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L’institutionnalisation des fat studies : l’impensé des « corps gros » comme modes de subjectivation politique et scientifique

  • Audrey Rousseau

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Corps de l’article

D’un discours de pandémie à celui de discrimination

D’abord annoncé dans le contexte états-unien, puis à l’échelle globale, l’amalgame entre surpoids, obésité et danger a pris la forme d’une « guerre [1] ». Depuis les années 90, le « gras » (fat[2] est devenu le symbole d’un problème urgent de santé publique dans les sociétés occidentales. Les discours répétés sur cette dite « épidémie [3] » médicalisant la corpulence [4] (fatness), prononcés par des autorités en matière de « bien-être » (médecins, nutritionnistes, etc.), ont eu pour effet de répandre la phobie de la grosseur/corpulence (fatphobia). Bien entendu, la conception des normes corporelles, balisant l’appréhension du poids humain en fonction de corps dits « naturel », « beau », « en santé », est culturellement et historiquement située. Conséquemment, le présent article n’a pas pour objet de faire la généalogie du stigmate négatif envers les personnes de grande taille (big size), ni de traiter des causes épidémiologiques, médicales, sociales, économiques ou politiques de cette discrimination basée sur le poids ou la taille (weightism, sizeism, fat discrimination). Ma contribution se situe plutôt sur le plan théorique et épistémologique afin de jeter les bases conceptuelles expliquant l’institutionnalisation croissante des fat studies (FS) dans les sciences sociales de langue anglaise.

Compte tenu que les FS sont le résultat de la rencontre entre des communautés politiques identitaires fat et des courants universitaires se préoccupant de développer des postures critiques relativement aux représentations dominantes au sujet du poids humain, c’est donc en investissant à la fois les vécus fat et les « discours sur l’obésité » que je consacre la première section de mon article à la lutte pour la reconnaissance de la discrimination systémique subie par les personnes fat. Dans la deuxième section, j’expose certaines pratiques et champs d’intervention (ex. : institutions, groupes associatifs et figures militantes majeures) promus par le fat activism movement (FAM). Enfin, dans la troisième et dernière section, je trace un portrait des institutions universitaires des FS, en mettant l’accent sur l’engagement des auteures et des auteurs quant à leurs objets. L’ensemble de ce travail de contextualisation s’appuie sur l’idée que la visibilisation des « corps gros » (fat bodies, fat persons, fat people[5], à l’oeuvre au sein des FAM et des FS, est le fruit de jeux de subjectivation politique et scientifique incessants.

En tant que femme cisgenre, je continue d’être affectée par les contraintes normatives liées au poids, bien que j’aie profité, une bonne partie de ma vie, du « privilège de minceur » (thin privilege[6]. Ainsi, ce que je retire de la critique des FS, c’est que les schémas de honte, de culpabilité ou de mépris qui m’ont menée à une série de privations, d’inconforts et d’obsessions [7] portent un nom : fat-shaming. Par l’entremise des expériences des chercheuses et des chercheurs ainsi que des activistes fat, je m’approprie des ressources afin de travailler à déconstruire ma vision genrée, racisée, capacitaire, classiste, du « corps-soupesé » puissant, attrayant ou révulsant. Mon article se veut donc un apport aux discussions entamées par quelques rares spécialistes de la recherche féministe francophone [8], dont Geneviève Rail (2014) au Québec, qui n’emploient pas d’euphémisme pour parler de « grosseur » et de « corps gros », espérant ainsi rendre accessible le vocabulaire des FS à l’extérieur de la littérature de langue anglaise.

La diversité des tailles et les inégalités sociales basées sur le poids

L’obésité est ainsi un repoussoir absolu, le degré zéro de la valeur. L’obèse est rejeté dans le hors sexe, le hors humanité, par dérogation aux normes implicites de séduction et de santé. Corps […] témoignant d’un abandon moral insupportable.

Le Breton 2010 : 20

La citation en exergue fait état des jugements négatifs qui déprécient couramment la vie des personnes corpulentes. Or, ces biais cognitifs à l’égard de la grosseur (fat/weight bias) – associant cette caractéristique physique à un indice d’immoralité, de défaillance, voire de laideur – touchent particulièrement les corps féminins (voir, par exemple, Tiggemann et Rothblum (1988), Rothblum (1992) et Royce (2009)). Puisqu’il a été argumenté à maintes reprises que les FS touchent des enjeux féministes (voir, par exemple, Fikkan et Rothblum (2012a et 2012b), Saguy (2012) et Roehling (2012)), je concentrerai mes propos sur le cadrage des discriminations défendu par les fat activists et les fat scholars au sujet des « discours sur l’obésité ».

