’intégration à l’équipe de l’opérateur Joachim Raginel. Celui-ci n’avait reçu aucune consigne; il savait que cette performance serait unique et, pourtant, il a fait le pari de s’éloigner du plan fixe et opté pour le changement d’échelle produit par des plans saccadés, donnant ainsi une touche supplémentaire au travail que nous avions engagé.

Enfin, la revue Intermédialités, en acceptant de publier cette vidéo et en nous demandant de lui associer un texte, nous conduit à un dernier retour et à une dernière mise en relation, cette fois entre l’écrit et le contenu audiovisuel. Nous espérons que le texte contextualisera la vidéo, c’est-à-dire qu’il permettra de mieux la comprendre — au sens où ces mots donnent des pistes pour en saisir la genèse et les enjeux — sans pour autant lui retirer toute son étrangeté — au sens où nous avons voulu créer une forme qui elle-même résiste aux catégorisations trop rigides et au logocentrisme.

La capsule audiovisuelle est sous licence CC BY-NC-SA.