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De la nouvelle à la main à l’histoire drôle : héritages des sociabilités journalistiques du xixe siècle

  • Marie-Ève Thérenty

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  • Marie-Ève Thérenty
    CERD-Université de Montpellier III

Corps de l’article

L’importance de la littérature consacrée dès le xixe siècle aux sociabilités journalistiques a favorisé très tôt leur mythification. Une rapide étude de ces sociabilités journalistiques  [1] permet de circonscrire quelques invariants de ses manifestations depuis 1830 jusqu’à la Belle Époque. Il s’agit d’abord d’une sociabilité pérégrinante avec différents lieux de focalisation : les lieux de la fabrication du journal (l’imprimerie, la salle de rédaction), des lieux liés à la recherche de l’information (le théâtre, les salons, les assemblées), des lieux de circulation (la rue, le boulevard) ou des lieux plus équivoques, problématiques et au statut complexe, à la frontière entre loisirs et vie professionnelle (le restaurant, le café, le cabaret). On constate une évolution au cours du siècle dans la géographie parisienne : la sociabilité journalistique se déplace globalement du coeur de Paris (Palais-Royal et Quartier latin) vers des quartiers plus périphériques (les boulevards et Montmartre). Cette fracture se produit dans les années 1840-1842. Les débits de boisson fréquentés changent également : du café (café Anglais, café Tortoni, café Riche, café Divan) au cabaret (cabaret du Chat noir) en passant par la brasserie (brasserie des Martyrs), très en vogue à partir du Second Empire. Par nécessité professionnelle et par goût, il s’agit d’une sociabilité ouverte : les journalistes fréquentent d’autres acteurs sociaux (les politiciens, les artistes, les actrices). Certaines pratiques (noctambulisme, pratique du jeu, consommation d’alcool) paraissent également associées au mode de vie journalistique. Surtout, il s’agit d’une sociabilité qui se caractérise par des échanges linguistiques (mots d’esprit et informations, récits de canards et de mystifications) et des manifestations extérieures de connivence et de complicité, l’éclat de rire étant le signe caractéristique de l’échange journalistique. Voici quelques descriptions caractérisées de journalistes :

Il [Murger] lui était impossible de prononcer quatre paroles qui ne fussent marquées au coin de la bonne humeur et de la fantaisie  [2].

Gille, du FIGARO, tombe à l’improviste ce matin, à déjeuner. Il est tout plein d’anecdotes contées avec un amusant frétillement du faciès, et entremêlées de jolies images, comme celle-ci, à propos de l’émotion de Villemessant, dans une circonstance quelconque, qu’il compare avec l’envie de pleurer d’un monsieur qui s’arrache un poil dans le nez  [3].

Il [Émile Goudeau] est le lutteur brillant, plein d’esprit et de bagou, amuseur infatigable, faisant rire tous ceux qui ont de l’argent, comme les bouffons, jadis les princes  [4].

La connivence journalistique évolue au cours du siècle en se déclinant sur trois formes de rires  [5] : le rire Romieu sous la monarchie de Juillet, rire de la bohème, de la blague qui prend souvent comme victime le bourgeois ; le rire Scholl du Second Empire, rire du boulevard spécialisé dans les mots d’esprit et les nouvelles à la main, exutoire à la dictature du régime impérial ; le rire Goudeau, rire du cabaret, plus verbal, plus littéraire, fondé aussi sur la mise en spectacle et la commercialisation de l’humour. Sans renier cette première approche et ses catégories, il semble pourtant plus éclairant, à l’occasion de cette réflexion sur les « sociabilités imaginées », d’étudier les modes de représentation de cette sociabilité journalistique pour apprécier l’héritage textuel, narratif et social de ces pratiques. En effet, la sociabilité journalistique appartient à la légende dix-neuviémiste. Certaines des scènes ressassées par la littérature d’époque, comme l’orgie ou la beuverie journalistique, pourraient plutôt relever de la scénarisation auctoriale que du témoignage objectif à une époque où, de toute façon, les protocoles du témoignage oculaire ne sont pas garantis et où, au contraire, comme en témoigne la pratique journalistique au moins jusqu’au début de la Troisième République, la fictionnalisation paraît être un mode de témoignage adéquat et attendu. L’étude de la poétique de cette représentation et de son évolution pourrait donc nous éclairer sur son imaginaire et peut-être, paradoxalement, nous renseigner sur les pratiques concrètes ou, en tout cas, sur les effets de cette sociabilité.