Ces actrices et ces acteurs réfutent l’emploi des termes « obèse » ou « obésité » – issus des sciences médicales – afin de marquer une rupture radicale avec la logique de pathologisation de la grosseur. Conséquemment, la plupart des chercheuses et des chercheurs de même que les militantes et les militants rejettent aussi les termes « sous-poids » (underweight), « surpoids » (overweight), « poids normal » (normal weight), puisque ces derniers suggèrent un idéal, qui serait non déviant (Rothblum 2011 : 174; Lupton 2013 : 6). Le fait de mettre l’accent sur l’expérience de la discrimination permet de contester la classification dominante (et arbitraire) de l’indice de masse corporelle (IMC) [9].

À noter que les analyses produites par le FAM (j’y reviendrai dans la deuxième section) ont joué un rôle précurseur pour les FS. Ces dernières, construites à partir des expériences personnelles de discrimination et d’exclusion sociale en raison des préjugés basés sur le poids et la taille, ont démontré les logiques punitives à l’oeuvre envers les corps qui transgressent les normes corporelles dominantes. Ces discours fat ont permis de faire émerger un sujet épistémique revendiquant sa place et sa valeur. Inspirée par de nombreuses luttes des droits civiques, les approches militantes mises au point par le FAM ont puisé abondamment dans les travaux féministes sur l’image corporelle, la corporéité et les contraintes normatives de minceur (voir, par exemple, Orbach (1978), Chernin (1981) et Bordo (1993)). Puisqu’une imposante littérature interdisciplinaire existe au sujet du rapport poids/taille, je ne peux me permettre de traiter ici des forces idéologiques et sociopolitiques des corpus annonciateurs et apparentés aux FS. Cependant, je veux souligner que trois courants se détachent des récents travaux critiques au sujet du poids corporel, soit les critical weight studies [10], les critical obesity research (ou scholarship[11] et les FS. Leurs approches du « problème » de la corpulence ne sont pas unifiées, mais ces courants refusent de reproduire, de légitimer et d’endosser les discours biomédicaux (Monaghan, Colls et Evans 2013 : 251) fondés sur la croyance suivante : « Fat is bad. » Le plus souvent, ceux-ci emploient des approches poststructuralistes et féministes afin d’analyser les relations entre le pouvoir, le langage et la subjectivité.

Dans cette entreprise de déconstruction, les « corps gros » – prétendument indisciplinés dans les sociétés occidentales qui valorisent les critères de minceur et de capacitisme – peuvent alors être lus comme des revolting bodies (LeBesco 2004), c’est-à-dire comme ayant le potentiel de contestation politique devant des normes assujettissantes. En suivant cette logique de subversion des discours « anti-obésité », les personnes « incomptées » d’hier – termes que j’emprunte ici à Jacques Rancière (1995) – apparaissent sous des identités nouvelles, qui marquent la distance par rapport aux normes culturellement prescrites. Il n’est donc pas surprenant de constater que plusieurs auteures et auteurs décrivent les « discours anti-obésité » comme participant à une microphysique du pouvoir tâchant de (re)produire des corps dociles (voir, par exemple, Wright et Harwood (2009), Levay (2010) ainsi que Rail, Holmes et Murray (2010)) [12].

Dans le contexte états-unien, l’anxiété sociale créée par la peur de la pandémie d’obésité appelle régulièrement des pratiques de contrôle de populations « à risque », qui, au-delà du genre, exigent la prise en considération des processus de « racialisation » et de paupérisation (voir, par exemple, Shaw (2006), Roehling, Roehling et Pichler (2007), Ernsberger (2009) et Daufin (2015)) afin de saisir les impacts croisés des discours dévaluant la vie des sujets fat. Voici comment Bianca D.M. Wilson (2009 : 55) décrit son expérience des effets intersectionnels de cette identification :

I am reminded that I belong to the « target populations » of fat black or lesbian people […] Their talk about my impending early death due to my body size is juxtaposed with my experiences and work in black gay communities, which demonstrate that there are far greater enemies to the health and well-being of black lesbian and bisexual women than the fat on our bodies, such as violence, poverty, and psychological oppression.

