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Le dossier : Intersectionnalité : regards théoriques et usages en recherche et intervention féministes

Intersectionnalité, féminismes et masculinitésUne réflexion sur les rapports sociaux de genre et autres relations de pouvoir

  • Guitté Hartog et
  • Itzel A. Sosa-Sánchez

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Couverture de Intersectionnalité : regards théoriques et usages en recherche et intervention féministes,                Volume 26, numéro 2, Printemps 2014, p. 1-287, Nouvelles pratiques sociales

Corps de l’article

« On ne naît pas homme on le devient. »

« Derrière chaque grande théorie sur les masculinités, il y a une grande théorie féministe. Les hommes sont le deuxième sexe à se rendre compte du système d’oppression des rapports sociaux de genre  [1]. »

« L’homme blanc riche, hétérosexuel et bien portant, n’est pas moins “intersectionnel” que la femme noire pauvre, lesbienne et handicapée. »

Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin

Introduction

L’objectif de cet article est de présenter une réflexion sur les possibilités, potentialités et défis de l’intersectionnalité appliquée à l’étude des masculinités. Il tentera tout d’abord de mieux définir le champ des études sur les masculinités au coeur des différentes préoccupations féministes et des rapports sociaux de genre. Ensuite, il présentera quelques initiatives et perspectives des études sur les masculinités à partir des interactions entre le Sud et l’Occident en prenant en compte les apports du féminisme postcolonial. Et enfin, comme l’intersectionnalité ouvre de nouvelles perspectives pour mieux orienter les travaux et les questions de recherche, nous présenterons quelques pistes à explorer pour le futur des études sur les masculinités.

Épistémologiquement parlant, aborder les études sur les masculinités en termes d’intersectionnalité exige de relever plusieurs défis de taille quant à la valorisation de leur potentiel critique pour transformer des réalités sociales et de rendre visibles la diversité et la complexité des rapports de domination. Sans que l’approche intersectionnelle et les études sur les masculinités soient tout à fait nouvelles, la combinaison des deux perspectives apporte un regard nouveau qui permet de mieux saisir la diversité des formes de dominations structurelles et socioculturelles que subissent différents groupes sociaux. Le projet expérimental semble prometteur dans l’ouverture de nouvelles manières d’aborder, mais cela soulève aussi des défis théoriques, idéologiques et politiques importants.

Par sa méthodologie, cet article cherche à mettre en relief l’importance de l’approche intersectionnelle pour mieux comprendre les rapports sociaux de domination à partir de l’altérité, de la marginalité et de l’exclusion. Et ce, plus précisément dans les études féministes qui permettent de mieux comprendre le contexte des études sur les masculinités. Notre démarche s’inspire de l’exercice de prendre en compte ce qui est considéré « hors champ » dans le processus d’élaboration de connaissances sur les rapports de domination pour montrer la pertinence de développer un regard plus inclusif et critique de l’exclusion. Comme l’exprime Juana Castro (2013), cette analogie avec le langage audiovisuel et cinématographique permet de mieux saisir le processus par lequel dans la réalisation d’un reportage le plus objectif soit-il, la caméra réalise des mises au point, choisit ses angles et ce qu’elle met en lumière et laisse dans l’ombre. Elle encadre la réalité et laisse par le fait même en dehors du champ d’études une partie de cette réalité qui devient floue. Mais cette partie invisible qui entoure la visible n’est pas neutre; elle a un sens et une fonction. Et c’est précisément, selon nous, la valorisation de l’inclusion de ce qui est non reconnu et invisible qui constitue le plus grand apport de l’approche intersectionnelle dans la compréhension des réalités sociales. Étant donné que l’exclusion des réalités de certains groupes sociaux constitue en quelque sorte une manière de recréer activement l’image d’un monde irréel qui marginalise, une manière, donc, de reproduire la subordination des groupes sociaux exclus (Sosa-Sánchez, 2013).

