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Comptes rendus

Michael Tomasello, Why We Cooperate ? Cambridge (MA), MIT Press, 2009, 208 p.

  • Benoît Dubreuil

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  • Benoît Dubreuil
    Université du Québec à Montréal

Corps de l’article

Les hommages à l’oeuvre de Michael Tomasello se multiplient. En 2006, il recevait le prix Jean Nicod et prononçait un cycle de conférences qui allait mener à la parution du livre Origins of Human Cooperation (MIT Press, 2008). En 2008, il était invité à prononcer les Tanners Lectures in Human Values à l’Université Stanford, lesquelles sont aujourd’hui reproduites dans Why We Cooperate, accompagnées des commentaires de Carol Dweck, Joan Silk, Elizabeth Spelke et Brian Skyrms.

Ces deux ouvrages présentent un intérêt particulier pour les philosophes s’intéressant aux fondements du langage, de la coopération et de la normativité. Tomasello, directeur du département de psychologie comparée et développementale au Max-Planck-Institut für evolutionäre Anthropologie de Leipzig, y recense dans un langage accessible l’essentiel des recherches qu’il a menées avec ses collaborateurs au cours de la dernière décennie sur la cognition sociale des jeunes enfants et des grands singes. Il y multiplie également les ponts avec la littérature plus proprement philosophique sur les fondements des normes, des institutions et du langage.

Au cours des dernières années, Michael Tomasello a tracé des liens de plus en plus nombreux entre ses recherches expérimentales et les travaux en ontologie sociale d’auteurs comme Margaret Gilbert, Raimo Tuomela et John Searle. Si le psychologue n’entre pas dans une analyse conceptuelle aussi détaillée que ces auteurs, il situe explicitement ses travaux dans le cadre d’une même enquête philosophico-psychologique sur l’intentionnalité partagée. Pour Tomasello, la psychologie comparée et développementale offre un portrait univoque : l’être humain possède un don unique pour l’intentionnalité partagée qui se développe de façon précoce dans la petite enfance et dont sont privés nos plus proches parents.

Plus court que Origins of Human Communication, l’ouvrage Why We Cooperate n’offre pas une revue aussi détaillée de la littérature expérimentale, particulièrement pour ce qui est des grands singes. La première partie permettra néanmoins au néophyte de saisir les grandes lignes des recherches menées par Tomasello et ses collaborateurs, et leur pertinence pour les réflexions fondamentales sur la coopération, la normativité et le langage.

Les enfants humains semblent nés pour la coopération. Dès l’âge de neuf mois, ils commencent à suivre le regard des adultes autour d’eux et prennent de plus en plus plaisir à partager l’attention d’autrui sur des objets saillants dans leur environnement. Très rapidement, ils apprennent à s’engager dans des actions et des jeux collectifs. Si les enfants nous apparaissent souvent égoïstes et centrés sur eux-mêmes, la comparaison avec les grands singes les montre plutôt prompts à partager et à aider leur prochain, même sans aucune contrepartie. Ces développements, soutient Tomasello, ne résultent pas d’abord d’un apprentissage de normes sociales ou culturelles par l’enfant, mais d’« une forme d’intelligence culturelle particulière, comprenant des aptitudes socio-cognitives uniques à notre espèce et des motivations pour la coopération, la communication, l’apprentissage social et d’autres formes d’intentionnalité partagée[1] ».

Tout n’est cependant pas inné pour Tomasello. Au cours de son apprentissage social, l’enfant découvre qu’un altruisme indiscriminé peut jouer à son désavantage et apprend peu à peu à coopérer de façon plus sélective. De même, il prend conscience que certaines actions ou pratiques sont appropriées à des contextes précis et développe rapidement des attentes par rapport à elles. Dans une expérience réalisée en collaboration avec Hannes Rakoczy et Felix Warneken, Tomasello enseigne à des enfants de trois ans à jouer un jeu selon certaines règles. Puis, il fait apparaître une marionnette manifestant sa volonté de participer au jeu, mais ne suivant pas exactement les règles fixées par l’expérimentateur. À coup sûr, la transgression des règles du jeu soulève la protestation des enfants : « Non, ça ne fonctionne pas comme ça ! », « On ne peut pas faire ça ! » (p. 37).

De façon intéressante, les protestations des enfants sont tout à fait spontanées. Elles ne sont pas encouragées par les adultes et elles ne reproduisent pas un comportement observé préalablement. Reprenant une célèbre distinction de Searle, Tomasello soutient que les enfants ne comprennent pas les règles comme de simples règles régulatives, mais comme des règles constitutives du jeu proposé par les expérimentateurs :

Ce qu’il faut reconnaître, c’est que même les jeunes enfants ont déjà un certain sens de l’intentionnalité partagée, c’est-à-dire de faire partie d’une intentionnalité au « nous » (“we” intentionality) plus grande. Je soutiens que sans cette dimension supplémentaire d’une identité et d’une rationalité au « nous », il est impossible d’expliquer comment les enfants prennent sur eux d’imposer activement les normes sociales aux autres d’un point de vue tiers, particulièrement ces normes qui ne reposent pas sur la coopération, mais plutôt sur des règles constitutives qui sont, dans un sens important, arbitraires.

p. 39

À ce portrait de la coopération chez les enfants, Tomasello ajoute ses réflexions sur l’évolution de la coopération et des normes sociales. Absente chez les grands singes et chez nos ancêtres, l’intentionnalité partagée aurait d’abord évolué dans les activités quotidiennes de recherche de nourriture. L’apparition d’attitudes plus collaboratives aurait permis à nos ancêtres d’adopter de nouvelles stratégies de subsistance, passant de l’alimentation frugivore des hominidés précédents à une alimentation reposant sur la pratique collaborative de la chasse ou du charognage (pp. 77-79). L’évolution d’attitudes moins compétitives, d’une plus grande tolérance et d’une plus grande confiance envers autrui auraient également eu d’autres effets, comme une approche plus coopérative des soins aux enfants, ayant permis à son tour un prolongement de l’enfance et de la socialisation (pp. 84-85).

