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Éditorial

Famille et toxicomanie

  • Louise Guyon and
  • Marie-Andrée Bertrand

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  • Louise Guyon
    MSc, coordonnatrice du RISQ et du CIRASST
    Responsable du numéro Famille et toxicomanie

  • avec la collaboration de
    Marie-Andrée Bertrand
    Professeure émérite de criminologie de l’Université de Montréal
    Responsable du numéro Famille et toxicomanie

Article body

Le premier numéro d’une nouvelle revue scientifique est souvent lourdement chargé de sens : rite de passage ou mesure étalon, il ouvre la porte et donne le ton aux numéros qui emboîteront son pas. Sans prétendre rejoindre tous les objectifs énumérés dans le Mot de bienvenue de Michel Landry, ce numéro sur Famille et toxicomanie a pour objet de présenter à la fois une réflexion et un apport de connaissances sur ce thème.

Le choix de privilégier la famille comme sujet pour lancer la revue n’est pas le fruit du hasard. Il reflète l’intérêt du comité de rédaction pour un aspect fondamental associé à la consommation de substances psychoactives et à la toxicomanie. On n’abordera ici qu’une partie du sujet ; il faut garder à l’esprit que beaucoup restera à dire et à discuter. Nous avons conçu ce numéro à la façon d’une conversation qui s’engage et qui devra se poursuivre plus tard, dans un numéro ultérieur.

Famille et toxicomanie n’est pas un thème facile, dans la mesure où il n’a guère jusqu’à présent fait l’objet de recherches, d’études cliniques ou d’un grand nombre de publications. Notre projet voulait au départ faire le point sur les principales recherches menées sur les liens multiples qui se tissent entre deux réalités : la famille, la toxicomanie. Nous avons voulu proposer un regard scientifique et une réflexion sur la construction des comportements et des valeurs face à l’alcool et aux drogues et face à la consommation de ces produits, à l’abus que certains développent et examiner plus particulièrement l’influence des proches sur cette construction. D’où un premier sous-thème : La famille comme lieu d’apprentissage. Nous voulions également considérer son contraire, c’est-à-dire l’impact de la toxicomanie sur la famille : comment celle-ci réagit et se transforme lorsqu’un de ses membres s’engage dans une consommation abusive ou dans la dépendance. Deuxième sous-thème, donc : Les effets de la toxicomanie sur la famille. Et finalement, nous voulions aborder Le rôle de la famille dans la démarche thérapeutique de la personne toxicomane et la sortie de la dépendance : c’est le troisième sous-thème proposé.

La famille comme lieu d’apprentissage

Le premier verre d’alcool, le premier regard sur la substance qui modifie l’humeur et le comportement, le premier plaisir et le premier malaise qu’elle procure sont des expériences qui se vivent le plus souvent dans le milieu familial. La famille constitue le creuset où se développent les comportements et les attitudes face aux différentes substances psychoactives ; ces dernières peuvent être associées à des événements festifs, à des réponses à des stress ou à des souffrances, ou encore à des résolutions de conflits. Nicole Boily et Isabelle Biteaudeau nous font entrer de plain-pied dans l’univers familial des générations contemporaines : un milieu en rupture avec la plupart de ses assises traditionnelles et qui se redéfinit par de nouvelles valeurs, mais aussi par des changements de rapports entre les individus qui le composent. Cette nouvelle démocratie familiale ne sera pas sans effets sur la transmission des attitudes face aux drogues et à l’alcool ni sur les modes d’apprentissage quant à leur utilisation. Le désarroi de plusieurs familles lorsque la consommation d’un membre devient problématique soulève la question du soutien dont elles devraient parfois faire l’objet et met en évidence la nécessité actuelle de miser sur les forces du système familial et d’encourager le potentiel d’actions positives qu’il représente.

Mais ce partage familial des valeurs n’agit pas en vase clos, il est imbriqué au coeur d’un édifice plus vaste et plus complexe qui s’est construit dans un lieu, à travers le filtre de générations successives. C’est ainsi que Sylvain Dally remonte la piste du temps jusqu’aux premiers balbutiements d’une perception collective de la signification de l’alcool. De la méfiance implicite des grandes religions vis-à-vis de l’alcool jusqu’aux rites familiaux d’initiation à la fonction unificatrice du vin au sein du groupe de référence, il nous rappelle l’importance sociale d’un produit qui est trop souvent appréhendé à partir de ses effets néfastes, à partir d’une vision parfois trop restrictive de la santé publique.