Représentation de la sociabilité journalistique

La sociabilité journalistique a suscité quantité de discours et de récits depuis les années 1830. Historiquement, il semble que les premiers témoignages proviennent de la littérature panoramique, des physiologies, promptes à décrire les types. Parmi les silhouettes les plus souvent croquées à cette époque, on trouve en effet le journaliste. Il est l’objet d’études documentaires (nomenclature de personnalités  [6], études de moeurs dans les keepsakes  [7], études dans les journaux et revues, physiologies  [8], préfaces de romans  [9]), la cible d’une écriture satirique (codes  [10], articles des journaux satiriques  [11] …) et l’enjeu de fictions, sa silhouette hantant la population des personnages secondaires de nombreux romans (Ernest ou Le travers du siècle de Gustave Drouineau, Lucien Spalma de Jules-Amyntas David). Pratiquement toujours, la description aboutit à une mise au pilori de la profession. Honoré de Balzac s’illustre particulièrement bien dans cet exercice, que ce soit dans des romans qui s’intéressent de manière centrale au journalisme (Illusions perdues, Une fille d’Ève, La muse du département, Splendeurs et misères des courtisanes), dans les textes fictionnels encore plus nombreux qui évoquent le journalisme de manière périphérique (La maison Nucingen, Béatrix, Albert Savarus, Z. Marcas, Les comédiens sans le savoir) ou dans la Monographie de la presse parisienne, physiologie corrosive du journalisme.

Sous le Second Empire, en rupture, apparaît un autre type de représentation plus proche du témoignage ou de la pratique mémorialiste. Quelques « seconds couteaux » de la presse s’évertuent à retracer la petite histoire du journal, à en faire leur fonds de commerce à travers toute une déclinaison d’ouvrages sur ce thème : Firmin Maillard  [12], Philibert Audebrand  [13], Auguste Lepage  [14], Charles Monselet  [15], Gustave Claudin  [16], Eugène de Mirecourt  [17]. Les grands témoins, Alphonse Karr  [18] Hippolyte de Villemessant  [19] et Henri Rochefort  [20], ne renâclent pas non plus à prendre la plume pour raconter leur histoire sous une forme autobiographique. Toute cette littérature permet de décliner des lieux (la Maison d’or, la brasserie des Martyrs), de dresser des silhouettes (Aurélien Scholl sur les boulevards, André Gill), de cerner des comportements. Cette sociabilité reconstruite par ceux qui s’en avouent à la fois les médiateurs et les sujets, cette diffusion de plus en plus massive d’un univers largement fantasmé et imaginé rendent manifeste l’émergence d’une mythologie : la journalistique, pour reprendre un terme d’époque.

« Place à la journalistique ! » s’écriait le vieux Nadal Brutinel, un ancien officier de l’armée belge, un combattant des barricades de juin, ex-gérant du Proscrit de Ledru Rollin. — La journalistique ! N’entendez pas tout à fait le mot dans le sens ironique que l’on donne à d’autres vocables du même genre, à la prêtraille ou à la soldatesque, par exemple. Le fait est que cette agglomération de beaux esprits très bruyants n’avait rien de vulgaire. Si quelques-uns avaient la pipe à la bouche, si tous avaient le verre à la main, si deux ou trois nouaient leur cravate d’une manière peu correcte, tous parlaient en gens de bel air et la fusée de leur dialogue aurait pu rappeler le café Procope tel que l’histoire nous le fait voir à l’époque où l’auteur du Neveu de Rameau y discutait avec Piron  [21].

La journalistique se définit sous le Second Empire autour de la prééminence de l’esprit, la starification de certaines personnalités (Timothée Trimm du Petit Journal  [22], ses costumes insensés et ses produits dérivés), dans une société désormais largement centrée sur le loisir et le divertissement  [23]. Dans les trombinoscopes et les panthéons de personnalités, les journalistes figurent en bonne place aux côtés des acteurs et des écrivains. Au changement général de valence (à une description très péjorative du journaliste comme eunuque et prostitué de la littérature a succédé une valorisation de la figure du journaliste comme représentant caractéristique de l’esprit français) correspond donc un changement net de forme dans la représentation.

