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Comptes rendus

Yvonne KnibiehlerLa sexualité et l’histoire. Paris, Odile Jacob, 2002, 267 p.

  • Sylvie Pelletier

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  • Sylvie Pelletier
    Département d’histoire
    Université Laval

Corps de l’article

Le champ de la sexualité constitue à la fois un lieu et un enjeu majeur de la construction des genres et, de façon générale, des rapports sociaux de sexe. C’est à l’intérieur de cette problématique que le livre de l’auteure et historienne Yvonne Knibiehler s’inscrit : elle y tente plus particulièrement de comprendre comment la sexualité a été historiquement pensée, organisée et représentée par les sociétés occidentales depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Son ouvrage : La sexualité et l’histoire présente donc un vaste panorama des « façons » par lesquelles ces diverses sociétés ont encadré et régulé la sexualité des femmes et des hommes, en assignant aux unes et aux autres des places inégales et en fondant d’abord et avant tout les relations de couple sur la procréation, au moins jusqu’au xxe siècle.

Le point de départ du livre est général : se basant sur l’appel au dépassement de la seule dimension physique de la sexualité, lancé récemment par Philippe Sollers dans Cavale, l’auteure entend apporter des réponses en faisant oeuvre d’historienne, c’est-à-dire en examinant le passé pour comprendre le présent ainsi que penser et organiser l’avenir. Deux raisons principales la motivent à s’attaquer à ce projet. Il faut, dit-elle, « repenser la relation entre les sexes » et « repenser l’éducation sexuelle » (p. 7). Si Yvonne Knibiehler n’utilise pas d’approche ni de méthode particulière pour réaliser son étude, elle la situe tout de même dans un cadre féministe et cherche à mettre à nu ce qui encadre et définit socialement les relations hommes-femmes depuis le monde gréco-romain. Son objectif, à la fois vaste et général s’inscrit dans le contexte de bouleversement de la sexualité depuis 40 ans (la révolution sexuelle) mais également dans celui, plus récent, de mondialisation de la sexualité et de marchandisation des corps qui la caractérise, et elle en appelle aujourd’hui à une adaptation des usages et surtout de l’éducation sexuelle.

Précisons d’emblée que cet ouvrage d’Yvonne Knibiehler est d’abord et avant tout une synthèse ce qui veut dire qu’il présente les avantages et les inconvénients de ce type d’étude. Il constitue une bonne introduction à la question de la sexualité dans l’histoire selon une perspective de longue durée en se concentrant à la fois sur les pratiques liées à la sexualité et sur l’apprentissage de ces pratiques d’un point de vue diachronique, mais c’est aussi un livre général qui ne permet pas toujours de grandes nuances. Ici, les « les grecs et les romains » sont traités généralement ensemble ; le Moyen Âge est parfois décortiqué mais parfois aussi considéré comme une période homogène ; de même, si certaines nuances sont apportées ici et là quant aux ordres ou aux classes sociales, ailleurs les divers groupes sociaux sont fusionnés pour faire ressortir les grandes dominantes du fonctionnement social en matière de sexualité, ce qui conduit à des généralisations un peu irritantes.

L’ouvrage s’articule en six chapitres : les jeunes, les couples, les amours, les « genres », les violences et les parents, où sont traitées conjointement les deux idées à la base du livre (« repenser la relation entre les sexes et l’éducation sexuelle »). Chaque chapitre est donc l’occasion d’explorer la vision, les pratiques et l’encadrement des activités liées à la sexualité, en particulier par l’Église catholique à laquelle est accordée une part importante de la démonstration en raison de sa domination historique. Dans tous les chapitres, l’auteure aborde également le système de domination des femmes (le « viriarcat ») différent selon les sociétés et pourtant commun à toutes, notamment à travers la construction des sexes en genres, le recours à différentes formes de violences et l’inculcation de ses valeurs dès l’enfance. Pour Knibiehler, le point central de la domination des femmes demeure l’enjeu du contrôle de la procréation, et c’est ce qui a fait du mariage un instrument également commun à toutes ces sociétés. Après avoir longuement étudié les différentes sociétés et leurs modes de régulation de la sexualité, elle affirme à la lumière de ce qui a été dit précédemment qu’il faut s’attaquer à l’éducation sexuelle et la repenser profondément. Elle suggère diverses mesures pour fonder une identité sexuelle citoyenne dans ce qui devient presque un court essai et constitue peut-être l’originalité de son propos. Internat, stage pour les 18 ans, un « écouteur » adulte disponible pour les jeunes, nouveaux rites de passage comme les sociétés en avaient dans le passé, plusieurs solutions forment le coeur de cette identité citoyenne où le jeune homme comme la jeune fille devraient apprendre la responsabilité et le respect de leur propre corps comme de celui d’autrui et à voir dans la sexualité « une relation personnalisée » (p. 250).

