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Dossier

L’histoire est-elle monotone ?

  • Jean-François Chassay

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  • Jean-François Chassay
    Université du Québec à Montréal

Couverture de Les essais québécois contemporains au confluent des discours,                Volume 39, numéro 3, printemps–été 2014, p. 7-147, Voix et Images

Corps de l’article

— Là, mon vieux, tu déconnes, dit Lucet. L’histoire ça n’a jamais été les actualités et les actualités c’est pas l’histoire. Faut pas confondre.

— Mais si, justement ! Au contraire !! Faut confondre  [1] !!!

Aucun genre littéraire ne se laisse cerner facilement, mais l’amplitude donnée à la définition de l’essai dépasse parfois l’entendement. Spontanément, on nomme souvent « essai » des ouvrages universitaires en histoire, en sociologie et dans d’autres domaines des sciences humaines. Est-ce bien la même chose ? Une « étude » et un « essai » sont-ils des synonymes ?

Ces questions ne sont pas anodines par rapport au corpus qui m’intéresse, à savoir la nouvelle collection « Documents », indissociable de la revue Nouveau Projet. J’y reviendrai. Mon propos s’inspire d’une réflexion d’André Belleau :

[L]e roman moderne ayant évolué pour comporter de plus en plus une dimension critique, la critique ayant évolué aussi pour devenir une aventure de l’écriture, il s’avère bien malaisé de séparer les deux pratiques. De sorte qu’aujourd’hui, un essayiste est un artiste de la narrativité des idées et un romancier, un essayiste de la pluralité artistique du langage  [2].

Cette affirmation est corroborée par une autre plus récente de Françoise Berlan, pour qui « quatre éléments instaurés dans les Essais sont devenus […] déterminants : l’inachèvement, l’orientation subjective et l’affleurement narratif, mais aussi un rapport complexe (parfois conflictuel) avec la fiction  [3] ». L’hybridité du genre tiendrait à ce qu’il verse parfois vers la création imaginaire (puisqu’il serait indissociable d’une réflexion sur le langage, ses formes, ses modes), tout en relevant de la création conceptuelle (il y aurait une volonté de « raisonner » le monde à partir de soi). Par ailleurs, je rappelle la belle formule de Laurent Mailhot, selon qui l’essai « s’ouvre, se mine, s’expose au lieu de s’imposer  [4] ».

Interaction entre la voix énonciative et le monde, espace de tensions où il s’agit d’interroger ses repères, les essais, en se « minant », deviennent le lieu d’une véritable crise du sujet.

La revue Nouveau Projet et sa collection d’essais, « Documents », s’inscrivent dans le processus de renouvellement assez extraordinaire de la littérature québécoise que l’on connaît depuis quelques années : de nouveaux éditeurs, de nouvelles revues (ou des revues bien connues « revampées » — on pense à Liberté), de nouveaux réseaux font leur apparition, concurremment à beaucoup de nouveaux auteurs. Il y aurait vraisemblablement un effet de vases communicants encore à explorer. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’une école ou d’un mouvement littéraire savamment orchestré. Au contraire : la variété des esthétiques et des perspectives fondent le dynamisme de ces écritures. Si la nouvelle, la poésie et le roman sont d’abord touchés, on peut aussi le dire de l’essai.

Une sortie de la postmodernité ?

Ce renouveau ne se produit pas de manière aléatoire, mais s’inscrit à l’intérieur de transformations des formes politiques et culturelles, et de nouveaux discours qui agitent la société — montréalaise, québécoise, et même mondiale. Posons de manière globale l’hypothèse suivante : nous serions en train de sortir (peut-être est-ce déjà fait ?) d’une conception postmoderne du réel dont certains des traits manifestes étaient le relativisme, l’ironie et la distanciation. Comme l’écrivait Charles Newman dans les années 1980, « the most insulting thing one can now say about another’s intelligence is that it is not sufficiently ironical  [5] ». Une attitude « sérieuse » à rejeter, dans un monde où la hiérarchisation des valeurs paraissait souvent, pour les postmodernes, relever de l’affabulation, sinon dépassée.

With Post-Modernism, the euphemisms of ‘entertainment’ and ‘seriousness’ are at categorical odds with one another. Against a hedonistic adolescent culture, Post-Modernism erects an ideolocracy of discomfiture, in which irony functions as the intellectual’s only sentiment  [6].

Le mot « engagement » a largement disparu des discours dans les milieux culturels pendant deux décennies, relégué aux oubliettes d’une époque où les idéologies s’affichaient dans toutes leurs certitudes. Certes, face à l’adhésion naïve de bien des intellectuels au national-socialisme, au stalinisme, puis à la révolution culturelle de Mao Tsé-toung, on comprend l’émergence d’une saine réaction de scepticisme — encore nécessaire. Mais à relativiser tous azimuts au nom des singularismes des uns et des autres contre l’hégémonie des idéologies et en fonction d’une supposée fin de l’Histoire, elle-même fort idéologique, on en vient à oublier, d’une part, que lorsque toutes les valeurs se valent, celles du plus fort sont toujours les meilleures et, d’autre part, qu’en pareil cas c’est l’Histoire qui part en lambeaux, et la filiation, la mémoire culturelle et sociale dans un même temps. Pour Newman, à l’ère postmoderne,

the Artist has failed to understand that ahistoricism like any de facto liberation has its own considerable risks, that his peculiar blend of assertion and denial does not exist apart from the complex tensions of society, and that his vague attitudes towards History, Adversary, Genre and Audience tend to determine his working options  [7].

