You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Comptes rendusReviews

Chroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus dans le Mercure de France 1905-1949. Par Jean-Marie Privat. (Paris, Les Éditions du Comité des Travaux historiques et scientifiques, 2001, 564 p., ISBN 2-7355-0444-1)

  • Christine Bricault

…more information

  • Christine Bricault
    Université Laval
    Québec

Article body

Professeur à l’Université de Metz, Jean-Marie Privat réunit et préface ce recueil rassemblant plus de 110 des 250 chroniques rédigées par Van Gennep pour la revue Le Mercure de France. Éliminant les doublons et les chroniques davantage axées sur l’ethnographie exotique, l’auteur propose des textes n’ayant jamais été réédités et qui traduisent la conception du folklore de Van Gennep.

Van Gennep débute sa collaboration au Mercure de France en 1905, collaboration qu’il entretient pendant 44 ans, jusqu’en 1949. La revue, fondée en 1890 par Alfred Vallette, se veut une revue de lecture et de documentaire d’actualité. Très tôt on accorde au folkloriste une grande liberté, ce qui mène à des textes d’un ton tantôt franc, tantôt inquisiteur. Par ses chroniques côtoyant les rubriques littéraires, philosophiques, musicales et sociologiques, Van Gennep chérit l’espoir de voir le folklore considéré comme une science à part entière. Il écrit d’ailleurs dans une lettre inédite adressée à Gaëtan Sanvoisin, le 20 juillet 1939 : « Pendant tout ce temps, mon but a été de mettre surtout en valeur les diverses méthodes de travail des auteurs, de prouver que “mes sciences” sont aussi solidement constituées que d’autres antérieures comme l’histoire, la géographie, la biologie, etc. » (21). Nul doute, la lecture de ces chroniques rend réellement compte de la conception « van gennepienne » du folklore. Plusieurs textes montrent bien comment celle-ci se situe à l’avant-garde. « Le folklore vit, et vivra toujours partout » écrit-il (234).

Le recueil se divise en trois parties complémentaires. La première, « Le folklore, une science à la conquête de son autonomie », montre bien l’évolution de la pensée de Van Gennep ayant conduit à la fondation de la discipline. La deuxième partie, intitulée « Littératures, arts populaires et folklore des pays de France » aborde des cas plus régionaux (« pays » et « zones folkloriques » [234]). La dernière section, « Chansons folkloriques, empros et comptines » s’attarde plus particulièrement au travail de collecte et d’analyse de la chanson, domaine prisé par Arnold Van Gennep.

Dans ces chroniques, on perçoit un grand intellectuel au caractère plutôt tranchant mais empreint d’un bon sens de l’humour. Les textes sont vivants et intéressants, entre autres par le ton parfois sarcastique qui leur est donné. Toutefois, on doit noter certains passages difficiles étant donné le manque de repères quant au contexte de rédaction de l’article. On se surprendra à retenir de la lecture des chroniques de Van Gennep des problématiques tout à fait actuelles. Le folkloriste se questionne, à savoir qu’est-ce que l’ethnographie, qu’est-ce que le folklore, qu’est-ce que l’art populaire ? Insistant sur le caractère vivant du folklore et souhaitant l’affranchir des préjugés auxquels il est confronté, les chroniques du folkloriste demeurent tout à fait à propos. Ces textes traduisent également le désaccord de l’auteur vis-à-vis de plusieurs des thèmes d’actualité qui lui sont contemporains.

Véritable mélange d’éditoriaux, de comptes rendus d’écrits produits dans le domaine et de résultats d’enquêtes personnelles, les textes choisis apportent souvent une piste de réflexion nouvelle. Le folkloriste s’adresse aussi à ses lecteurs, tantôt en leur demandant conseil quant au nom de la discipline : « Admettra-t-on un jour traditionologie, populologie, populographie ou populosophie ? […] Si un lecteur peut nous offrir une solution raisonnable, nous lui en serons tous reconnaissants » (185), tantôt en les incitant à l’alimenter en chansons et comptines.

Jean-Marie Privat montre bien en préface combien ces chroniques sont stimulantes, non seulement pour saisir le travail scientifique et didactique de Van Gennep, mais aussi pour réaliser les difficultés et les obstacles qui ont ponctué ses efforts à bâtir l’autonomie de la discipline. La préface du recueil demeure une excellente mise en contexte des chroniques.

À la façon d’un journal intime, les chroniques peuvent être lues de façon aléatoire, selon les intérêts du lecteur. Dans chacune des chroniques, des termes en caractères gras permettent de repérer facilement les sujets des chroniques, palliant ainsi l’absence d’un index thématique. Le classement des chroniques en trois sections facilite la consultation. La lecture de ces chroniques sera bénéfique à quiconque veut connaître certains « faits de folklore » : par exemple ce qu’est un santon ou une version de La chanson de la mère qui ne voulait pas reconnaître son gars. Qu’il soit consulté de façon ponctuelle ou qu’il soit lu en entier, ce recueil enrichira tout chercheur s’intéressant de près ou de loin à l’ethnologie française de la première moitié du XXe siècle.