Notes critiques

À propos de la doxa et de la rectitude politique : de la philosophie à la sociologieRemarques méthodologiques sur un essai de Mathieu Bock-Côté

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté - Centre ÉRE, Université du Québec

* À propos du livre suivant : Mathieu Bock-Côté, L’empire du politiquement correct. Essai sur la respectabilité politico-médiatique, Paris, Cerf, 2019, 299 p. Les renvois paginés qui suivront entre parenthèses se référeront à la présente édition.

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Couverture de Volume 76, numéro 3, octobre 2020, p. 327-526, Laval théologique et philosophique

En philosophie comme en sociologie, l’étude de la doxa constitue un sujet de base afin de saisir, du moins en surface, une partie de ce qu’Edgar Morin désignait (au début des années 1960) comme « l’esprit du temps ». Par la suite, Pierre Bourdieu a repris la notion philosophique de doxa pour lui conférer une dimension sociologique, correspondant aux idées largement reçues, répandues et généralement acceptées d’une époque donnée, sans pour autant être justes ou légitimes. Dans un passage de ses cours, récemment publiés, Bourdieu tenait à distinguer la doxa de l’orthodoxie et de l’hérésie. On ne saurait toutefois réduire la doxa à « l’esprit du temps » ni à l’idéologie dominante ; l’expression « le sens commun » pourrait peut-être s’en rapprocher, mais il faudrait en fait tout un article pour explorer les similitudes et distinguer les nuances entre ces différentes acceptions. Nous amenant au coeur de ce problème à la fois philosophique et sociologique, le dernier livre de Mathieu Bock-Côté évite l’usage du terme « doxa » pour porter spécifiquement sur la rectitude politique dans trois contextes particuliers : au Québec, mais aussi aux États-Unis à l’ère de Donald Trump et dans la France du Président Emmanuel Macron. En somme, l’idée de doxa fera ici place au concept de rectitude politique, qui reste tout aussi problématique, autant pour les philosophes que pour les sociologues et les politicologues. Le LTP avait examiné le sixième livre du sociologue Mathieu Bock-Côté, Le multiculturalisme comme religion politique. Son plus récent ouvrage, paru chez le même éditeur, porte sur la rectitude politique, sujet souvent débattu aux États-Unis, par exemple dans le livre inattendu d’un penseur de gauche comme Keith Preston. De nos jours, le « politiquement correct » (expression calquée sur l’anglais political correctness) s’apparente en certains points à la bien-pensance des siècles passés. Ainsi, dans un ouvrage méconnu intitulé La Bienpensance, orthographiée en un seul mot, le sociologue Claude Javeau identifiait le romancier Georges Bernanos comme le premier pamphlétaire moderne ayant pourfendu la bien-pensance en France, dans La grande peur des bien-pensants, et ce dès 1931. Et ce sujet délicat continue d’intéresser philosophes et sociologues. Les mutations récentes de la rectitude politique et de ce qui tourne autour de la soi-disant « philosophie du bien » prennent tour à tour différentes étiquettes, à quelques variantes près : on parlera de la « cancel culture » ou « culture de l’annulation », mais aussi la « call-out culture » ou « culture de la dénonciation » pour décrire ces tentatives de discréditer un interlocuteur stigmatisé, un personnage honni dans la sphère publique ou un point de vue dérangeant lors d’un débat. L’ouvrage débute par une affirmation redoutable, qui se veut un constat : « La censure est de retour », afin de dénoncer ceux et celles qui verraient une hérésie là où d’autres percevraient simplement un problème de société ou un sujet de débat. On peut être en désaccord avec ceux et celles qui ne partagent pas nos idées, mais on ne saurait les réduire au silence ou les soumettre à la disgrâce et à la vindicte de tous. Or, bien des débats semblent, au départ, biaisés, pour ne pas dire faussés, ne serait-ce que par le fonctionnement de la machine médiatique qui sert souvent d’assise : « Chose certaine, l’espace public n’est pas axiomatiquement neutre » (p. 13). Dans ce vaste problème de société, inépuisable en un seul ouvrage, l’auteur réussit à pointer des arguments spécieux, des errements, des stratégies bancales ou mal étayées, des jugements erronés ou reposant sur des prémices fallacieuses pour caractériser la rectitude politique. …

Parties annexes