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Comptes rendus

Rina Nissim, Une sorcière des temps modernes : le self-help et le mouvement femmes et santé, Genève, Éditions Mamamélis, 2014, 196 p.

  • Andrée Rivard

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  • Andrée Rivard
    Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture de Femmes autochtones en mouvement : fragments de décolonisation, Volume 30, numéro 1, 2017, p. 1-268, Recherches féministes

Corps de l’article

L’archétype féministe de la sorcière, identité que la Suisse Rina Nissim revendique fièrement, sied bien à son expertise en naturopathie gynécologique, à son engagement concernant les droits reproductifs des femmes et à sa révolte contre un contrôle médical – qui a relayé celui de la religion – sur leur vie. Son récit, où se chevauchent parcours intime et professionnel, nous amène à la rencontre d’une militante profondément engagée et nous fait découvrir (ou mieux connaître) des aspects de l’histoire du mouvement pour la santé des femmes au travers de l’expérience vécue par l’une de ses actrices s’étant illustrée sur un terrain qui s’étend bien au-delà des frontières de son pays. L’auteure raconte cette histoire dans sept chapitres suivant une trame essentiellement chronologique.

On découvre au premier chapitre Rina Nissim au fil des événements déterminants de son histoire personnelle : sa naissance à Jérusalem dans une famille juive orientale peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale puis son émigration en Suisse à 5 ans, les inégalités de traitement et de pouvoir entre les sexes dans sa famille, son état maladif quasi permanent (« il est plus facile pour une femme de tomber malade que de se révolter » (p. 15)) et son mal-être général qui aboutira à une tentative de suicide à 14 ans… sans que qui que ce soit s’en aperçoive. Son interruption volontaire de grossesse à 17 ans dans une clinique médicale privée a été un point tournant (p. 17) :

Quelqu’un a placé dans ma chambre un berceau de bébé vide avec l’écriteau « il est interdit de sortir les bébés des berceaux »! L’expérience de cet avortement m’ouvre les yeux, c’est peu après que je tombe sur un tract du MLF [Mouvement de libération des femmes] et que je me sens tout de suite concernée. J’ai conscience que les femmes subissent des injustices et des discriminations et que pour m’en sortir, j’ai sacrément besoin des autres.

À l’époque, l’avortement est toléré à Genève, même s’il n’est pas légal en Suisse. Se sentant interpellée par la cause, Nissim se joint au groupe avortement du MLF pour soutenir les Genevoises et les femmes d’autres pays qui viennent y obtenir des services. En 1973, la visite des représentantes des Feminist Women’s Health Centers de la Californie, Carole Downer et Debi Law, aura un effet décisif sur son avenir. Spéculum et miroir en main, Downer et Law font une démonstration d’autoexamen du col de l’utérus devant un public de 400 femmes. Cette séance est un éveil pour plusieurs, dont Nissim (p. 21) :

Nous tenions là un outil de prise de conscience extraordinaire, une occasion de vivre notre sexe comme une ouverture à la libération […] Comme dans les autres groupes de conscience, nous avons approfondi nos échanges sur notre sexualité, sur les normes dont nous voulions sortir et les conditionnements liés à notre éducation, sur les discriminations que nous subissons […], bref sur l’oppression des femmes en partant de notre vécu.

Inspirées, les militantes suisses mettent sur pied un premier groupe de self-help qui organise des ateliers de partage par la parole et la pratique collective de l’autoexamen et publient des brochures sur le sujet ainsi que sur l’avortement. Comme d’autres actions féministes en matière de santé menées outre-frontières (par exemple en Allemagne ou aux États-Unis, où le Boston Women’s Health Book Collective vient de publier son ouvrage Our Bodies Ourselves), celles des Suisses sont couronnées de succès. Passionnée par ses découvertes, Nissim profite des vacances durant ses études d’infirmière pour aller à la rencontre d’autres groupes d’autoassistance, d’abord en Allemagne puis aux États-Unis.

Des États-Unis, Nissim revient pleine d’idées nouvelles pour permettre l’avortement dans son pays. C’est sur ce sujet, mais plus largement sur la contraception, que porte le deuxième chapitre de son ouvrage. Elle y raconte l’histoire de l’accès à l’avortement à partir d’événements connus et de son expérience personnelle à titre de militante du MLF. Elle fait état de la situation dans plusieurs pays d’Europe, mais surtout en Suisse et en France où elle a été active. Nissim parle notamment des violences vécues par les femmes (dont les curetages à vif subies par des Françaises durant les années 50 et 60), des luttes infinies à propos de l’avortement et du climat d’oppression à l’échelle internationale, de la culpabilisation des femmes dans la gestion de leur contraception (alors que les hommes sont déresponsabilisés), du manque de moyens pour organiser des cliniques d’avortement et de planification familiale dans les hôpitaux et de la discrimination dont sont l’objet les adolescentes, les femmes des couches populaires et celles qui ont dépassé les délais (« souvent parce qu’elles n’ont pas trouvé le soutien ni les informations nécessaires » (p. 45)). Concernant la pilule, la position de l’auteure est critique : elle met en évidence ses inconvénients, ses risques pour la santé et les façons d’éviter d’avoir à y recourir.

