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Comptes rendus

Micheline Dumont, Le féminisme québécois raconté à Camille. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2008, 247 p.

  • Marie-Andrée Bergeron

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  • Marie-Andrée Bergeron
    Université Laval

Corps de l’article

Le féminisme québécois raconté à Camille est d’abord un acte militant. Il ne pose pas de questions nouvelles aux féministes aguerries et aux militantes de la première heure : l’objectif de l’auteure est plutôt de raconter pour montrer l’importance du féminisme dans l’histoire et dans l’évolution de la société québécoise, et pour convaincre, aussi, de l’actuelle nécessité d’un féminisme renouvelé, notamment par la jeune génération. La pierre angulaire de l’ouvrage concerne d’abord et avant tout le lectorat visé : les jeunes du XXIe siècle ainsi que les femmes et les hommes qui « n’ont pas beaucoup d’atomes crochus avec les livres savants, les notes de bas de page ou avec les rapports de recherche » (avant-propos). Dumont explique ceci dans son avant-propos : « ce livre n’a pas été écrit pour mes collègues universitaires ou pour les militantes qui connaissent déjà ce récit et n’y apprendront rien de neuf […] J’espère néanmoins convaincre les unes et les autres que le féminisme est loin d’avoir dit son dernier mot. » Au long de l’ouvrage, l’effort de vulgarisation est constant, et c’est peut-être ce qui permet à l’auteure d’aller aussi loin en traçant un portrait global et clair de l’évolution du féminisme au Québec depuis la fin du XIXe siècle. La visée didactique est parfaitement assumée, dès les premières lignes, et Dumont se donne même des outils efficaces pour parvenir à ses fins, autant sur le plan du discours que sur le plan du style, du graphisme ou de la typographie. Le féminisme québécois raconté à Camille est le point de départ pour quiconque veut s’initier à l’histoire du féminisme québécois et constitue, en ce sens, un outil pédagogique complet qui présente illustrations et tableaux synthèses. De même, des questions clés écrites en caractères gras à la fin de chacun des chapitres annoncent la suite du récit et, du coup, assurent la cohésion logique de l’argumentaire présenté par Dumont.

L’architecture de l’ouvrage donne à penser qu’il a été construit spécialement pour répondre aux besoins pédagogiques de la démonstration. Les 5 parties et 34 chapitres sont organisés chronologiquement et de façon que la lectrice ou le lecteur comprenne bien les points charnières du féminisme au Québec selon les époques, certes, mais aussi, et peut-être surtout, au fil des luttes menées, des organisations créées ou des actions engendrées. L’histoire que raconte Dumont se trouve donc balisée non seulement par des enjeux historico-politiques souvent prédéterminés (comme la crise économique ou la Seconde Guerre mondiale, par exemple), mais également par des repères propres à l’histoire des femmes et à l’évolution du féminisme. Or, cette structure sert aussi le propos; il s’agit de démontrer que la révolution féministe s’est construite par et pour les femmes de manière autonome. Les luttes n’ont donc pas été menées parallèlement aux autres événements de l’actualité, mais y sont intégrées. Le chapitre onze, qui traite de l’époque où sévit la crise économique, est éloquent à cet effet (p. 71) :

Les années 1930 ont été particulièrement éprouvantes pour la population à cause de la crise économique, « la dépression » comme on dit. La lutte pour le droit de vote se poursuit, mais est constamment éclipsée dans l’actualité par la situation économique […] Sans protection sociale, bien des gens ont du mal à survivre. Les femmes seules sont particulièrement vulnérables. C’est d’ailleurs à cette époque, en 1932, qu’apparaît à Montréal une nouvelle « oeuvre » : une maison destinée à accueillir des « chômeuses découragées, des filles débarquées de la campagne et perdues dans la grande ville, d’autres qui avaient un emploi mais qui gagnaient un salaire de misère, des filles en détresse qui s’étaient fait berner par un pseudo-fiancé peu scrupuleux, des filles grosses d’un enfant qu’elles n’avaient pas désiré et qui ne savaient où cacher leur ventre alourdi.

