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Introduction

Alors que les partis politiques sont au coeur de la vie démocratique, ils n’occupent qu’une place marginale dans les modèles d’économie politique. Merlo (2006) fait l’analogie entre la place de la firme en organisation industrielle et celle des partis en économie politique.

Political parties represent another fundamental institution of representative democracy, and have long been recognized as key players by the political economy literature (see, e.g., Downs, 1957). However, the question “what is a party?” in political economy is as difficult and elusive as the question “what is a firm?” in industrial organization.

Une des difficultés de modéliser les partis vient du fait qu’il n’existe pas de définition unique de ce qu’est un parti politique. Un parti politique est généralement défini comme un groupe de personnes qui partagent des intérêts, des opinions et des idées communs, et qui s’associent dans une organisation ayant pour objectif de se faire élire, d’exercer le pouvoir et de mettre en oeuvre un projet politique. S’il est parfois difficile d’établir des différences conceptuelles entre les partis politiques et d’autres organisations comme les groupes de pression, les corporations ou les syndicats, l’objectif de gouverner distingue en général les partis de ces autres organisations. Pourtant, par rapport à ces autres acteurs et institutions, les partis politiques sont encore le parent pauvre de l’économie politique. En effet, les électeurs, les politiciens et les gouvernements restent les acteurs de base de la modélisation.

Une des raisons de ce désamour relatif est qu’il n’existe pas de théorie unifiée de ce qu’est et de ce que fait un parti politique. Comme nous le montrons dans la section 1, il existe de nombreuses théories pour expliquer l’existence des partis politiques. Les partis servent à résoudre de multiples problèmes qui surviennent dans les relations entre politiciens et électeurs. Ces problèmes peuvent être d’ordre informationnel, peuvent relever de la théorie de l’agence ou bien encore provenir de la difficulté de coordination entre les agents. La littérature a considéré ces différents aspects et a développé des modèles correspondant à chaque situation. Dans la section 2, nous passons en revue la littérature qui analyse le fonctionnement des partis politiques en tant qu’institutions et en tant qu’organisations complexes. Finalement, dans la section 3, nous verrons comment la modélisation des partis politiques permet de mieux comprendre certains phénomènes d’économie politique. À la fin de chaque section, nous discutons les travaux empiriques qui testent directement les théories présentées ou ceux qui sont considérés comme centraux pour les sujets abordés.

1. Les théories pour expliquer l’existence des partis politiques

La modélisation en économie politique a longtemps gommé la différence entre partis et politiciens. Dans son livre, Downs (1957) utilise de façon interchangeable les termes de parti et de candidat. Le modèle de Downs, du fait de sa simplicité, a été très largement utilisé depuis aussi bien en économie politique qu’en sciences politiques[1]. Son succès tient aussi au fait que la démocratie américaine laisse la part belle aux candidats et les partis politiques sont souvent considérés comme une coquille vide (voir Katz et Kolodny, 1994).

La différence entre partis et candidats a été remise au goût du jour avec l’apparition des modèles de candidat citoyen (Osborne et Slivinski, 1996; Besley et Coate, 1997). Un candidat est défini par ses préférences idéologiques. En particulier, un candidat ne peut s’engager de manière crédible à mettre en place des politiques qui diffèrent de ses préférences. Les électeurs savent qu’une fois élu, le candidat mettra en place des politiques conformes à son idéologie. Ce modèle a donné lieu à une très vaste littérature. Mais, en miroir au développement du modèle du candidat citoyen, comme nous le rappelle Roemer (1999, 2006), il est devenu apparent que le rôle des partis politiques était mal compris et souvent oublié. Ces 20 dernières années, la littérature a essayé d’ouvrir la boîte noire des partis politiques.

1.1 Agrégation des préférences et choix de programmes électoraux

Levy (2004) développe un modèle dans lequel le rôle des partis est d’étendre l’ensemble des programmes électoraux qu’un groupe de politiciens peut proposer. En particulier, la création d’un parti politique permet à un groupe de candidats de s’engager à mettre en place tout programme qui est Pareto efficace pour ce groupe, puisqu’elle peut être le résultat d’une négociation entre candidats après l’élection. Un parti politique, en imposant une discipline à ses membres, permet ainsi de créer une capacité d’engagement crédible. Lévy montre que l’avantage lié à la création d’un parti est particulièrement important dans les environnements politiques complexes dans lesquels les choix sont multidimensionnels.

L’idée que les partis permettent aux politiciens de résoudre les problèmes de crédibilité et de s’engager sur des programmes qui ne représentent pas leurs intérêts directs a aussi été analysée dans le cadre de modèles dynamiques. Ici aussi, l’existence de partis politiques permet d’atténuer ces problèmes. Alesina et Spear (1988) montrent que des transferts monétaires intergénérationnels au sein du parti permettent de responsabiliser des politiciens en fin de carrière et de les inciter à mener à bien des politiques dans l’intérêt du parti et de la société. En particulier, ce mécanisme permet d’assurer qu’un président en fin de mandat continue de mettre en oeuvre des politiques plus modérées que ses préférences. Harrington (1992) reprend cette intuition. Mais au lieu de considérer des transferts monétaires, il montre que la menace de l’électorat de chasser du pouvoir le parti dont le représentant a mis en place des politiques extrêmes peut suffire à discipliner un politicien en fin de mandat. Ce dernier veut éviter de voir un autre parti arriver au pouvoir et implémenter des politiques très éloignées de ses préférences.

Les partis politiques peuvent aussi jouer un rôle après les élections, lors des négociations dans les assemblées législatives. Krehbiel (1993) analyse l’impact de l’existence de partis sur le fonctionnement des assemblées et sur la production législative. En particulier, il se demande si la production législative serait la même si les parlementaires agissaient de manière indépendante et votaient sans logique de parti. Cox et McCubbins (2007) proposent deux théories sur le rôle des partis dans le fonctionnement du Congrès américain. Le parti peut fonctionner comme une coalition de parlementaires qui coopèrent et s’échangent des faveurs pour faire avancer une idéologie commune. Cette théorie voit donc le parti comme une institution qui permet la coopération. Le parti peut aussi être vu comme une institution dans laquelle les leaders imposent leur vision et utilisent leur contrôle de l’ordre du jour. Les autres parlementaires acceptent l’autorité du leader afin de profiter de la réputation créée par une politique plus efficace.

De nombreux modèles ont repris ces idées. Par exemple, Jackson et Moselle (2002) développent un modèle de négociation au sein d’une assemblée législative et montrent que les représentants élus peuvent bénéficier de la création de groupes, factions ou partis qui lient leurs membres et les forcent à coopérer lors des débats et autres activités parlementaires. Plus récemment, Diermeier et Vlaicu (2011) analysent un modèle dans lequel la discipline de parti émerge de manière endogène en réponse aux préférences de ses membres, des frictions dans le processus de négociation et des coûts d’opportunité liés à la mise en avant d’une législation dans l’agenda parlementaire.

Le parti politique peut être donc vu comme une organisation complexe distincte des candidats qui permet d’élargir les choix de politiques possibles. Cette vision explique l’émergence du parti comme institution et son influence majeure sur les choix des politiques proposées et mises en oeuvre.

1.2 Le parti politique comme intermédiaire informationnel

Les problèmes d’information sont au coeur du processus démocratique. Il existe en effet de profondes asymétries d’information entre les électeurs et leurs représentants. L’électorat souhaite élire des politiciens compétents, qui présentent un programme conforme à leur idéologie, et qui travaillent fort pour mettre au point des propositions de réforme efficace. Ces problèmes d’agence peuvent relever à la fois de la sélection adverse, quand les électeurs ont peu d’information sur l’idéologie et la qualité des politiciens, ou de l’aléa moral, quand les électeurs ne peuvent observer les efforts des politiciens. Ces phénomènes sont exacerbés par le fait que les électeurs n’ont que peu d’intérêt à s’informer. Pourquoi alors dépenser des ressources pour s’informer alors que l’on sait que son vote ne sera pas décisif?