Un parcours complexe d’intersections, de jonctions et de culs-de-sac

En résumé, les études sur les masculinités et l’approche du féminisme intersectionnel partagent cette même vision critique des différents systèmes de domination et de privilège des rapports sociaux de sexe imbriqués avec d’autres rapports de pouvoir. Ce qui n’empêche pas les études sur les masculinités et les études féministes d’entretenir des relations complexes entre elles. Plusieurs nuances et éléments contextuels doivent nécessairement être apportés pour mieux comprendre en quoi ces intersections peuvent être antagonistes, fructueuses ou ne mener nulle part.

Premièrement, nous le savons, les études féministes font des vagues, sont diverses et provoquent des remous. L’intersectionnalité reflète en partie l’apparition même de cette pluralité des motivations, des identités et des approches au coeur des mouvements féministes. Plusieurs questions sont épineuses, voire déchirantes, à l’intérieur des groupes féministes, mais les principales sources de questionnement concernent presque toujours la relation au masculin, au patriarcat et la non prise en compte de la diversité des réalités féminines de toutes les origines et les contextes sociaux dans le projet émancipateur des groupes de femmes qui peut inclure ou non des hommes.

Au coeur des questionnements idéologiques persiste l’ambigüité à savoir si les hommes peuvent ou doivent se définir comme féministes. En effet, tant dans les groupes de femmes féministes que dans les groupes qui travaillent la condition masculine à partir d’une approche de genre, le questionnement du positionnement ne semble pas se faire aisément. Il s’agit d’un rapport à l’altérité dans le processus de la construction identitaire des groupes qui doivent définir leurs champs de travail et d’intérêt. Le fait de cibler ses préoccupations, travaux de recherches ou interventions avec une population en particulier ne devrait pas nécessairement impliquer un rapport d’opposition avec d’autres groupes. Il est possible de travailler dans la vie quotidienne uniquement avec des femmes sans être pour ou contre les hommes et vice-versa. En conséquence, les personnes ou groupes qui se préoccupent des conditions masculines n’auraient pas nécessairement à s’étiqueter comme pro ou anti féministes. Par contre, ils ne peuvent ignorer les représentations sociales qu’ils ont des rapports sociaux de genre dans leurs hypothèses de travail. Puisqu’au-delà du critère de sympathie pour un groupe ou l’autre, l’interprétation des causes et des difficultés vécues par un groupe oriente de différentes façons l’argumentation qui justifie l’intérêt du travail effectué ainsi que les grilles d’interprétation, les répercussions et les pistes de solutions envisageables. Plusieurs processus psychosociaux peuvent être interpellés pour mieux comprendre ces dilemmes par rapport à la place des réalités masculines et des différentes formes de féminisme dans la définition de leur approche de travail et la définition de leurs priorités. En effet, nous pouvons identifier des représentations sociales, des catégorisations, des attitudes et des processus d’attribution divers qui témoignent de l’hétérogénéité du mouvement féministe. À cette complexité, il faut ajouter les questions identitaires qui se construisent souvent dans une ambiance critique et de lutte pour la reconnaissance des spécificités, ce qui dans certains cas a pour effet de dynamiser le mouvement, mais dans d’autres cas, de le diviser (Butler, 2000, 2001, 2002 et 2006).

Parallèlement, dans les études sur les masculinités, nous retrouvons une grande partie de cette même complexité par rapport aux processus de construction identitaire. Penser les études sur les masculinités au regard des intersectionnalités oblige aussi à décortiquer plusieurs rapports de pouvoir ainsi que de nombreuses formes de dominations et de privilèges, leur interaction et leur entrecroisement. En ce sens, les études féministes présentent quelques longueurs d’avance sur ce type de questionnement puisque les hommes sont historiquement le deuxième sexe à se préoccuper des implications des rapports sociaux de genre. En effet, les études sur les masculinités restent relativement récentes et méconnues.