Car la poétique de la représentation de cette sociabilité évolue fondamentalement d’une littérature taxinomique et panoramique marquée par la maxime, l’étude de moeurs et le récit jusqu’à une littérature de témoignage fonctionnant plutôt sur le souvenir et sur le partage de l’échange dialogué. On passe globalement d’une littérature du type à une littérature de l’anecdote. Comme le prône Villemessant, le directeur mythique du Figaro sous le Second Empire, la représentation de la sociabilité journalistique passe par la divulgation d’un « fonds inépuisable d’anecdotes, d’historiettes, de chroniques, de portraits, de nouvelles à la main  [24] ». Les imaginaires de la sociabilité journalistique sous le Second Empire se déclinent autour de représentations de grandes conversations échevelées, véritables matrices de chroniques et prétextes à toute une série de pointes et d’épigrammes. Généralement, les témoignages commencent par camper le décor :

De 1860 à 1870, il y eut au café Riche sur le boulevard, un Cénacle qui s’assemblait tous les jours. Il était composé de journalistes, de romanciers, d’auteurs dramatiques, de musiciens, de peintres, d’avocats et de quelques amateurs. On discutait, à perte de vue, dans ce cénacle. Politique, littérature, arts, calembredaines, tout y passait. C’était à qui se montrerait le plus fou et le plus amusant. On pouvait tout dire, tout soutenir, tout attaquer sans avoir à craindre une querelle ou même une simple altercation. Ce qui s’est débité là d’esprit, de bon sens, de bêtises, de drôleries et d’insanités formerait une encyclopédie. Les hommes politiques, les magistrats, les savants, les artistes étaient tour à tour mis sur la sellette. C’était un salmigondis dont on se fera une idée, quand j’aurai nommé les assistants  [25].

Puis, le témoin, feignant de se muer en simple sténographe, restitue sous une forme dialoguée historiettes et anecdotes. Cette poétique est énoncée dès la préface de certains livres de sociabilités journalistiques comme dans les Petits mémoires d’une stalle d’orchestre où Audebrand, parlant de son propre livre, le décrit comme une collection de « fusées », de « portraits de grands artistes, des traits historiques ignorés des conteurs, des anecdotes et aussi beaucoup de ces on-dit de foyer, de ces mots aigus et ailés qui voltigent à travers les groupes, les jours de première représentation  [26]». Pour introduire Un café de journalistes sous Napoléon III, Audebrand écrit : « J’ai gardé dans le tiroir de mes souvenirs quelques-unes des formules étranges qui ont servi de programme à nos bavardages. Rien de plus téméraire, ni de plus puéril. À distance, ce texte, si on se met à le lire, ne peut que faire naître le sourire sur les lèvres  [27] ».

Beaucoup de ces imaginaires de la représentation journalistique se traduisent donc par la retranscription de mots d’esprit mis en scène. Les textes sont transpercés par des échanges de journalistes au style direct ou par des mots d’esprit qui interviennent entre guillemets, comme des paroles surnageantes, saisies directement sur le vif et témoins de cette sociabilité. Ainsi du mot à double détente de Balzac sur Dumas : « C’est un nègre  [28] ! » ou encore de la conversation d’Alexandre Dumas avec son caissier illettré au temps doré du Mousquetaire :

— Ah çà, Michel, qu’as-tu donc ce matin ?
— Rien, monsieur.
— Si. Quand on dit qu’on n’a rien, c’est qu’on a quelque chose. Voyons, qu’as-tu ?
— Eh bien, monsieur, j’ai une histoire qui me chiffonne.
— Quelle histoire, donc, Michel ?
— Mon Dieu, c’est bien simple : c’est que monsieur a ici une dizaine de rédacteurs qui ne rédactent pas. Voilà ce que j’ai  [29].

La retranscription de cette conversation, assez anodine, doit permettre d’immerger le lecteur dans cette sociabilité, de l’en rendre complice, de le faire participer comme témoin muet. Mais ces échanges frappent surtout par leur proximité avec les nouvelles à la main, c’est-à-dire ces listes de mots d’esprit et d’anecdotes qui se trouvaient dans les journaux boulevardiers et mondains de l’époque comme Le Figaro. Certains recueils font même l’économie du texte-encadrant et se présentent clairement comme un catalogue de mots d’esprit et de nouvelles à la main directement empruntées aux journaux : ainsi en est-il par exemple de la plupart des recueils d’Aurélien Scholl d’ailleurs réunis sous le titre générique : L’esprit du boulevard.