Les élections jouent un rôle important pour résoudre ces problèmes d’agence. La menace de ne pas reconduire le gouvernement en place permet de le discipliner. Si les élections sont efficaces pour résoudre ex post les problèmes d’agence, les partis politiques jouent un rôle important ex ante. C’est dans cette perspective que se situent les modèles de Caillaud et Tirole (2002) et de Snyder et Ting (2002). Ces deux théories présentent les partis comme des intermédiaires informationnels entre électeurs et candidats.

Dans Caillaud et Tirole (2002), les partis garantissent la qualité du programme électoral d’un candidat. Les auteurs supposent que les électeurs valorisent non seulement le positionnement idéologique des candidats mais aussi la qualité des politiques qu’ils proposent. L‘article contraste les incitations d’un candidat à investir dans la qualité de son programme électoral en fonction de l’organisation de son parti. Les trois types d’organisation analysés sont : 1) une primaire pure : les candidats sont en concurrence directe pour obtenir l’investiture du parti; 2) une primaire modérée : la compétition est modérée par une répartition entre les candidats des bénéfices d’une victoire électorale; ou 3) un système de sélection hiérarchique : un candidat est investi par la direction du parti avant qu’il ne mette au point son programme électoral.

L’image du parti dépend de la qualité attendue de son programme, qui à son tour est influencée à la fois par les incitations ex ante (à investir du temps et de l’effort dans le dessin d’un programme de qualité) et ex post (à retirer sa candidature en faveur de l’autre candidat qui a réussi à créer un programme de meilleure qualité). Les forces qui influencent ces incitations sont typiquement conflictuelles : si une force augmente les incitations ex ante, elle réduit celles ex post et réciproquement.

Les auteurs montrent que le système non compétitif est dominé par les deux systèmes d’élections primaires et qu’un système de primaire modérée domine le système de primaire pure quand la probabilité que les électeurs sont informés est suffisamment élevée, ou quand le parti a un avantage dans l’élection. En effet, la modération de la concurrence ne décourage pas trop les candidats, quand : 1) les électeurs sont bien informés et qu’il faut un programme de bonne qualité pour espérer gagner; ou quand : 2) le parti a un gros avantage et donc une forte probabilité de gagner et donc que le système de répartition des gains liés à la victoire électorale ne réduit pas trop les incitations à faire de l’effort pour trouver un programme de haute qualité. En conclusion, l’article de Caillaud et Tirole suggère que l’existence des partis et la régulation de la concurrence entre candidats au sein du parti est un processus endogène aux systèmes démocratiques qui a pour but de maintenir les incitations des politiciens à proposer des programmes de qualité.

Snyder et Ting (2002) partent aussi du constat que les partis jouent un rôle d’intermédiaire informationnel. Les partis sont des « marques » qui permettent aux électeurs d’affiner leur opinion sur les préférences idéologiques des différents candidats. Les partis comblent donc le manque d’information des électeurs sur le programme que mettra en place le candidat vainqueur des élections.

Le modèle postule que le parti filtre l’entrée des candidats potentiels qui veulent représenter le parti. Les partis arrivent ainsi à maintenir un certain degré d’homogénéité idéologique. Dans le modèle, deux partis décident dans quels districts ils désirent présenter des candidats et choisissent leur représentant pour chaque district. Dans chaque district, il y a aussi un candidat indépendant. Les électeurs d’un district électoral ont donc – si les partis présentent un candidat – le choix entre un candidat qui n’appartient à aucun parti et un candidat d’au moins un des deux partis. La sélection des candidats se fait par un système d’embauche qui impose aux candidats un coût proportionnel à la distance entre leur idéologie et celle du parti. Parmi les candidats retenus, le parti choisit celui qui devient le représentant du parti dans le district. Comme un candidat, à l’idéologie trop éloignée de celle du parti, ne cherchera pas à devenir son représentant, le coût de la procédure d’embauche détermine la précision avec laquelle les électeurs peuvent déduire l’idéologie du candidat du parti. La prédiction centrale de l’article de Snyder et Ting est donc que l’existence des partis permet à des candidats de couleur idéologique proche de jouir d’un avantage informationnel sur les candidats indépendants grâce à l’effet de marque du parti sur les anticipations des électeurs. Ce mécanisme permet également d’expliquer pourquoi les partis peuvent avoir intérêt à s’éloigner de la position préférée de l’électeur médian, lorsque leur technologie d’embauche n’est pas suffisamment efficace pour obtenir une homogénéité idéologique suffisante. En effet, en s’éloignant du centre, les partis réduisent la variance des idéologies de leurs candidats et donc rendent l’étiquette du parti utile pour les électeurs.

1.3 Le parti politique comme machine de mobilisation de l’électorat

La théorie du choix rationnel appliqué au vote repose sur la théorie de l’électeur décisif. Voter est coûteux et les électeurs savent qu’ils n’ont qu’une probabilité très faible de changer le résultat de l’élection. Cela conduit au paradoxe du vote : un électeur n’a en général pas intérêt à se rendre aux urnes pour des raisons liées à l’impact de son bulletin de vote. Aller voter nécessite donc d’autres bénéfices directement liés à la participation de l’électeur au processus démocratique. Shachar et Nalebuff (1999) développent un modèle dans lequel les partis et leurs leaders peuvent investir des ressources pour convaincre leurs partisans d’aller voter. Cela revient du point de vue de la modélisation à augmenter les bénéfices des électeurs partisans à aller voter. Un parti politique bien organisé va donc pouvoir lever des fonds pour mener à bien une campagne électorale efficace pour informer, motiver et au bout du compte convaincre son électorat à se mobiliser. Cette mobilisation peut aussi être le résultat des efforts de la base du parti pour convaincre leurs connaissances, voisins et amis d’aller voter. Sans une organisation bien huilée, cette mobilisation ne sera pas efficace et ne permettra pas une anticipation massive des militants et des sympathisants du parti, ce qui mène à une défaite électorale. Un candidat indépendant peut lui aussi mobiliser son électorat; pour autant, la présence d’un parti rendra ces efforts plus efficaces et permettra au candidat de se concentrer sur d’autres tâches importantes de la campagne électorale.

Le modèle de Shachar et Nalebuff suppose l’existence des partis qui deviennent de fait les acteurs principaux du jeu électoral. Herrera et Martinelli (2006) reprennent cette logique mais étendent l’analyse en endogénisant la création des partis à l’initiative de leaders d’opinion. Leur modèle permet de mieux comprendre comment des groupes d’électeurs se forment et comment l’existence de ces groupes affecte le comportement des électeurs au niveau de l’acquisition d’information, de leur participation et de l’abstention. En particulier, l’avantage de modéliser directement l’émergence de partis permet de faire le lien entre les paramètres politique, sociologique et économique – tels que la force ou la faiblesse des interactions sociales, le coût de l’activisme politique et l’importance des enjeux des élections – et les comportements observés sur la scène politique.

Osborne et Tourky (2008) donnent au parti politique un rôle similaire. Leur point de départ est que pour être élus, les candidats doivent informer les électeurs de leur programme, les convaincre de les soutenir et les mobiliser pour aller voter. Toutes ces activités sont coûteuses et ces coûts sont souvent payés par le candidat lui-même. Osborne et Tourky analysent les implications du fait que, plus un parti rassemble un nombre important de candidats, moins le coût que doit supporter chaque candidat individuel pour mener sa campagne est élevé. Cette hypothèse revient à modéliser des économies d’échelle au sein du parti : les coûts fixes de campagne sont partagés au sein d’un parti politique. Les dépenses de publicité au niveau national sont par exemple indépendantes du nombre des candidats du parti. Les contributions de partisans et de groupes de pression vont de manière disproportionnée aux grands partis qui sont les seuls à avoir une chance de saisir le pouvoir. Les auteurs montrent que ces économies d’échelle peuvent expliquer la création de partis politiques dont l’efficacité électorale sera bien supérieure à celles de candidats indépendants isolés.