Masculinités au pluriel

Les études sur les hommes et les masculinités ou men’s studies se sont développées il y a une trentaine d’années comme résultat des effets qu’ont eu divers mouvements et luttes sociales comme ceux de libération des femmes, des gais, des lesbiennes, des bisexuels et des transgenres sur la réflexion autour des réalités touchant les hommes (Hearn, 1994). D’emblée, les études sur les masculinités furent identifiées en termes de pluralité des hommes, probablement pour se distinguer du caractère androcentrique universaliste des sciences de l’Homme. Dans leurs fondements épistémologiques les études sur les masculinités remettent en question cette propension à ce que le masculin ne soit pas vu comme un genre, mais rien de moins que le modèle de l’humanité. Qui dit « homme », dans le monde de la science, dit : « espèce humaine ». En effet, une grande partie des études sur les masculinités tend à s’éloigner idéologiquement de la validation du caractère hégémonique du mâle dominant (Hartog, 2006).

Les études sur les masculinités cherchent principalement à mieux comprendre la construction socioculturelle des rapports sociaux de genre et se spécialisent dans l’étude des conditions masculines. Bon nombre des travaux sont orientés vers l’intervention avec des hommes en difficulté vivant de la détresse, en crise et exerçant parfois des comportements violents. Généralement, leur orientation idéologique va de proféministe à neutre sur l’importance qu’ils accordent à l’impact de leurs actions sur l’émancipation des femmes (Lingard and Douglas, 1999). En effet, une partie des études sur les masculinités se veut une contribution aux luttes féministes en responsabilisant les hommes à l’égard des rapports d’iniquités et des effets néfastes de leur violence. D’autres, par contre, dans une optique qui se veut plus neutre, concentrent leurs efforts à promouvoir la santé masculine en faisant de la prévention ou en aidant les hommes en détresse ou en contexte de vulnérabilité sans intégrer nécessairement une orientation féministe à leurs travaux. En contraste, dans une catégorie à part, les masculinistes plus conservateurs combattent intellectuellement (et même politiquement) l’idéologie féministe qu’ils perçoivent comme nuisible à l’épanouissement des hommes sur le plan individuel et social (Pleasants, 2011). Ils prônent souvent le retour en arrière et voient les hommes comme des victimes des luttes féministes (Blais et Dupuis-Déri, 2008). Comme nous l’avions mentionné avant, au-delà du positionnement idéologique des groupes qui travaillent les masculinités face aux approches féministes, il est plus pertinent selon nous d’identifier les représentations sociales, c’est-à-dire les théories utilisées qui définissent l’origine, la nature et les alternatives que devraient développer les hommes pour sortir de leurs difficultés à partir de leur condition générique.

En termes généraux, les principaux thèmes analysés par les études sur les masculinités sont la construction socioculturelle des masculinités en général, la violence, la paternité, la diversité sexuelle et la sexualité en général, les imaginaires sociaux et la santé des hommes. Plusieurs études sur les masculinités sont motivées par les risques associés à certaines pratiques comme la violence faite aux femmes et entre hommes, les conduites téméraires, notamment sur le plan de la sexualité pour la transmission du VIH / sida, la consommation d’alcool et de drogue, le suicide et la détresse masculine (Lingard and Douglas, 1999).

Les études sur les masculinités et féministes ont souvent avantage à être complétées. Un regard féministe enrichit les études sur les masculinités et une sensibilité aux conditions masculines semble un pas nécessaire pour freiner certains problèmes que les femmes affrontent dans la vie quotidienne en montrant à la fois la nature relationnelle des rapports de genre.

