Nouvelles perspectives en sciences sociales
Volume 21, numéro 1, novembre 2025 Sur le thème : « Dominations et émancipations à l’épreuve de la frontière animal/humain » Sous la direction de Émilie Dardenne et Réjane Sénac
Sommaire (10 articles)
1. Bicatégorisations hiérarchisées, d’hier à aujourd’hui
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Derrière l’humain, la bête : porosité d’une frontière durant l’Antiquité gréco-romaine
Philippe Le Doze
p. 31–75
RésuméFR :
Grecs et Romains ont développé, durant l’Antiquité classique, une vision patrimoniale de la nature et du vivant, arguant d’une supériorité ontologique des humains sur les autres espèces et d’une téléologie spéciste. Une frontière intangible semble, de fait, avoir été tôt dressée. Ce discours dominant tend à faire oublier la persistance dans l’esprit des Anciens d’une porosité entre les humains et les animaux : la conscience d’une parenté profonde avec les autres animaux a, en définitive, été difficile à effacer totalement. Perceptible à travers une conception de l’âme originale, elle a eu des conséquences jusque dans la définition de l’humanité et le regard posé sur les individus et certaines catégories d’humains, les enfants et les barbares, notamment. Cette porosité avait des racines anciennes dont la Grèce archaïque donne quelques indices. L’enquête suggère que la césure avec les autres espèces a relevé d’un choix, dont l’Occident demeure l’héritier, et que ce qui n’a longtemps relevé que d’une distance a abouti à l’élaboration d’une frontière.
EN :
During classical antiquity, the Greeks and Romans developed a patrimonial vision of nature and living things, arguing for the ontological superiority of humans over other species and a speciesist teleology. De facto, an intangible boundary seems to have been drawn early on. This dominant discourse tends to obscure the persistence in the minds of the Ancients of a porosity between humans and animals: the awareness of a deep kinship with other animals was, ultimately, difficult to completely erase. Perceptible through an original conception of the soul, it had consequences even in the definition of humanity and the way we looked at individuals and certain categories of humans, children and barbarians in particular. This porosity had ancient roots, some of which can be traced back to archaic Greece. The survey suggests that the break with other species was the result of a choice, of which the West is still the heir, and that what for a long time was merely a distance led to the creation of a frontier.
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Contre toute oppression. Analyse comparée des tentatives de décloisonnement des luttes d’émancipation humaine et de la cause animale
Fabien Carrié
p. 77–117
RésuméFR :
Cet article propose une analyse comparée de trois tentatives de décloisonnement des luttes d’émancipation humaine et de la cause animale et s’interroge sur les conditions de possibilité de ces formalisations intellectuelles initiées dans les pays de culture anglophone. Il commence par revenir sur les différentes configurations qui ont vu l’émergence de ces déclinaisons particulières du porte-parolat des animaux et sur les auteurs et penseurs qui les ont élaborées. La comparaison synchronique permet de montrer que ces acteurs occupent, au moment où ils formulent ces critiques syncrétiques, des positions dominées dans le champ intellectuel. Ces conceptions répondent donc toujours à un double enjeu : l’affirmation de positions hétérodoxes dans leurs champs d’appartenance et la pérennisation d’une entreprise de représentation hérétique au sein de l’espace de concurrence pour la prise de parole au nom des animaux.
EN :
This article offers a comparative analysis of three attempts to decompartmentalise the struggles for human emancipation and the animal rights movement, and examines the conditions under which these intellectual formalisations, initiated in English-speaking countries, were possible. It begins by reviewing the different configurations that have seen the emergence of these particular forms of animal advocacy and the authors and thinkers who have developed them. A synchronic comparison shows that these actors occupied dominant positions in the intellectual field at the time they formulated these syncretic critiques. These conceptions therefore always respond to a twofold challenge: the affirmation of heterodox positions in the fields to which they belong, and the perpetuation of a heretical enterprise of representation within the space of competition for the right to speak on behalf of animals.
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De l’analogie à l’enchevêtrement : esclavisation humaine et exploitation animale
Émilie Dardenne
p. 119–160
RésuméFR :
Cet article propose de revenir sur l’analogie entre esclavisation humaine, notamment dans sa forme étatsunienne, et exploitation animale. Il partira d’une relecture de The Dreaded Comparison. Human and Animal Slavery, de Marjorie Spiegel (1988), et l’enrichira d’études plus tardives sur des questions similaires.