1.4 La littérature empirique

Aldrich (1995) est la première analyse empirique de l’apparition et de l’évolution des partis politiques aux États-Unis. Il montre qu’en 1790, les dirigeants américains faisaient face au problème de définition du champ d’action et d’influence du gouvernement fédéral et que la création des partis politiques fut une des solutions à ce problème. Aldrich montre que quelques décennies plus tard le rôle des partis a muté pour se focaliser sur les problèmes d’action collective liés à la mobilisation sociale. Enfin, Aldrich argumente que, depuis 1960, les partis de masse ont évolué vers des partis qui servent de plateforme de lancement, de financement et de soutien aux candidats. Cette dernière évolution est donc en ligne avec les travaux de Shachar et Nalebuff (1999) et de Snyder et Ting (2002).

Chibber et Kollman (2009) se penchent eux aussi sur l’apparition des partis politiques, dans les quatre grandes démocraties anglo-saxonnes. Ils montrent de façon convaincante que les partis sont apparus pour répondre à des problèmes de choix social et d’action collective. Leur contribution est de démontrer que le niveau auquel les partis sont apparus (national, régional, etc.) est directement lié avec le niveau auquel ces problèmes d’action et choix sociaux se sont posés. Leurs données suggèrent très clairement que le système de partis aux États-Unis était caractérisé par la présence de petits partis jusqu’en 1930. La décennie du New Deal a définitivement renforcé l’importance du niveau fédéral dans la politique américaine.

Buttler et Powell (2014) analysent le rôle d’intermédiaire informationnel des partis : ils montrent à partir de données de questionnaires que : 1) au niveau électoral, l’étiquette des partis joue un rôle plus important que ce que la littérature ne semble avoir reconnu jusqu’à présent; et 2) les leaders de partis au sein de la législature s’assurent que les décisions de leurs représentants ne nuisent pas à l’image du parti. Neiheisel et Niebler (2013) montrent à partir de données sur les messages télévisés des candidats au Congrès entre 1998 et 2008 que les candidats utilisent de façon stratégique l’étiquette de leur parti.

2. La modélisation du fonctionnement des partis

Nous passerons en revue trois fonctions principales des partis politiques qui jouent un rôle primordial dans le fonctionnement de la démocratie et qui ont, sans surprise, attiré davantage l’attention des chercheurs. Nous commencerons par la sélection des candidats aux élections; puis nous nous intéresserons à la sélection des leaders et au rôle qu’ils jouent au sein des partis; enfin, nous terminerons avec le rôle des factions au sein des partis.

2.1 Sélection des candidats

2.1.1 La littérature théorique

La sélection des candidats représente une des fonctions fondamentales des partis politiques : « [T]he process of recruitment to elected and appointed office is widely regarded as one of the most important residual functions of parties, with potential consequences for [...] the accountability of elected members. » (Norris, 2006 : 89).

Malgré l’importance de cette tâche, la littérature en économie politique qui analyse les procédures de sélection reste relativement restreinte[2]. En effet, comme le rappelle Besley (2005 : 44), les problèmes de sélection ne semblaient pas être une priorité pour les chercheurs jusqu’il y a quelques années : « Much of the modern literature on political economy has not only neglected the problem of political selection, it has been positively hostile to the topic. »

Les modèles de sélection des candidats se divisent en trois groupes. La sélection peut se faire sur la base de l’idéologie des candidats, sur la base de la qualité des candidats ou encore sur la base des efforts exercés par les candidats.

Snyder et Ting (2002), que nous avons déjà mentionné, est une contribution clé de l’analyse des procédures de sélection des partis. Jackson, Mathevet et Mattes (2007) et Adams et Merrill (2014) sont deux autres modèles de ce type. Jackson et al. (2007) étudient différentes procédures de nomination des candidats dans un modèle de candidat citoyen. Le parti choisit parmi trois procédures de sélection : choix unilatéral du candidat par le leader du parti; sélection du candidat par vote des membres du parti et sélection du candidat par un tournoi basé sur des dépenses électorales lors d’une élection primaire. Dans Adams et Merrill (2014), le parti sélectionne ses candidats par le biais d’une élection primaire dans laquelle chaque candidat défend son idéologie. Évidemment, à chaque procédure correspond typiquement un choix de candidat(s) différent(s). Nous examinons les conséquences de ces différences dans la section 3.

Carillo et Mariotti (2001) est le premier modèle dans lequel la sélection des candidats est basée sur leur qualité[3]. Dans ce modèle, chaque parti décide si et quand il désire remplacer son élu sortant par un nouveau représentant, sachant que la qualité de chaque candidat est la réalisation d’une variable aléatoire dont la distribution est commune à tous les candidats. Le modèle génère un conflit d’intérêt entre les électeurs – qui désirent voir les partis présenter les meilleurs candidats possibles – et les partis – qui désirent gagner les élections et donc peuvent être tentés de garder leur candidat sortant lorsque celui-ci a une qualité suffisante. Il existe une divergence entre les choix par les partis de nouveaux candidats et ce que voudraient les électeurs.

Dans Snyder et Ting (2011), les partis choisissent dans un premier temps leur procédure de sélection. La principale hypothèse du modèle est que les électeurs ne connaissent pas la qualité des candidats mais que le type de système de sélection choisi par le parti peut apporter de l’information aux électeurs. Les partis choisissent entre un système centralisé et un système de primaires. Le système centralisé est de fait un processus aléatoire et impartial de sélection. Ce système ne fournit donc pas d’information sur la qualité des candidats. Le système de primaires correspond à un tournoi et révèle donc aux électeurs la qualité réelle du candidat sélectionné[4].

Enfin, certaines contributions analysent les procédures de sélection qui servent à résoudre les problèmes d’aléa moral. Caillaud et Tirole (2002), déjà mentionné, est la principale référence. Castanheira, Crutzen et Sahuguet (2010a) étendent le modèle de Caillaud et Tirole (2002) au cas où les candidats ne sont pas seulement motivés par un bénéfice privé lié à la victoire électorale, mais aussi par l’idéologie des politiques qui seront mises en place par le vainqueur de l’élection – l’idéologie étant typiquement un bien public au sein de chaque parti. Crutzen et Sahuguet (2017a) proposent un modèle pour analyser le lien entre les efforts des candidats, le mode de scrutin, l’information des électeurs et la procédure de sélection. Dans leur modèle, la procédure de sélection peut être compétitive ou non. En effet, en réalité, les partis sélectionnent leurs candidats sur la base d’un éventail de caractéristiques différentes. Par exemple, le parti désire offrir aux électeurs un groupe de candidats équilibré sur le plan ethnique, religieux, géographique ou du sexe. Dans ce cas, la procédure de sélection est indépendante des efforts des candidats. En même temps, chaque parti veut des candidats qui proposent des politiques qui plaisent aux électeurs. La sélection est alors une procédure compétitive basée sur l’effort des candidats.

L’interaction entre incitations et sélection est au coeur de l’analyse de Mattozzi et Merlo (2015). Ils proposent un modèle dans lequel deux partis sont en compétition électorale. Les partis organisent un tournoi basé sur l’effort pour recruter leur représentant parmi un groupe de candidats qui ont des coûts de l’effort qui diffèrent. Au sein de chaque parti, au moins un candidat est un candidat superstar qui a un coût de l’effort nettement plus faible. À la première étape du jeu, les candidats exercent de l’effort pour être sélectionnés par leur parti. Cet effort bénéficie au parti et peut être interprété comme une contribution à la vie du parti. Lors de cette étape, le candidat superstar est avantagé. À l’étape suivante, les deux candidats sélectionnés par les deux partis exercent un nouvel effort pour remporter l’élection générale. Ce second effort est un effort de campagne. Comme dans Crutzen et Sahuguet (2017a), cette contribution permet donc de mieux comprendre les interactions entre la règle de scrutin, le choix des candidats en termes d’effort fourni et le choix des partis en termes de sélection des candidats.