Articuler les violences matérielles et symboliques des discours anti-obésité en relation avec d’autres inégalités (par exemple, de « race », de classe, de genre, d’identité/orientation sexuelle, d’âge ou de capacité) est exigeant. En outre, le simple fait de parler de discrimination basée sur le poids, signifie d’accepter que les regards scrutateurs se posent sur soi. J’en ai moi-même fait l’expérience lors d’un colloque en 2015 où je présentais mes réflexions préliminaires au sujet des FS. Une personne de l’assistance m’a demandé si tenir des propos « pro-fat » (on m’accusait d’être complaisante avec le mouvement) n’encourageait pas un style de vie destructeur. Je m’attendais à une dissonance cognitive en abordant ce thème, cependant, au-delà du ton méprisant, trois éléments m’ont choquée : a) on m’excluait du « problème » soulevé par le courant des FS – puisque je n’étais pas lue comme fat (dans le cas inverse, j’aurais été coupable de « défendre mes intérêts »); b) j’étais dans l’erreur de présenter (légitimement) la violence envers les personnes fat en termes de « discrimination basée sur le poids » – le poids étant perçu par cette personne comme un « choix »; c) on remettait en question mon jugement scientifique en méprisant mon intérêt de prendre comme objet les vécus fat. Ce moment d’inconfort a été le point de départ de ma réflexion sur l’impensé du « corps gros [13] » dans la production de sujets politiques et scientifiques.

Les racines militantes des FS

En affirmant la valeur, la fierté et les compétences d’une personne indépendamment de son poids, les FS doivent une bonne partie de leur prise de conscience au FAM. Comme le dit Cooper (2010a et 2011a), peu de travaux documentaires ont été effectués au sujet du FAM depuis sa naissance au cours des années 60. C’est dans le but de pallier cette lacune que cette activiste, écrivaine et chercheuse fat vient de publier l’histoire de plus de quatre décennies d’activisme (2016) [14]. Loin de vouloir substituer mes recherches au travail entrepris par Cooper, je vise ici à matérialiser les discussions précédentes au sujet du stigmate de la corpulence, en rapport avec les forces sociopolitiques qui alimentent les pratiques militantes d’associations, de collectifs et d’individus s’associant explicitement aux vocables fat ou size. À retenir que, même si les courants qui forment le FAM sont variés (tant dans leurs analyses que dans les moyens qu’ils préconisent afin que cesse l’oppression basée sur le poids), il est toutefois possible de les regrouper d’après trois grandes tendances (non exclusives) : « fat is beautiful », « fat is consistent with health », « fat as a basis rights claims » (Saguy 2013 : 161).

Aux États-Unis, l’essor du FAM s’impose au même moment que les mouvements civiques LGBT, féministe, pouvoir noir (Black power), pour ne nommer que ceux-ci (Farrell 2011 : 140). Cette inscription historique a contribué à tisser des solidarités, notamment avec le mouvement féministe lesbien qui, lui aussi, rejetait les frontières de la féminité traditionnelle. En consonance avec d’autres mouvements d’affirmation identitaire, le FAM est traversé par l’hétérogénéité de ses idéologies et de ses pratiques. Pour certaines personnes, l’attitude à adopter envers le rapport poids/taille est celle d’une quête de bien-être ou d’une forme d’acceptation de soi (self-acceptance), tandis que, pour d’autres, la résistance appelle à déconstruire l’objet de l’oppression. La diversité de postures présentes au sein du FAM invite à prendre un moment pour réfléchir à « qui » peut être activiste fat.

Par rapport aux frontières de l’appartenance aux communautés fat et de l’exclusion de ces dernières (in/out group), je retiendrai deux tendances majeures. Tout d’abord, il y a celle qui veut préserver des milieux non mixtes, par exemple des cours de yoga fat (Schaeffer 2015), auxquels les personnes en deçà d’un certain poids (ou d’une apparence) ne peuvent participer. Par ailleurs, d’autres affirment qu’il est arbitraire de vouloir fixer un seuil de poids (par exemple, 90,70 kg (200 lbs)) et que c’est plutôt l’autodéfinition qui importe, comme le décrit Cooper : « people should be free to define themselves as they wish » (2011b : 166). Cette approche du « poids ressenti », pour lier les expériences vécues au contexte culturel et historique, a été adoptée par plusieurs activistes qui s’inspirent des alliances tissées dans le mouvement LGBT et déclarent que « toutes et tous peuvent devenir des fat acceptance activists » (Chastain 2012a; traduction libre).