En fait, la nouveauté de cette représentation est d’être secondaire. Dans toute cette littérature de témoignage apparaît en palimpseste le texte primaire, le texte du journal. Quelquefois, d’ailleurs, cette référence s’explicite. Lorsque Firmin Maillard veut évoquer le bohème, il commence par recopier significativement un article du Rabelais qui évoque la brasserie des Martyrs  [30]. Il énumère ensuite les articles sur la brasserie dont il a eu connaissance : un article de Delvau dans Le Triboulet, un article de Duchesne dans un journal de Mirès et intitulé « Les Docks de l’esprit », un article de L’Illustration publié par Maret et repris dans un volume intitulé Le tour du monde parisien, une tartine signée Balech de Largarde et publié il ne sait où, une poésie publiée dans La Revue anecdotique, un article du Gaulois intitulé « Photographies » et signé Chope, un feuilleton de La Presse signé Pierre de l’Estoile (Arsène Houssaye)… Cette représentation fondée sur des archives journalistiques repose sur un hypotexte, le journal. Villemessant raconte ainsi comment, armé d’une paire de ciseaux, il a confectionné ses mémoires :

Donc me voilà, emportant à la campagne des colis de journaux, qu’avec l’aide d’un secrétaire, embauché ad hoc, je dépouillai, compulsai, annotai, faisant des dossiers, c’est-à-dire qu’à mesure que, dans les coins de mes feuillets, il passait sous mes yeux le nom d’un personnage relevant de la publicité, je lui ouvrais un compte où je consignais à son crédit tout ce que la lettre moulée, assistée de ma propre mémoire, me fournissait d’intéressant et de curieux à son endroit  [31].

Médiatisation de la sociabilité journalistique

La mutation de la poétique des sociabilités journalistiques entre la Monarchie de juillet et le Second Empire découle, en fait, des mutations mêmes du journal. Sous le Second Empire, la sociabilité journalistique devient un des thèmes majeurs, un des « marronniers » du journal. Dès le premier numéro du Figaro, en 1854, Villemessant retrace l’histoire de ce titre sous la Restauration ; de même Audebrand dissémine dans La Gazette de Paris et Le Mousquetaire l’interminable histoire de la petite presse. La raison de cette obsession narcissique provient du nouveau climat politique et des décrets sur la presse de 1852. Le cautionnement à fournir, très lourd, décourage beaucoup de journaux de devenir politiques. Le régime des avertissements force les journalistes à l’autocensure. Le vaste domaine des sociabilités, de la vie mondaine, la chronique causotière et racontarde envahissent le journal. Par un phénomène d’autoscopie angoissant, le journal disserte interminablement sur lui-même, sur son histoire, sur sa structure et sur les modes de vie des journalistes.

En ce temps-là, on voyait commencer le Second Empire. Napoléon III ayant peur de son ombre comme un autre Macbeth, son gouvernement mettait un fort bâillon à la presse politique. On n’écrivait plus rien dans les grands journaux qui fût de nature à intéresser l’opinion. Il devait en résulter logiquement qu’il ne se trouverait bientôt plus de lecteurs que pour les petits papiers littéraires ou satiriques. — « À demain les affaires sérieuses ! » — se disait-on un peu partout. Tout Paris se féminisait ou même se changeait en enfant. La consigne était de revenir au régime des Nouvelles à la main, comme sous Louis XV  [32].

La sociabilité devient sujet d’article. Les potins, les ragots de coulisse, les indiscrétions fournissent la matière première des petits journaux. Ainsi Scholl, mécontent d’Audebrand, transpose une querelle privée en événement public et le tue symboliquement dans Le Satan : « M. Philibert Audebrand, homme de lettres, vient de mourir à Paris, dans son domicile, place Bréda, 7. Ceux de ses amis qui n’auraient pas reçu de lettre de faire-part sont priés de considérer le présent avis comme une invitation  [33] ». Certains journaux comme Les Contemporains de Mirecourt sont fondés uniquement sur cette chambre d’échos que bâtit la presse, parfois à grands coups de diffamations  [34].

Les journaux commencent même à créer des événements, purement médiatiques, pour pouvoir les raconter. Les colonnes des journaux fourmillent de récits de banquets de journalistes, de bals de journalistes, de polémiques de journalistes, de mystifications de journalistes, de duels de journalistes. Les grands dîners des journaux, notamment, constituent des moments importants de la chronique. Hippolyte de Villemessant, directeur du Figaro, intitule ses dîners hebdomadaires, où il n’accueille jamais moins de cent invités, « dîners des gens d’esprit » et fait la moisson des bons mots avec lesquels les journalistes paient leur écot. Ici Vallès, mi-ironique, mi-admiratif, se colle au compte rendu du dîner journalistique de L’Événement :

Si L’Événement n’a pas la vie brillante et longue, ce ne sera pas faute d’avoir été bien nourri dans son berceau. Il y a huit jours, la rédaction était invitée chez Brébant, qui se surpassait : on parlera longtemps d’une carpe au vin qui a déjà eu les honneurs du Grand Journal et sur les arêtes de laquelle je jette à mon tour mon brin de laurier. […]

Avec ce post-scriptum « Et ce n’est pas tout ! Nous sommes (je ne dis pas le jour) encore invités par le rédacteur en chef. Mais quand donc travaillerons-nous  [35] ?