N’y aurait-il pas lieu de faire un retour au tragique, en art comme ailleurs ? La réponse est peut-être déjà là : le néolibéralisme provoque depuis plusieurs années de fortes réactions. On le constate avec les mouvements Occupy et on peut affirmer qu’au-delà de la question des droits de scolarité, les événements liés à la grève étudiante au Québec en 2012 — qui ont largement débordé le mouvement étudiant — en représentent également un symptôme.

La volonté d’échapper à l’ironie postmoderne se retrouve dans les propos de Nicolas Langelier lorsqu’il écrit, dans un article de Nouveau Projet au titre on ne peut plus sérieux (« Le temps d’agir ») : « Il faudrait […] passer par-dessus le cynisme qui est devenu notre seconde nature. En commençant par comprendre que ce cynisme n’est pas de notre faute, n’est pas inné : il est le résultat d’un demi-siècle d’une sphère politique contrôlée par les faiseurs d’image et les publicitaires  [8]. » Ces propos sont appuyés par une citation de Hannah Arendt qui critique « le refus absolu de croire en la vérité de quoi que ce soit » — « cancer du cynisme contemporain né de la propagande », écrit-elle. Le texte donne bien l’impression de vouloir revenir au réel, à la « vraie vie », expression que l’auteur de l’article utilise à quelques reprises. Il s’agit au fond pour Langelier de parler d’une perspective qui, idéologiquement, permettrait d’échapper aux faux-semblants des faiseurs d’image qui poussent au cynisme, à l’ironie de l’« à quoi bon ? », à la supposée naïveté de la croyance en des valeurs, en des idéologies, en des vérités. Chercher à cerner la vérité du monde signifie aussi prendre acte de la place qu’on occupe au coeur de celui-ci. C’est l’art de l’essai qui se place à la frontière de la réalité et de la fiction, puisque penser le monde veut dire passer par la médiation du langage, recréer à partir de soi, de ses propres « voix intérieures », pour se projeter dans la réalité. Il ne faut sans doute pas s’étonner si dans Nouveau Projet, où s’exprime souvent un « je » assumé, chaque numéro offre une rubrique intitulée « Essai lyrique ».

Les trois premiers essais de la collection « Documents », dont il sera maintenant question, donnent l’impression de proposer un parcours téléologique  [9] : le premier, La juste part  [10], de David Robichaud et Patrick Turmel, est sous-titré « Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains ». Si le sous-titre peut renvoyer de manière générique à une critique de plus en plus courante envers les excès du néolibéralisme, le titre, dans le contexte québécois, fait allusion à la formule répétée aux étudiants lors de la proposition de hausse des droits de scolarité, la « juste part » consistant à accepter de payer davantage pour leurs études — oubliant par le fait même l’objectif de la commission Parent, qui visait à abolir, graduellement, les frais universitaires en ne les haussant justement pas. Ce premier ouvrage propose une critique des excès du marché qui accompagne, pourrait-on dire, la réaction de ras-le-bol qui se produira au cours de l’année. Le deuxième, de Nicolas Langelier, Année rouge  [11], sous-titré « Notes en vue d’un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012 », se situe au coeur de l’action de cette année. Le troisième enfin, Le sel de la terre  [12] de Samuel Archibald, naît d’une réflexion sur la classe moyenne qui a lieu après les événements de 2012 et donne à la lecture l’impression implicite de découler de ceux-ci.

Les trois livres sont ainsi associés à l’actualité récente — mais souvent pensée dans une tension face à l’Histoire, dans l’esprit de l’épigraphe de Queneau placée en début d’article — et constituent, effectivement, des « documents ». Par ailleurs, le livre de Robichaud et Turmel s’ouvre (et ouvre donc la collection) avec en exergue, en gros caractères rouges, une citation de Plutarque : « Le déséquilibre entre les pauvres et les riches est la plus ancienne et la plus fatale maladie des républiques. » On ne saurait mieux dire que l’histoire se répète. Ce qui ne signifie pas qu’il faille renoncer à briser cette répétition, ce que les auteurs tentent bien de faire.

