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Les comptes rendus

L’imposture de la maladie mentale : critique du discours psychiatrique, Alain Bachand, Montréal, Les éditions Liber, 2012, 170 p.

  • Emmanuelle Khoury

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  • Emmanuelle Khoury
    Étudiante de 3e cycle, École de service social, Université de Montréal

Couverture de Les enjeux de l’intervention sociale territoriale,                Volume 26, numéro 1, Automne 2013, p. 1-278, Nouvelles pratiques sociales

Corps de l’article

Alain Bachand est un fonctionnaire de la ville de Montréal qui possède une formation en philosophie. Son essai intitulé « L’imposture de la maladie mentale : critique du discours psychiatrique » vise à déconstruire le discours psychiatrique traditionnel. Rédigé sous forme de critiques, à la fois concises et étayées, à l’endos de la jaquette du livre on lit que ce deuxième ouvrage de Bachand a pour objectif de « […] montrer en quoi consiste le mensonge de la maladie mentale et de la psychiatrie ». Les arguments avancés contre la psychiatrie sont fondés sur une perspective critique visant à remettre en question la légitimité du pouvoir exercé par la psychiatrie, notamment l’omnipotence du modèle psychiatrique.

Ce livre n’est ni un guide clinique ou thérapeutique ni un manuel universitaire, ce qui le rend accessible aux non-spécialistes. La réflexion de Bachand puise sa force dans sa capacité à contester de manière systématique et concise les fondements et les pratiques de la psychiatrie traditionnelle. À cet égard, Bachand identifie les failles méthodologiques de la recherche scientifique en psychiatrie et affirme que des liens de causalité erronés ont mené à l’élaboration de théories biochimiques qu’il juge trompeuses. Ces mêmes théories, ont servi à jeter les fondations de la psychiatrie traditionnelle, les rendant conséquemment tout aussi biaisées. Tout au long de son essai, il réitère l’argument suivant : la maladie mentale ne peut être considérée comme une véritable maladie puisqu’aucune preuve fiable ne démontre un quelconque trouble ou dysfonctionnement biologique causant cette dite maladie. Pour l’auteur, la maladie mentale est en réalité une construction sociale basée sur des pratiques discursives désignant des comportements et des pratiques socialement déviantes.

Dans son introduction, Bachand se donne l’objectif de démontrer que la psychiatrie n’est pas une véritable discipline scientifique, mais plutôt une discipline morale. Il poursuit en soutenant que la maladie mentale est une construction arbitraire du monde médical et tributaire de jugements moraux et de valeur de spécialistes en position de pouvoir. Selon lui, la maladie mentale s’explique davantage par des arguments d’ordre psychosocial, mais ceux-ci sont oblitérés par le pouvoir du jargon médical qui ne sert qu’à fournir de nouveaux termes pour décrire la déviance sociale.

L’ouvrage comporte dix chapitres. Les six premiers passent en revue quelques-unes des maladies mentales les plus importantes, notamment la schizophrénie, la dépression, l’alcoolisme, la déviance sexuelle, le trouble de la personnalité antisociale, le trouble déficitaire de l’attention et l’hyperactivité. On remarque l’exclusion notable d’autres pathologies bien connues, comme le trouble bipolaire et un éventail de troubles liés à l’anxiété. L’auteur ne justifie pas les raisons qui l’ont amené à évoquer ou à omettre certains troubles mentaux dans son ouvrage. Ces six chapitres exposent diverses lacunes observées dans des études empiriques qui prétendent faire la démonstration d’un lien causal d’ordre biochimique avec la maladie mentale.

Plus précisément, le premier chapitre se penche sur la schizophrénie qu’il présente, sans explication, comme étant la maladie emblématique et symbolique pour la psychiatrie. Il critique le fait que la psychiatrie traditionnelle continue d’aller de l’avant dans la recherche fondamentale en ayant comme certitude scientifique que la schizophrénie est une maladie cérébrale.

Au chapitre deux, Bachand amorce une discussion sur la dépression. Il analyse en détail des théories biologiques portant sur la dépression, qu’il dépeint comme étant peu concluantes, voire même trompeuses. Pour étayer son argument selon lequel la dépression provient de causes diverses, il utilise les champs disciplinaires de l’anthropologie médicale et la psychiatrie transculturelle. Il précise que partout dans le monde des individus sont tristes et démoralisés et qu’il existe ainsi différentes manifestations interculturelles de la dépression. L’auteur aborde également d’autres thèmes transversaux à la dépression. Il rappelle encore que la psychiatrie, comme une science médicale, explicite la maladie mentale au moyen de données dites bioscientifiques, mais qu’en réalité elle est fondée sur une série de corrélations biologiques et non sur des causes biologiques solides. Il dénonce par la suite le système de classification des maladies mentales utilisé par la psychiatrie comme un système qui est en fait arbitrairement organisé autour des jugements de valeur des psychiatres en position de pouvoir. Finalement, il décrit le fait que les contextes sociaux et structuraux, qui offrent souvent de meilleures explications de la souffrance causée par la dépression selon lui, ne sont pas pris en considération dans le processus de diagnostic et de traitement de la psychiatrie traditionnelle.