Castanheira, Crutzen et Sahuguet (2010b) allie aussi efforts et qualité des candidats pour étudier sous quelles conditions il existe un lien entre inégalités économiques et polarisation des plateformes électorales. Dans leur modèle, il existe des candidats de parti et des candidats indépendants. Les partis fonctionnent comme des « marques » à la Snyder et Ting (2002). Les partis peuvent aussi exploiter la concurrence en leur sein pour inciter leurs candidats à faire de l’effort pour améliorer la qualité de leur programme, comme dans Caillaud et Tirole (2002).

2.1.2 La littérature empirique

Les données disponibles sur les procédures de sélection des partis sont peu nombreuses. Il serait donc utile d’améliorer la disponibilité et la qualité de ces données. Néanmoins, les travaux empiriques de Shomer sur les procédures de sélection des candidats font référence. Par exemple, Shomer (2016) étudie les conséquences de l’introduction de primaires et d’autres procédures démocratiques de sélection des candidats sur le succès électoral des partis en termes du nombre de sièges législatifs obtenus. Sur la base d’une comparaison internationale de 472 partis dans 42 pays démocratiques, Shomer ne trouve pas de relation significative entre méthode de sélection et score électoral. Évidemment, cette absence de corrélation peut être due à une modification endogène du comportement des partis et des électeurs à la suite d’un changement dans la procédure de sélection des partis. Shomer (à paraître) étudie comment la règle électorale et la procédure de sélection des candidats interagissent et influencent l’unité des candidats du parti. Sur la base de données sur 249 partis dans 24 démocraties, elle trouve que les effets d’un changement de la procédure de sélection sur le degré d’unité du parti sont plus forts lorsque la règle électorale met en avant les candidats plutôt que le parti, comme en France, au Royaume-Uni ou aux États Unis avec leur système majoritaire dans lesquels un seul siège électoral est à gagner dans chaque circonscription.

Un des problèmes fondamentaux de l’analyse des différentes procédures de sélection vient des différences importantes entre les procédures formelles annoncées par les partis ou inscrites dans les lois et celles utilisées dans les faits. Ainsi, Hassell (2016) analyse empiriquement l’influence du parti dans les primaires pour la sélection des candidats aux élections sénatoriales aux États Unis. Son analyse suggère clairement que le candidat soutenu par le parti lors d’une primaire est celui qui a, et de loin, le plus de chance d’être sélectionné. Nous avons ici un exemple de recours aux primaires qui ne réduit pas l’influence de l’élite du parti dans la procédure de sélection des candidats.

Aragon (2014) analyse une autre question importante relative aux effets de la procédure de sélection sur le succès électoral des partis. Il cherche à savoir si l’aspect incitation ou l’aspect sélection domine dans le choix d’une procédure. Il montre en se basant sur des données d’Amérique latine que l’aspect incitation est le plus important, mais que les deux aspects peuvent interagir.

Les contributions de Besley et al. (2017), Folke et Rickne (2016a et b) et Folke et al. (2016) ont aussi étudié empiriquement cette interaction entre les différents aspects des procédures de sélection sur la base de données suédoises au niveau communal. Leur principale conclusion est que les élites des partis ne choisissent pas toujours les meilleurs candidats : elles sont souvent biaisées en faveur de certains types de candidats. Ils montrent qu’il existe une discrimination à l’égard des femmes. Il serait donc important de réfléchir à des mécanismes ou des institutions qui permettent une sélection moins biaisée envers certains types de candidats.

2.2 Le rôle des leaders

Un autre aspect important de l’analyse des partis politiques est celui de leur structure de décision, de leur direction et en particulier de leurs leaders.

2.2.1 La littérature théorique

Caillaud et Tirole (1999) sont sans doute les premiers à s’être penchés sur la question. Ils étudient les incitations des membres et des activistes d’un parti à suivre le leader dans son choix de programme électoral en fonction de l’idéologie du parti. Le leader, qui veut être élu, va proposer un programme qui plaît davantage à l’électeur médian national qu’à la base du parti. Le leader doit investir pour améliorer la qualité de son programme. Plus la tension entre le leader et la base du parti est forte, plus le leader sera incité à investir pour mettre au point un programme de qualité afin d’obtenir le support de la base. L’article montre donc que les luttes de pouvoir entre la direction du parti et la base ont des conséquences importantes sur le choix et la qualité des programmes électoraux.

Dewan et Myatt (2007, 2008 et 2012) étudient les caractéristiques des leaders de partis politiques et leur conséquence sur le fonctionnement du parti. Leur point de départ est que les préférences des différents membres d’un parti sont plutôt homogènes et qu’ils sont bien informés sur les politiques que le parti désire mettre en oeuvre. Pour autant, cette information a besoin d’être agrégée pour que le programme proposé soit le meilleur possible. Comment alors faire en sorte d’agréger cette information de manière efficace? Comment surmonter les problèmes de coordination au sein du parti? Quel type de leader peut aider à résoudre ces problèmes?

Les auteurs montrent que la présence d’un leader est particulièrement utile quand les problèmes de coordination entre membres du parti sont importants, quand l’information sur la meilleure politique à mettre en place est imprécise; et quand le leader a une vision claire sur la politique que le parti devrait suivre. Cela dit, un bon leader doit aussi savoir transmettre sa vision au reste de son parti. Sur ce point, les auteurs montrent que la capacité d’un leader à s’exprimer clairement est plus importante que sa capacité à choisir la meilleure politique. Les auteurs montrent que les leaders charismatiques seront plus écoutés que les leaders qui ont un meilleur sens de la politique à suivre. Dewan et Myatt (2008) vont même plus loin : ils montrent que si plusieurs candidats se disputent le leadership d’un parti, les candidats qui disposent de la meilleure capacité de communication peuvent avoir intérêt à réduire de manière stratégique la qualité de leur communication pour monopoliser l’attention des membres du parti.

2.2.2 La littérature empirique

Bittner (2011) analyse le rôle des leaders de parti dans une centaine d’élections dans une petite vingtaine de pays entre 1965 et 2007. Elle montre que le charisme et la compétence des leaders sont les deux caractéristiques qui jouent un rôle prépondérant. Les données suggèrent que les leaders issus d’un parti de droite sont perçus comme étant les plus compétents, mais ceux issus d’un parti de gauche ont l’avantage en termes de charisme. Enfin, les leaders influencent le score électoral de leur parti, et ce d’autant plus que les électeurs sont informés et sophistiqués.

Somer-Topcu (2017) montre aussi, sur la base de données de sept démocraties occidentales, qu’un changement de leadership permet de réduire les désaccords entre électeurs quant à la position programmatique du parti. Cet effet est d’autant plus fort que le nouveau leader change la position du parti et que ce dernier est un parti d’opposition. Fernandez-Vazquez et Somer Topcu (2015) montrent que les électeurs se basent surtout sur les décisions des partis au pouvoir pour se faire une idée de la position du programme de ces partis : la rhétorique électorale et l’identité du leader (nouveau ou pas) ont donc moins d’importance pour les partis au pouvoir.

Si l’identité des leaders des partis d’opposition semble plus importante que celle des partis au pouvoir, cela est peut-être dû en partie aux différences entre leaders de ces deux types de partis. Ainsi, O’Brien (2015), sur la base de données sur 71 partis dans 11 démocraties entre 1965 et 2013, trouve que les femmes ont plus de chances de devenir le leader de petits partis d’opposition et de partis qui sont en perte de vitesse. De plus, elle trouve que, si les femmes ont plus de chances de garder leur leadership quand leur parti gagne des sièges, elles sont remplacées plus vite que les hommes quand le parti obtient des résultats insatisfaisants. Enfin, nous renvoyons les lecteurs à l’ouvrage récent de Cross et Pilet (2015) qui contient une série d’articles sur différents aspects du leadership des partis.

