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Comptes rendus

Normand Perron et Serge Gauthier, Histoire de Charlevoix, Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval et Les éditions de l’IQRC, 2000, 387 p.

  • Serge Gagnon

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  • Serge Gagnon
    Centre interuniversitaire d’études québécoises.

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Corps de l’article

J’ai commencé à lire avec la raison du savant puis transité vers la nébuleuse des sentiments et de la mémoire, me rappelant à la fois mes origines charlevoisiennes et la lecture du grand livre de Fernand Dumont, L’anthropologie en l’absence de l’homme (Presses universitaires de France, 1981) ; l’auteur, on s’en souvient, mettait en lumière le complexe de supériorité du savant, habilement dissimulé sous la chape de l’objectivité (p. 306).

Après avoir procédé à une critique sommaire, je dérogerai aux procédés d’évaluation classiques en confrontant mes souvenirs à la reconstitution des anthropologues.

D’entrée de jeu, Perron et Gauthier prennent la mesure de la région : les effectifs humains de Charlevoix sont fort modestes, quelque grandioses que soient ses paysages ; de 19 000 en 1900, l’espace observé compte aujourd’hui une trentaine de milliers d’habitants disséminés le long de la côte depuis la Petite-Rivière-Saint-François et Baie-Saint-Paul jusqu’à Baie-Sainte-Catherine. L’arrière-pays (Sainte-Agnès, Saint-Hilarion, etc.) s’est forcément humanisé après le littoral dominé par deux agglomérations : Baie-Saint-Paul et La Malbaie dont les auteurs soulignent, à juste titre, la rivalité et les dissemblances.

En conformité avec les autres ouvrages de la collection, le livre affiche le primat des pesanteurs matérielles qui embrouille parfois la saisie de l’expression culturelle. Ainsi, à propos des frayeurs suscitées par le tremblement de terre de 1663, les rédacteurs écrivent : « La crainte […] s’estompe, au grand déplaisir des religieux qui ne peuvent compter sur d’autres appuis aussi puissants pour freiner les ardeurs lors des carnavals qui suivront » (p. 63). Le lecteur aura sans doute reconnu soit une pointe d’humour, soit une allusion à la méchanceté des robes noires se réjouissant (« au grand déplaisir ») du malheur d’autrui. L’historien George Wrong, auteur d’une monographie sur Murray Bay, était moins prévenu contre les prêtres, du moins ceux du début vingtième siècle : il nota l’encouragement à l’industrie laitière donné par le curé même si ce dernier ne percevait pas de dîme sur cette production (A Canadian Manor and Its Seigneurs, Toronto, Macmillan, 1926, p. 191).

Pour avoir lu quelques-unes de ces études régionales, voire longuement recensé l’Histoire de la Côte-du-Sud (Revue d’histoire de l’Amérique française, automne 1994, p. 261-265), j’admire une fois encore l’ampleur, la richesse et la variété de la documentation. Quelque privilégiée qu’elle soit, en raison de sa précision, la source statistique ne fait pas ombrage au document qualitatif ; le nombre de références aux cahiers de prônes, documents révélateurs des contenus de la prédication et des informations qui passent par la chaire, laisse présumer un dépouillement systématique des archives paroissiales. Il y a tout de même lieu de s’étonner de l’absence de renvois aux cahiers de Saint-Hilarion. Une bonne analyse des prônes de cette paroisse a échappé aux rédacteurs (« Pouvoir, contrôle social et vie quotidienne à Saint-Hilarion, 1870-1925 », S. Gagnon, R. Hardyet al., L’Église et le village au Québec 1850-1930, Leméac, 1979, p. 35-70). On y trouve, par exemple, des renseignements très riches sur les carences de l’école au sein d’une communauté pauvre.

Trêve de mesquineries. Le livre est bien fait. Qu’il y ait beaucoup de comparaisons avec d’autres régions était inévitable, même si le procédé suscite quelquefois la désagréable illusion du déjà lu. Ces comparaisons n’en sont pas moins pertinentes en ce qu’elles fournissent la preuve que le pays qui a fait rêver tant d’artistes et de touristes a toujours été relativement handicapé par son pauvre potentiel agricole et très mal pourvu de ressources naturelles ; ainsi s’explique le sous-développement de Charlevoix, contrastant avec l’illusion de richesse créée par ses estivants.