Publiés dans un court laps de temps, les ouvrages provoquent un effet de résonance, malgré les modes d’énonciation qui diffèrent. Ainsi, la première phrase de chaque prière d’insérer donne l’impression d’une continuité : « Les indignés d’Occupy et d’ailleurs ont-ils raison de se plaindre des inégalités croissantes ? » (JP) ; « Qu’est-ce que ça veut dire quand un peuple habituellement placide se retrouve dans la rue ? » (AR) ; « La classe moyenne est instrumentalisée par les politiciens et les commentateurs médiatiques, qui la dépeignent tantôt comme une immense cohorte de pauvres en devenir, tantôt comme une communauté martyrisée de contribuables parasités par l’État. » (ST) Si le sous-titre de La juste part reste relativement neutre (bien que l’allusion au grille-pain laisse entendre que le lecteur aura peut-être des surprises), celui des deux autres ouvrages, résolument subjectif, annonce la prise de parole d’un individu au coeur d’une communauté ou d’une classe sociale.

Raymond Queneau a commencé au milieu de la Deuxième Guerre mondiale un ouvrage publié un quart de siècle plus tard, inachevé, sous forme de simples fragments. On aurait pourtant tort de le négliger. Il s’ouvre sur un paragraphe intitulé « L’histoire est la science du malheur des hommes » : « S’il n’y avait pas de guerres ou de révolutions, il n’y aurait pas d’histoire ; il n’y aurait pas matière à histoire ; l’histoire serait sans objet. Tout au plus existerait-il des annales. La parémiologie l’enseigne : les peuples heureux n’ont pas d’histoire. L’histoire est la science du malheur des hommes  [13]. » Est-ce la raison pour laquelle les Occidentaux votent de plus en plus pour des partis politiques interchangeables ? Éviter le malheur en votant pour des gens qui ont peu à dire et ne veulent qu’aller dans le sens du courant — comme si l’Histoire devait être prévisible, monotone : ce serait une manière de comprendre le vide de la politique actuelle. C’est dans la marge de la politique des partis que les auteurs interrogent le rapport au social (le leur et celui de la communauté qui les entoure) en se demandant si l’histoire peut aller au-delà du malheur.

Rationaliser le débat

La juste part s’impose de manière évidente comme le moins littéraire des trois ouvrages. Les thèses, didactiques, s’énoncent avec clarté et une pédagogie exemplaire. Le livre s’attaque à un mythe : « celui de l’individu entièrement responsable des fruits de son travail et de ce qu’il peut en retirer sur le marché », en rappelant que « toute richesse est d’abord un produit social » (JP, 10 ; les auteurs soulignent). Les auteurs partent du principe que « si les plus riches doivent payer davantage, contribuer plus que les autres dans les schèmes d’imposition et par la taxation, c’est d’abord et surtout parce qu’ils profitent davantage de la coopération sociale et des bénéfices collectifs produits. » (JP, 11 ; les auteurs soulignent) Les auteurs s’en prennent moins au marché en soi et au capitalisme qu’à leurs excès. « La vie sociale exige nécessairement que nous sacrifiions une part de nos libertés » (JP, 11), affirment-ils, faisant ainsi écho à Thomas Hobbes dans le Leviathan  [14].

Pourtant, le ton et les exemples ne manquent pas d’échapper à la norme des études « sérieuses » s’appuyant sur l’économie et les statistiques. Les titres de chapitre l’indiquent : « Les hommes préfèrent les blondes » (JP, 38-40), « La compétition — ou pourquoi il est interdit de mordre vos concurrents » (JP, 41-45), « Pourquoi le libre marché n’aime pas les enfants » (JP, 50-53)… La réflexion s’amorce aussi souvent par des exemples inusités. Le premier chapitre, « Avez-vous déjà fabriqué un grille-pain ? » (JP, 13-16), rappelle que le plus simple des objets de consommation ne peut dépendre d’un seul individu et conduit rapidement, avec une logique rhétorique dont il faut souligner l’efficacité, à poser des questions comme celles-ci :

Bill Gates mérite-t-il de posséder une fortune qui équivaut au produit intérieur brut de bien des petits pays ? N’a-t-il pas profité d’un contexte social, culturel, technologique et économique dont il n’est pas du tout responsable ? Ses idées, aussi brillantes soient-elles, auraient-elles été aussi profitables pour lui s’il était né dans un contexte différent ? Probablement pas.

JP, 15 ; les auteurs soulignent

Dans le chapitre « Rien ne sert de courir, mieux vaut naître en janvier » (JP, 63-67), à partir d’exemples tirés d’abord du salaire des joueurs de hockey, les deux auteurs montrent comment le mois, mais aussi l’année de notre naissance peuvent donner des chances n’ayant rien à voir avec ce qu’on nomme communément, selon la parémiologie dont parle Queneau, le « talent naturel ». Ainsi, le procédé par lequel s’énonce l’argumentation des auteurs (parlera-t-on de tactique ?), malgré une pédagogie assumée, ne repose pas sur une neutralité souvent associée à l’ouvrage scientifique, mais exprime aussi une « manière d’être » qui s’oppose aux idées reçues dans la forme même du texte : titres ironiques, découpages nombreux, exemples inusités, etc. Robichaud et Turmel utilisent aussi parfois l’argument ad hominem pour s’en prendre aux prétentions d’objectivité de leurs adversaires, anticipant les critiques :

En fait, la libéralisation des marchés, contrairement à ce qu’on croit fréquemment, est loin de contribuer à la mobilité sociale. La droite objectera sans doute que l’on peut faire dire n’importe quoi à des statistiques, nous répondrons qu’il est encore plus facile de dire n’importe quoi sans statistiques. L’argument est philosophiquement faible, mais c’est une façon de renvoyer le fardeau de la preuve à qui de droit.

