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Intégration socioprofessionnelle des immigrants récents au Québec : le rôle de l’information et des réseaux sociauxSocio-professional Integration of Recent Immigrants in Quebec: The Role of Information and Social NetworksIntegración socio-profesional de inmigrantes recientes en Quebec: rol de la información y de las redes sociales

  • Kamel Béji et
  • Anaïs Pellerin

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Une version en anglais de cet article est disponible sur demande auprès du premier auteur.

Corps de l’article

Introduction

Depuis le début des années 2000, le Canada accueille environ 250 000 immigrants par année et le Québec plus de 30 000 immigrants (Zietsma, 2010). Cette immigration massive vise essentiellement à contrecarrer les phénomènes de vieillissement de la population active et de pénurie de main-d’oeuvre. À l’instar du Canada, le Québec a adopté une politique d’immigration choisie où la plupart des personnes sélectionnées ont un profil jeune, un niveau d’instruction relativement élevé et parlent le français ou l’anglais. Cette politique tend volontairement à privilégier une immigration économique au détriment de l’accueil de réfugiés et du regroupement familial (MICC, 2005). Cependant, au cours des dernières années, on a observé une intégration professionnelle plus difficile pour les nouveaux arrivants, soit ceux arrivés au Canada durant les dix dernières années, par rapport à des cohortes plus anciennes (Statistique Canada, 2006). Plusieurs études et rapports gouvernementaux associent les difficultés d’intégration socioprofessionnelle principalement aux barrières linguistiques, à la non-reconnaissance des acquis et des compétences, aux pratiques discriminatoires et au manque de réseaux sociaux (Chicha, 2010b; Belhassen, 2009; Arcand, Lenoir-Achdjian et Helly, 2009; Rimok, 2006). Ces études évoquent souvent l’importance pour les nouveaux arrivants d’avoir la bonne information, l’information pertinente, celle qui les aide à intégrer le plus rapidement le marché du travail en adéquation avec leurs attentes. Cependant, rares sont les recherches qui mettent l’information au coeur de l’analyse du processus d’intégration et qui expliquent le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion des informations. Il ne s’agit pas ici de réduire les difficultés rencontrées par les nouveaux arrivants à la seule question de l’information, mais de mettre en exergue les problèmes d’intégration socioprofessionnelle associés à une information imparfaite.

L’objectif de cet article est précisément d’asseoir une réflexion sur la nature, le rôle et l’impact des flux informationnels véhiculés par les différents réseaux sociaux sur l’intégration socioprofessionnelle et ce dès le début du projet migratoire, celui-ci commençant avant l’arrivée au Québec. Au plan théorique, nous partons d’une remise en cause de l’hypothèse d’information parfaite (Akerlof, 1970), en appréhendant l’information comme un bien d’expérience (Thépaut, 2006). Notre analyse reposera principalement sur l’approche des réseaux sociaux et du capital social (Granovetter, 1973, 1985; Potter, 1999; Bourdieu, 1980, Mercklé, 2004; Li, 2004). Les études analysant l’impact du capital social sur l’intégration socioprofessionnelle focalisent surtout sur les caractéristiques structurales des réseaux d’information et non sur la qualité des relations elles-mêmes (Monge et Contractor, 2000). Pourtant, la nature de ces relations influence le comportement et les stratégies des individus récepteurs d’informations (Vigel, 2002). Quelles informations sont indispensables au succès de l’intégration socioprofessionnelle ? Quels sont les facteurs qui peuvent accentuer les lacunes informationnelles ? Comment les flux informationnels véhiculés par ces différents réseaux influencent-ils le processus d’intégration socioprofessionnelle des immigrants ?

Pour répondre à ces questions, nous exposerons d’abord les principales difficultés rencontrées par les nouveaux arrivants au Québec. Ensuite, il sera question, dans un premier temps, d’analyser les flux informationnels qui contrôlent et orientent le processus d’intégration sociale et professionnelle des immigrants et, dans un deuxième temps, d’expliquer le rôle que jouent les réseaux sociaux dans la diffusion des informations. Enfin, notre conclusion se veut volontairement prospective, suggérant des pistes de recherche en matière de politiques publiques d’immigration et d’intégration.

Principales entraves à l’intégration socioprofessionnelle des immigrants récents

Dans cette section, nous présentons d’abord un portrait des indicateurs généraux relatifs au marché du travail comparant la situation des immigrants avec celle des natifs. Nous montrons ensuite comment des lacunes informationnelles sont au centre des principales entraves vécues par les immigrants et notamment par les nouveaux arrivants. Enfin, nous établissons une typologie des informations nécessaires à une meilleure intégration socioprofessionnelle. Mais, il convient d’ores et déjà de définir l’intégration socioprofessionnelle. Ce concept renvoie à une intégration de l’individu sur le marché du travail correspondant à ses attentes, notamment en matière d’adéquation entre emploi et qualifications. Dans une optique stratégique de rétention à long terme de la main-d’oeuvre immigrante, il faut percevoir le processus d’immigration non pas réduit à sa dimension d’insertion économique, mais débouchant sur une participation active à la vie culturelle, sociale et politique et aboutissant à un sentiment d’appartenance à la nouvelle communauté. L’intégration socioprofessionnelle est donc un processus bidirectionnel, collectif, l’aboutissement des efforts des immigrants d’accepter les spécificités de la société d’accueil, mais également d’initiatives provenant de la société hôte pour octroyer aux immigrants les mêmes conditions que les natifs (Schnapper, 2007). Dans le cas des nouveaux arrivants, la réussite du projet migratoire se mesure également à l’aune de la vitesse d’intégration socioprofessionnelle. Celle-ci est mesurée par le temps écoulé entre l’arrivée au nouveau pays d’accueil et l’intégration socioprofessionnelle, telle que nous l’avons définie (Renaud et Cayn, 2006; Bégin, 2004).