L’article interroge l’analogie établie entre la mise en esclavage humain et l’exploitation animale permet de penser des logiques de domination communes, et les idéologies qui les sous-tendent. Les questions qui guideront l’étude seront les suivantes : au-delà de leur étymologie, quel lien peut-on établir entre domestication et domination ? L’épistémologie de l’enchevêtrement est-elle plus appropriée que celle de l’analogie pour penser le lien entre esclavisation humaine et exploitation animale ? Enfin, l’abolition de l’esclavage (dans sa forme étatsunienne) permet-elle d’envisager un horizon possible d’émancipation pour les animaux non humains ?
EN :
This article returns to the analogy between human enslavement, particularly in its US form, and animal exploitation. It will start from a rereading of The Dreaded Comparison. Human and Animal Slavery, by Marjorie Spiegel (1988), and will enrich it with later studies on similar or related questions.
One can wonder whether the analogy drawn between human slavery and animal exploitation is a good tool to think about common logics of domination, and the ideologies that undergird them. The questions that will guide the study will be the following: beyond their etymology, what link can be established between domestication and domination? Is the epistemology of entanglement more appropriate for thinking about the connection between human enslavement and animal exploitation than the epistemology of analogy? Finally, does the abolition of slavery (in its US form) make it possible to envisage a possible horizon of emancipation for non-human animals?
2. Contextes contemporains d’exploitation
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Pour une approche matérialiste des rapports anthropozoologiques
Sam Ducourant et Phoebé Mendes
p. 163–200
RésuméFR :
Contrairement aux rapports humains/animaux, les rapports sociaux de genre et de race sont régulièrement étudiés à travers une approche matérialiste. Or, celle-ci permet de penser le continuum des dominations au-delà de l’analogie qui, elle, échoue à expliquer la relation entre ces termes (Maurizi, 2021et Wadiwel, 2023). Partant du fait que ni le concept d’espèce, pensé à l’aune de l’isolement reproducteur ou de la similitude des traits (De Queiroz, 2007), ni la notion plus générale de catégorie socio-économique (Noske, 1989 et Nibert, 2002) ne permettent de rendre compte de manière satisfaisante des rapports d’exploitation entre humains et animaux, cet article propose de les appréhender en les réinscrivant dans les rapports matériels de production, en se servant des outils théoriques forgés par Marx et Engels. Il s’agira de montrer que les dichotomies (entre humains et animaux, mais aussi entre animaux « d’élevage », « de compagnie », etc.) ont été constituées et modifiées en interaction avec les systèmes de productions animales. Nous montrerons également comment la mise en place de « races productives » (comme les « poules pondeuses » ou les « poulets de chair »), et plus généralement les appellations en fonction de l’utilisation des espèces, participent au renforcement et à la naturalisation des traitements différenciés.
EN :
Unlike human/animal relations, social relations of gender and race are regularly studied through a materialist approach. Yet this approach makes it possible to think about the continuum of dominations while avoiding analogies, which fail to explain the relationship between these terms (Maurizi, 2021 and Wadiwel 2023). Given that neither the concept of species, defined in terms of reproductive isolation (De Queiroz, 2007), nor the more general notion of socio-economic category (Noske,1989 and Nibert,2002) provide a satisfactory account of the exploitative relationships between humans and animals, this paper proposes to apprehend them as material relations of production, using the theoretical tools forged by Marx and Engels. It shows that the distinctions (between humans and animals as well as between e.g. farm and companion animals) have been constituted and modified in interaction with animal production systems. We will also show how the creation of “productive breeds” (e.g. “laying hens” or “broilers”) and the use of names based on usage (“companion” or “livestock”), all contribute to reinforcing and naturalizing unequal treatment.
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La moissonneuse à poulets : travail animal, résistance et temps de production
Dinesh Wadiwel
p. 201–237
RésuméFR :
Les nouvelles perspectives sur le travail animal mettent en évidence le rôle des non-humains dans la création de valeur. Cependant, parmi ces analyses, peu explorent le rôle de la résistance dans la définition du travail animal et la structure de cette activité au sein des chaînes de valeur. Dans cet essai, j’explore la relation entre le travail animal en régime capitaliste, sa relation avec la résistance et le potentiel offert par la réflexion sur la résistance au temps capitaliste. J’examine d’abord le travail animal, en me concentrant plus particulièrement sur les animaux destinés à l’alimentation, et tente de dénouer la complexité de leur place structurelle au sein des systèmes de valeur capitalistes. J’analyse ensuite l’antagonisme spécifique qui façonne le travail des animaux destinés à l’alimentation, où les animaux affrontent les humain·es, et de plus en plus les machines, dans des relations d’hostilité. Mon objectif est de mettre au jour la façon dont la résistance est liée à la position structurelle des animaux destinés à l’alimentation en tant que sujets travailleurs. Le perfectionnement des technologies de domination et leur réponse aux résistances « sauvages » des animaux visent à synchroniser le temps de travail animal avec les rythmes des processus productifs. Cette perspective met en lumière la politique du temps associée à la subordination des animaux au capital, mais elle est à relier aussi, possiblement, au fait d’imaginer une vie utopique des animaux en dehors de ce temps.