Les journaux excellent de plus en plus au puffisme journalistique, à la création d’événements artificiels, aux transferts de structures de sociabilités mondaines dans la presse. Le 7 novembre 1861, cinq « lettres de Junius » couvrent toutes les pages du Figaro. Il s’agit d’une course journalistique, imitée des courses hippiques. Des rédacteurs tirés au sort et désignés par la couleur de leur casaque se lancent dans ce nouveau steeple-chase du style pamphlétaire. Une fois de plus, c’est une image de la sociabilité mondaine qui est utilisée pour le journal. Ainsi se développe un étrange tournoi, où le personnage de Junius incarne un mystère que l’on cherche à deviner jusque dans les soirées et bals travestis que donnaient à la fin de 1861 Le Figaro et Villemessant, dans un jeu de miroirs complètement affolant entre la réalité et son double de papier, le journal.

Les journalistes entrent donc dans une sociabilité étrange et narcissique où il faut vivre pour pouvoir se raconter. La sociabilité s’emballe du fait de ce stimulant artificiel et médiatique, mais c’est surtout l’industrie du mot d’esprit, de la nouvelle à la main qui se développe le plus.

La nouvelle à la main

Les historiens de la presse et de la culture ont beaucoup insisté sur la promotion du fait divers, du roman-feuilleton à sensation et de la chronique populaire sous le Second Empire. Moins étudiée et remarquée, la nouvelle à la main, l’écho journalistique — rangé dans des rubriques au nom révélateur : échos de Paris, à travers Paris, nouvelles à la main de Mardoche — devient aussi un des genres-phares du petit journal. La nouvelle à la main raconte généralement une rencontre sur le boulevard ou dans les cafés, une petite scène de sociabilité parsemée de noms propres et de personnalités, rythmée par un petit dialogue et close par un bon mot. Le journal fourmille de ces voix dérobées à l’oral, ces conversations en apparence mimétiques mais de fait épurées, refondées par la machine journalistique. Le journal devient la chambre d’échos du boulevard et, aussi curieusement, l’appareil de promotion d’une nouvelle forme de culture orale alors même qu’il appartient au champ en expansion de la littérature imprimée. En voici donc quelques exemples :

C’était un soir, au café Anglais. Ferdinand de Lesseps, qui arrivait d’Égypte, nous racontait son voyage. Parti tel jour, débarqué à Alexandrie tel autre jour à telle heure. Couru à Suez. Vingt minutes de conversation au Caire. Reparti aussitôt. Traversée rapide. Arrivé au Mont-Cenis, tunnel écroulé. Obligé d’attendre trois quarts d’heure…

« Il trouve même le temps d’attendre ! » s’écria Henry de Pène, d’un ton admiratif  [36].

Une très grosse femme montrait l’autre jour de vastes épaules, avec une générosité dont quelques hommes qui ne s’y connaissent pas semblaient reconnaissants ; son corset lui faisait tant de mal qu’elle se croyait bien faite, et la compression partageait ce dos plein et rembourré en deux parties égales séparées par une ligne enfoncée.

— Voyez donc, madame ***, dit une femme — elle est outrageusement décolletée.

— Vous voulez dire déculottée — répondit… A K  [37].

Gustave Claudin est l’homme le plus affairé de Paris.

Il fait tout à la hâte, descend d’une voiture, monte dans une autre et se foule la rate dans les intervalles. L… disait de lui : Il a toujours l’air d’aller corriger les épreuves d’Homère  [38].

Un tourniquet sans fin s’opère entre le journal et la rue, entre la sociabilité et sa représentation ; les journalistes, premières victimes de l’ère médiatique, vivent sur une scène artificielle où toute parole se transforme en nouvelle à la main, où toute conversation se trouve déjà chronique, où toute sociabilité se prépare à être imaginée. Villemessant, disait-on, retournait même essayer sur le boulevard les nouvelles à la main et les mots d’esprit qu’on lui proposait :

Nous sommes en l’an de grâce 1858, au Café des Variétés ou au café Véron, sur les onze heures, un jeudi. Le Figaro vient de paraître. Villemessant déjeune. Il cause, essaie des anecdotes qu’il mettra dans le prochain numéro, si elles font rire, qu’il oubliera si elles font four  [39].