Les indicateurs d’intégration des immigrants sur le marché du travail : le « tableau noir » de l’intégration socioprofessionnelle des immigrants récents

La documentation chiffrée la plus récente au Canada et au Québec permet de dresser un portrait de la situation relative des immigrants par rapport aux natifs. Le tableau 1 synthétise ce portrait. Naturellement, le tableau pourrait être plus long si nous considérions toutes les études qualitatives effectuées sur des échantillons restreints ou des communautés ethniques spécifiques. Dresser un bilan somme toute négatif de la situation n’exclut pas que d’autres indicateurs connaissent une amélioration nette depuis les dernières années (Statistique Canada, 2006). Aussi, la lecture de ce tableau doit-elle se faire avec précaution. La main-d’oeuvre immigrante n’est pas homogène et les situations des personnes immigrantes sont d’autant plus diversifiées qu’elles dépendent de leurs histoires individuelles. L’objet ici est de nous concentrer sur les immigrants récents qui vivent des difficultés d’intégration et qui, précisément, contribuent considérablement à noircir le tableau.

Tableau 1

Tendances récentes de quelques indicateurs d’intégration au marché du travail canadien et québécois pour les immigrants et les natifs

Tendances récentes de quelques indicateurs d’intégration au marché du travail canadien et québécois pour les immigrants et les natifs

-> Voir la liste des tableaux

Si les inégalités d’intégration au marché du travail concernent la plupart des provinces canadiennes, les écarts entre les natifs québécois et les immigrants sont les plus importants. Ces inégalités n’affectent pas les immigrants de la même façon. Il semble que les nouveaux arrivants soient ceux qui connaissent le plus de difficultés sur le marché du travail. En 2009, le taux de chômage de cette catégorie d’immigrants était plus que trois fois celui des natifs québécois (Zietsma, 2010). De plus, les écarts de salaires creusent davantage le fossé entre les natifs et les immigrants (Boudarbat et Boulet, 2007).

Outre les taux de chômage et d’emploi et les écarts salariaux, l’observation des indicateurs qualitatifs confirme les écarts entre les natifs et les immigrants. Ces derniers sont en effet relativement surreprésentés dans des emplois faiblement rémunérés, dépourvus d’avantages sociaux, à temps partiel ou temporaires et non syndiqués. Face à ces difficultés, l’aide sociale constitue une aide transitoire comme en témoigne la hausse fulgurante du volume d’admission (Pinsonneault et al., 2010). Si cette étude dévoile que 40,4 % des travailleurs qualifiés recensés ont eu recours au moins une fois à l’aide sociale, elle montre néanmoins que les immigrants en sortent assez rapidement après un passage transitoire. Cette transition touche surtout les immigrants francophones n’ayant pas accès aux cours de langue qui permettent au gouvernement québécois de soutenir financièrement le premier établissement.

La déqualification est un autre indicateur de vulnérabilité des immigrants sur le marché du travail. En 2006, au Canada, un natif avait 2,7 fois plus de chances d’exercer un emploi correspondant au diplôme obtenu et trois fois plus au Québec. Non seulement les diplômes ne semblent pas autant protecteurs que pour les natifs, mais ils accentuent ce que Chicha (2010a) nomme la « déqualification transitionnelle ». En effet, plus le contraste entre les acquis et leurs reconnaissances est important et plus ce contraste se prolonge dans le temps affectant négativement l’estime et la confiance en soi, les aptitudes relationnelles et amoindrissant davantage les chances d’avoir un emploi correspondant à ses attentes. En ce qui concerne la vitesse d’intégration socioprofessionnelle des immigrants, une étude longitudinale réalisée par Renaud et Cayn (2006) et couvrant la période entre 1990 et 2000, montre qu’il faut attendre cinq ans pour que 68,7 % des immigrants puissent accéder à un emploi correspondant à leurs qualifications. Une fois cet emploi trouvé, il persiste un risque de 12,2 % de retourner à un emploi déqualifié. À cet égard, Costa-Lascoux et Mc Andrew (2005) affirment que « le temps de purgatoire », soit la période mise par l’immigrant au Québec à rattraper la moyenne nationale en matière d’emploi et de revenus n’a cessé d’augmenter depuis le début des années 1990.

Par ailleurs, des études montrent que l’impact de la crise économique de 2008 est particulièrement ressenti par les immigrants récents. Si, historiquement, les immigrants sont les premiers touchés par les fluctuations économiques, depuis 2008, les écarts se creusent davantage entre les natifs et les immigrants récents (Caron, 2010). Cela donne l’impression que les immigrants constituent une sorte de bassin de réserve, de catalyseur de première ligne aidant à amortir les chocs du marché du travail. Ce bilan relatif à la situation générale – mais non généralisable – des personnes immigrantes sur le marché du travail au Québec nous amène à énumérer les entraves à leur intégration socioprofessionnelle.