EN :
Emerging perspectives on the labor of animals highlight the role of non-humans in generating value. However, few of these accounts explore the role of resistance in shaping the character of animal labor and the structure of this activity within value chains. In this essay, I explore the relationship between animal labor under capitalism, its relationship to resistance, and the potential offered by contemplation of resistance to capitalist time. First, I examine animal labor, focusing particularly on animals used for food, and attempt to untangle the complexity of their structural place within systems of value under capitalism. Second, I discuss the specific antagonism that shapes the work of food animals, where animals confront humans, and increasingly machines, in relations of hostility. My aim here is to show the way that resistance is tied to the structural position of food animals as laboring subjects. The refinement of technologies of domination, and their response to the “wild” resistances of animals, aims at bringing animal labor time into sync with the rhythms of productive processes. This perspective highlights the politics of time involved with animal subordination to capital, but it also perhaps connects with a utopian imagining of life for animals outside of this time.
3. Nouveaux horizons théoriques
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Une frontière aux contours flous : animalité, handicap et humanité
Tom Bry-Chevalier
p. 241–307
RésuméFR :
En s’appuyant sur les travaux publiés en études du handicap et en éthique animale, cet article propose une analyse critique de la convergence des luttes anticapacitiste et antispéciste. Nous nous intéressons dans un premier temps aux similarités de ces mouvements au niveau de leur cadre théorique, mais aussi dans leur manière de lutter pour la justice. Nous soulignons notamment le rôle essentiel des alliés, la condamnation de la hiérarchisation morale des individus en vertu de leur contribution sociale et de leurs capacités physiques et cognitives, ainsi que la nécessité de prendre en compte l’hétérogénéité des expériences au sein d’un même groupe social. La mise en commun de ces luttes ne va pas de soi et elle a pu susciter des réticences de la part de personnes en situation de handicap, notamment à l’idée d’associer handicap et animalité alors que l’animalisation est un processus déshumanisant encore à l’oeuvre dans les discriminations capacitistes. Nous soutenons toutefois que le dépassement de la frontière humanité/animalité offre une meilleure fondation conceptuelle pour défier ces dominations aux racines communes. Cette mise en commun nous semble particulièrement nécessaire, car la frontière qui sépare les humains des animaux non humains participe de la même logique de distinction et d’infériorisation qui permet de déshumaniser socialement et symboliquement certains groupes, bien qu’étant biologiquement humains. Il s’agit alors de critiquer la frontière qui sépare les humains des animaux, en soulignant qu’elle est moins ontologique ou biologique que normative, morale et politique. Nous montrons cela en argumentant que cette frontière repose en grande partie sur un appel à la « Nature » et sur la valorisation philosophique de l’autonomie rationnelle au détriment de la vulnérabilité.
EN :
Drawing on published works in disability studies and animal ethics, this article offers a critical analysis of the convergence between anti-ableist and anti-speciesist struggles. We first examine the similarities between these movements in terms of their theoretical framework, but also in their approaches to fighting for justice. We particularly emphasize the essential role of allies, the condemnation of moral hierarchization of individuals based on their social contribution and physical and cognitive abilities, as well as the necessity of considering the heterogeneity of experiences within the same social group. The convergence of these struggles is not self-evident and has met with resistance from some disabled people, particularly regarding the association between disability and animality, especially since animalization remains an active dehumanizing process in ableist discrimination. However, we argue that moving beyond the humanity/animality boundary offers a better conceptual foundation for challenging these forms of domination with common roots. This convergence appears particularly necessary, as the boundary separating humans from nonhuman animals participates in the same logic of distinction and inferiorization that allows certain groups of people to be socially and symbolically dehumanized, despite belonging to the species homo sapiens. Our aim is thus to critique the boundary separating humans from animals by emphasizing that it is less ontological or biological than normative and moral. We demonstrate this by highlighting how this boundary largely rests on an appeal to « Nature » and on the philosophical valorization of rational autonomy at the expense of vulnerability.