L’article de Louise Guyon et de ses collaboratrices nous plonge dans l’univers des familles à problèmes multiples où l’alcool et la drogue participent à la fois au problème et à sa solution, du moins à court terme. La question vive qu’il suscite est celle de la transmission générationnelle des conduites addictives et de la compréhension qu’on peut tirer de l’étude du parcours de vie de la femme toxicomane, jusqu’à la maternité. Cette interrogation sera reprise plus loin par Hugues Létourneau, qui se centre sur l’optique du mieux-être de l’enfant, mais cette fois, on mettra sur la place publique une perspective que l’on n’a pas l’habitude de prendre en considération : celle selon laquelle maternité et toxicomanie ne sont pas nécessairement antagonistes, selon laquelle aussi la société doit faire place à des modèles familiaux comportant une certaine déviance, voire soutenir de tels modèles.

À l’instar de l’article précédent, celui de Natacha Brunelle et de ses collaborateurs révèle que si l’apprentissage de la consommation se fait plus souvent avec les pairs, sa poursuite reste intimement associée aux situations vécues dans la famille. Cette étude, menée auprès d’un échantillon de jeunes consommateurs, s’attache au sens qui est donné à l’usage et à l’abus de substances. Un sens donné autant par la perception que l’adolescent a des conflits familiaux, de la discipline et des événements marquants que de l’interprétation qu’il en fait. Certains jeunes, interrogés dans cette étude, font d’ailleurs référence au modèle familial déviant dont il était question dans l’article de Hugues Létourneau, en évoquant les sentiments d’appartenance et de solidarité familiale que la consommation leur procure – certains ayant même été initiés aux substances psychoactives par leurs parents. Ces jeunes ne semblent pas vivre alors d’insatisfaction dans leurs relations familiales et ne présentent pas de problèmes sévères de consommation. À l’inverse, ceux qui sont devenus toxicomanes ont fait montre d’une perception et d’expériences négatives au sein de leur famille. La poursuite de la consommation, même lorsqu’ils situent l’initiation dans un cadre ludique, sera plus souvent motivée par la fuite de la réalité. Dans ce dernier groupe, c’est cette perception négative des situations familiales qui, selon les auteurs de l’article, contribue à transformer une motivation d’abord axée vers le plaisir en une recherche de l’oubli des situations difficiles – une motivation qui est davantage reliée aux problèmes de toxicomanie.

Les effets de la toxicomanie sur la famille

L’article de Hugues Létourneau aborde la question complexe et lourde de certaines conséquences de l’intervention du droit de la famille, de la Loi de protection de la jeunesse du Québec et d’un jugement de la Cour suprême du Canada dans la vie de femmes toxicomanes enceintes ou mères de jeunes enfants. Cet article soulève deux questions de fond. Quel est l’état des connaissances sur ces deux sujets ? (1) Les futures mères qui abusent de produits psychotropes licites et illicites donneront-elles toutes naissance à des enfants dont la santé pose des problèmes graves, aussi graves ou plus graves que ceux occasionnés par l’usage de l’alcool et de la nicotine, les sports violents, le jeu, une vie sociale débridée ? Des problèmes si graves qu’ils justifieraient qu’on enjoigne ces femmes d’avorter et qu’on les garde sous contrainte pendant leur grossesse ? (2) Les femmes reconnues comme toxicomaness’avèrent-elles être toutes des parents négligents, violents et irresponsables et ce, après la naissance de leur enfant et pendant toute sa petite enfance ?

Au sujet de la première question, celle qui touche le droit de la femme enceinte toxicomane à donner naissance ou la contrainte pénale pendant la grossesse pour éviter tout recours à la consommation, les travaux sont nombreux (voir, entre autres, Noble et coll., 2000 et Rosenbaum et Murphy, 1999[1]). Les auteurs signalent la place des biais de classe et de race dans les sombres pronostics concernant la santé de l’enfant à naître, et dans ce cas également, on relève la proportion étonnante de pronostics non avérés et de faux positifs. Il faut donc noter le fragilité éthique et juridique des interventions des services de protection de la jeunesse et des tribunaux de la famille qui poussent la femme toxicomane enceinte à avorter dans l’intérêt de l’enfant ou même l’y contraignent.

Pour ce qui est de la deuxième question, l’étude menée par Louise Guyon et ses collaboratrices montre que dans la population étudiée, la réalité n’est pas si négative, loin de là. Cette recherche québécoise vient confirmer les résultats d’ autres études dont les auteures rapportent avec soin les conclusions. Comme les recherches canadiennes ou américaines portent sur des populations plus nombreuses ou plus échantillonnées, leurs conclusions peuvent être généralisées. Des études toutes récentes viennent confirmer les résultats antérieurs et débouchent sur des conclusions plus positives encore (voir, entre autres, celles de Noble, Klein, Zahnd, et Holtby, 2000[2] et de Giordano, Cernkovich, Rudolf, 2002[3] aux États-Unis, et au Canada, celle de Greaves, Vercoe, Poole, Morrow, Johnson, Pederson, et Irwin, 2002[4]). Plusieurs recherches des auteurs cités dans ces travaux, mais aussi les nouvelles études originales menées par les signataires de l’article font apparaître la grande proportion de faux positifs dans les pronostics sociaux et médicaux disant que les femmes toxicomanes sont de mauvaises mères à qui il faut retirer la garde de leur enfant.