Les entraves à l’intégration socioprofessionnelle : le rôle de l’information

Les différents rapports gouvernementaux et autres études scientifiques mettent en avant plusieurs obstacles à l’intégration socioprofessionnelle dont les principaux sont les barrières linguistiques, la non-reconnaissance des acquis et des compétences, la discrimination et la difficulté d’accès aux réseaux sociaux. L’analyse de ces différentes barrières à l’intégration économique et sociale met en relief un « élément clé » dans tout le processus migratoire : l’information. D’abord, la connaissance de la langue, moyen de communication universel, est une condition nécessaire – mais non suffisante – à l’accès à l’information. Ensuite, sur la question de la reconnaissance des acquis et des compétences des immigrants, les candidats à l’immigration doivent disposer d’une information transparente et exhaustive concernant les démarches à entreprendre et les délais moyens pour se faire équivaloir leurs diplômes et compétences. Même si depuis 2008, les instances gouvernementales informent davantage les candidats à l’immigration sur les démarches en question (Savard, 2010), certaines études montrent que les immigrants déclarent avoir été « floués » par des informations inexactes (Belhassen, 2009). De plus, les employeurs de leur côté n’ont souvent aucun repère ni les informations nécessaires leur permettant d’évaluer la valeur réelle d’un diplôme obtenu à l’étranger (Rimok, 2006).

L’entrave à l’intégration associée à la discrimination peut également être liée à des lacunes informationnelles. En effet, les pratiques discriminatoires peuvent émerger de la méconnaissance de la culture de l’autre : culture religieuse, culture sociale, culture du marché, culture de l’entreprise, etc. L’exemple du débat sur les accommodements raisonnables en 2007-2009 au Québec montre comment des « dérapages médiatiques », volontaires ou involontaires, ont pu nourrir une confrontation de malaises, de préjugés, d’incompréhensions et de craintes, créant une dichotomie entre le « nous » (la société d’accueil) et le « eux » (les immigrants) et entravant davantage l’intégration sociale mais aussi professionnelle des immigrants (Potvin, 2010).

Enfin, le manque de réseaux sociaux peut être à l’origine d’un cercle vicieux de « non-intégration socioprofessionnelle ». En effet, mal informé au sujet de l’accès aux réseaux aidant à l’intégration dans la société d’accueil, le nouvel arrivant a tendance à solliciter son propre entourage : un réseau ethnoculturel, qualifié d’informel par plusieurs études (Bégin, 2004). Ces dernières montrent que le recours aux réseaux ethniques constitue la stratégie la plus souvent adoptée par les nouveaux arrivants dans la mesure où ces réseaux servent de soutien moral et parfois financier mais aussi de source d’informations sur le marché du travail. S’il reste vrai qu’une telle stratégie de recherche d’information est moins coûteuse et plus rapide, il n’en demeure pas moins qu’elle peut entraîner ce que Sandefur et Lauman (1998) appellent « un piège à relations », décourageant l’utilisation d’autres comportements de recherche d’informations plus diversifiées.

Ces exemples mettant en exergue le rôle de l’information dans l’intégration sociale et professionnelle des nouveaux arrivants nous amènent à construire une typologie des informations facilitant leur bonne intégration.

Une typologie des informations nécessaires à une bonne intégration socioprofessionnelle

De la naissance du projet migratoire jusqu’à l’intégration socioprofessionnelle dans le pays d’accueil, l’immigrant aura besoin de deux types d’informations : les informations de procédures et les informations d’intégration. Le premier type d’informations que nous qualifions de procédurales concerne l’ensemble des informations précisant les démarches administratives à entreprendre pour obtenir le statut d’immigrant économique (résident permanent), pour s’installer dans son nouveau pays d’accueil et enfin pour trouver un emploi.

Il s’agit alors de connaître tous les formulaires administratifs à remplir afin d’obtenir une carte d’assurance maladie, d’être inscrit dans un bureau d’emploi, de demander l’aide sociale ou l’assurance-emploi, etc. Ces informations sont souvent objectives car elles sont formelles et laissent peu de place à l’interprétation. Les informations d’intégration se divisent en deux sous-catégories : les informations d’intégration sociale et citoyenne et les informations d’intégration en emploi. Les premières concernent globalement la culture du pays d’accueil à prendre dans son sens le plus vaste comme « l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social » (Unesco, 1982), par exemple, les modes et qualité de vie, le logement, les droits fondamentaux, les systèmes de valeurs, les traditions et coutumes, les systèmes éducatif et de santé, les mécanismes de financement, etc. Les informations d’intégration en emploi portent quant à elles sur la connaissance du marché du travail stricto sensu (taux de chômage, secteurs en pénurie de main-d’oeuvre, niveaux des salaires, organismes d’aide à l’emploi, lois du travail, mise à jour des compétences, reconnaissance de diplômes, etc.). Les informations d’intégration peuvent être objectives, explicites et facilement vérifiables comme par exemple « le taux de chômage en Estrie ». Mais elles peuvent également être subjectives et tacites donnant un large espace à diverses interprétations. Si un nouvel arrivant reçoit l’information qu’au Québec « il faut passer par les réseaux personnels pour avoir un emploi », il peut interpréter cette information soit en se disant qu’il doit solliciter son seul entourage, soit il va chercher à développer de nouveaux réseaux dans la société d’accueil.