Quelques exemples concrets : 

  • Les féministes s’interrogent depuis longtemps sur la notion d’instinct maternel pour les femmes, ce qui laisse présager qu’il n’existe pas non plus un instinct paternel pour les hommes. En ce sens, l’accompagnement à la paternité pour les hommes demande un processus de socialisation. La réappropriation de cette notion féministe aiderait à mieux comprendre plusieurs aspects des réalités parentales et des difficultés que vivent les hommes dans l’exercice de leur paternité quand ils s’impliquent ou que les institutions leur imposent des modèles qu’ils n’ont pas choisis…

  • Pour arrêter la violence faite aux femmes, il importe de comprendre pourquoi certains hommes l’exercent, d’autres non et d’autres cessent de l’utiliser. Pour chaque homme qui apprend à mieux contrôler sa colère, à prendre soin de lui et des autres et à mieux communiquer, il y a des femmes, des enfants et d’autres hommes qui en bénéficient autour.

  • La prostitution ou le travail sexuel qui déchire tant les féministes entre elles, existe parce qu’il y a une demande masculine. Et cette demande est construite et maintenue par un système socioculturel qui favorise la double morale et qui rend légitime l’achat de services sexuels de la part des hommes.

  • Les féministes encouragent généralement les femmes à être proactives pour se libérer des diktats culturels associés au genre féminin qui peuvent être néfastes comme celui de l’abnégation personnelle, le culte de la beauté, de l’innocence, de la passivité, de l’objet sexuel, etc. En contrepartie, le féminisme les motive à s’approprier certaines caractéristiques jugées positives qui sont plus associées au monde masculin, comme le développement de la force personnelle, l’autonomie, la recherche d’un certain pouvoir, l’indépendance économique, et même à s’engager sur le territoire des métiers traditionnellement masculins, etc. Par contre, il existe de nombreuses résistances à encourager les hommes à abandonner certains aspects de la virilité toxique pour eux-mêmes et leur entourage. Et, encore plus à les encourager à incorporer dans leur socialisation des aspects positifs plus associés à la féminité, voire au sexe « faible ». La question du pouvoir, du contrôle et du prestige social et économique reste un noyau central dans la construction sociale des masculinités. Parmi les coûts principaux de cette socialisation masculine, selon Pierre Turcotte (2012), on trouve l’étouffement de la sensibilité et et du fait de prendre soin de soi et des autres dans leur vie quotidienne qui aurait un impact sur le développement de comportements violents qui sont plus en harmonie avec la construction de l’identité masculine valorisée socialement. En effet, peu ou pas de campagnes encouragent les jeunes hommes à pleurer quand ils ont mal, à devenir des infirmiers, des professeurs au primaire, des aidants naturels ou professionnels malgré le fait qu’on déplore le peu de ressources masculines pour les garçons et les hommes en détresse. Lydia Cacho (2011), spécialiste mexicaine en droits de la personne, va plus loin en affirmant que de nombreux problèmes sociaux s’élimineraient si on socialisait davantage les garçons comme les filles sur certains points. Notamment, la violence et l’exploitation sexuelle que subissent des enfants, femmes et hommes de la part d’autres hommes s’amenuiseraient énormément si l’on enseignait plus aux jeunes garçons à développer leur sensibilité, leur empathie, la préoccupation pour prendre soin des autres et un sens accru des responsabilités, comme généralement on le fait avec les filles.