Les auteurs de ces études régionales financées en partie par les autochtones s’adressent à deux publics : la communauté savante et un certain lectorat du milieu étudié. Quittant ma communauté professionnelle d’appartenance, je me travestirai désormais en acteur de naguère pour estimer autrement la véracité du regard anthropologique.

Sainte-Agnès où je suis né à l’automne de 1939 et où j’ai vécu jusqu’en 1950 faisait partie de ce terroir pauvre où s’est déroulée une enfance beaucoup moins aspergée d’eau bénite que celle des citadins. Pendant que mon père (1907-1987) travaillait aux chantiers, ma mère (1908-1986) tissait au métier napperons et chemins de table pour la boutique d’artisanat Little Shop (sur cette entreprise, voir p. 323-324). Comme tout intellectuel issu des milieux populaires, j’ai demandé à mon père s’il estimait avoir été exploité par les compagnies forestières. Je le croyais à demi lorsqu’il m’assurait que non. Or les auteurs m’apprennent que l’industrie manquait de « bûcherons [qui] trouvaient facilement du travail » (p. 242). Puisque les ouvriers étaient payés « à la corde » et que mon père était champion du petit sciotte, je comprends maintenant pourquoi il pouvait nous assurer un niveau de vie supérieur aux familles de l’entourage (il est vrai que nous étions seulement cinq enfants et que ma soeur aînée assumait les tâches domestiques à la place de ma mère, engagée dans le sweating system… Elle travailla pour Little Shop jusqu’à la fin des années quarante). Les historiens racontent : « Au cours des années 1930, les magasins de La Malbaie contribuent à assurer un revenu à une partie de la population de Sainte-Agnès » (p. 252). Little Shop emploie 42 ouvrières en 1933. « [Puis] À Sainte-Agnès, les revenus de l’artisanat déclinent après la Crise. » Et voilà pourquoi ma mère se plaignait de ses gains « si durement gagnés » (p. 253), tranchent les auteurs avec lesquels elle se sentirait sûrement de connivence. De son côté, au lendemain de la guerre, mon père se trouva du travail à Clermont dans la construction domiciliaire ; dans sa Pontiac 1937, il parcourait matin et soir la dizaine de kilomètres qui séparaient la résidence familiale du chantier ; mon père-pourvoyeur gagnait cinquante dollars pour une semaine de cinquante heures, d’assez bons revenus pour cette époque d’effervescence.

L’élevage d’une cinquantaine de coqs et parfois d’un porc, le potager, la cueillette des petits fruits durant nos vacances scolaires assuraient la base alimentaire complétée par quelques achats (un quartier de boeuf), le tout entreposé dans une pièce appelée laiterie ; la commande hebdomadaire d’un oncle épicier qui, chaque semaine, venait du Ruisseau des Frênes prendre les ordres complétait les approvisionnements. Ma mère, de ses deniers, nous habillait par catalogue, chez Eaton quand les revenus le permettaient, chez Dupuis et Frères, durant les années de vaches maigres. Bref, nos parents nous assuraient quelques petits luxes alimentaires (oranges, raisin frais, bananes) et vestimentaires (nous n’avons jamais porté de rubbers noirs, contrairement aux autres écoliers) qui nous situaient au-dessus du commun.

Pas d’électricité à la maison avant la fin des années quarante (j’ai fait mes devoirs à la lampe à l’huile) ; la radio qui nous transmettait la partie de hockey et l’opéra (prisés de mon père), les airs d’Alys Roby, les gags de Juliette Béliveau, le jeu-questionnaire Match Intercité (écouté religieusement avec ma mère), était branchée sur le wind-charger. Perron et Gauthier signalent une très forte pénétration de la radio, contrairement au téléphone ; nous utilisions celui de l’oncle voisin, garde-feu, maître de poste et commerçant de bleuets. « Au milieu du XXe siècle […] la toilette avec chasse d’eau, davantage recherchée que la baignoire ou la douche, était installée dans presque les deux tiers des logements » (p. 270). La résidence familiale était conforme à cette description : une salle de toilette sans douche, ni baignoire.