L’étude du processus migratoire montre souvent des écarts entre l’information pertinente et l’information reçue et perçue par les immigrants eux-mêmes et par les acteurs intervenant dans leur intégration (société d’accueil, intervenants, employeurs, institutions gouvernementales). C’est précisément ces « écarts informationnels » qui influencent la qualité d’intégration des nouveaux arrivants que nous analysons dans la section suivante.

Flux informationnels dans l’intégration socioprofessionnelle des immigrants

Centrer l’étude du processus d’intégration sociale et professionnelle des immigrants autour de la question de l’information suggère d’abord un retour sur les concepts de base de la théorie de l’information. Ensuite, nous définissons la notion de biais informationnel et les effets qui concourent à leur multiplication.

La remise en cause de l’information parfaite

L’analyse de l’information, en tant que « bien économique », est née au début des années 1960, à la suite d’une remise en cause de l’hypothèse du modèle néoclassique standard relative à l’information parfaite. Cette hypothèse signifie que l’information est librement accessible, disponible gratuitement et instantanément et que tous les agents-acteurs sont parfaitement informés. Toute remise en cause de cette hypothèse suppose explicitement l’existence d’imperfections informationnelles. Depuis les travaux d’Akerlof (1970), on considère que l’information est partielle, coûteuse et son accès est inégalitaire, asymétrique. Plusieurs développements théoriques ont depuis endogénéisé la qualité de l’information en reconnaissant ouvertement son statut de bien économique. Même si l’information est un bien collectif ayant les deux caractéristiques de non-exclusivité et de non-rivalité entre les utilisateurs, Thépaut (2006) avance deux autres caractéristiques du bien informationnel : l’asymétrie de l’information et sa valeur incertaine.

L’asymétrie de l’information

Dans la mesure où l’accès à l’information est inégalitaire, l’asymétrie de l’information suggère que certains individus et des acteurs-agents socioéconomiques peuvent tirer une « rente informationnelle », définie comme le gain différentiel associé à la détention d’un « avantage informationnel » (Salanié, 1994). Dans le cas de l’immigration, plusieurs parties pourraient bénéficier d’un avantage informationnel. Par exemple, au plan de la politique d’immigration, le gouvernement détient le plus d’informations sur le marché du travail et sur les possibilités de son évolution et notamment de l’information sur l’intégration en emploi. Ayant la légitimité de le faire, il contrôle également la diffusion de cette information. En faisant l’hypothèse que la plupart des économies développées dont le marché du travail est affecté par le vieillissement de la population active participent à une course d’attraction de main-d’oeuvre qualifiée, l’information apparaît alors comme un outil à géométrie variable permettant à son détenteur, dans ce cas le gouvernement, de pratiquer le « jeu de rétention et de diffusion de l’information » pour attirer les immigrants potentiellement adaptables à son marché du travail.

Valeur incertaine et qualité de l’information comme bien d’expérience

À l’instar de Shapiro et Varian (1998), l’information est « un bien d’expérience permanent » car elle est assujettie à un renouvellement constant et à une obsolescence rapide. Le détenteur d’une information ne peut pas connaître sa qualité, ni sa valeur, jusqu’à ce qu’il l’expérimente. L’utilisation qui peut être faite d’une information et son efficacité sont inconnues d’autant plus que le temps écoulé entre le moment où on capte une information et le moment où on tente de l’exploiter pour répondre à une attente quelconque peut avoir une influence sur la qualité même de l’information. Pour le nouvel arrivant, le temps écoulé avant l’expérimentation d’une information reçue est une variable inversement proportionnelle à sa qualité. Nous reviendrons sur cette idée dans la sous-section portant sur les effets multiplicateurs des biais informationnels.

Biais informationnels et intégration sociale et professionnelle des immigrants récents 

Les difficultés rencontrées par certains immigrants récents montrent que le projet migratoire et les acteurs qui y sont impliqués peuvent être assujettis à un problème d’information imparfaite. Si les informations procédurales (formulaires administratifs) sont souvent claires et objectives, les informations d’intégration sont plus subjectives, donc plus exposées à des imperfections. L’imperfection de l’information se traduit par l’émergence de plusieurs biais informationnels lors du processus migratoire.

Les biais informationnels

Rappelons d’abord qu’une information pertinente est une information qui augmente les chances d’intégration socioprofessionnelle de l’immigrant. On désignera par biais informationnel tout écart par rapport à l’information pertinente. Comme l’information peut provenir de plusieurs sources, les biais informationnels comprennent également les écarts entre les informations provenant de sources différentes mais se rapportant à un même thème ou sujet. Supposons par exemple que le thème sur lequel portent les informations concerne « la période nécessaire à un ingénieur diplômé au Mexique pour obtenir l’équivalence de son titre par l’Ordre des ingénieurs du Québec ». L’information pertinente dont devrait tenir compte le nouvel arrivant concerné est que cette période est d’environ trois ans si la personne réussit certains cours exigés par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Supposons que le nouvel arrivant reçoit deux informations différentes provenant de deux sources différentes. La première information lui indique que la période nécessaire pour l’équivalence du titre d’ingénieur est de cinq ans. La deuxième information suggère qu’il est presque impossible d’obtenir une équivalence de sa compétence. Il y a un biais (écart) entre les deux informations provenant des deux sources, mais il y a aussi un biais par rapport à l’information pertinente. Dans la section suivante, nous analysons précisément l’émergence des biais informationnels lors du processus de diffusion des informations par les différents réseaux sociaux.