La famille accompagnant l’intervention

Dans le troisième sous-thème, la famille devient partenaire dans la démarche thérapeutique lorsque la consommation problématique ou la toxicomanie sont présentes et ceci ouvre la porte à l’approche systémique en intervention. Le toxicomane fait face à son réseau familial, qu’il soit aidant, complice ou absent, et celui-ci devient partie prenante de la démarche thérapeutique.

En matière de toxicomanie, le traitement a fait l’objet de nombreuses recherches et la littérature sur le sujet est abondante. Par contre, la place et le rôle de l’entourage dans ce processus sont encore peu connus bien que l’on s’accorde maintenant à reconnaître leur importance. Un colloque organisé conjointement par les équipes de recherche RISQ (Recherche et intervention sur les substances psychoactives – Québec) et CIRASST (Collectif en intervention et recherche sur les aspects sociosanitaires de la toxicomanie) et le Centre Dollard-Cormier, en novembre 2001, avait adopté le thème de l’entourage du toxicomane. L’article de Suzanne Lamarre, qui fait suite à la conférence qu’elle avait présentée à cette occasion, décrit de façon précise comment le succès du projet thérapeutique du toxicomane repose sur la présence et l’engagement d’un réseau interpersonnel et comment l’intervenant doit se positionner dans cette relation. Le modèle protectionniste d’intervention qu’elle décrit suppose que les acteurs, le toxicomane, ses proches, les soignants, tous et toutes comprennent et acceptent les règles du jeu non seulement au moment de la crise, mais également au cours du suivi.

Mais si l’engagement du parent dans la démarche du toxicomane est souhaitable et même nécessaire, est-il toujours possible ? Quelles conditions assureront son actualisation ? La recherche de Chantal Plourde et de ses collaborateurs apporte des éléments de réponses à partir de l’évaluation d’un programme de soins auquel participent de jeunes toxicomanes et leurs parents. Si l’on retrouve une fois encore la triade toxicomane/parent/intervenant, le propos s’attarde ici à la perception que chacun retire de l’expérience. Ce regard critique montre bien que même lorsque le principe est accepté virtuellement et les résultats encourageants, les conditions d’application se heurtent à des limites ; le modèle est perfectible et les approches doivent être plus ciblées.

Conclusion

En acceptant de consacrer le premier numéro de la nouvelle revue Drogues, santé et société au thème Famille et toxicomanie, la direction du périodique faisait preuve d’un courage certain. Le thème est lourd de débats irrésolus qui opposent le droit des parents toxicomaneset l’intérêt de l’enfant ; le droit des femmes à leur corps et le droit de donner naissance quand elles le désirent, même si elles consomment avec excès des produits toxiques, s’opposant à un éventuel droit du foetus ; le droit de l’État de surveiller, sinon de réguler les habitudes de consommation des citoyens - un droit qui ne manque pas de rationnels économiques, mais qui se heurte au droit constitutionnel des Canadiens et Canadiennes à la vie privée. Et qui plus est, ces débats animent la scène sociale à un moment où la famille est en pleine mutation !

Rappelons que ce numéro est le premier d’une revue québécoise qui vient de naître. Ouvert sur le monde, le périodique se veut parallèlement un lieu d’échanges scientifiques et professionnels animé par les acteurs et actrices de notre milieu. Aussi, dans la préparation de ce numéro, avons-nous fait surtout appel à des collaborateurs d’ici, auteurs d’études originales situées comme il se doit dans le cadre des connaissances internationales sur leur sujet. Pour toutes ces raisons – ampleur de l’objet, instabilité de l’institution et des normes familiales, création toute récente de la revue – ce numéro est un coup de sonde qui joue son rôle de défricheur du terrain.

Il s’agit donc, comme nous le disions au début de cet éditorial, d’une première production de type exploratoire, sinon pour chacune des études, du moins pour ce qui est du traitement du sujet dans son ensemble au sein de notre milieu. Sur un objet semblable, on peut penser à plusieurs numéros consacrés aux débats de fond sur les enjeux éthiques (au delà des questions de santé) que posent que posent santé la drogue et son usage dans les rapports entre générations et plus particulièrement entre père, mère et enfants. On peut aussi penser, dans un autre ordre d’idées à trois ou quatre numéros abordant le thème Familles et usages de substances psychotropes depuis la sociologie, les sciences médicales, la génétique, l’histoire, la criminologie, la science politique, le droit de la santé, le droit de la famille.

Aux lecteurs et lectrices de nous signaler leur intérêt pour l’une ou l’autre de ces questions ou pour tout autre sujet.

Appendices