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Refaire monde en commun. Réflexions sur les conditions de possibilité d’une politique multi-espèce
Bruno Frère et Véronique Servais
p. 309–361
RésuméFR :
Partant du constat que la dégradation des conditions de vie sur terre par le capitalisme a fait saillir l’interdépendance entre animaux humains et non humains, nous voudrions poser la question des résistances collectives multispécifiques. Reconnaître les animaux comme des camarades de lutte implique de réfléchir de prime abord aux conditions de la construction d’un discours politique multi-espèce « commun ». Nous nous y essayons ici en redessinant, à partir de la phénoménologie de Merleau-Ponty, les coordonnées de la chair mondaine qui nous est commune avec le vivant en général et les animaux en particulier. Nous nous interrogeons ensuite sur la nature même de ce que pourrait être une communication politique multispécifique. Il nous apparaît que celle-ci ne peut que commencer par des formes de conversation corporelles où l’expressivité, la coordination, l’empathie et l’hybridation émotionnelle produisent des formes de communication singulières.
EN :
Starting from the observation that the degradation of living conditions on earth by capitalism has highlighted the interdependence between human and non-human animals, we would like to raise the question of collective multi-species resistance. Recognising animals as comrades in struggle means first thinking about the conditions for building a “common” multi-species political discourse. We aim here to redraw, on the basis of Merleau-Ponty’s phenomenology, the coordinates of the worldly flesh we share with living beings in general and animals in particular. We then turn to the very nature of multi-species political communication. It seems to us that this can only begin with forms of bodily conversation in which expressivity, coordination, empathy and emotional hybridity produce singular forms of communication.
Hors thème
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Jean-Jacques Dessalines et les défis économiques au lendemain de l’indépendance : une lecture néo-institutionnelle
Acheton Altenor
p. 365–421
RésuméFR :
Dans cet article, l’auteur propose, à partir d’une perspective interdisciplinaire, une nouvelle lecture des réponses de Jean-Jacques Dessalines aux défis économiques d’Haïti au lendemain de l’indépendance, en mettant l’accent sur le commerce extérieur. En effet, bien que la période du régime de Dessalines soit largement abordée dans les travaux sur l’histoire d’Haïti, ces derniers traitent partiellement de ses mesures économiques, généralement intégrées dans une histoire plus générale du pays. En outre, les réponses de Dessalines aux problèmes économiques – notamment celles relatives à la question agraire après l’indépendance – sont souvent interprétées en termes de conflits entre les Noirs et les Mulâtres ou de sa volonté de promouvoir la justice sociale en empêchant les anciens libres de s’approprier les terres des anciens colons. Partant de ce constat, l’auteur a opté pour une autre voie possible : celle des institutions au sens de Douglass C. North. Ce cadre théorique permet d’appréhender l’influence de l’héritage du passé sur la manière dont Dessalines concevait les problèmes socio-économiques auxquels il faisait face et les réponses qu’il y apportait. Cette étude offre, par exemple, une autre perspective sur le décret du 6 septembre 1805. Cependant, la démarche de l’auteur se veut exploratoire ; elle se veut aussi une invitation aux chercheurs en histoire socio-économique d’Haïti à explorer davantage la voie institutionnelle.
EN :
In this article, the author proposes, from an interdisciplinary perspective, a new analysis of Jean-Jacques Dessalines’ responses to Haiti’s economic challenges in the aftermath of independence, with a particular emphasis on foreign trade. Indeed, although the period of Dessalines’ regime has been widely discussed in Haitian historiography, his economic measures, generally integrated into broader national historical narratives, are often partially addressed. Moreover, Dessalines’ responses to economic problems – particularly those relating to the agrarian question after independence – are often interpreted in terms of conflicts between Blacks and Mulattos, or as an effort to promote social justice by preventing the former freemen from appropriating the lands of the former colonists. Based on this observation, the author has opted for another possible path: that of institutions, as conceptualized by Douglass C. North. This theoretical framework enables us to grasp how Dessalines’s conception of the socio-economic problems he faced, and his responses to them, were shaped by historical legacies. This study offers, for example, another perspective on the decree of September 6, 1805. However, the author’s approach is intended to be exploratory; it is as well an invitation to scholars of Haiti’s socio-economic history to further explore the institutional path.