2.3 Le rôle des factions

Les partis sont souvent constitués de sous-groupes de membres qui s’identifient à une série d’objectifs et de besoins plus spécifiques et pointus que ceux poursuivis par le parti dans son ensemble. Ces sous-groupes sont appelés des factions. La littérature distingue deux types principaux de factions : les factions d’intérêt, qui sont fondées sur la poursuite d’intérêts ou d’objectifs de type matériel, comme le financement de certaines politiques ou de groupe de la population; et les factions de principe, qui elles sont à la recherche d’objectifs plus idéologiques basés sur une certaine vision de la société.

2.3.1 La littérature théorique

Roemer (1998 et 1999) fut le premier à modéliser les partis comme des organisations au sein desquelles s’affrontent des factions aux motivations diverses. Dans le modèle de Roemer[5], les partis politiques sont composés de trois types de factions : les opportunistes, les militants et les réformistes. Les opportunistes ont pour objectif de maximiser la probabilité d’élection du parti. Les militants ont un objectif purement idéologique et défendent la position préférée du parti sans se soucier du succès électoral. Les réformistes défendent une position qui maximise l’utilité espérée. Roemer a introduit le concept de party-unanimity Nash equilibrium (PUNE)[6]. Dans un PUNE, les partis annoncent des positions et il n’existe pas de position alternative qui serait préférée à l’unanimité des trois factions à l’intérieur d’un parti. Ce modèle est une généralisation du modèle de Downs et du modèle de Wittman (1983). L’avantage principal du modèle de Roemer est que le PUNE existe même quand les partis choisissent des politiques multidimensionnelles. Une modélisation plus précise du fonctionnement des partis est donc utile à la fois sur le plan technique pour obtenir un concept de solution qui existe dans tous les contextes et sur le plan politique pour comprendre comment la motivation de diverses factions peut influencer les politiques défendues par les différents partis.

Persico, Pueblita et Silverman (2011) modélisent explicitement le rôle des factions d’intérêt et leur donnent un rôle central dans le fonctionnement du parti. L’idée maîtresse de ce modèle est que l’importance d’une faction au sein du parti augmente avec le niveau de séniorité de ses membres. Chaque membre de la faction doit donc faire tout son possible pour ne pas se faire remplacer par un membre de parti d’une faction adverse (ou de perdre une élection si ce membre se présente aux élections) pour augmenter le bassin de ressources contrôlé par sa faction.

Un autre rôle important des factions est d’être un relai informationnel entre la direction du parti et l’ensemble de ses membres. Les factions de principe sont les factions clé dans ce cas-ci. Le problème fondamental est que les membres du parti avec les positions idéologiques les plus extrêmes n’ont pas forcément intérêt à partager leur information, mais seraient moins réticents à le faire avec le leader de leur faction, si elle existe. Dewan and Squintani (2015) étudient la question de l’influence et du rôle des factions de principe en comparant comment les différents membres d’un parti partagent leur information en présence ou en absence de ces factions. Les auteurs montrent que les factions permettent en général un meilleur partage de l’information. Ils mettent également en évidence que la présence de ces factions favorise en général les membres les plus modérés et les plus centristes de la direction du parti.

Hortala-Vallve et Mueller (2015) analysent comment l’existence de factions au sein d’un parti influence la procédure de sélection utilisée. Dans leur modèle, le parti est composé de deux factions d’idéologies distinctes. La faction dont le chef est le leader du parti décide de la procédure de sélection. Une élection primaire implique que la faction au pouvoir pourrait perdre le leadership du parti. L’autre faction peut influencer les choix de la faction au pouvoir en proposant un candidat en cas de primaire, ou en menaçant de scinder le parti si le parti n’organise pas de primaire. Les auteurs montrent que, lorsque le degré d’hétérogénéité entre factions est fort, la décision par le leadership d’organiser des primaires permet d’éviter que le parti ne se scinde et donc de garantir la survie du parti.

2.3.2 La littérature empirique

Si Persico, Pueblita et Silverman (2011) n’offrent pas d’analyse empirique à proprement parler, la très longue liste d’exemples historiques couvrant plusieurs pays suggère très clairement que les factions se disputent bien le pouvoir à l’intérieur de leur parti. Bettcher (2005) offre une analyse empirique détaillée des factions et leurs caractéristiques dans les principaux partis en Italie et au Japon.

Hortala-Vallve et Mueller (2015) suggèrent que le degré de cohésion du parti détermine si le parti va avoir recours aux primaires. Indridason et Kristinson (2015) se penchent sur la question de la corrélation positive entre le niveau d’hétérogénéité idéologique au sein du parti et le recours aux primaires pour sélectionner les candidats. Ils analysent des données islandaises sur la période 1971-2009. Leurs résultats suggèrent qu’il n’y a pas de relation entre l’utilisation de primaires et le niveau de cohésion des partis en Islande. Shomer (2017) offre une autre piste de réflexion sur la question, puisqu’elle montre que l’utilisation de primaires (ou d’autres procédures de sélection a priori non contrôlées par l’élite du parti; voir Hassell, 2006, pour un avertissement à ce sujet) est associée à un moindre degré d’unité du parti, en particulier dans des systèmes dans lesquels le candidat est mis plus en avant que son parti (comme dans les systèmes majoritaires anglo-saxons).

3. L’impact des partis politiques sur les politiques mises en oeuvre

L’ambition fondamentale de l’économie politique est d’expliquer les actions et les choix des acteurs politiques comme la conséquence des forces qui poussent ces acteurs à prendre et à garder le pouvoir. La majeure partie de la littérature s’intéresse donc au rôle des différentes institutions dans la formation de la politique économique et ses effets sur l’économie d’un pays en général.

Jusqu’à présent notre analyse des partis politiques s’est concentrée sur leur fonctionnement sans se focaliser sur les conséquences socioéconomiques de ce fonctionnement. Dans cette section, nous allons nous concentrer sur le rôle que joue l’organisation des partis politiques pour expliquer le choix des politiques économiques.

Nous commencerons par montrer comment le fonctionnement et l’organisation interne des partis permet d’expliquer la polarisation idéologique. Notre deuxième thème sera celui de la politique fiscale, de l’allocation des dépenses politiques et des politiques de redistribution. Nous verrons comment le fonctionnement des partis politiques permet de mieux comprendre comment ces politiques sont ciblées en faveur des électeurs partisans. Finalement, nous nous intéresserons au lien entre le fonctionnement des partis et la qualité des candidats et ses conséquences pour la politique économique.

3.1 L’impact des partis sur la polarisation idéologique

3.1.1 La littérature théorique

Castanheira, Crutzen et Sahuguet (2010b) montrent que la concurrence électorale entre les différents candidats des partis permet d’offrir une explication à la corrélation positive entre inégalités économiques et polarisation politique observée aux États-Unis depuis plus de 100 ans, comme le documentent McCarthy, Poole et Rosenthal (2006). Lorsque les électeurs sont mal informés de la qualité des candidats, (voir par exemple Caplan, 2007 pour l’exemple des États-Unis) il est optimal pour chaque parti d’utiliser un système de primaires pour inciter le candidat qui pourra utiliser l’étiquette du parti à faire de l’effort pour améliorer la qualité de son programme et de ne pas choisir un programme centriste, de façon à vaincre les candidats indépendants qui ne bénéficient pas de l’avantage d’être affilié à un parti.

On pourrait penser que l’introduction des primaires est à l’origine de la polarisation des plateformes des partis. Cette idée a en effet généré une littérature importante. Par exemple, Jackson et al. (2007) montrent que si le parti sélectionne son candidat par une élection primaire, la polarisation est plus importante que si la sélection des candidats se fait unilatéralement. Ils montrent que quand la primaire prend la forme d’un tournoi basé sur les dépenses des candidats, l’intensité des préférences idéologiques des différents candidats jouent un rôle crucial et conduit à la victoire de candidats plus extrêmes que ceux qui seraient nommés par le leadership du parti ou par une primaire non basée sur les dépenses des candidats. En effet, dans ce cas, les candidats extrémistes, qui sont prêts à dépenser le plus, seront sélectionnés. Or, aux États-Unis, l’utilisation des primaires par les partis est une obligation légale depuis le début du XXe siècle. Cette contribution est donc en ligne avec la thèse qui voit dans l’introduction des primaires l’origine de la polarisation des plateformes politiques.