Parmi les organisations nationales états-uniennes qui font la promotion de l’acceptation de la santé à tous les poids et sensibilisent contre la discrimination, le travail pionnier de la National Association to Advance Fat Acceptance (NAAFA), fondée en 1969 est à souligner. Cette organisation se démarque notamment par ses campagnes publicitaires d’estime personnelle, l’encouragement à la pratique du sport et de l’activité physique ou encore la signature de pétitions pour l’avancement des protections juridiques. Au même moment se développe la philosophie Health at Every Size (HAES) : celle-ci fait la promotion du changement des attitudes opprimantes envers les personnes fat en mettant l’accent sur l’amélioration de la nutrition, la joie de l’alimentation et du mouvement (voir, par exemple, Bacon (2008), Burgard (2009) et Chastain (2012b)). Aujourd’hui représentée par l’Association for Size Diversity and Health, la philosophie HAES se résume à un « non-weight loss health paradigm » (Cooper 2010a : 1024), teinté de loving self-care (Rothblum 2011 : 179), qui a pour objet l’inclusion et le respect de toutes les personnes sans égard à leur poids ou à leur taille. Voici un extrait témoignant des effets émancipateurs de la philosophie HAES (Kirby et Harding 2009 : xiii) :

We gave up dieting and learned to love our fat bodies. We learned to enjoy several different kinds of exercise – walking, yoga, swimming, belly dancing, waterobics, cycling – because they were fun and made us feel better mentally and physically, as opposed to serving as a painful, dreadful punishment for fatness along with a big scoop of self-loathing.

Après plus de 50 ans de présence médiatique de la philosophie HAES [15] et de la NAAFA [16], des tensions subsistent toujours entre ces organisations et le courant des fat politics (Michelle 2013). Sans m’engager en profondeur relativement à ces discussions, je souligne que, pour certaines militantes et militants du FAM, le mouvement égalitariste pour les droits des personnes fat (usant de moyens tels que des conférences, des lettres ouvertes, des publications et des programmes de sensibilisation) ne va pas assez loin. La prise de conscience de l’oppression du poids nécessite une révolution culturelle, comme l’avançait le Fat Liberation Manifesto (Freespirit et Aldebaran 1973) [17]. À titre d’exemple, je retiendrai ici la forme du fat burlesque (dont une figure emblématique demeure celle de Heather McAllister, fondatrice, performeuse et directrice du Big Burlesque et de la revue Fat-Bottom durant les années 90) qui n’a cessé d’inspirer les foules [18] et les artistes [19] en reconnaissant les personnes fat comme des sujets sexués et sexuels. Certes, l’occupation du domaine de la sexualité par les militantes et les militants fat n’est pas un hasard. La construction d’« images [imaginaires] sexuellement explicites » (Snider 2010 : 182) permet de mettre en scène des préférences sous-représentées dans la culture visuelle dominante, ce qui ouvre ainsi des espaces d’expression souvent niés aux personnes fat [20].

Parmi d’autres initiatives touchant la visibilité positive de la corpulence (fat pride), il y a la tendance à encourager le dévoilement de son identité à la manière d’une affirmation de son identité sexuelle (coming out[21]. Selon mon analyse, cet appel lancé par l’activiste états-unienne Marylin Wann (1998) a eu pour effet de rapprocher les fat affirmative politics des fat queer politics. Néanmoins, les préjugés sont tenaces, comme l’illustre l’accueil mitigé d’un article d’Anna Mollow (2013) faisant appel à la solidarité entre les mouvements LGBT et fat : « Clearly, the politics of homophobic hate are inseparable from our culture’s fear and hatred of fat people. The slur “ fat, ugly dyke ”, used to police women of all sizes and sexual orientations, exemplifies the deeply rooted intersections between fatphobia and homophobia ».