La nouvelle à la main joue sur toutes les ressources de la langue. Poétique du raccourci — un implicite est toujours présupposé —, elle a assimilé les forces du calembour et toutes les ressources de la figure (métaphore, antonomase). La nouvelle à la main, par sa raillerie, a une fonction révélatrice : elle montre l’envers du décor, l’au-delà des apparences. Aurélien Scholl  [40] notamment, personnage légendaire du boulevard, véritable producteur industriel de la nouvelle à la main, la plaçait dans la filiation des grands moralistes classiques :

Rien n’est plus intéressant à mes yeux, ni plus comique, ni plus dramatique que toutes ces anecdotes, petites comédies en trois lignes, qui se jouent à chaque instant dans Paris.

Si Tallemant des Réaux vivait aujourd’hui, c’est pour le coup que les historiettes iraient bon train. Quand le journaliste a discuté la question du jour, le chroniqueur — qui est le clown de tous les formats — se présente avec son cortège d’initiales perfides.

Il recueille les quatrains, les chansons, les bons mots et les mauvais, et il vous les raconte, à vous qui n’avez pas le temps de courir comme lui  [41] !

La nouvelle à la main participe en tout cas d’un journalisme de l’observation et de la chose vue qui surgit à cette époque avec le petit reportage. L’ensemble de son ressort consiste dans la pointe qui montre la rapidité, le sens de l’à-propos de l’auteur du mot d’esprit, qui est d’ailleurs rarement le rapporteur. La narration souligne donc d’emblée que la nouvelle a déjà voyagé, le texte porte dans sa construction narrative la marque de sa circulation. Il est tout prêt à reprendre son voyage si le lecteur le décide et à continuer sa carrière de bon mot. Révélateurs d’une sociabilité, ces textes contiennent aussi en germe la possibilité d’autres échanges.

Ces nouvelles introduisent le lecteur dans l’intimité de la sociabilité journalistique au moyen de quelques traits récurrents qui fondent une culture commune, une complicité, une connivence. Certaines nouvelles ne se comprennent que dans la connaissance presque indiscrète des tares et des travers des journalistes. Ainsi en est-il de la légendaire myopie de Sarcey, illustrée par ce trait qui néglige de rappeler le handicap, supposé connu de tous :

Sarcey lisait une étude sur les araignées. Il y était dit que l’araignée n’a pas moins de huit yeux.

« Sapristi ! s’écria Sarcey, cela doit être bien coûteux pour celles qui sont myopes  [42]. »

Le lecteur, pragmatiquement par son rire, peut même avoir l’illusion de participer à cette société. Ces paroles largement fédératrices appartiennent à l’ère de la culture de masse et du divertissement soutenu par l’Empire, et réconcilient la nation par le rire. Ces petites nouvelles ont d’ailleurs toutes les caractéristiques du produit médiatique telles qu’énoncées par Dominique Kalifa  [43] : emprise initiale de l’industrialisation (le mot d’esprit est diffusé par l’entremise du journal de masse), massification de l’audience et homogénéisation des références qui ne conduisent pas tant à l’uniformisation de la réception qu’à son individualisation, son éparpillement en une multitude de publics, mise en série et déclinaisons sur différents supports (revues de théâtre, journaux, littérature de souvenir). La nouvelle à la main, comme la visite à la morgue, le panorama ou le musée de cire, appartient à la culture médiatique du divertissement des années 1860, d’où l’extraordinaire diffusion de ce qui a pu apparaître comme la caractéristique essentielle de la sociabilité journalistique.

C’est pourquoi certains pamphlétaires comme Vallès dénoncent activement une sociabilité qui donne l’illusion d’être insolente, offensante et qui, en fait, participe de la politique culturelle impériale. Le problème est que ce rire peu corrosif, essentiellement mondain et finalement assez désespéré, fonctionne comme une catharsis à l’aporie historique vers laquelle courent la France et son Empire. C’est un rire finalement anti-révolutionnaire. Les boulevardiers sont des rieurs professionnels qui rient pour oublier et faire oublier la France. Écoutons Arthur Arnould s’indigner en 1867 dans le journal La Rue de Vallès :

Quel âge peut-il bien avoir ? — Une douzaine d’années environ, mettons-en quinze si vous voulez.