Les quatre chapitres suivants (3, 4, 5 et 6), plus courts que les deux premiers, mais indéniablement plus controversés, présentent un bref portrait des problématiques de l’alcoolisme, des déviances sexuelles, du trouble de la personnalité antisociale et du trouble déficitaire de l’attention. Il aborde entre autres la médicalisation de ces problématiques qui amène des individus à démontrer des compulsions les poussant à adopter des comportements socialement inacceptables. Il prétend qu’un problème de compulsion est considéré comme étant une « maladie », car les conséquences sont jugées socialement indésirables par le corps médical. Il exemplifie son propos en prenant le sport, passion qui peut être « compulsive », mais sans être pathologique. Dans le même ordre d’idées, il explique aussi que la médicalisation de ces problématiques n’est pas fondée sur des faits médicaux, mais plutôt sur des constructions sociales et sur les conséquences sociales négatives qui en découlent. Dans un autre registre, Bachand s’attaque aux critères utilisés dans les diagnostics en soulignant les puissants effets sur la société qu’entraînent les changements dans les diagnostics et les critères par rapport à ce que la psychiatrie qualifie de pathologique. Parmi d’autres changements, on note ceux aussi apportés dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, notamment l’ajout de nombreuses « nouvelles » maladies mentales ainsi que le retrait d’autres « maladies » et diagnostics, la plus célèbre étant celle de l’homosexualité.

Les chapitres suivants (7, 8, 9 et 10) sont consacrés d’une part à la remise en question de l’institution de la psychiatrie et d’autre part, à mettre en lumière les controverses et débats entourant les options médicales de traitement. À l’instar de l’ensemble de son propos sur la maladie mentale, les explications scientifiques légitimant les traitements comportent des lacunes manifestes. Par conséquent, les diagnostics et les planifications de traitement apparaissent aléatoires, sans garanties de succès. Pour l’auteur, cette situation est une conséquence de l’erreur d’identité de la psychiatrie : en se posant une comme science médicale plutôt que comme une discipline morale, elle s’est arrogé un pouvoir discrétionnaire. Ce pouvoir est détenu par les psychiatres et imposé aux personnes aux prises avec une maladie mentale cherchant un traitement, mais dans un cadre psychiatrique forcément limité. Par conséquent, les diagnostics et les traitements préconisés par les spécialistes peuvent avoir d’importantes répercussions sur la personne, sa famille et la société. Par exemple, les répercussions découlant du traitement pharmacologique ou par électrochocs peuvent causer des dommages sur les mécanismes du cerveau. Bachand remet ainsi en question les pratiques médicales dominantes des psychiatres en affirmant que leur science est fortement marquée par des aprioris biomédicaux non démontrés et qu’ils visent plutôt le contrôle social selon leurs propres normes.

En somme, tout au long de son court essai, Bachand déconstruit le postulat scientifique selon lequel les maladies mentales proviennent uniquement de troubles ayant une cause biologique. Il critique le fait que les dimensions psychosociales et structurelles de la maladie mentale sont largement ignorées par la psychiatrie. À sa manière singulière, il met de l’avant une perspective de plus en plus répandue au sein du milieu de la santé mentale : le modèle biomédical axé uniquement sur le traitement pharmaceutique n’est pas en mesure de soulager efficacement la souffrance et la misère sociale. Dimensions importantes à prendre en compte, non seulement dans le rétablissement des personnes aux prises avec ces maladies, mais aussi dans les théories visant à mieux comprendre l’origine même de la maladie mentale. Avec cet ouvrage, Bachand joint ainsi les rangs d’un nombre de plus en plus imposant d’intervenants et de spécialistes du champ de la santé mentale promouvant une approche plus sociale et globale de la maladie mentale et son traitement.

Pour notre part, nous tenons à souligner que la psychiatrie n’est pas un domaine monolithique. Ajoutons qu’il existe aussi des psychiatres qui tentent de se distancer de la pratique traditionnelle décriée par Bachand en faisant la promotion des approches cliniques plus collaboratives. Il est également regrettable que l’auteur ne mentionne pas les formes de traitement alternatif existant dans le champ de la santé mentale, notamment celles utilisées dans le modèle de rétablissement ou dans les approches de la pleine conscience. Ces précisions auraient permis au lecteur non initié d’obtenir un aperçu plus juste du domaine de la santé mentale. Enfin, nous estimons qu’il aurait été pertinent que Bachand évoque, dans sa tirade contre la psychiatrie traditionnelle, la souffrance et la peur viscérale que les symptômes de la maladie mentale engendrent chez les personnes qui en souffrent. Il respecte néanmoins son objectif consistant à déconstruire le fondement médical de la psychiatrie.

En conclusion, les lecteurs apprécieront certainement le ton franc et accessible de cet essai. Malgré quelques redondances, il offre une critique bien documentée et élaborée de la psychiatrie, allant des critères de diagnostic jusqu’aux méthodes de traitement. En somme, les critiques de Bachand concernant les relations de pouvoir, le contrôle social, la médicalisation des problèmes sociaux et l’occultation de la dimension sociostructurelle dans l’appréhension de la maladie mentale trouveront sans aucun doute un écho chez les lecteurs de NPS.