Comptes rendus

Les Cuivas. Une ethnographie où il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoun, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, d’eau sèche et de pêche à l’arc, de meurtres et de pétrole, de l’égalité entre les hommes et les femmes, Bernard Arcand. Lux éditeur, Montréal, 2019, 368 p.

  • Philippe Erikson

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  • Philippe Erikson
    Université Paris Nanterre

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Couverture de Imaginaires, territoires et marginalisation, Volume 49, numéro 3, 2019, p. 3-94, Recherches amérindiennes au Québec

Les bonnes ethnographies ont-elles une date de péremption ? Sûrement pas, à en juger par l’oeuvre de la brillante génération d’amazonistes née dans la première moitié des années quarante. Les pantalons à pattes d’éléphant sont passés de mode, certes, mais pas les écrits de ceux qui les portaient à la fin des années soixante. Et tant mieux, car leurs thèses n’ont souvent été publiées que plusieurs décennies après leur soutenance – et, qui plus est, dans une langue souvent autre que celle de leur alma mater. Sous l’épave (du temps) est la page (du livre). Peter Silverwood-Cope (1945-1989) a tardé presque vingt ans avant de publier, en 1990, une version portugaise de son doctorat de Cambridge (Silverwood-Cope 1973 ; 1990). Patrick Menget (1942-2019) a mis près d’un quart de siècle pour publier, en portugais lui aussi, un doctorat soutenu à Paris en 1977 (Menget 1977 ; 2001). Esther Jean Langdon (née en 1944) a attendu près de quarante ans pour publier une version espagnole de son Ph.D. américain (Langdon 1974 ; 2014). C’est cependant Bernard Arcand (1945-2009) qui bat tous les records, avec cet ouvrage posthume qui paraît aujourd’hui en français, près d’un demi-siècle – quarante-sept ans, pour être précis – après l’obtention du diplôme britannique qui en est la source (Arcand 1972 ; 2019). Plutôt qu’à la prétendue nonchalance des hippies, sans doute est-ce à l’indéfectible engagement politique de la génération 68 qu’il faut attribuer d’aussi longs délais avant le retour sur investissement des premiers séjours sur le terrain. Un des points communs entre les auteurs précédemment cités est en effet d’avoir connu une époque où, de l’Afrique au Vietnam, les guerres de décolonisation faisaient rage et où, dans une Amérique latine dominée par la CIA et les dictatures militaires, l’enjeu essentiel n’était autre que la survie même des Amérindiens. Localement, ces derniers étaient encore trop souvent considérés comme des formes de vie inférieures, voire nuisibles, et les mots « génocide » et « ethnocide » revenaient avec une accablante régularité dans les mots clés des publications de l’époque. En conséquence, et bien souvent au détriment du volet scientifique de leur oeuvre, les auteurs dont nous parlons participaient activement à la création d’ONG telles Survival International, Cultural Survival, IWGIA (Indigenous Workgroup for Indigenous Affairs) ou encore le CEDI (Centro Ecuménico de Documentação e Informação), rebaptisé depuis ISA (Instituto Socio-Ambiental). C’est dans ce contexte de militantisme intense (on ne disait pas encore « activisme » à l’époque) que Bernard Arcand, membre fondateur d’IWGIA, a non seulement refusé de publier sa thèse, mais encore poussé le scrupule jusqu’à demander sa mise sous clef dans les archives de Cambridge. Il craignait que l’industrie extractive, les missionnaires, la guérilla et les colons malintentionnés n’y puisent des informations susceptibles de se retourner contre les Cuivas. Les données démographiques faisaient apparaître la faiblesse de leurs effectifs (et, partant, leur vulnérabilité), tandis que des informations sur le nomadisme (un des sujets principaux de la thèse) risquaient de les rendre plus facilement repérables par leurs assassins, inventeurs du glaçant néologisme cuiviar, « chasser le Cuiva » (p. 298). Un demi-siècle plus tard, les protagonistes ayant tous disparu, la situation avait évidemment évolué. Les conditions étaient enfin réunies pour que puisse paraître ce livre au titre sobre et au sous-titre espiègle, à l’image d’un auteur généreux et modeste mais dont l’humour souvent acerbe transparaît à pratiquement toutes les pages. Néanmoins, répétons-le, l’ouvrage s’adresse à un public élargi et il a par ailleurs le mérite, tout en exposant une ethnographie, d’analyser la vétusté de certaines des thématiques qu’elle aborde. Les chasseurs-cueilleurs de naguère sont devenus les animistes …

Parties annexes