Et pourtant il porte déjà tous les signes de la caducité. […]

Et bien cet être hybride a tenu le haut du pavé pendant douze ans.

Pendant douze ans, ce cerveau vide a été le grenier d’abondance intellectuel et littéraire de Paris, de la France.

Pendant douze ans, on a ri de ses bons mots, on s’est pâmé de ses plaisanteries, on a redouté ses traits malins, on a tremblé devant ses indiscrétions.

Pendant douze ans, avec un quarteron d’anecdotes servies à toutes les sauces, il a ravi deux ou trois générations.

Pendant douze ans, en riant des choses sérieuses, en racontant sérieusement des choses bouffonnes, il a enlevé, fasciné, enthousiasmé son public.

Pendant douze ans, il a gagné de l’argent, fait du bruit, conquis des réputations de vingt-quatre heures, en décrivant les toilettes de Canaillette, en fabriquant des mots à Dindonnette, en donnant le menu des soupers fins de Goinfrette.

Pendant douze ans, il a parlé seul, donné le ton, dirigé l’opinion, comblé un abîme d’ennui.

Pendant douze ans, il a eu sa cour, ses sicaires, ses sujets, ses esclaves, ses duellistes, ses mignons.

Pour cela, il lui a suffi de trouver deux ou trois procédés de style, une ou deux manières inattendues de finir ses phrases, une façon drolatique ou venimeuse de présenter les choses les plus simples, les événements les plus vulgaires.

Il a suffi surtout du silence de ceux qui avaient à dire et qui se taisaient. […]

Saluez donc une dernière fois l’agonisant.

Il s’appelle L’ESPRIT DU BOULEVARD, déjeune au café des variétés, prend l’absinthe au café de Madrid, soupe chez Brébant, stationne, bavarde et grouille entre la rue Montmartre et la rue Drouot, écrit et vit sur le crédit que vous lui faites, en attendant qu’il retourne éclopé au village — à moins qu’il ne préfère, et c’est possible, croupir et mourir dans les derniers ruisseaux de la Bohème  [44].

Cependant les critiques des révolutionnaires ont peut-être masqué l’importance de la pratique de la nouvelle à la main. Le boulevard constitue plus qu’un cadre social, il est le creuset d’une nouvelle poétique dont Le Figaro, avec sa rédaction d’élite (Rochefort, Claretie, Trimm, Wolff, Vallès, Gill), se veut le centre névralgique. Toute la poétique de la fantaisie récemment étudiée par un colloque très instructif  [45] prouve la postérité de cette sociabilité journalistique, notamment dans la poésie banvillienne ou dans l’évolution du poème en prose. L’écriture fantaisiste, par sa manière syncopée et elliptique, rappelle les codes conversationnels journalistiques de la même époque. La fantaisie ignore les transitions subtiles, elle préfère, comme la nouvelle à la main, la rencontre, le choc imprévu de termes brutalement juxtaposés. La petite chronique précédemment lue d’Arnould participe évidemment de la poétique qu’elle dénigre tout comme, par exemple, le roman Charles Demailly des Goncourt qui déconstruit pourtant admirablement tous les travers de cette sociabilité profondément artificielle.

L’histoire drôle

Plutôt qu’à la postérité littéraire de la nouvelle à la main et de la sociabilité journalistique, on peut ici ultimement s’intéresser aux effets sociaux et à la postérité de cette sociabilité. Sous la Troisième République, la nouvelle à la main modernisée figure en première page de bon nombre de quotidiens. En effet, une rubrique « nouvelle à la main » signée généralement d’un pseudonyme, se généralise dans les années 1880. Elle contient deux ou trois microrécits, souvent décontextualisés, sans noms propres ni initiales révélatrices qui parfois mettent en scène le monde des boulevards, des viveurs et des journalistes, mais qui peuvent aussi décliner le monde de la sociabilité bourgeoise, enfantine ou certains travers comme l’avarice. Sont conservés de la nouvelle à la main impériale, le principe de la pointe finale et les indices de la circulation antérieure du texte :

Nouvelles à la main. Hier dans l’après-midi, notre confrère S… rencontre sur le boulevard Montmartre le jeune Ernest Z., un gommeux de la pire espèce, et coté numéro un comme gêneur assommant. Ernest arrêta immédiatement l’infortuné journaliste et commence un de ces récits ultra-fastidieux dont il a le secret.