JP, 81 ; les auteurs soulignent

Ainsi, les auteurs rappellent la relativité des arguments qui sont avancés dans les débats sur l’économie et assument leur propre subjectivité. Car subjectivité il y a bel et bien. Ils défendent une position qui n’a rien d’universel, d’assuré, mais qu’ils considèrent comme juste. Revoyons le sens du titre : la juste part n’est pas celle qu’on croit.

Si on ne peut nier l’importance de la première personne dans l’esprit du genre essayistique, il faut rappeler que

le « je » s’efface parfois pour laisser place à un « nous » embrassant une collectivité ou encore à un « on », porteur d’une plus grande neutralité. Dire « je » ne confère pas à un texte une inéluctable subjectivité ; celle-ci se trouve aussi ailleurs, parfois loin du « je » ou d’un moi apparent. Ce sont les traces discursives qui nous permettent de mieux saisir la subjectivité et de la comparer aux marques d’un discours plus objectif (en apparence du moins) […]  [15].

La juste part se trouverait dans cet orbe de l’essai où la subjectivité s’exprime implicitement.

Année rouge, au contraire, joue perpétuellement sur une tension entre « je » et « nous », tension où la voix énonciative parfois plonge dans la communauté, parfois cherche à s’en distancier.

Un « nous » conflictuel

Le sous-titre (« Notes en vue d’un récit personnel… ») indique déjà l’aspect fragmentaire de l’ouvrage, hétérogène, que le premier paragraphe semble pourtant vouloir démentir par l’importance du pronom « nous ». Dans les douze premières lignes, il revient à dix-huit reprises, dont deux fois dans l’expression « Nous sommes prêts », rappelant ironiquement un slogan électoral de Jean Charest  [16]. Pourtant, malgré l’homogénéité que suggère ce « nous », englobant, compact, il s’avère en définitive prodigieusement ambigu. Que révèle-t-il ? À qui renvoie-t-il, au juste ? À qui s’adresse-t-il ? Doit-on le considérer comme inclusif ou exclusif ? On en lit même à la fin du livre une étrange utilisation du « nous » de majesté : «… et nous avons ajouté notre nom à la pétition demandant une commission d’enquête sur la violence policière de 2012, parce que c’est ce que nous faisons, en 2012, signer des pétitions en ligne. » (AR, 98) Qui est le « notre », ici ? La collectivité ? Pourtant, ce qui précède et suit présente plutôt différents acteurs (groupes, individus) des événements de 2012 sans renvoyer directement à la collectivité. L’ambiguïté est intéressante : le « nous » distancié d’un sujet rejoint le pluriel d’une collectivité, dans un étrange effet palimpseste.

Devant ce livre où le « je », omniprésent, rend compte d’une lente déroute, d’une dérive personnelle, d’un scepticisme notamment à l’égard du « nous » indépendantiste québécois, la question se pose : que veut-il dire ? On pourrait croire qu’il suggère le slogan des indignés clamant : « Nous sommes le 99 % ». Le problème tient à ce que bien des gens ne s’y reconnaissent pas. Comme le rappellent Robichaud et Turmel,

les individus ont tendance à mal interpréter leur propre position socioéconomique, par exemple à se croire plus riches qu’ils ne le sont réellement, ou à croire qu’ils le deviendront tôt ou tard. […] [Dans ce contexte], il est rationnel de voter en faveur de partis politiques favorisant des mesures fiscales qui avantagent les plus riches.