Les effets multiplicateurs des biais informationnels

À la lumière de plusieurs études quantitatives et qualitatives portant sur le processus d’intégration des immigrants récents, nous dégageons plusieurs types d’effets qui peuvent « bruiter » les messages associés aux diverses informations reçues par l’immigrant et créer ainsi des biais informationnels.

L’effet temporel

Comme nous l’avons indiqué plus haut, le « bien informationnel » est un bien d’expérience. Sa valeur et sa qualité ne peuvent être vérifiées que lorsque cette information est effectivement utilisée, expérimentée. Or, il s’écoule une certaine période, en moyenne deux ans, entre le moment de demande de statut d’immigrant et l’arrivée effective sur le sol canadien. Durant cette période, les informations que l’immigrant a accumulées et qui ont participé à sa prise de décision d’immigrer peuvent devenir obsolètes. Considérons l’exemple d’un candidat à l’immigration qui reçoit l’information en 2007 qu’au Québec, il y a une pénurie de main-d’oeuvre dans le secteur de la programmation informatique. Le temps d’arriver au Québec, la crise économique avait ébranlé le secteur en question et la pénurie s’était transformée très vite, comme nous l’avons vu pour la crise financière qui s’est amorcée en 2008, en gel d’emplois, voire en des licenciements massifs. L’information sur la pénurie de main-d’oeuvre est dans ce cas inadéquate car rendue caduque par le contexte économique. Elle ne peut plus alors être rentabilisée en matière d’insertion en emploi.

L’effet de signal 

Le projet migratoire se construit, au moins en partie, sur les signaux donnés par le futur pays d’accueil de l’immigrant économique. Les signaux concernent les possibilités d’emploi et d’évolution professionnelle. Dans le cas du Canada et du Québec particulièrement, le signal est très clair. Nous pouvons ainsi lire dans les journaux quotidiens de plusieurs pays (francophones dans le cas du Québec) des annonces des gouvernements canadien et québécois encourageant les jeunes diplômés à venir travailler au Canada et bénéficier des chances d’emplois qui s’y trouvent (Parant, 2001). Le signal reçu par les futurs candidats à l’immigration est que la qualification ou le diplôme est le critère principal pour être accepté par les services d’immigration. Ainsi, avant même que le candidat à l’immigration entame ses démarches, sa décision d’émigrer est d’ores et déjà biaisée par un signal, ou une perception d’un signal fondé sur une information incomplète, parfois erronée.

L’effet culturel : le cas de la politique d’emploi active

Les ancrages culturels des immigrants et ceux de la société d’accueil sont certes différents. Ainsi, parallèlement aux valeurs sociales, la culture de l’entreprise et celle du marché sont souvent différentes (Trigilia, 2002). Au Québec, depuis les accords Canada-Québec de 1996, les mesures de politique publique d’emploi se veulent actives. L’individu est alors « responsable » de son employabilité, de son processus d’insertion professionnelle, de la gestion de transitions de plus en plus fréquentes durant son parcours professionnel. En arrivant dans son nouveau pays d’accueil, l’immigrant a-t-il suffisamment d’informations sur cette culture d’activation ? Sans tomber dans la généralisation, force est de constater que très souvent l’immigrant économique s’est déjà fortement investi dans la formation scolaire, considérée dans les pays d’émigration comme un véritable ascenseur social. Si l’immigrant ne s’attend pas forcément à se faire assister dès son arrivée, il peut néanmoins faire preuve d’une moindre propension à s’activer au sens des politiques d’emploi actuelles (Lenoir-Achdjian et Arcand, 2010). Cette culture – une autre information jusque-là inconnue – est découverte par l’immigrant durant les premiers mois de son arrivée. À cet égard, l’étude de Potter (1999) amène l’auteure à conclure que la connaissance des « principes méritocratiques » du marché du travail nord-américain influence l’attitude des immigrants et leurs stratégies de recherche d’emploi.

L’effet de dispersion : trop d’informations tuent l’information

La multiplication d’informations non toujours convergentes peut décourager certains nouveaux arrivants à considérer toute l’information disponible : sites internet, dépliants et histoires racontées par des immigrants plus anciens impliquent que le nouvel arrivant fasse la sélection dans cette information qui peut se diluer ou s’éparpiller. Cette « infobésité » peut décourager le nouvel arrivant qui aura tendance à ne considérer que l’information provenant de sources dont il a le plus confiance comme nous allons le voir plus loin (Sounack, 2010). Cette attitude comporte le risque d’éloigner le néo-immigrant de l’information pertinente.

L’effet de perception

Entre l’émission d’une information et la réception de celle-ci, le message peut être biaisé par une différence de perception ou d’interprétation de cette même information. En contact avec l’information, ce n’est qu’une fois celle-ci mise en relation avec son contexte que l’on en saisit l’importance et la valeur, c’est-à-dire une fois arrivé dans le pays d’accueil et confronté aux barrières structurelles. Il se peut, par exemple, que l’immigrant ait entendu parler de l’existence d’ordres professionnels sans réellement en saisir les difficultés d’accès. Aussi, l’immigrant connaît les caractéristiques du pays d’accueil, non à partir de son expérience personnelle mais par les connaissances qu’il a acquises au contact de son environnement. Ces connaissances peuvent être acquises de manière « passive » ou « proactive », mais limitées par les schèmes intellectuels et culturels qui influencent la perception des informations reçues par l’immigrant et son jugement sur la pertinence ou non de l’information (Vigel, 2002).