En ligne, les commentaires les plus virulents concernant le poids s’adressaient à la notion de choix, réfutant ainsi tout lien avec l’orientation sexuelle (qui, elle, n’est pas choisie). D’autres internautes interpellaient le principe de la réalité vécue et défendaient la pertinence de se solidariser. Bien qu’il soit de portée limitée, cet exemple fait réfléchir aux frontières de groupe et force à se demander si le déficit de crédibilité trop souvent associé aux « corps gros » – « supposedly unhealthy, unathletic, and unskilled bodies » (Sykes et McPhail 2008 : 71) – ne fragilise pas la construction d’alliances entre le FAM (par extension, les FS) et d’autres mouvements de défense des droits ou de pensées critiques. En dépit des résistances rencontrées, les contributions singulières du FAM ont permis de situer les « sujets fat » à l’extérieur du paradigme de l’obésité (Cooper 2011a). Voyons maintenant la façon dont les FS participent à la légitimation de la posture fat comme manière de faire l’expérience du monde.

Les racines universitaires des FS

Fat studies is a field of scholarship that critically examines societal attitudes about body weight and appearance, and that advocates equality for all people with respect to body size. Fat studies seeks to remove the negative associations that society has about fat and the fat body […] Fat studies scholars ask why we oppress people who are fat and who benefits from that oppression. In that regard, fat studies is similar to academic disciplines that focus on race, ethnicity, gender, or age.

Rothblum 2012 : 3

Nonobstant le fait que le FAM génère depuis 50 ans un vocabulaire pour parler des normes du rapport poids/taille et élabore des stratégies de sensibilisation et de riposte, il y a moins de dix ans que les chercheuses et les chercheurs se rassemblent sous la bannière des FS. Dans le but de situer ce champ de recherche, j’exposerai d’abord les signes de l’institutionnalisation croissante des FS, puis j’explorerai l’engagement scientifique des auteures et des auteurs dans la production et la défense des subjectivités fat.

Tracer un portrait de l’institutionnalisation progressive du champ interdisciplinaire des FS dans les sciences sociales invite à penser le moment à partir duquel l’expression fat studies [22] s’est popularisée dans le monde de la recherche. À ce sujet, bien que plusieurs désignent le tournant de 2005 [23], l’année 2008 demeure le marqueur temporel le plus largement reconnu. Celui-ci correspond aux appels de textes en vue de la publication de l’anthologie The Fat Studies Reader (Rothblum et Solovay 2009), suivie la même année de l’ouvrage Fat Studies in the UK (Tomrley et Naylor 2009). En 2012, l’arrivée du journal Fat Studies. An Interdisciplinary Journal of Body Weight and Society assure une visibilité à ce champ en formation, et ce, bien que les thèses des FS aient déjà commencé à circuler dans des journaux tels que Sex Roles ou encore Women’s Studies Quarterly et aient, plus récemment, fait l’objet de numéros complets de Sociology of Sport Journal (vol. 25, n° 1, 2008) et d’Antipode (vol. 14, n° 5, 2009).

Comme je l’ai expliqué plus haut, depuis le tournant paradigmatique de l’« épidémie d’obésité » déclenché par l’OMS (1998), il s’est opéré un changement dans les stratégies de riposte contre la stigmatisation des personnes fat, et plus globalement dans les présuppositions éthiques et scientifiques entourant les discours de santé publique. Les discours critiques envers les politiques publiques et les attitudes problématisant la taille, le poids, la corpulence, se sont déployés sous un vocable de justice sociale [24], notamment marqué par des revendications liées à la défense légale des droits socioéconomiques, comme dans l’ouvrage Tipping the Scales of Justice (Solovay 2000), ou encore postulé en termes de réinvention des identités et de la prise en considération de l’agentivité des sujets en lutte, comme dans l’ouvrage Bodies Out of Bounds (Braziel et LeBesco 2001). Lupton (2013 : 6) précise d’ailleurs que c’est « the growing popularity of adopting the word “ fat ” to describe corpulent embodiment » qui a ensuite justifié la dénomination (FS) de ce champ spécifique de recherche.