— Pardon, lui dit S. en s’esquivant, il est inutile de prolonger ce dialogue : je viens de chez mon coiffeur où j’ai été rasé à fond  [46] !

Nouvelles à la main : Le bohème X…, bien connu pour la facilité avec laquelle il pratique les emprunts de petite monnaie, a fait insérer ces jours-ci un petit article dans un feuille prétendue littéraire.

Le Samedi, il se présente à la caisse et demande à être réglé.

— On vous doit seize francs, répond l’administrateur après avoir compté les lignes. Voici un louis. Rendez-moi quatre francs.

— Monsieur, répliqua X avec beaucoup de dignité, si j’avais quatre francs, je serais à Monaco  [47].

La poétique de la nouvelle à la main se renouvelle quelque peu : apparaissent des séries (entre journalistes, entre boulevardiers) avec des cibles privilégiées, surgissent également des personnages reparaissant (en 1882, un certain Guibollard est l’équivalent du Toto moderne français). Surtout, la persistance de ces rubriques, la décontextualisation de ces histoires laissent percevoir un usage moins restreint de leur circulation. Elles participent au règne de l’opinion publique et à l’apparition d’une culture démocratique. Le mythe s’est intégré dans l’imaginaire social et y a laissé l’habitude de la petite histoire qu’on se raconte en société pour susciter la connivence et le rire commun. On a reconnu, sous ce titre de « nouvelle à la main », l’« histoire drôle » moderne. Une nouvelle pratique sociale est née, dont la trace écrite perdure sous la forme de ces microrécits qui se sont longtemps maintenus dans la presse populaire française au xxe siècle. Pour établir la validité d’une hypothèse de la circulation de ces histoires à partir du lectorat du journal vers d’autres cercles, il nous aurait fallu une enquête sociale difficile à établir rétrospectivement. Cependant, il est possible de trouver dans la fiction d’époque et dans les journaux intimes des traces de cette pratique :

À propos de courses, Sosthène Poix cita un mot drôle paru quelques jours auparavant dans un journal :

Une épinglée disait à un sportsman légèrement gâteux ;

— Voyons, vous qui êtes un pilier de turf, quel est le cheval qui va gagner ?

Le poisseux, consultant son programme ;

Ces chevaux-là ? tous des rosses ! Il n’y en a pas un seul qui arrivera premier !…

On rit beaucoup  [48].

Chez André Gide, s’illustrent exemplairement la circulation de la nouvelle et son appropriation diverse par les différents interlocuteurs :

Je consigne pourtant ici […] cette « nouvelle à la main » que colporte le jeune Nau :

« Deux minuscules morveux vadrouillent avenue du Bois. Passe une somptueuse calèche. Tu vois cette femme ? dit l’aîné ; eh bien, mon vieux hier j’aurais pu la baiser. — Tu la connais ? — Non, mais je bandais ».

A fait la joie de Marcel à qui je la rapporte ce matin.

« Admirable exemple pour expliquer la distinction entre le can et le may anglais  [49]. »

Toute sociabilité passée et orale, antérieure au règne de l’enquête, de la statistique et de la sociologie moderne relève sans doute largement de l’imaginaire dans la mesure où les vecteurs de transmission modifient la réalité de la sociabilité. Dans le cas de la sociabilité journalistique, elle nous échappe d’autant plus qu’elle a fait précocement l’objet d’une mise en mythe. L’étude plus particulière des vecteurs de sa transmission (littérature de témoignage, journaux d’époque) prouve cependant qu’elle fut largement dynamisée par le régime de restriction des libertés de la presse et par l’entrée simultanée dans l’ère médiatique. Une pratique, notamment, a été constamment valorisée : la rencontre spirituelle de chroniqueurs, la production de « fusées » et leur circulation incessante entre journaux et boulevards. Cette sociabilité et sa représentation finissent par alimenter la machine médiatique qui s’emballe. La représentation de la sociabilité journalistique paraît donc exemplaire en ce que sa mythologie finit par modifier sa pratique et en ce qu’un enjeu social fort perdure après la loi de 1881 qui disperse la plupart de ces communautés journalistico-littéraires. La production et l’industrie des nouvelles à la main persistent dans la presse mais avec l’objectif évident, cette fois, de circuler au-delà des cercles initiés, et donc de constituer des pratiques sociales caractéristiques du règne de l’opinion publique et de la démocratie informative et participative.

Parties annexes