L’influence que peuvent avoir les différents effets décrits plus haut sur la création de biais informationnels dépend-elle des sources d’informations utilisées par le nouvel arrivant ? Les réseaux sociaux sont-ils créateurs (involontaires) de biais ou, au contraire, permettent-ils de fournir au nouvel arrivant une information plus fiable ?

Biais informationnels et réseaux sociaux

Il est question dans cette section de rappeler l’importance des réseaux sociaux dans le processus d’intégration socioprofessionnelle et d’analyser leur fonction comme « courroie de transmission » des informations.

L’approche des réseaux sociaux dans les études de l’intégration socioprofessionnelle des immigrants : au-delà du capital humain, l’approche du capital social

À l’instar de la plupart des études sur le rôle des réseaux dans le processus d’intégration des immigrants, cet article s’appuie notamment sur « la théorie des réseaux sociaux », développée initialement par Mark Granovetter (1973). La théorie des réseaux sociaux se réfère à l’ensemble des liens, forts ou faibles, qu’une personne peut développer dans son entourage social afin d’atteindre certains objectifs. Au regard du marché du travail, ces réseaux sociaux agissent souvent comme des « réservoirs de ressources » permettant à l’individu d’avoir des informations l’aidant à accéder à un emploi ou, plus généralement, à améliorer sa situation socioprofessionnelle (Mercklé, 2004). Cette théorie conçoit les relations sociales comme des noeuds (les acteurs sociaux ou les institutions) et des liens (relations entre les noeuds). Aussi bien les études de Granovetter que des études plus récentes (Degenne et Forse, 1994) montrent qu’un réseau plus petit avec des liens pourtant forts est moins efficace car il est très vite saturé. En revanche, un réseau plus ouvert comportant plusieurs liens faibles est plus efficace dans la mesure où il permet de fournir une information plus étendue pour les individus. Il est également plus efficace d’être en lien avec plusieurs réseaux que d’avoir un grand nombre de liens dans le même réseau; d’où l’utilité de bâtir des ponts entre plusieurs réseaux et de colmater ce que Burt (1992) appelle le « trou structurel ». Dans le prolongement de la théorie des réseaux sociaux, la thèse du « capital social », développée par Bourdieu (1980) et popularisée par Putnam (2000), avance en effet que la participation des immigrants aux réseaux de la communauté ethnique augmente leur capacité à bâtir des relations et renforce la cohésion générale de la communauté (Lemieux, 2000). Li (2004) se réfère au capital social comme « une forme de ressource accessible » du fait de l’affiliation à un groupe. Cette « ressource » dépend de la vigueur et de l’étendue des liens sociaux au sein d’un groupe. Selon Putnam (2000), le capital social s’appuie sur un double mode d’opération. Il peut agir comme un facteur de fusion (bonding capital) ou comme un facteur de rapprochement (bridging capital). Le premier concerne les liens acquis au sein même de sa propre communauté et renforce alors l’appartenance identitaire à un groupe. Le deuxième se réfère aux liens sociaux établis à l’extérieur de sa communauté ethnoculturelle et peut permettre de bénéficier de nouvelles sources d’informations. Si les immigrants disposent souvent d’un riche capital de fusion, leur capital de rapprochement est néanmoins beaucoup moins nanti. Pourtant, c’est précisément ce dernier type de capital social qui permet de sortir les personnes immigrantes de ce que Li (2004) appelle « l’enclave ethnique » en ouvrant des nouvelles possibilités sur le marché du travail.

La diffusion de l’information et l’émergence de biais informationnels

Supposons que pour un sujet ou un thème T1, l’immigrant reçoit plusieurs informations venant de plusieurs réseaux-sources R1, R2 et R3. À l’instar de Stone et Hugues (2002), nous supposons que les trois réseaux en question sont le réseau informel (amis, voisins, familles), le réseau institutionnel et le réseau communautaire. Notons qu’à l’intérieur d’un même réseau, des informations concernant un même thème peuvent être divergentes. Par exemple, au sein du réseau informel, il peut capter des informations différentes sur un même thème. C’est aussi le cas des informations données par les institutions gouvernementales ou par les groupes communautaires qui ne concordent pas forcément.

Comme le suggère la figure 1, pour un même thème T1, il y a des biais informationnels entre les différents liens des réseaux. On désigne par IR1, l’information perçue par l’immigrant provenant du réseau R1 et par IR1,1 l’information perçue provenant d’un lien au sein du réseau R1.

Figure 1

Les biais informationnels inter et intraréseaux information

Les biais informationnels inter et intraréseaux information

Note: les réseaux communautaire et informel se coupent car il arrive souvent que l’individu ait une connaissance personnelle qui travaille dans un groupe communautaire (Benhassen, 2008). aussi, certains groupes communautaires sont financés par le gouvernement et peuvent être considérés comme institutionnels.

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Lors du processus – passif ou proactif – de recherche d’emploi, aussi bien à l’intérieur d’un même type de réseau qu’entre les différents types de réseaux, les informations s’accumulent; elles peuvent être convergentes, complémentaires ou divergentes, voire contradictoires (Jean, 2007). Comme le montrent plusieurs études citées plus haut, il est vrai que la multiplication des réseaux permet aux nouveaux arrivants d’accéder à plus d’informations pouvant être utiles à leur intégration en emploi. En revanche, cette même multiplication de liens, et donc de sources d’informations, revêt un risque réel de création de biais informationnels. Rappelons qu’un biais informationnel correspond à un écart, soit entre deux informations provenant de sources différentes, soit entre l’information reçue par l’individu et l’information pertinente.