On pourrait croire aussi que le faible degré apparent de sophistication des électeurs pourrait interagir avec les choix organisationnels des partis dans la détermination de la polarisation idéologique. Dans Adams et Merrill (2014), une élection primaire sélectionne le représentant du parti parmi des candidats qui choisissent leur position idéologique. Les électeurs peuvent être stratégiques et totalement rationnels ou bien myopes en votant pour leur candidat préféré. Le résultat principal est que, le positionnement idéologique des candidats obtenu à l’équilibre est le même indépendamment du type d’électeurs considérés (voir aussi Serra, 2015 pour des résultats similaires). Ce résultat apparemment surprenant vient de ce que, si la présence d’électeurs myopes augmente les incitations à se rapprocher de l’électeur médian du parti pour remporter la primaire, elle pousse aussi les candidats à se rapprocher de l’électeur médian national pour se faire élire lors de l’élection générale et ce deuxième effet annule le premier.

Comme on le voit, la relation entre le degré de polarisation de la vie politique et le fonctionnement des partis est encore loin d’être bien compris. Pour autant, la littérature récente sur la modélisation des partis en tant qu’organisations permet de mieux analyser les mécanismes à l’oeuvre.

La littérature sur la « valence » a aussi étudié la question de la polarisation des idéologies dans des modèles où la qualité et les propositions des candidats déterminent le résultat des élections. Dans ces modèles, la qualité d’un candidat résulte généralement des efforts combinés du candidat lui-même et des activistes du parti qui s’investissent pour épauler leur candidat[7]. Ces modèles appartiennent donc bien à la famille des modèles avec partis en tant qu’organisation. Schofield (2007), par exemple, montre que les conditions qui conduisent les partis à choisir une idéologie médiane à la Downs (1957), sont très restrictives. S’il existe des modèles qui expliquent les forces qui poussent à la polarisation sans modéliser explicitement les partis (voir par exemple Carrillo et Castanheira, 2008), le lien entre polarisation et mode d’organisation des partis semble très pertinent. Serra (2011) étend ces modèles pour prendre en compte les procédures de sélection. Il montre que les partis initialement désavantagés et les plus extrêmes ont le plus intérêt à adopter un système de primaires. Il montre aussi que, fait plutôt surprenant, les élections primaires seront utilisées quand les électeurs attribuent plus d’importance à l’idéologie des candidats qu’à leur qualité. Cela est dû au fait que, lorsque l’idéologie des candidats domine les débats électoraux, la position idéologique du vainqueur de la primaire ne peut s’éloigner trop de celle de l’électeur médian et donc l’élite du parti est plus disposé à renoncer à son droit de sélection du candidat et à organiser une primaire. Serra (2011) permet donc de lier l’idéologie du parti aux caractéristiques de l’élection.

3.1.2 La littérature empirique

McCarty, Poole et Rosenthal (2006) est une des références centrales qui documente la corrélation entre inégalités économiques et polarisation politique. Nous avons aussi cité plus haut Jackson et al. (2007) qui voient les primaires comme une source de cette polarisation. Néanmoins, empiriquement, Hirano et al. (2010) argumentent que les primaires n’engendrent pas de polarisation. Ils se penchent sur la relation entre l’utilisation des primaires aux États-Unis et la polarisation des préférences idéologiques à l’intérieur du Congrès américain. Ils montrent que l’adoption de primaires et le niveau de concurrence de celles-ci ne semblent pas avoir d’influence sur le positionnement idéologique des candidats vainqueurs et donc sur le degré de polarisation des préférences au sein du Congrès américain.

Enfin, Schumacher, de Vries et Vis (2013) montrent sur la base de données relatives à 55 partis dans 10 pays européens entre 1977 et 2003 que les différences entre partis en terme de distribution du pouvoir entre le leader et la base permettent d’expliquer pourquoi différents partis répondent différemment à des changements dans leur environnement. Ils montrent que les partis dominés par un leader répondent aux changements des préférences de l’électeur médian de la population et aux risques de perdre le pouvoir, les partis dominés par des activistes répondent surtout aux modifications des préférences de la base du parti.

Pour la littérature empirique inspirée des travaux sur la valence des candidats, nous renvoyons le lecteur à la série d’articles de Schofield et coauteurs qui appliquent leur modèle théorique à de nombreuses élections aux États-Unis et dans d’autres pays, comme Israël, la Russie, le Royaume-Uni ou encore la Turquie[8]. Ces travaux montrent que les modèles avec leaders et activistes au sein d’un parti expliquent mieux les données que les modèles dans lesquels le parti est considéré comme un acteur monolithique.

3.2 L’impact des partis sur la politique fiscale et l’allocation des dépenses publiques

3.2.1 La littérature théorique

La littérature empirique montre qu’en général les dépenses publiques (ou les promesses de dépenses) se concentrent dans les bastions électoraux des partis au pouvoir. Or, la vaste littérature en économie publique et en économie politique, qui ne fait pas la distinction entre candidats et partis, a bien du mal à expliquer ces faits. Ainsi, Lindbeck et Weibull (1987) et Dixit et Londregan (1996) suggèrent que les dépenses devraient se focaliser sur les électeurs les moins partisans et les plus indécis.

La prise en compte des partis politiques et de leur fonctionnement permet de mieux comprendre ce phénomène. Ainsi, Persico et al. (2011) expliquent l’allocation observée des dépenses publiques dans les fiefs électoraux des partis au pouvoir en modélisant les luttes de pouvoir entre les différentes factions d’intérêt des partis. Comme déjà mentionné en section 2, le parti est ici modélisé comme un ensemble de factions. Cette concurrence entre factions génère ainsi de manière endogène une distribution de flux financiers qui favorisent les groupes d’électeurs acquis aux différentes factions du parti, au détriment des autres électeurs neutres ou acquis aux factions de l’autre parti. Un exemple historiquement et politiquement très important est la « machine » de Richard J. Daley, maire de Chicago et président du parti Démocrate entre 1955 et 1976, qui a ainsi redirigé d’importants flux financiers vers sa ville de Chicago durant la période précitée. Persico et al. (2011) proposent un large éventail d’exemples historiques qui confirment les résultats de leur modèle, exemples qui viennent à la fois de partis dans des pays démocratiques comme le Japon, l’Italie ou le Mexique et de partis dans des pays moins démocratiques comme la Chine.

Hirano et al. (2009) étudient comment différentes procédures de sélection influencent la distribution géographique des promesses effectuées par les différents candidats. Les auteurs comparent les effets d’élections primaires à ceux d’une procédure de sélection plus hiérarchique ou aléatoire. Ils montrent que l’utilisation de primaires favorise l’allocation de ressources et les politiques favorables aux bastions historiques d’un parti, puisque c’est surtout les électeurs de ces bastions qui votent lors de primaires, alors qu’un système de sélection de type aléatoire favorise les groupes d’électeurs initialement sans préférences idéologiques extrêmes, puisqu’avec ce système les candidats doivent concentrer leurs promesses sur les électeurs de l’élection générale s’ils veulent espérer être élus. Là, encore ce n’est qu’en prenant en compte le fonctionnement interne du parti que les auteurs parviennent à expliquer pourquoi les promesses de dépenses publiques sont concentrées sur les partisans les plus fidèles du parti et donc correspondent géographiquement aux comtés dans lesquels le parti fait le meilleur score.

Le modèle de Roemer (1998), modélise les négociations entre différentes factions au sein d’un parti et permet de contourner les problèmes de non-existence de l’équilibre de Nash dans des modèles avec des choix politiques multidimensionnels. Cette approche permet d’expliquer des phénomènes liés aux politiques fiscales comme la fiscalité progressive (Roemer, 1999) et le fait que les électeurs pauvres ne votent pas pour des politiques qui exproprient les électeurs riches (Roemer, 1998) et les liens entre politiques de redistribution et le racisme (Lee et Roemer, 2006).