Parmi les figures universitaires marquantes qui ont osé faire l’usage du f word (fat), on compte Esther Rothblum, Kathleen LeBesco, Amy Farrell, Samantha Murray, Abigail Saguy, pour ne nommer qu’elles. Cet engouement pour les études critiques sur le poids corporel au sein des universités anglo-saxonnes se dénote par l’ajout de programmes d’études [25] explicitant les approches des FS et de la philosophie HAES. Ces formes de reconnaissance sont importantes lorsqu’un champ d’études tend à formaliser son rôle et sa place, comme c’est le cas pour les fat scholars au sein des universités. Parmi les actions accomplies dans l’idée d’affirmer et de pérenniser leurs approches, leurs théories et leurs méthodes, on note l’article « Fat Studies : Mapping the Field » (Cooper 2010a), l’entrée encyclopédique « Fat Studies » (Rothblum 2011) et l’introduction de l’ouvrage Fat Studies Reader (Rothblum et Solovay 2009 : 2) qui forment un début d’assemblage afin que les étudiantes et les étudiants, les activistes ainsi que les membres du corps professoral s’initient à un « interdisciplinary field of scholarship marked by an aggressive, consistent, rigorous critique of the negative assumptions, stereotypes, and stigma place on fat and the fat body ».

En se structurant, les FS mettent en valeur les actions positives du FAM, qui ont permis de faire reconnaître que les « fat bodies have social value » (Cooper 2010a : 1020). Par cet aveu (qui veut rétablir l’estime envers un groupe social minorisé), les sujets fat se sont engagés dans un processus de subjectivation politique [26]. Devant ce processus complexe, je retiendrai l’idée que les sujets, dont l’intégrité morale est compromise par des discours sociaux haineux ou dévalorisants (dans le cas qui nous concerne, réduits à leur corpulence perçue), sont appelés à se positionner par rapport à des normes prescrites. Il en résulte un dispositif de représentations qui joue sur les thèmes de l’hypervisibilité et de l’invisibilité de leur présence dans l’espace public.

Par exemple, pour lutter contre la tendance à réduire le vécu fat à sa corporéité, Murray (2005a : 273) aborde phénoménologiquement la position ambivalente de son corps, en affirmant ceci : « I am simultaneously being brought into being by my fat body, and refusing this body. » On pourrait décrire cette dialectique comme exprimant le litige entre la désignation sociale (ici être fat), qui somme le sujet de se nommer, se reconnaître, et la manière dont il se perçoit en fonction des contextes sociaux. De cet acte de négociation, naissent des jeux d’appréhension quant à l’agentivité des sujets qui tentent de formuler des réponses entre leur reflet et l’appréhension du regard d’autrui. La mise en récit de l’oppression vécue devient alors un outil – révélateur affectif et relationnel de jeux d’attribution, d’appartenance et de contestation – qui exprime l’idée que « fat is a fluid subject position relative to social norms, it relates to shared experience » (Cooper 2010a : 1021). Voilà une puissante stratégie pour faire face aux forces normalisatrices dans l’institution universitaire et à l’extérieur de cette dernière.

L’une des figures manifestes de cette intersection où se situent les activistes pour la recherche (research-activists), est Charlotte Cooper. Engagée depuis plus de 30 ans dans le queer fat activism, elle joint la pratique à la théorie très tôt avec la publication de son mémoire de maîtrise intitulé Fat and Proud : The Politics of Size (1998) et d’un article innovateur liant les inégalités de poids aux études sur le handicap (1997) [27]. Formée en journalisme et comme psychothérapeute, elle s’avère l’un des piliers prolifiques des FS, quoiqu’elle préfère se qualifier de « para-universitaire » (para-academic) (révélant davantage son statut de chercheuse indépendante). Médiatrice culturelle, Cooper s’est aussi illustrée sur la scène militante fat au Royaume-Uni et à l’internationale (par exemple, elle a été performeuse (« The Beefer » Cooper) dans la troupe The Chubsters, a publié une nouvelle, Cherry (2002), a été musicienne et se consacre présentement à des projets de danse fat). De plus, par l’entremise de ses activités de blogueuse sur son site Web (obesitytimebomb.blogspot.ca), Cooper réussit à transmettre ses réflexions militantes sous la forme d’archives multidisciplinaires. Elle formalise aussi ses analyses en rédigeant des articles, tels que celui qui relate la démarche entourant les Fattylympics de 2012 (l’événement satirique était organisé en réaction à la tenue des Jeux olympiques à Londres). Un collectif, dont faisait partie Cooper, s’interrogeait sur la manière dont « fat can be used as a lens to interrogate the Olympics » (2010b : 11). En plus de dénoncer la phobie de la grosseur (fatphobia) et l’homophobie, ce projet créatif rejetait les normes corporatistes et capitalistes de ces épreuves sportives internationales en proposant des exercices loufoques aux participantes et participants fat.