L’observation de la figure 1 montre une certaine dispersion d’informations concernant un même thème dans les trois réseaux considérés : R1, R2 et R3. Sur la figure 1, le point I* représente l’information pertinente. Plus il y a de biais entre les différents réseaux et au sein des réseaux, moins il est probable que l’information converge vers I*. La convergence vers une information pertinente nécessite de réduire la probabilité d’informations erronées et les écarts entre les informations divergentes (ou contradictoires). Comme le suggère Burt (1992), bâtir des ponts entre les différents réseaux permettrait pour les nouveaux arrivants d’accéder à une information de meilleure qualité et de réduire les possibilités d’émergence de biais informationnels. Pour illustrer la figure 1, reprenons l’exemple du thème portant sur « la période nécessaire à un ingénieur diplômé au Mexique pour obtenir l’équivalence de son titre par l’Ordre des ingénieurs du Québec ». Supposons que l’individu en question dispose de trois réseaux : le réseau informel (amis, familles, etc.), le réseau institutionnel (Citoyenneté Canada, le Service d’orientation et d’intégration des immigrants au travail (SOIIT) et l’Ordre des ingénieurs du Québec) et le réseau communautaire (groupes communautaires, associations de bénévolat). Supposons que le schéma informationnel diffusé par les réseaux correspond à celui du tableau 2.

Le tableau 2 suggère qu’au sein d’un même réseau, les informations ont des degrés de convergence différents. Plus les écarts (biais) entre les informations émanant des sous-réseaux ou des différents liens sont importants, plus l’information relative au réseau en question est floue, comme celle provenant du réseau informel dans l’exemple proposé dans le tableau 2. En revanche, plus les informations en provenance des divers sous-réseaux sont convergentes, donc les biais informationnels très réduits, plus l’information est claire. Tel est le cas du réseau institutionnel dans l’exemple considéré.

L’exemple illustré dans le tableau 2 ne se veut pas généralisable. Il a pour objet d’expliciter la notion de biais informationnels. Il montre également l’apport intéressant que peuvent avoir les analyses de cas dans la recherche scientifique sur la question de l’intégration des immigrants récents. En effet, une série d’analyse qualitative de cas mettrait en évidence la structure des réseaux sociaux des nouveaux arrivants et la qualité des informations qui y circulent par rapport à l’intégration en emploi.

Tableau 2

Exemple de diffusion d’informations et biais informationnels

Exemple de diffusion d’informations et biais informationnels

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Les liens, la confiance et le risque de non-intégration

Selon Cross et Borgatti (2004), la recherche d’informations pertinentes dépend de l’accessibilité à l’information, de l’engagement et la volonté du détenteur de l’information de la diffuser et de la confiance accordée à l’informateur. Les deux premiers facteurs dépendant davantage de l’informateur que du récepteur de l’information, nous focalisons sur le facteur de confiance. Les études analysant l’impact du capital social sur l’intégration socioprofessionnelle portent principalement sur les propriétés structurales des réseaux d’information ou de communication et non sur les qualités des relations elles-mêmes (Monge et Contractor, 2000). Pourtant la nature du lien associant l’informé à l’informateur peut influencer sensiblement la recherche d’information. Le nouvel arrivant, chercheur de l’information pertinente, aura tendance à considérer l’information provenant du réseau ou du lien auquel il a le plus confiance (Hansen, 1999). Ainsi, même si le tableau 2 suggère que l’information issue du réseau institutionnel formel semble la plus cohérente et donc la plus convergente, l’individu pourrait davantage considérer l’information émanant de son réseau informel (plus de probabilité de liens forts) que de celui des services gouvernementaux et ceux de l’ordre (plus de probabilité de liens faibles). Selon Granovetter (1985), la force ou la faiblesse d’un lien se construit avec le temps et dépend de l’intimité, de la durée, de l’intensité émotionnelle et des possibilités de services réciproques. Si ces critères restent plausibles, dans le cas du nouvel immigrant et notamment lors de l’établissement d’un capital social de fusion, la force et la faiblesse d’un lien dépendront moins de l’écoulement du temps que du partage, à un moment donné, des mêmes valeurs ethnoculturelles, d’une même situation vécue à des moments différents, d’un quasi-devoir de solidarité intracommunautaire. En passant presque systématiquement par des réseaux ethniques pour trouver un emploi, il arrive souvent que l’intégration professionnelle se fasse dans ce qu’on appelle l’économie ethnique (Bégin, 2004). Ce type de comportement peut défavoriser l’intégration dans la société d’accueil et, par ricochet, réduit les chances d’accès au marché du travail. Plusieurs études s’accordent à confirmer que le capital social de fusion, bien qu’il soit alimenté par une confiance mutuelle entre les membres d’une même communauté, cantonne les personnes immigrantes, notamment les nouveaux arrivants, dans des catégories d’emplois moins payants, précaires et sous-utilisant le capital humain des individus concernés (Potter, 1999).