Le ton employé donne l’impression que l’auteure parle directement à sa lectrice ou à son lecteur; la narration personnelle, ponctuée d’exclamations et d’interrogations rend le récit vivant, dynamique et plus vrai, plus accessible (p. 22) :

Au Québec, les groupes de revendications féministes n’existent pas encore. Les femmes de la classe moyenne se contentent des oeuvres de charité. Elles entendent vaguement parler de ce qui se passe aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, mais seules quelques femmes de la petite bourgeoisie et quelques journalistes sont véritablement au courant. Quelle sera l’étincelle qui va allumer la flamme du féminisme au Québec?

Ainsi, de fil en aiguille, d’une lutte à l’autre, l’histoire du féminisme québécois est racontée, dans une langue simple, à travers un texte où Dumont interpelle parfois directement son lectorat (p. 231) :

Camille, Catherine, Jessica, Audrey, Alexandra, Émilie, Vanessa, Mélanie, Sabrina […] [j’]espère vous convaincre de l’importance de la lutte féministe et je souhaite que cette lecture dissipe toutes les appréhensions associées à cette lutte. Je vous invite à venir rejoindre les rangs de toutes celles qui veulent améliorer la vie pour les femmes ET les hommes. Les bonnes vieilles méthodes de vos arrière-grands-mères sont périmées, et celle de vos mères aussi. D’accord. C’est à vous d’en inventer de nouvelles.

Le tour de force que réussit Dumont est de faire constamment un aller-retour entre le passé et le présent pour que le lectorat visé, soit les jeunes du XXIe siècle, ait aussi des repères et puisse comparer, pour comprendre véritablement, l’histoire qui lui est racontée. Le prologue, l’interlude et l’épilogue sont très efficaces en ce sens, car l’auteure y décrit le mode de vie typique d’une jeune fille de 17 ans durant les années 1890, 1940 et 2000. Grâce à ces parties du texte, les jeunes peuvent constater plus concrètement les avancées qu’a engendrées la révolution féministe dans le quotidien des femmes. Ainsi, l’auteure rend plus légitime encore cette révolution aux yeux des jeunes filles, car elles peuvent jauger, par elles-mêmes, l’importance des progrès effectués. Cependant, Dumont donne aussi à comprendre la reconduction de certaines inégalités à travers les époques en montre que, malgré la rumeur actuelle qui tend à faire croire que tout est réglé, que le féminisme a fait le travail jadis et n’a plus vraiment sa place, certaines revendications sont encore nécessaires, essentielles (p. 222) :

Après avoir obtenu le droit de contrôler leur sexualité et leur fécondité, les femmes pouvaient penser que c’en était fini du double standard sexuel entre les hommes et les femmes. Et pourtant… plusieurs questions divisent toujours la société entière, les femmes et les féministes, et ces questions concernent presque toujours le corps des femmes et l’expression de leur sexualité.

À la suite de cet extrait, Dumont donne des exemples de débats contemporains : la pornographie, les travailleuses du sexe, l’hyper-sexualisation des jeunes filles, le voile islamique. Puis elle ajoute avec aplomb, et citons-la pour terminer (p. 226) :

Ne convient-il pas d’ajouter que ces deux règles vestimentaires, le vêtement hypersexué des préadolescentes et le voile islamique, relèvent de deux discours opposés qui imposent le regard des hommes sur les femmes, et que ces deux discours ont été intériorisés par les femmes qui se soumettent à ces diktats? Force est d’admettre que le double standard sexuel qui régnait dans la société il y a plus d’un siècle est toujours, sous des visages différents, une des manifestations majeures de l’action du patriarcat […] Il y a donc du pain sur la planche et les enjeux mondiaux ne doivent pas nous faire perdre de vue la fragilité des acquis de la révolution féministe au Québec.