JP, 76

C’est dans cette logique que s’inscrit la remarque de Samuel Archibald, qui, écoutant Françoise David déclarer dans un débat télévisé sur la classe moyenne qu’elle a à coeur les gens qui la composent car ils font partie du 99 %, affirme : « Ça, ça marchera pas. Tu peux plaindre la classe moyenne, mais tu peux pas dire à ce monde-là qu’ils sont pauvres. » (ST, 29) Langelier en prend lui-même acte à la fin de son essai : « Rien ne menace le 1 % des nantis — et même lorsqu’on laisse planer l’idée de lui imposer une légère hausse d’impôts, comme le PQ l’a fait récemment, une proportion importante du 99 % s’y oppose. La crise actuelle n’est pas qu’économique : c’est aussi une crise de l’imagination. » (AR, 99) S’il est vrai qu’une certaine doxa économique sert de chape de plomb dans les sociétés occidentales et rend difficile le déploiement d’une imagination nécessaire pour repenser les structures sociales, on s’étonne que l’auteur ne relève pas davantage les efforts d’imagination déployés pendant le Printemps érable. En ce sens, il est juste d’affirmer que « l’approche retenue par Langelier ne lui permet guère de donner un sens nouveau à ce qui s’est passé au Québec depuis le début de 2012. Sa prose multiplie images et sensations […], mais elle reste largement insensible aux thèses et aux mots du Printemps  [17] ». La mélancolie qui imprègne l’essai forme un écran. Il s’agit moins d’analyser, à la manière d’un sociologue ou d’un politologue, que de remettre en question la place occupée par le sujet au coeur de cette pluralité de voix qui semblent se fondre en un grand discours dont on peut douter de l’homogénéité. En ce sens, le livre de Nicolas Langelier se rapproche de ce que Marc Angenot nomme « l’essai-méditation » : « Le moi de l’énonciateur sera sans cesse présent, non comme garant de la vérité de son écrit mais comme conscience et mesure de sa portée  [18]. » Parallèlement, « le discours ne peut être pleinement subjectif sans perdre tout intérêt et pourtant ce dont il parle est irréductible à l’expérience commune  [19] ». Le pluriel, dans le contexte de cette énonciation, noue le sujet à une communauté à laquelle il ne sait trop jusqu’à quel point il adhère.

Le « nous » ici, à sa manière, n’est pas sans rappeler celui qui revient si souvent dans le roman L’hiver de force, et qu’on retrouve d’ailleurs dès l’incipit : « Comme malgré nous (personne n’aime ça être méchant, amer, réactionnaire), nous passons notre temps à dire du mal  [20]. » « Comme malgré nous » : ces mots produisent un abîme qui ne se referme pas dans le roman, et qui signifie à la fois « comme tout le monde », « à notre corps défendant » et « comme personne ». La double contrainte du roman — « comme malgré nous » d’une part renvoie à Nicole et André Ferron uniquement, d’autre part affirme qu’il est impossible d’échapper au bavardage collectif —, on la retrouve dans l’essai : il s’agit sans cesse d’être « avec tout le monde », mais aussi d’échapper à la parole collective pour se retrouver soi-même. L’impossibilité de vivre les deux à la fois signale un échec énoncé dès la fin du prologue : « Malgré tout, la révolution n’arrive pas. Il y a le personnel, il y a le collectif, et nous ne savons pas trop comment arrimer tout ça. » (AR, 11) L’essai se décline en quatre chapitres qui correspondent aux saisons, selon un rythme qui coïncide avec celui, chaotique, des événements de l’année.

Si La juste part s’ouvre sous l’égide de Plutarque, Année rouge entretient un étrange dialogue avec Marc Aurèle. Étrange, car l’empereur romain, cité à plus d’une dizaine de reprises par le narrateur qui discute parfois ses propos, sert de modèle et de repoussoir. Philosophe stoïcien, Marc Aurèle défend l’harmonie et l’équilibre, à travers lesquels on trouvera la sagesse. « Le matin, dès qu’on s’éveille, il faut se prémunir pour la journée en se disant : je rencontrerai aujourd’hui des fâcheux, des ingrats, des arrogants, des jaloux et des bourrus. Ils sont ainsi par simple ignorance de ce qu’est le bien et le mal » (AR, 14) sont des phrases qui ouvrent une longue citation appelant au calme et à la sérénité. Atteindre ce détachement paraît difficile quand la rage domine un individu — l’importance de la rage que l’essayiste ressent est un leitmotiv dans l’essai — obsédé par sa haine du Premier ministre Jean Charest (« Je ne me souviens pas d’avoir détesté quelqu’un autant que je déteste en ce moment Jean Charest. » [AR, 41]). D’où la fascination pour les textes de l’empereur romain : « “Bientôt tu auras oublié le monde, et bientôt le monde t’aura oublié.” Il y a quelque chose de très apaisant là-dedans, tout cet oubli imminent. Mais qu’en faire, au juste ? » (AR, 33) Marc Aurèle opère comme un symptôme. Il s’agit toujours pour l’essayiste de se confronter à ce qui le dépasse, dans les deux sens du terme : ce qui apparaît plus grand que lui (l’ampleur prise par les revendications collectives) et ce qu’il a du mal à admettre intellectuellement (« Au restaurant libanais au coin de Saint-Laurent et Mont-Royal, je feuillète le Journal de Montréal. Juste pour me faire fâcher, on dirait — Marc Aurèle désapprouverait surement  [21]. » [AR, 28]). Face à la charge du mouvement, à la marée qui déferle, il voudrait ralentir le rythme, prendre le temps de réfléchir, mais sa pensée reste chaotique, brinquebalante, à l’image du texte lui-même, qui ressemble parfois à un patchwork. Toujours il tente de se recentrer par rapport aux événements, de trouver sa place au milieu de ceux-ci, sans certitudes pourtant — on remarquera d’ailleurs le nombre très important de points d’interrogation qui parsèment ce livre : « [U]n jour je serai vieux et tout ceci — le printemps des décennies passées, les filles tendres et nouvelles, la vitalité de la première moitié de ma vie, les possibilités révolutionnaires — tout ceci sera disparu à jamais, et qu’en aurai-je fait ? » (AR, 29) Ce qui chez Marc Aurèle relève de la calme affirmation se traduit ici en questions angoissées.