Sortir les nouveaux arrivants du cercle fermé de l’enclave ethnique et améliorer la fluidité de la circulation des informations, soit des informations procédurales et surtout des informations d’intégration, nécessite non seulement d’établir des liens avec de nouveaux réseaux de la société d’accueil mais surtout de consolider le rapport de confiance entre les immigrants récents et ces nouveaux réseaux, notamment avec les services gouvernementaux d’accueil et d’accompagnement.

Conclusion

En dépit de la volonté gouvernementale visant à placer les immigrants sur le marché du travail, la réalité est tout autre. En analysant l’intégration socioprofessionnelle des immigrants et non seulement l’insertion économique en emploi, nous avons montré que les indicateurs quantitatifs et qualitatifs associés au marché du travail attestent d’une situation défavorable pour les immigrants et plus particulièrement pour les nouveaux arrivants par rapport aux natifs. Les entraves à l’intégration concernent notamment les barrières linguistiques, la non-reconnaissance des acquis et des compétences, les pratiques discriminatoires et le manque de réseaux sociaux. L’analyse de ces entraves montre que la recherche de l’information pertinente est la pierre angulaire du processus d’intégration. Cependant, analyser les flux informationnels qui jalonnent le processus migratoire n’est pas simple. La nature de l’information, sa qualité et les sources d’information utilisées évoluent assez rapidement et dépendent d’effets temporels, culturels, de perception, de dispersion et de signal. Particulièrement, les informations que nous avons qualifiées d’intégration sociale et citoyenne et les informations d’intégration en emploi suscitent davantage d’interprétations subjectives que les informations procédurales.

En partant d’une critique de l’hypothèse de l’information parfaite et en adoptant l’approche des réseaux sociaux, nous avons démontré que ces effets peuvent être à l’origine de biais informationnels entravant davantage l’intégration sociale et professionnelle des nouveaux arrivants. L’étude des entraves à l’intégration montre que la transparence et la convergence des informations peuvent améliorer la qualité de l’intégration socioprofessionnelle des immigrants récents.

La responsabilité de la transparence de l’information incombe d’abord aux instances gouvernementales. Aussi bien le signal qu’elles envoient aux candidats à l’immigration économique dans le cadre de la politique d’attraction de la main-d’oeuvre immigrante que les conditions réelles du marché du travail doivent être clairs, vrais et exhaustifs. La transparence de l’information concerne également les intervenants aidant les personnes immigrantes à leur intégration en emploi. La question de l’adaptation des services offerts aux nouveaux arrivants est dans « l’angle mort du gouvernement » (Belhassen, 2009). Les intervenants doivent être au courant des caractéristiques et des profils des nouveaux immigrants afin d’offrir un service adéquat et non discriminant. Les médias jouent également un rôle dans la transparence des informations au sujet des communautés culturelles, de leurs diversités, leurs valeurs, leurs réussites, leur contribution à la société d’accueil. Au Québec, le débat sur les accommodements raisonnables a été médiatisé d’une manière à stigmatiser négativement les personnes immigrantes. Depuis, plusieurs études montrent l’augmentation des pratiques discriminatoires associées aux informations biaisées transmises par les médias (Béji, 2008 ; Potvin, 2010).

La convergence des informations constitue un autre défi dont la responsabilité est partagée par tous les acteurs intervenant dans le processus d’intégration socioprofessionnelle et les immigrants eux-mêmes. Avec la diversification des programmes gouvernementaux d’accueil et d’accompagnement des nouveaux immigrants, la prolifération des groupes communautaires et ethniques, l’explosion des réseaux sociaux virtuels (Acevedo, 2010) et la multiplication des associations professionnelles, les sources informationnelles pour un nouvel arrivant se multiplient et nourrissent une « infobésité » qui peut bruiter la recherche de l’information pertinente. La convergence des informations pertinentes nécessite d’abord une coordination entre la politique d’immigration fédérale et la politique d’intégration provinciale[1]. Les deux paliers gouvernementaux doivent diffuser des informations cohérentes. La convergence suggère également la collaboration des partenaires impliqués dans l’intégration des personnes immigrantes; d’où l’idée de multiplier les ponts entre ces différents partenaires et réseaux. Ces ponts constituent autant d’espaces de collaboration que de courroies de transmission des informations pertinentes. Ils permettent de réduire les différents effets à l’origine de biais informationnels que nous avons énumérés plus haut et contribuent à consolider des liens de confiance, notamment entre le nouvel arrivant et les différents réseaux sociaux, formels et informels. Au Québec, des expériences de collaboration existent déjà, comme le jumelage entre des familles d’immigrants et des familles de la société d’accueil ou des ententes entre les chambres de commerce et certains groupes communautaires. Mais ces expériences se pointent timidement et se concentrent surtout sur la francisation (Rimok, 2010). Par exemple, une coordination plus systématique entre les ordres professionnels et les groupes communautaires serait souhaitable afin de donner l’heure juste aux nouveaux arrivants qualifiés concernant les exigences d’équivalence des diplômes et des compétences. Aussi, une stratégie territoriale de l’intégration socioprofessionnelle pourrait permettre, au moins au niveau local, de mettre en place un « guichet unique d’information » au sujet de l’accueil et de l’intégration des nouveaux arrivants, donnant un service personnalisé aux personnes concernées. Ce guichet unique aurait pour mission de coordonner et de synchroniser les activités et les interventions des acteurs territoriaux (société civile, employeurs, institutions gouvernementales) autour d’une vision commune de la diversité ethnoculturelle et des indicateurs de réussite de l’intégration socioprofessionnelle.

Parties annexes