Quelques études sur les masculinités

Il faut souligner l’émergence de nouvelles préoccupations dans ce domaine d’études depuis quelques années. En effet, plusieurs auteurs ont souligné la disproportion d’hommes représentés dans certaines problématiques sociales comme le décrochage scolaire, la toxicomanie, l’itinérance, la violence familiale et interpersonnelle, les parents séparés de leurs enfants, la dépendance sexuelle, les homicides, les suicides et les accidents d’automobile, de même que certaines maladies mortelles (Dulac, 2001). D’ailleurs, nous pouvons affirmer que la plupart des recherches actuelles en sciences sociales sur ce sujet soulignent le croisement auquel sont confrontés individuellement et collectivement les hommes (Welzer-Lang et Zauche-Gaudron, 2009). En suivant des analyses et des approches diversifiées, ces études visent à rendre compte de la complexité et de l’hétérogénéité des expériences et réalités masculines comme conséquence des transformations sociopolitiques dans les rapports sociaux de sexe, et des transformations du masculin / féminin dans les sociétés contemporaines à l’échelle mondiale. Ces constats obligent à proposer de nouvelles façons d'étudier les réalités touchant les hommes tout en reconnaissant qu’il est nécessaire d’augmenter la collaboration entre les différentes perspectives et disciplines s’intéressant à l’étude des masculinités, des rapports de genre, et d’autres rapports de domination traditionnellement moins étudiés. Nous considérons donc qu’un regard féministe, et particulièrement féministe intersectionnel, peut être un outil clé pour rendre compte et mieux saisir la complexité et la diversité des rapports sociaux de sexe dans différents contextes sociaux. Cependant, peu ou pas de recherches sur les masculinités utilisent actuellement le cadre conceptuel de l’intersectionnalité malgré le fait que la diversité des groupes d’hommes, des questions identitaires et des relations de pouvoir entre hommes est présente dans ces travaux.

Sans que l’intersectionnalité soit nommée, la préoccupation pour donner voix aux groupes d’hommes plus vulnérables et en périphérie du modèle hégémonique de la masculinité traditionnelle occidentale hétérosexuelle de l’homme « moyen », anime les études sur les masculinités depuis leurs débuts. La diversité sexuelle est probablement la dimension de la dissidence avec le modèle hégémonique qui fut la plus présente depuis le début de ces études. Par contre, trop peu de recherches sur les masculinités incluent l’intersectionnalité comme cadre d’analyse théorique et méthodologique. Les différences ethniques, raciales, de classes sociales et de régions géographiques sont encore perçues comme exotiques du point de vue des études occidentales qui ont, quant à elles, plus souvent tendance à oublier de conceptualiser leurs analyses comme des réalités locales et non comme des tendances lourdes et universelles (Coles, 2009).

La domination des connaissances construites par des hommes caucasiens occidentaux fait en sorte qu’on oublie souvent que la majorité des humains sont du deuxième sexe et que l’immense majorité des individus vit dans le tiers monde (Hartog, 2006). Victor Seidler (2000) fut un pionnier en s’interrogeant sur cette sans-raison (sin razón) colonisatrice et androcentrique qui présume de sa vérité comme si elle n’était pas elle aussi subjective, partielle et intuitive que celles des groupes de femmes et de nombreux autres peuples. La question de la spécificité des connaissances reste liée à celle du pouvoir dominant. Dans cette logique, il est clair que la perspective de l’intersectionnalité permet d’ouvrir d’autres voies dans le monde des études des masculinités, d’exprimer leurs réalités, problèmes et savoir-faire.

Gilles Tremblay (2012) parle du défi actuel de la reconnaissance de l’interculturalité et de la diversité des conditions masculines pour éviter la tendance à percevoir comme des réalités universelles les discours élaborés dans le monde anglo-saxon. En effet, pour des barrières de langue et parfois de distance non seulement géographique, mais aussi idéologique, l’originalité des perspectives du Sud se fait moins connaître du côté occidental. Métaphoriquement, on pourrait presque dire que les connaissances produites au Nord descendent plus facilement au Sud, que celles du Sud remontent au Nord. L’intellectuel uruguayen, poète et historien Eduardo Galeano (1971 et 2008) fait la promotion conceptuelle du monde à l’envers pour exprimer cette nécessité de renverser les points de vue dans l’analyse des réalités construites sur un modèle de domination pour rétablir, ne serait-ce qu’intellectuellement parlant, un regard plus juste des vérités. Cet exercice de mettre « tête en bas et pattes en l’air » la raison construite historiquement telle qu’on la connaît, ne serait-ce que pour un moment, serait une façon efficace de secouer les subjectivités qui construisent des réalités inégales.