Dans ses « Intro » de Nouveau Projet, Nicolas Langelier rend souvent compte de la dimension urbaine de la revue. Or, dans le livre, outre le véritable ruban de Möbius qui lie le subjectif et le collectif, l’abstraction de la théorie et la réalité concrète (méditation sur la sérénité et sur la rage qui embrase le corps entier), on relève aussi un lien entre ville et campagne. L’excès de rage et de désabusement face aux discours mensongers du gouvernement, relayés par les médias, conduit souvent le narrateur à fuir la ville pour se replier vers « la parcelle de montagne laurentienne qu[’il s’est] achetée avec [s]on héritage » (AR, 41). Une volonté d’authenticité dans un rapport direct à la réalité — alors que la première page du livre, après le prologue, ne parle que de Facebook et du Web — qu’on retrouve curieusement dans plusieurs fictions québécoises de la dernière décennie. On pense par exemple aux derniers romans d’André Major  [22], qui donnent l’impression que Montréal n’a d’intérêt que dans la mesure où on sait la fuir. L’essai rejoint ici la fiction dans sa volonté de repenser le réel et sa manière de l’approcher à travers l’écriture.

Cette volonté d’authenticité, ou peut-être devrait-on utiliser le terme d’« honnêteté », s’incarne dans la voix de l’essayiste, parfois d’ailleurs au point de le paralyser. À force de ne pas vouloir raconter n’importe quoi, il lui arrive de ne plus rien dire. Lorsque l’auteur assiste, en tant que journaliste, au congrès du Parti libéral, il s’étonne du charisme de Jean Charest, tout en désespérant qu’il ne sache rien en faire : « Jean Charest, c’est un formidable meneur qui n’a pas vraiment envie de nous mener quelque part. » (AR, 72) Il s’agit d’une chute bien tournée sur le plan rhétorique. Mais parfois, une amorce de réflexion intéressante tombe à plat. Ainsi, lors du même congrès, il remarque la diversité de la jeunesse québécoise représentée, où on trouve

des visages blancs, noirs, asiatiques, latinos, arabes et toutes les versions hybrides. […] On trouve ici un reflet bien plus juste du Québec moderne que celui que l’on trouve dans les assemblées du Parti québécois ou de Québec solidaire — ou que dans les corridors de Radio-Canada ou les bars du Plateau Mont-Royal, d’ailleurs. Est-ce un paradoxe ? Je ne sais plus.

AR, 71

On pourrait espérer — comment dire ? — une réponse un peu plus argumentée. Certes, on comprend le désabusement dans un Québec absurde : « Voilà où nous en sommes : le 28, la police de Québec arrête un jeune homme déguisé en banane. » (AR, 50) Pourtant, le vide existentiel, le sentiment d’impuissance frôlent parfois une espèce de complaisance un peu stérile :

Dans les rues fermées à des centaines de mètres à la ronde, il y a des gens partout, souriants et bavards. Ça change de la rage, mais ça donnera quoi ?

AR, 36

On se demande […] si on ne devrait pas essayer de vivre une vie où on se sent [bien] tout le temps, plutôt qu’une vie où on prend les problèmes à bras le corps, jour après jour — une vie passée à chercher le trouble et à le trouver.

AR, 62

Enfermé dans la crise aussi bien que dans ses propres doutes, le narrateur ne parvient pas à échapper au prosaïsme de sa position, qui le fait verser dans une véritable vacuité. Défaitisme ? Sans doute, mais l’impossibilité de donner une parfaite cohésion à sa pensée signale aussi l’intérêt des confessions de cet enfant du (début de) siècle.

Prendre position

Présenter des « confessions » constitue aussi l’objectif de Samuel Archibald avec Le sel de la terre, texte plus abrasif que celui de Nicolas Langelier, mais qui repose sur un principe similaire : se situer par rapport à une communauté. Quelques pages à peine après le début du texte, l’affirmation est lancée : « Je suis un enfant de la classe moyenne. » (ST, 15) « Je suis né en son sein, après tout, même si je ne me reconnais plus toujours en elle. » (ST, 14) La filiation n’est jamais niée, même quand elle devient conflictuelle. L’enjeu rhétorique du livre consiste en un va-et-vient entre une réflexion objective sur la signification actuelle de la classe moyenne et la difficulté de prendre une nécessaire distance.