En conclusion, se passer du parti c’est oublier un élément central du processus démocratique qui a souvent un impact majeur sur les choix des candidats et des gouvernants.

3.2.2 La littérature empirique

Pour ce qui est de la distribution géographique des choix de dépenses des candidats, Ansolabehere et Snyder (2006) trouvent par exemple que les comtés électoraux avec les meilleurs résultats de l’État pour le parti qui gouverne reçoivent le plus de transferts. Strömberg (2004), Larcinese, Rizzo et Testa (2006), et Larcinese, Snyder et Testa (2006) analysent eux-aussi la distribution des dépenses gouvernementales (toujours aux États-Unis) et trouvent que ce sont plutôt les districts acquis à la cause des partis qui reçoivent le plus de dépenses.

Le fait que les dépenses publiques sont plus fortes dans les fiefs électoraux du parti au pouvoir a également été vérifié dans d’autres pays : voir par exemple Joanis (2008) pour le cas du Canada, Leigh (2008) pour l’Australie et Estevez et al. (2007) pour le Mexique. Cela dit, Keefer et Khemani (2009) trouvent le résultat contraire dans leur analyse de données indiennes. Brollo et Nannicini (2012) montrent qu’au Brésil, les transferts fédéraux vers les municipalités sont biaisés en faveur des municipalités dirigées par un maire de la même couleur politique que la coalition fédérale.

Pour ce qui est des dépenses électorales des candidats, Strömberg (2008) trouve que les candidats à la présidence des États-Unis en 2000 ont dépensé plus dans les États incertains, et non pas ceux qui étaient déjà favorables à un candidat. Les résultats de Strömberg sont donc favorables aux prédictions du modèle de Lindbeck et Weibull (1987). Il semblerait donc qu’il faille distinguer entre effets électoraux sur la distribution des dépenses publiques à proprement parler et sur celles de campagne électorale.

Lee, Roemer et Van der Straeten (2006) et Roemer et Van der Straeten (2006) analysent des données américaines, britanniques, danoises et françaises, et montrent que, lorsque les électeurs votent sur la base de leurs préférences sur deux dimensions (redistribution et race/immigration) du jeu politique, le niveau de redistribution est moindre que ce qu’il n’aurait été sans la présence de la deuxième dimension dans le jeu politique.

3.3 L’économie politique de la vie politique

Derrière ce titre un peu tautologique, nous rassemblons des articles qui utilisent la modélisation de l’organisation des partis pour expliquer l’évolution historique de phénomènes liés aux partis politiques, des développements récents dans l’évolution des caractéristiques des politiciens et de leur carrière. En particulier, c’est grâce à la compréhension du fonctionnement des partis en termes d’incitations que l’on peut comprendre et expliquer de nombreux aspects importants de la vie politique de ces dernières décennies.

3.3.1 La littérature théorique

L’introduction des primaires aux États-Unis à la fin du XIXe siècle est considérée par la majorité des spécialistes et observateurs de la vie politique américaine comme l’une des réformes les plus importantes de l’histoire du pays. Néanmoins, les modèles d’économie politique classiques ont bien du mal à expliquer les raisons de cette réforme. Castanheira et al. (2010a) montrent qu’il est possible d’attribuer cette réforme à une réponse stratégique des partis politiques à la baisse de qualité de l’information que les électeurs possèdent sur les politiciens au fur et à mesure que le pays s’est urbanisé et industrialisé (thèse suggérée par Ware, 2002 dans son ouvrage sur cette réforme et qui contraste nettement avec les autres thèses présentes en sciences politiques). Les partis sont donc passés d’un système de sélection des candidats opaque et hiérarchique à un système plus transparent et concurrentiel pour compenser le manque d’information des électeurs. Ce modèle permet aussi d’offrir une formalisation du modèle de parti cartel de Katz et Mair (1995), de suggérer un mécanisme qui rationalise l’absence de primaires à l’intérieur des partis extrémistes et d’expliquer la faiblesse structurelle de certains partis tels qu’écologistes en Europe, qui prônent une idéologie de gauche et promeuvent une forte démocratie interne. En effet, lorsque les candidats sont motivés idéologiquement (ce qui est probablement vrai dans les partis qui sont éloignés du centre, comme les écologistes), l’idéologie et son aspect de bien public au sein du parti réduit les incitations à l’effort, les candidats veulent une victoire de leur idéologie; il n’est pas crucial que ce soit eux qui soient choisis (plutôt qu’un autre camarade de parti).

Un autre phénomène qui fait débat aux États-Unis est l’absence de véritable concurrence dans de nombreuses élections primaires. Une explication du phénomène est la participation stratégique des candidats aux primaires. Les articles que nous avons cités jusqu’à présent ont tous en commun que, si le parti décide de recourir à une procédure de sélection concurrentielle, le parti n’a jamais de problème pour trouver des candidats. Or, comme le montre de façon éclatante la réalité du terrain aux États-Unis, ce n’est pas toujours le cas. Crutzen et Sahuguet (2017) proposent un modèle dans lequel deux partis sont en concurrence pour un siège législatif et le candidat d’un des deux partis est le législateur sortant. Dans ce parti, la primaire sera non compétitive si aucun candidat ne vient défier le sortant. Pour cela, il faut que le challenger pense avoir des chances de remporter la primaire (et ensuite l’élection). Ils montrent qu’une concurrence observée non biaisée en faveur des législateurs sortants, plutôt que la concurrence fort limitée telle qu’observée actuellement, est nécessaire pour garantir un bon fonctionnement du système de primaires. Cette observation implique que la situation actuelle aux États-Unis, où le système de financement des campagnes est centré autour des candidats sortants, n’est peut-être pas optimale et pourrait expliquer, en partie en tout cas, la proportion élevée de primaires et d’élections non compétitives observées.

De plus, le parti lui-même n’aura peut-être intérêt à adopter des primaires que dans certains districts. En partant de cette idée, Snyder et Ting (2011) développent un modèle dans lequel les partis choisissent leurs candidats à l’aide des primaires ou une autre procédure qui sélectionne un candidat de façon purement aléatoire. Les électeurs valorisent la qualité des candidats, mais ont aussi des préférences idéologiques biaisées en faveur d’un des partis. Certains districts sont donc baisés envers un parti, alors que d’autres sont neutres. Comme toujours, l’avantage des primaires est d’augmenter la qualité attendue du candidat sélectionné. Le désavantage est que la primaire pourrait révéler que ce candidat est de médiocre qualité. Les auteurs montrent que ce désavantage implique que les partis auront tendance à adopter des primaires dans les districts qui leur sont nettement favorables, puisque le risque qu’une mauvaise nouvelle fasse perdre l’élection au parti est faible dans ces districts.

Un autre sujet de débats récurrent dans les cercles académiques mais aussi dans la presse et autres médias est la piètre qualité des élus et de la classe politique en général. Une première raison pour expliquer la médiocre qualité des élus vient des différences de préférences entre électeurs et dirigeants des partis. Carrillo et Marriotti (2001) montrent que ces différences d’objectif impliquent que la vitesse et le timing de remplacement des politiciens sont typiquement différents de ce que souhaitent les électeurs : les partis remplacent leurs candidats à un rythme trop lent.

L’absence d’alignement entre les préférences des électeurs et celles des partis est aussi un ingrédient clé du modèle de Mattozzi et Merlo (2015) décrit plus haut. Les auteurs montrent que les partis sélectionnent moins souvent le candidat superstar dans un système proportionnel – dans lequel la probabilité de gagner est une fonction à la Tullock (1980) des efforts de campagne – que dans un système majoritaire – dans lequel le gagnant est celui qui a exercé le plus d’effort de campagne –, puisque dans le premier système la présence de la superstar a moins d’impact sur le résultat électoral du parti.