Un bel exemple de ce genre de renversement nécessaire dans la production de connaissances sur les rapports de domination fut réalisé par Mara Viveros Vigoya (2002 et 2008). En étudiant l’ensemble des rites et coutumes des hommes blancs au pouvoir dans son pays, cette chercheuse et femme noire colombienne rompit drastiquement avec une tradition scientifique. En effectuant l’exercice contraire à l’habituel, elle étudia à partir de l’altérité de genre et de race, une culture jugée supérieure à la sienne pour en décortiquer les règles de fonctionnement. Que se passerait-il si cette pratique se généralisait, si les personnes vivant sous le seuil de la pauvreté ethnographiaient les comportements des classes sociales plus opulentes? On peut se demander quel serait l’état des connaissances, si l’histoire avait été écrite par les peuples colonisés et que les enfants des peuples conquérants de l’Occident devaient apprendre leur histoire dans cette perspective.

Récemment, l’article de la chercheuse Jeisson Alanis Bello-Ramírez (2012), elle aussi Colombienne, présente à travers l’analyse des conditions de travail comment s’imbriquent l’identité sexuelle et de genre, la race et la classe sociale dans le monde du soin capillaire à Bogota. La coiffeuse et le barbier ne font pas les mêmes tâches. Les hommes efféminés, travestis et transsexuels sont discrètement tolérés dans certains milieux défavorisés de l’esthétique; par contre chez les designers de mode prestigieux, ils peuvent afficher leur coquetterie et originalité en toute splendeur. Bello-Ramírez montre aussi qu’il existe un monde de l’esthétique afro différent de celui des blancs.

L’article de Gómez Izquierdo et Hartog (2011) sur l’imaginaire des masculinités mexicaines dans les récits historiques montre que selon les époques, les rapports sociaux de genre sont en fait aussi des rapports de forces entre les classes sociales, raciales et les identités sexuelles. Trois épisodes marquants de l’histoire des masculinités mexicaines sont ainsi analysés : la Conquête, la Révolution et la Dictature de Porfirio Diaz. Pendant la Conquête, les hommes espagnols auraient non seulement dans l’imaginaire pillé l’or de la nation, mais aussi violé les femmes autochtones. Ce qui aurait d’une certaine façon castré et féminisé les hommes autochtones. Alors que pendant la Révolution mexicaine, nous assistons à la naissance du légendaire machisme mexicain qui s’explique comme une certaine revanche des hommes paysans bafoués par la domination espagnole. En fait, les machos aux grosses moustaches de la race de bronze, en se réappropriant leurs femmes et les terres des riches propriétaires blancs, reconquéraient leur virilité et leur fierté ethnique. Et, sous la dictature de Porfirio Diaz, pendant la chasse aux homosexuels, il s’avère clairement dans les récits que la classe sociale et le niveau d’autorité religieuse ont eu des impacts différents sur le sort des personnes prises en « flagrant délit ».

Dans le contexte contemporain et de l’activisme pour améliorer les politiques publiques, la proposition du Réseau ibéroaméricain-africain des masculinités originaire de Cuba, issu des études sur les masculinités au coeur du milieu académique, se distingue par ses efforts pour rejoindre non seulement les universitaires, mais aussi les hommes de toutes les couches et conditions sociales (Red Iberoamericana-Africana de Masculinidades). Le sport, la musique et le sexe furent identifiés comme les trois domaines d’activités susceptibles d’attirer l’attention des hommes pour leur parler d’un côté des méfaits de la culture machiste sur eux-mêmes et les femmes, et d’un autre côté des avantages d’une culture de l’égalité. Cette approche novatrice permet d’utiliser l’intersectionnalité comme façon de permettre des échanges perméables entre les identités ethnico-raciales, les universitaires et les classes populaires autour de thèmes universels et rassembleurs. En effet, le sport, la musique et le sexe sont des domaines pertinents pour illustrer les différentes formes de discrimination, de domination et de violence, mais aussi pour promouvoir de nouvelles formes de masculinités axées à la fois sur le plaisir et le pacifisme.