Situé dans une filiation littéraire par son sous-titre qui le place intertextuellement entre Jean-Jacques Rousseau et Alfred de Musset, le livre l’est également par son titre, mais cette fois davantage dans une perspective High and Low. En effet, le titre provient à la fois de la Bible et des Rolling Stones, de l’évangile selon Matthieu et de Beggars Banquet. Célébration des gens humbles et chrétiens dans le premier cas, des classes laborieuses dans le second, l’expression renvoie ici à la classe moyenne, vaste magma dans lequel « on en arrive à faire tenir […] des ménages qui comptent sur des revenus allant de 19 900 $ à 112 050 $ par année » (ST, 24). La classe moyenne, écrit l’auteur, est devenue, contre l’évidence, un singulier : « En l’état actuel du discours social, la classe moyenne inclut tous les gens qui ne sont pas pauvres comme Job ni riches comme Crésus. Ce n’est pas exactement un club sélect. » (ST, 31)

Dans une certaine mesure, Le sel de la terre relève de l’« étude ». Il y a des chiffres, des statistiques, des références claires à des sociologues ou à des économistes qui viennent appuyer l’argumentation de l’auteur. Pourtant, malgré cela, quatre positions singulières font bel et bien de ce livre un essai au sens littéraire.

La première tient aux courts passages intitulés « Confession » (de I à VII), d’une à trois pages, qui ponctuent la réflexion. Ces pages servent à l’auteur à se mettre en scène, à nu dans une certaine mesure, en tout cas à refuser de s’éloigner, par l’adoption d’une position en surplomb, du sujet qu’il traite. Au contraire, les exemples tirés de ses souvenirs le ramènent sans cesse au coeur de son sujet. Il s’agit au sens strict d’une profession de foi. Et même si l’auteur rappelle parfois son fonds judéo-chrétien, il ne s’agit pas de battre sa coulpe et de s’accuser de péchés, mais plutôt de faire preuve d’un maximum de sincérité, une sincérité qui s’exprime aussi formellement dans la langue utilisée.

Cette langue, c’est la deuxième singularité à considérer, passe parfois par des invectives. La performativité, la dimension active et dynamique, s’inscrit en particulier dans un passage par la prise en charge émotive du narrateur, qui s’adresse, dans une lettre ouverte à un individu qu’il connaît ou a connu naguère (que ce lien soit fictif ou non a dans ce cas peu d’importance). Ce texte synthétise en quelque sorte l’ensemble des propos démagogiques des « radios-poubelle » qui affirment défendre la classe moyenne, se donnant comme excuse la campagne « Écoeuré de payer » lancée par un groupe très à droite. Il les résume pour mieux y répondre. Le narrateur égratigne en passant ceux qui ramènent à un groupuscule de gauche les centaines de milliers de manifestants lors des événements de l’année 2012. Il stigmatise l’attitude, mentionnée de différentes façons dans les trois essais, qui consiste à défendre un capitalisme sauvage qui s’en prend pourtant à la classe moyenne : « Une chose est sûre : le gars qui s’est rendu compte qu’il ferait plus d’argent avec toi en fabriquant des lave-vaisselles qui pètent après cinq ans, c’est pas ton grand chum. Les gars qui ont dérégulé les marchés mondiaux, non plus. » (ST, 64) Prenant son lecteur à témoin des idioties qui se retrouvent sur le site « Écoeuré de payer », allant jusqu’à accuser un des commentateurs d’être « une belle petite graine de nazi », il en vient à s’exclamer : « Ciboire, qui élève ces enfants-là ? Jeff Fillion  [23] s’est-tu ouvert une garderie en milieu familial ? » (ST, 66) Encore une fois, le narrateur s’implique dans le débat (et on retrouve de nombreux chiffres qui réfutent les thèses populistes) et ajuste, si on peut dire, sa rhétorique à celle de l’adversaire.

Cet art de l’invective conduit à indiquer la troisième position singulière adoptée par l’essayiste qui concerne, de manière plus générale, son utilisation de la langue. L’usage de l’oralité est clair et assumé. En lisant l’auteur, on pense aux réflexions suivantes de Paul Zumthor :

Plusieurs ethnologues ont […] distingué entre le parlé, communication vocale exprimant l’expérience ordinaire du locuteur et l’oral, communication formalisée de façon spécifique, et transmettant, en même temps qu’une expérience, un type particulier de connaissance qui, pour l’auditeur, est reconnaissance, inscription du message dans un modèle familier […] : édifice de croyances, d’idées, d’habitudes mentales intériorisées constituant comme la mythologie du groupe. Le discours oral, selon cette définition, est le contraire du discours scientifique. Chargé de connotations, c’est à ce titre surtout qu’il est social ; lié à tous les jeux que permet le langage, il tend à renforcer, à sa racine même (qui est de nature linguistique), le lien collectif ; sa force persuasive provient moins de l’argumentation que du témoignage  [24].

Argumentation il y a bel et bien chez Archibald. Mais celle-ci se voit subsumée par le témoignage de l’essayiste qui en appelle à son lecteur qui reconnaît sa voix : celle d’un membre de la communauté. On a envie de revenir à Jean-Paul Sartre et de rappeler qu’« écriture et lecture sont les deux faces d’un même fait d’histoire et la liberté à laquelle l’écrivain nous convie, ce n’est pas une pure conscience abstraite d’être libre  [25] ». Cette reconnaissance se fait également par la langue, d’autant que la portée sociale du discours saute aux yeux. Si le livre porte sur la classe moyenne, il s’ancre dans un espace discursif où on entend autant les échos du mouvement Occupy que des événements québécois de 2012.