Ces mises en scène témoignent du fait que les préoccupations envers la corporéité forment un paradigme central du projet politique et scientifique des FS (LeBesco 2011). Or, certaines postures épistémologiques se révèlent plus difficiles à négocier, notamment lorsqu’elles semblent entrer en contradiction avec les visées émancipatrices, voire déconstructivistes, du corps au sein du FAM. Cela a été le cas de la chercheuse fat Samantha Murray qui, à la suite de graves problèmes de santé, a décidé de subir une chirurgie bariatrique. Connue dans le passé pour avoir tenu une position critique envers cette intervention invasive, Murray (2009) a été amenée, à la lumière de son expérience, à repositionner son analyse en réitérant son engagement pour la fat liberation. La crédibilité d’une autre chercheuse, Ann Cahill, a aussi été remise en question lorsque celle-ci a perdu plusieurs dizaines de kilos en raison de changements alimentaires et de l’accroissement de sa pratique sportive. Justifiant sa démarche à l’extérieur d’impératifs esthétiques, Cahill (2010) soutient qu’elle a voulu gagner de la force afin de mener ses combats dans un corps vigoureux. Il apparaît, à l’aune de ces deux exemples, qu’il se reproduit des frontières normatives à l’intérieur d’un groupe donné (ici délimité par l’engagement dans les FS), ce qui représente un autre défi pour penser l’ambivalence des « corps gros » et les tensions qui traversent les discours de légitimation. Ces derniers, fondés sur des représentations, des pratiques, des croyances (soumises aux pairs), continueront de se négocier au fur et à mesure que le champ d’études se développera.

Après ce bref survol des repères institutionnels des FS dans les sciences sociales, il nous est permis d’entrevoir certains défis pour la pérennisation de ce champ durant les prochaines années. D’une part, la confrontation aux logiques de professionnalisation et à la division du travail dans la recherche risque de rendre plus difficile l’incorporation des réflexions de l’activisme FAM. D’autre part, compte tenu que les préjugés basés sur le poids se reproduisent aussi dans le monde universitaire, les chances des candidates et des candidats fat d’être engagés, comme le relate Bacon (2009 : 1), sont réduites. D’où la nécessité de poursuivre le travail d’affirmation et de sensibilisation afin de déconstruire les amalgames entre le poids corporel, la santé et les apparences.

Conclusion

Au fil de mon article, j’ai discuté de la manière dont l’expérience de la corpulence pouvait être considérée comme la condition de possibilité des connaissances des discours sur l’obésité et du fait même, le lieu de contestation de l’impensé des « corps gros ». J’ai ensuite exploré le pouvoir subversif des approches critiques de la corpulence en situant les revendications fat et les pratiques d’intervention du FAM. Enfin, à travers la synthèse de signes de l’institutionnalisation universitaire des FS, j’ai rendu compte de l’importance de la lutte pour la reconnaissance de la subjectivité des personnes fat, tout en documentant la collaboration entre l’univers de la recherche et celui du militantisme.

Bien entendu, l’importance de reconnaître la corpulence comme tributaire du langage et de la culture politique dans lesquels évoluent les sujets lui donnant sens implique la prise en considération des réalités géographique et historique des oppressions vécues. Ce travail de contextualisation mérite d’être poursuivi par d’autres chercheuses et chercheurs et activistes francophones, d’autant plus que l’accessibilité du champ des FS en langue française demeure une entreprise en friche. Dans cette perspective, j’espère avoir ajouté une pierre à l’édifice de la pérennisation des FS, tout en offrant une occasion de diffuser des outils de riposte et de réflexion afin que l’on arrête de s’excuser de son poids!

En guise d’ouverture vers de futures recherches dans le champ des FS, je veux soumettre deux pistes prometteuses. La première touche à la documentation des origines du FAM et des FS, en insistant sur le besoin mentionné par Cooper (2009 : 329) de décentrer les analyses fat des États-Unis pour offrir une représentation élargie des réalités vécues par les personnes fat. La seconde piste implique les enjeux de pédagogie liés à l’enseignement des FS, une thématique déjà bien abordée dans la littérature (voir, notamment, Guthman (2009), Boling (2011), Watkins, Farrell et Hugmeyer (2012) et Cameron (2015)), qui sera sans doute un vecteur important de diffusion des FS au cours des prochaines années.

Parties annexes