Un des risques de l’usage de l’intersectionnalité réside dans la possibilité de mettre en évidence l’expression de certaines formes de violence chez des groupes déjà marginalisés. En effet, lorsqu’il s’agit de parler des effets nocifs de l’isolement social et des différentes formes de discrimination, il est plus facile de susciter de la compassion envers les victimes. Par contre, certaines frontières entre le désirable et le non désirable, entre le dominant et le dominé, s’estompent lorsque nous constatons par exemple le racisme entre divers groupes des minorités ethniques ou des taux de violence élevés dans des communautés autochtones. Aborder certaines problématiques sociales peut avoir l’effet pervers de contribuer à renforcer des stéréotypes qui stigmatisent déjà certains groupes. Par contre, ne pas intervenir ou offrir des services spécifiques pour mettre fin à certains rapports de domination à l’intérieur de certains groupes sociaux peut contribuer à laisser entendre que les droits des victimes de ces groupes sont moins importants que ceux des autres groupes. Par exemple, nous pouvons citer les cas irrésolus de disparitions forcées des femmes des Premières Nations au Canada (Association des femmes autochtones du Canada, 2012). Une des interprétations de ces chiffres est que la vie de ces femmes autochtones souvent pauvres, parfois toxicomanes et dans le milieu de la prostitution comptent moins que celles des femmes blanches moins exposées à la violence structurelle. Cette même interprétation de l’impunité, nous la retrouvons pour le climat de totale impunité qui entoure le tristement célèbre cas des nombreux assassinats des femmes de Ciudad Juárez au Mexique (Labrecque, 2012).

Au Québec, dans le rapport sur les homicides intrafamiliaux (ministère de la Santé et des Services sociaux, 2012), les familles autochtones ne sont pas incluses. L’argument valable est qu’il s’agit d’une problématique spécifique qui mérite des analyses plus approfondies et des mesures spéciales pour enrayer le problème. Comme nous l’avions mentionné auparavant, Castro (2013) expliquerait que dans ce cas comme dans d’autres, il s’agit souvent d’un problème de caméra qui met le focus sur une réalité sociale préoccupante, laissant dans l’ombre ce qui est considéré hors-champ. La perspective intersectionnelle permet justement d’aborder les rapports de domination sous-jacents à une sélection perçue comme naturelle, rapports qui délimitent les efforts de compréhension d’un phénomène déjà extrêmement complexe, comme peut l’être celui de la violence. En effet, ne pas considérer les familles autochtones comme des familles québécoises contribue indirectement à renforcer le fossé qui sépare les réalités autochtones de celles du reste de la population en légitimant le racisme de cette exclusion. La complexité des rapports de domination historique semble incompatible avec l’urgence de faire la lumière sur la situation contemporaine des homicides dans la société québécoise, où les détresses de certaines familles sont considérées presque de deuxième ordre. Lorsque nous savons que la probabilité d’être victime d’un homicide conjugal à la suite d’une rupture d’union est huit fois moins élevée pour les femmes non autochtones que pour les femmes autochtones (Tourigny, Domond, Trocmé, Sioui et Baril, 2007), il serait logique de penser que la caméra devrait se diriger sur la réalité des relations conjugales autochtones, du moins tout autant que sur celles des non autochtones. Mais, dans une approche complémentaire, les travaux de Flynn, Lessard, Montminy et Brassard (sous presse) apportent une meilleure compréhension des besoins des femmes autochtones qui veulent se sortir de la violence conjugale en contexte urbain. Selon nous, il serait grandement enrichissant de mieux comprendre les dynamiques masculines dans ces rapports à la violence, tant au niveau de la santé mentale des hommes que des rapports de domination (racisme et machisme) des institutions chargées d'enrayer et de prévenir la violence familiale.