Dans la citation, Paul Zumthor renvoie à la mythologie du groupe. L’oralité aurait donc à voir, en ce sens précis, avec un imaginaire collectif. Or, la quatrième singularité de cet essai consiste à créer de manière poreuse une frontière entre essai et fiction. En effet, qui aura lu Arvida  [26], le recueil de nouvelles publié par l’auteur deux ans auparavant, notera sans difficulté les liens entre les deux livres : même langue, l’écriture s’ingéniant à reproduire des effets d’oralité ; mêmes lieux (souvent le Saguenay) ; même importance accordée aux liens familiaux créant des effets autobiographiques. Le livre se nourrit de la fiction et échappe d’autant plus à l’étude sociologique et économique pour se faire essai.

Vingt-cinq ans avant Paul Veyne  [27], et encore plus longtemps avant Hayden White  [28] et Dominick La Capra  [29] (mais soixante ans après le Bouvard et Pécuchet de Flaubert), en pleine guerre, Raymond Queneau affirmait que l’Histoire n’est pas une science :

L’histoire ne permet pas de prévoir, d’agir, de modifier les événements. Elle n’est pas une science. Elle demeure au stade qualitatif, alchimique, astrologique. Elle est un simple récit, accompagné de jugements qualitatifs et d’une recherche aveugle des causes. C’est une science confuse. Ce n’est que par une extension illégitime du mot science que l’on peut dire que c’en est une  [30].

Paul Valéry écrivait que « l’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout  [31] ». Pourtant on pourrait la croire monotone, penser que les maux sont les mêmes et poser l’hypothèse que « tout groupe cherche à se maintenir dans l’état dans lequel il se trouvait précédemment  [32] », ce qui expliquerait la résistance de plusieurs aux changements, surtout lorsque ceux-ci se révèlent un tantinet radicaux. Les trois livres rappellent, chacun à sa façon, que bien des gens rêvent d’une histoire « monotone » où la reproduction du même serait la norme. Queneau montre bien que l’histoire existe parce que le malheur existe : la monotonie permettrait d’oublier le malheur. D’où la nécessité aussi de la part des agents du changement de montrer qu’ils ne font que se situer dans une filiation qui reconduit ce que l’histoire a toujours produit. Dans son livre qui revient sur les événements de 2012  [33], Gabriel Nadeau-Dubois insiste à plusieurs reprises sur l’enchaînement logique qui unit les revendications de 2012 à d’autres demandes historiques qui se sont avérées progressistes — et il y défend par ailleurs… la classe moyenne.

Pourtant, l’histoire n’étant pas une science exacte, elle relève de l’interprétation. Et quand l’essai la prend en écharpe, se coltine à elle, il explore et interroge les frontières entre réel, véridicité et fiction. Pendant la crise sociale de 2012, on ne pouvait qu’être fasciné par la projection de commentateurs et d’éditorialistes, convaincus de l’objectivité de leur point de vue face à la subjectivité délirante et irrationnelle des autres. Cette projection, cette subjectivité se drapant souvent dans l’objectivité, les trois essais de la collection « Documents » la remettent en question, chacun à sa façon. Les auteurs s’interrogent ce faisant, et constatent ne pouvoir penser leur rapport au réel qu’en le replaçant dans la perspective singulière d’un moment donné, d’événements particuliers qui font de chaque présent un motif irremplaçable que l’histoire ne parvient jamais à répéter. Car les essais insistent là-dessus : le présent compte. Les trois ouvrages se cristallisent sur une actualité récente et refusent de relativiser en utilisant un détachement ironique. Au contraire, les textes, et leurs auteurs à travers eux, s’impliquent dans le présent. Alain Farah conclut un article de Nouveau Projet, qui porte sur ce que peut signifier devenir écrivain en 2013, en définissant ce dernier comme « un individu qui cherche à incarner la représentation sociale du geste de l’écriture aujourd’hui  [34] ». L’insistance sur le dernier mot, en italique dans le texte, n’a rien de gratuite. Il s’agit de s’afficher au plus près du réel, en tenant compte de notre connaissance du passé, mais sans être dupe : le présent a des particularités qui ne doivent pas nous échapper.

Dans son éditorial du même numéro de Nouveau Projet, Nicolas Langelier cite la romancière Zadie Smith, membre d’une génération qui a grandi à l’ère postmoderne et par conséquent se considère sceptique face au concept d’authenticité, et particulièrement d’« authenticité culturelle ». Pourtant, ajoute-t-elle, « comment se fait-il alors que lorsque nous pensons à nos échecs en tant qu’auteurs, le sentiment qui nous habite le plus est celui d’avoir trahi notre identité la plus profonde et authentique  [35] ». On dirait que, chez les essayistes québécois actuels, la question ne se pose pas : l’authenticité n’est plus un vain mot.

Parties annexes