C’est également dans ce terreau coopératif que seraient apparues les premières normes sociales que Tomasello définit comme des « normes de coopération » (p. 88). La réalisation d’actions conjointes mène au développement d’attentes réciproques, où chacun s’attend à ce qu’autrui fasse sa part dans la réalisation de l’objectif commun. La violation de ces attentes provoque des réactions négatives chez les différents acteurs. C’est dans la répétition de ces interactions simples qu’il faut trouver les véritables sources de la normativité. Comme les activités coopératives sont réalisées par différents membres du groupe dans des circonstances variables, les attentes gagnent en généralité, et la réaction négative qui accompagne leur violation prend progressivement la forme d’une désapprobation.

Tomasello soutient que les normes de coopération, telles qu’il les entend, incluent également les normes morales (p. 88), mais se distinguent de ce qu’il appelle des « normes de conformité » ou de « conventionalité », dont feraient partie les règles constitutives au sens de Searle (p. 93). On peut y voir une volonté de reprendre l’influente distinction en psychologie et en philosophie morales entre les domaines moral et conventionnel. La discussion est cependant très rapide et laisse le lecteur un peu sur sa faim. Tomasello n’explique pas, par exemple, pourquoi il juge pertinent de regrouper dans une même catégorie les normes de coopération et les normes morales. En un sens, on comprend que la violation d’une norme de coopération puisse être immorale, dans la mesure où elle nuit aux autres participants à une interaction. D’un autre point de vue, cependant, plusieurs normes morales ne déterminent pas le comportement à suivre dans des jeux de coopération, mais bien dans des situations où nous sommes en mesure d’imposer de façon unilatérale un tort à autrui.

La catégorie des normes de conformité semble elle aussi soulever certaines difficultés. Tomasello reprend un argument déjà esquissé dans Origins of Human Communication :

À un certain point dans l’évolution humaine, il devint important pour les membres d’un groupe de se comporter de la même façon ; c’est là qu’apparut la pression les incitant à se conformer. La motivation proximale ici est d’être comme les autres, d’être accepté dans le groupe, de faire partie du « nous » qui constitue le groupe et qui entre en compétition avec d’autres groupes.

p. 93

L’argument joint ainsi l’hypothèse évolutionnaire d’une sélection des groupes les plus cohérents avec l’idée, influente en philosophie morale, selon laquelle les normes conventionnelles sont des impératifs hypothétiques : nous ne les suivons pas pour elles-mêmes, mais bien parce que nous voulons être comme les autres ou faire partie d’un « nous ». À l’opposé, les normes de coopération (et les normes morales) s’accompagnent d’une motivation plus directe, ancrée dans nos tendances spontanées à l’entraide et à la coopération.

Il est dommage que l’argument ne soit qu’esquissé puisqu’il ne va pas de soi que les normes de conformité dépendent pour apparaître d’une motivation supplémentaire à celle que l’on retrouve déjà au fondement de l’intentionnalité partagée. Après tout, lorsque nous respectons des conventions, nous sommes souvent animés d’un désir de satisfaire les attentes d’autrui et d’éviter de les brusquer ou de les décevoir. Ce désir est souvent spontané et n’est pas déduit d’une motivation plus générale à faire partie du groupe. Par ailleurs, l’accent qui est mis sur le groupe est généralement relié à la volonté de maximiser la coopération collective, ce qui risque de brouiller la distinction entre les normes de coopération et de conformité que cherche à établir Tomasello. Il y a assurément là une question qu’il reste à creuser, bien que nous ne puissions reprocher à Tomasello de ne pas l’avoir fait dans le cadre d’un travail aussi court.

Une deuxième question méritant un examen plus approfondi est identifiée par Elizabeth Spelke, dont le commentaire est à la fois le plus long et le plus substantiel. Sans nier que l’intentionnalité partagée puisse être au fondement du langage, de la coopération et des normes, elle souligne qu’une hypothèse de rechange n’a pas encore été éliminée. Il est toujours possible que le développement du langage lui-même puisse offrir un système inédit permettant de combiner de façon rapide et flexible nos représentations fondamentales à propos des objets, des actions ou des acteurs. Plutôt que d’être le fruit de notre cognition sociale, l’intentionnalité partagée pourrait ainsi découler d’un système combinatoire plus fondamental (p. 168). Si le point de vue de Tomasello semble avoir gagné en influence au cours des dernières années, Spelke nous rappelle qu’il reste beaucoup à faire pour comprendre les fondements cognitifs de l’intentionnalité partagée et des constructions sociales humaines.

Parties annexes