Crutzen et Sahuguet (2017b) montrent que, lorsque les partis utilisent une procédure de sélection qui ne dépend pas des choix d’efforts des candidats, le niveau d’effort moyen des candidats est plus élevé sous une règle électorale de type majoritaire plutôt que sous un système de type représentation proportionnelle. Ce résultat s’accorde donc avec les résultats de la littérature qui ignorent le rôle que jouent les partis (voir par exemple Persson et Tabellini, 2000). En revanche, quand le système de sélection est de type compétitif et prend en compte l’effort des candidats, on obtient le résultat opposé, c’est-à-dire qu’un système de type proportionnel incite les différents candidats à faire plus d’effort en moyenne qu’un système de type majoritaire. La conclusion importante est donc que la procédure de sélection utilisée par les partis joue un rôle majeur dans les décisions des différents candidats, et peut-être même plus important que la règle électorale. Cela pourrait expliquer l’absence d’évidence empirique claire sur la relation entre règle électorale et effort des candidats, que documentent Persson et Tabellini (2003) et Persson, Tabellini et Trebbi (2003).

Un dernier sujet important concerne la profession de politicien. De nombreuses études se sont intéressées aux caractéristiques des politiciens, à leurs plans de carrière, leur rémunération, etc. (voir par exemple Diermeier, Merlo et Keane, 2005). Un phénomène récent est l’émergence des experts indépendants comme un nouveau type de politiciens professionnels. Ces candidats ont par définition une compétence plus élevée que les autres candidats mais ils ne sont pas des membres de longue date du parti et leur loyauté est donc en général moins forte. L’analyse des partis comme organisation complexe permet de comprendre les raisons derrière cette évolution et permet de prédire sous quelles conditions les partis vont faire appel à de tels candidats. Ainsi, Galasso et Nannicini (2011) proposent un modèle dans lequel deux partis choisissent leurs candidats dans diverses circonscriptions électorales. Les candidats sont de deux types : des candidats traditionnels, de compétence moyenne mais loyaux envers leur parti et des experts indépendants plus compétents mais moins loyaux envers leur parti. Ils montrent que les partis auront plus tendance à recruter et placer des experts indépendants comme candidats dans les circonscriptions électorales les plus contestées.

3.3.2 La littérature empirique

De nos jours, moins d’un quart des primaires pour un siège au Congrès américain rassemble deux candidats ou plus (voir Ansolabehere et al., 2006; Hirano et Snyder, 2014). Cet état de fait est souvent présenté comme un danger pour la démocratie et semble aller à l’encontre des modèles qui présentent les primaires comme une procédure de sélection basée sur la concurrence.

Néanmoins, il est important de remarquer que c’est dans les districts ou un des deux partis part fortement favori qu’il est important d’avoir une primaire compétitive, car la primaire du parti favori correspond de fait à l’élection qu’il faut gagner pour être élu. Pour les élections du Congrès aux États-Unis, Hirano et Snyder (2014) montrent que les primaires avec le niveau de concurrence le plus élevé sont exactement celles au sein du parti (fortement) favori dans un district donné. De plus, leurs résultats suggèrent que les primaires ont tendance à sélectionner le candidat ayant la qualité la plus haute[9].

Si les élections sont souvent décrites comme étant l’instrument central au service des électeurs pour sélectionner, discipliner et éliminer des représentants politiques, la prise en compte explicite de la procédure de sélection des candidats par les partis permet d’étudier comment la procédure de sélection complémente ou se substitue aux élections générales. Hirano et Snyder (2012) trouvent empiriquement qu’un candidat mêlé à un scandale sérieux fait face à une concurrence plus intense lors des primaires de son parti. Ils trouvent aussi que le niveau de concurrence auquel un élu pris dans un scandale fait face à l’intérieur de son parti est d’autant plus élevé que la circonscription de l’élu se trouve acquise à son parti. La leçon à tirer est que l’élection primaire, ou tout autre procédure de sélection compétitive, est un substitut à la concurrence entre partis et donc, si les élections peuvent en général permettre aux électeurs de discipliner et sélectionner les élus dans une certaine mesure, c’est exactement lorsque celles-ci ne peuvent exercer leur rôle que la primaire joue le mieux ce rôle.

Nous clôturons cette section en mentionnant que Galasso et Nanniccini (2011) trouvent, sur la base de données italiennes, que c’est dans les districts les plus compétitifs que les partis ont le plus tendance à proposer des candidats experts, c’est-à-dire des candidats de qualité élevée.

Conclusion

La modélisation en économie politique des partis en tant qu’organisations complexes distinctes des candidats est encore dans sa tendre enfance. Cela est en grande partie dû à la complexité de modéliser un environnement électoral avec de nombreux acteurs, et des organisations composées de nombreux agents stratégiques.

Néanmoins, la littérature existante a déjà fait des avancées significatives. Rappelons par exemple les travaux qui lient les différentes procédures de sélection des candidats à la qualité, aux performances et aux choix de politique économique de ceux-ci. Nous pensons pouvoir affirmer que sur ces points, la littérature a atteint un certain niveau de maturité et que les mécanismes principaux qui orchestrent cet aspect du jeu politique sont désormais relativement bien cernés.

En revanche, la littérature est moins développée sur le plan des luttes de pouvoir au sein des partis, que ce soit entre les différentes factions ou bien entre la direction et la base des militants. Nous avons présenté plusieurs modèles qui contribuent de façon significative à ce sujet, mais il n’existe pas encore de consensus sur les forces principales qui guident ces aspects du fonctionnement des partis. Il n’existe pas encore de modèle standard pour aborder ces questions. Il existe également de nombreuses questions sans réponse. Par exemple, la question de l’influence croisée entre leaders et autres membres influents du parti et de ses conséquences pour les politiques proposées par les partis et leurs candidats n’a, à notre connaissance, pas encore reçu d’attention dans la littérature.

De même, la littérature ne semble pas encore s’être accordée sur les théories du leadership politique à retenir. Si la théorie de Dewan et Myatt (2007, 2008, 2012) est une contribution majeure, elle se focalise seulement sur des problèmes de coordination et d’agrégation d’information au sein d’un parti. Leur modèle est en effet un modèle de type common value, dans lequel tous les acteurs ont la même idéologie. Or, une qualité fondamentale d’un bon leader est sa capacité à mobiliser et inspirer les foules, à travers tout l’électorat, pas seulement au sein de son parti. Il est donc nécessaire d’analyser des modèles dans lesquels les électeurs ont des préférences idéologiques différentes pour les partis et les candidats. À notre connaissance, l’analyse de ce qui fait un bon leader n’a pas encore été conduite dans ce type d’environnement. Comme alternative au modèle de Dewan et Myatt, il serait naturel d’utiliser le modèle d’Hermalin (1998), qui s’intéresse au leadership des chefs d’entreprise dans leur rôle d’exemple à suivre et à leur influence sur le comportement des autres acteurs clé de l’entreprise. Ce modèle pourrait servir de base à une théorie du leadership politique qui se focalise sur la mobilisation et l’inspiration des électeurs. En effet, s’il y a bien un domaine dans lequel on s’attend à ce que les leaders les plus charismatiques et influents laissent une trace indélébile sur la façon de se comporter de leurs successeurs, c’est bien en politique. Les grands personnages du passé tels que Roosevelt, Churchill, Gandhi et De Gaulle en sont des exemples évidents. Néanmoins, nous ne connaissons pas de recherche de ce type.

Aussi, il nous semble important de rappeler que les électeurs ne peuvent que choisir parmi les candidats que les partis ont eux-mêmes décidé de proposer. Il est donc fort urgent d’étendre nos connaissances quant aux raisons qui poussent différents partis à préférer différentes procédures de sélection et aux effets de ces procédures sur les résultats électoraux et les politiques mises en place.

En conclusion, nous sommes convaincus que les prochaines avancées majeures en économie politique viendront donc de travaux qui différencient les individus de leur parti et qui modélisent les partis comme des organisations. Ces modèles sont typiquement complexes et donc le travail ne s’annonce pas toujours aisé, mais il nous semble néanmoins des plus intéressants et excitants!