Je dois l’avouer, le propos d’Yvonne Knibiehler m’a fait sursauter de nombreuses fois par ses formulations maladroites – « celle qui s’est laissé violer après boire » (p. 11) – et ses remarques ambivalentes relativement à la conceptualisation féministe. Ainsi, elle dit que l’analyse des rapports sociaux de sexes a deux points faibles, soit qu’elle ne fait pas disparaître la logique d’inégalité entre hommes et femmes (à qui doit-on le reprocher : aux féministes ?) et que « les rapports de sexe ne sont pas seulement sociaux [mais] aussi biologiques et affectifs » (p. 10) ! De même, l’auteure annonce que « c’est aux femmes d’apporter des idées nouvelles : parce qu’elles sont plus souvent victimes des changements », mais s’interroge aussitôt : « Seront-elles capables de mûrir une réflexion autonome et inventive, en forme d’autocritique, sur la différence des sexes et sur leur relation ? » (p. 9). On se demande d’où lui vient cette tendance à rejeter la faute sur les femmes plutôt que sur les deux sexes. Si c’est pour relancer le débat, on souhaiterait de nouvelles façons…

Heureusement, l’intérêt du livre n’est pas là, car il ne s’agit pas d’un écrit théorique ni d’une thèse réalisée à partir de sources premières. C’est plutôt une introduction à la question de la sexualité dans l’histoire et, en ce sens, l’ouvrage demeure stimulant à plusieurs égards. Il nous invite à aller plus loin, notamment à partir de la bibliographie donnée au fil des notes. Bien que celles-ci soient par ailleurs trop rares à certains moments pour un ouvrage spécialisé, elles sont toujours pertinentes. Complément de ses recherches antérieures sur les mères, les jeunes filles, les médecins et les femmes, l’ouvrage La sexualité et l’histoire d’Yvonne Knibiehler intègre les recherches en question à son analyse dans un grand esprit de synthèse. Elle démontre ici sa bonne connaissance de la bibliographie spécialisée sur la question.

L’auteure utilise pour son projet essentiellement des ouvrages de synthèse et des études spécialisées issus de la recherche féministe/sur les femmes et réalisés depuis une vingtaine d’années. Cependant, Yvonne Knibiehler n’adopte pas de méthode précise, nous l’avons dit, et il est un peu difficile de rendre compte des chapitres du livre, car ils ne sont pas bâtis de façon similaire ni selon une logique très claire. En effet, ni le livre ni les chapitres n’avancent d’hypothèses ou d’objectifs précis de démonstration, et la présentation des diverses sous-parties passe de la chronologie à la comparaison – entre Église catholique et Église protestante par exemple – mais souvent sans logique apparente. C’est le cas du chapitre 3, « Les amours », où l’auteure examine à travers sa sous-partie intitulée «La séduction» , trois «éléments» plus ou moins interreliés : la beauté, la vertu, la liberté. Cela laisse l’impression d’un exposé intéressant, mais où sont énumérés, parfois de façon pêle-mêle, données et exemples de l’organisation de la sexualité dans le temps. Yvonne Knibiehler nous laisse chercher et tenter de recomposer nous-mêmes la logique de sa démonstration à travers l’étude qu’elle fait de la sexualité dans ses multiples facettes. Toutefois, son projet prend un sens différent à la fin de son ouvrage, lorsqu’elle présente ses suggestions qui constituent des réponses à sa volonté initiale d’« aller plus loin ».

En somme, l’ouvrage La sexualité et l’histoire est un livre inégal mais intéressant, stimulant, qui constitue un bon point de départ pour qui veut acquérir des connaissances générales empruntant autant à l’histoire religieuse et philosophique qu’à l’histoire sociale et culturelle. Agréable et facile à lire, il a également le mérite d’être accessible à un public plus large que celui des seuls spécialistes et de proposer une vision originale de ce que pourraient être la sexualité et son enseignement aujourd’hui dans une perspective citoyenne qui s’écarterait des grandes tendances individualistes actuelles.