Pour ajouter à la complexité des rapports d’inclusion-exclusion, il peut apparaître contre-productif de mettre en évidence sur la place publique des problèmes de violence ou de criminalité que vivent certaines communautés au moment où elles sont en lutte pour la reconnaissance même de leurs droits à l’existence. Le risque d’effriter le capital de sympathie de groupes déjà vulnérables quant à leur image sociale alors que les problèmes de violence sont aussi présents dans les groupes dominants reste toujours un thème de préoccupation. En effet, Kevin Lavoie (2013) montre dans sa recherche que des intervenants des organismes gais en Belgique évitent parfois de parler des problèmes de violence conjugale pour ne pas nuire aux efforts pour « normaliser » les unions et familles homosexuelles dans l’opinion publique. Le paradoxe voulant que pour être acceptées comme des familles « normales », il fallait forcément ne montrer que les aspects positifs de ces relations pour éviter d’être doublement jugées : pour ne pas être hétéronormatives et ensuite pour être violentes. Cette même dynamique est observée par Anderson et McCormack (2010), qui montrent que l’homophobie est plus présente dans les équipes sportives professionnelles masculines chez les athlètes noirs que les athlètes blancs. De là l’importance de promouvoir la culture de l’inclusion et de lutter à la fois contre le racisme et l’homophobie, étant donné que des groupes victimes d’une forme de discrimination peuvent eux aussi discriminer d’autres groupes.

Conclusion : l’intersectionnalité pour questionner l’ordre établi

L’objectif du féminisme était et reste toujours de secouer l’arbre des connaissances, d’ouvrir des portes fermées et de désordonner le cadre et l’ordre patriarcal. Les différentes formes de domination sociale maintiennent des structures qui reproduisent des formes d’identité et des relations d’injustice et d’iniquité. Et c’est précisément le désir de changer ces règles du jeu qui anime d’autres groupes sociaux à lutter pour sortir de l’ombre et ainsi participer plus activement à leur propre destin. L’approche intersectionnelle permet de mieux comprendre comment les mouvements sociaux questionnent l’ordre établi dans le grand temple du savoir. C’est-à-dire non seulement de reconnaître l’existence des voix de l’altérité et des oubliés par des systèmes de domination, mais aussi de mieux comprendre comment la construction de certains savoirs peut contribuer à la reconnaissance sociale de certains groupes et à la légitimation de leurs apports à une meilleure compréhension de ces rapports sociaux. En d’autres mots, la perspective intersectionnelle propose des modes d’interprétation des réalités sociales qui permettent l’intégration de la marginalité et du hors champ dans les processus d’encadrements théoriques et méthodologiques des réalités que nous étudions.

Comme l’expliquent Corbeil et Marchand (2006), l’approche intersectionnelle permet aux intervenantes féministes de la classe dominante de prendre conscience de leur position privilégiée quand elles entrent en relation d’aide avec des femmes qui vivent du racisme, de l’exclusion sociale ou de la pauvreté, par exemple. Par contre, la question du privilège reste un thème épineux pour les personnes qui interviennent avec des hommes qui sont généralement considérés comme des membres du genre dominant et par conséquent plus responsables que les femmes de la violence qu’ils exercent sur elles, sur eux-mêmes, sur les autres hommes et les enfants. Plus difficilement, les hommes blancs occidentaux, hétérosexuels, de la classe sociale moyenne ou élevée sont perçus comme une population vulnérable ou à risque à laquelle il faudrait offrir plus de services. En ce sens, pour Bilge (2009), l’approche intersectionnelle permet à la fois d’apporter un regard critique à l’invisibilité de la spécificité masculine des hommes blancs, occidentaux et hétérosexuels et à l’association au pathologique de toutes les autres formes de masculinité qui diffèrent du modèle hégémonique. En matière de violence masculine, les façons de vivre les privilèges, les crises identitaires et la détresse restent des thèmes qu’il faudrait approfondir davantage à l’avenir pour proposer des alternatives qui favorisent un mieux-être chez les hommes dans leur diversité.

Parties annexes