Les recenseurs de l’époque n’ont pas inventorié la pénétration des journaux et périodiques, d’où le silence des auteurs sur la diffusion de ces produits culturels. Ayant fréquenté le pensionnat, détentrice d’un « Diplôme Supérieur […] lui donnant droit d’enseigner le français » à l’école primaire complémentaire, ma mère nous assurait un approvisionnement unique à cet égard : L’Action catholique, le Progrès du Saguenay, Le Samedi, la Revue moderne, la Revue populaire, et occasionnellement d’autres imprimés. Je ne me souviens pas avoir vu de revues pieuses chez nous à cette époque.

L’Histoire de Charlevoix m’apprend que l’Hôpital de La Malbaie a été fondé en 1942. Je l’ai presque étrenné, y ayant été hospitalisé une huitaine de jours peu après la guerre. J’y ai guéri d’une péritonite par suite du recours à la pénicilline et à saint Vincent Ferrier, un intime du vicaire. Je ne vous raconterai pas comment j’ai passé la décennie suivante à La Malbaie où mes parents ont déménagé. Ce fut le choc culturel le plus bouleversant de ma vie. « S’il y a une chose que la région n’a pas, malgré sa petite taille, c’est bien l’homogénéité » (p. 268), écrivent Perron et Gauthier. Confirmé ; évoquant la décennie antérieure, à la campagne, ils écrivent : « […] les familles de nombreux rangs se rendent à la messe dominicale à cheval et en tracteur » (loc. cit.). J’ai vu le spectacle de mes yeux à Sainte-Agnès.

À La Malbaie, l’érosion de la vie traditionnelle était d’autant plus rapide que le contact estival avec les touristes accélérait l’adoption de conduites nouvelles. L’été, je faisais partie de ces quelques dizaines d’adolescents cueillis chaque matin par un autobus du Manoir Richelieu pour nous conduire au terrain de golf de l’hôtel afin d’y porter les sacs de golf des Américains. Cette expérience a bien davantage façonné ma vision du monde que les apprentissages scolaires.

Après avoir mis en retrait « l’histoire du pays visité », sous-titre du livre de Philippe Dubé, Deux cents ans de villégiature dans Charlevoix (PUL, 1986), les auteurs y reviennent au dernier chapitre. L’emprise du tourisme étranger y fut si grande qu’elle a même laissé sa marque sur la toponymie. Les auteurs insistent sur les appellations populaires en partie censurées (p. 66 et 337). Dans la nomenclature déclinée par les auteurs, je n’ai pas retrouvé la côte à blagousse, nom de lieu provenant d’une déformation de Blake House, résidence familiale d’estivants torontois à Pointe-au-Pic.

William H. Blake découvre Charlevoix au milieu du XIXe siècle. Il y séjourne avec ses enfants : Edward remplacera Wilfrid Laurier à la chefferie du Parti libéral ; Sophia épousera l’historien George Wrong (1860-1948), professeur fondateur du département d’histoire de l’Université de Toronto, l’auteur de la monographie seigneuriale signalée plus haut. Cette anecdote greffée à ma culture seconde (savante ou bourgeoise ?) fait aussi partie de mes origines, comme cette rencontre, à l’époque de mes études universitaires, d’Helen Taft-Manning, descendante du président américain Howard Taft. Que l’ouvrage savant de cette estivante charlevoisienne (The Revolt of French Canada 1800-1835. A Chapter in the History of the British Commonwealth, Macmillan, 1962) de même que la monographie de Wrong n’aient pas encore été traduits demeure pour moi un mystère.

Merci à Normand Perron et Serge Gauthier. L’Histoire de Charlevoix m’a non seulement beaucoup appris ; elle m’a captivé tout en me fournissant le recul nécessaire à la reconstruction de mon histoire de vie. D’un second regard, j’ai pu prendre conscience de mon émigration territoriale et sociale, vécue avec beaucoup moins de culpabilité que Fernand Dumont.

Assez divagué. Pour me faire pardonner par auteurs et lecteurs, je formule le souhait que le livre instruise la communauté scientifique et réenchante les gens du pays de Menaud nonobstant l’hermétisme tenace de la langue savante québécoise.