La participation de Nissim en 1978 à la création du Dispensaire des femmes à Genève est l’aboutissement logique de son militantisme (troisième chapitre). Le concept s’inspire des Women’s Health Clinics des États-Unis. Composée de professionnelles appartenant au milieu médical et de travailleuses non médicales « toutes issues du mouvement des femmes ou plus largement de la gauche soixante-huitarde » (p. 55), l’équipe du Dispensaire fonctionne selon un mode égalitariste et d’autogestion. Les décisions consensuelles considèrent le point de vue des usagères qui disposent de leur propre assemblée (p. 55-56) :

Le but était de proposer des services simples en gynécologie dans un cadre où les femmes puissent se réapproprier leur corps et entrer dans une démarche active pour leur santé ou leur guérison […] Les femmes […] n’étaient pour nous ni des clientes dans une relation marchande, ni des patientes car nous les souhaitions plus actives dans leurs démarches de santé, d’où ce nom d’usagères des services de santé […] Nous allions enfin pouvoir montrer ce que nous entendions par une médecine humaniste, égalitaire et respectueuse des femmes.

Les consultations sont individuelles ou en groupe (préparation à la naissance, ménopause, maladies communes, etc.); en cas de maladie, les usagères peuvent choisir entre ce que la biomédecine et la naturopathie (phytothérapie, homéopathie, acupuncture) ont à leur offrir. L’expérience inspire plusieurs féministes en Suisse qui mettent sur pied d’autres centres sur le même modèle.

Durant les années 80, la grande ambition de Nissim est de diffuser l’esprit du Dispensaire de Genève et de l’autoassistance dans d’autres pays. Dans cette perspective, elle participe à des échanges au Costa Rica, au Nicaragua et en Inde. Elle y trouve une bouffée d’air frais : « le mouvement féministe est des plus vivants en Inde, comme en Amérique latine » (p. 88). Tout en travaillant sur divers projets liés à la santé des femmes, elle approfondit ses connaissances sur les plantes médicinales (quatrième et cinquième chapitres). À son retour en Suisse au début des années 90, Nissim trouve un emploi au Centre prévention et santé de Colombier (le Dispensaire de Genève ayant perdu en cours de route les principes mis en avant à ses débuts, elle ne veut pas y retourner). La composition essentiellement féminine de l’équipe, l’importance accordée à l’éducation populaire et la possibilité d’exercer dans sa spécialité, la gynécologie naturopathique, l’enthousiasment. Ce nouveau cadre lui permet de développer une expertise dans les domaines de la ménopause et du cancer du sein (sixième chapitre).

Le septième et dernier chapitre du livre est consacré aux réseaux internationaux en matière de santé des femmes. Nissim passe en revue chacune des rencontres féministes internationales dans le domaine depuis sa première à Rome en 1977 jusqu’à celle de Bruxelles en 2011. Pour elle, le grand défi à surmonter de nos jours par les militantes est le maintien de l’autonomie de leurs réseaux menacés de « se faire récupérer par les organismes internationaux qui ont déjà leurs plateformes et les multinationales qui ne sont motivées que par le profit » (p. 154). La motivation de jeunes féministes, comme celles qui ont mis sur pied en Californie le SHODHINI Institute et organisé des SHODHINI meetings[1], lui permet (heureusement) de rester optimiste, tout comme la mise en oeuvre de projets de développement dans les pays moins nantis et la création de centres de santé des femmes qui « fournissent des soins appropriés aux besoins des femmes dans une approche humaniste et féministe » (p. 154).

Au total, Nissim, à l’aube de sa retraite, a laissé avec son livre un legs utile à celles et à ceux qui s’intéressent au mouvement pour la santé des femmes et à son histoire. Elle y offre un point de vue expérientiel précieux qui rajoute à la part plus événementielle de son récit. Son oeuvre-témoignage permet de découvrir le parcours d’une militante enthousiaste et d’une naturopathe qui a mis ses connaissances approfondies (ses découvertes personnelles auraient même enrichi la pharmacopée indienne déjà connue) au service d’autres femmes et nourri leur autonomisation (empowerment). Notons au passage que les illustrations reproduites dans le livre servent bien le propos et l’étoffent : par exemple, la page couverture d’une brochure du MLF de 1976 sur l’examen gynécologique où figure l’esquisse accrocheuse d’une sorcière dominant un globe terrestre chapeauté par un crucifix (p. 22) ou encore une série de photos comparant le matériel utilisé pour les avortements à l’hôpital cantonnal de Genève avec celui, plus simple, des intervenantes du Mouvement de liberté de l’avortement et de la contraception d’Annecy (p. 41).

Parties annexes