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Le goût des Autres. De l’Exposition coloniale aux Arts premiers. Par Benoît de l’Estoile. (Paris, Flammarion, 2007. Pp. 454, ISBN 9782082104982)

  • Van Troi Tran

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  • Van Troi Tran
    Université Laval, Québec et EHESS, Paris

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Il est toujours à la fois encourageant et fort décevant de constater qu’à côté des tempêtes qui secouent l’espace médiatique français autour d’un sujet historique brûlant — ici l’héritage colonial français — des recherches fines et rigoureuses qui rendent compte de la grande complexité de l’histoire coloniale et postcoloniale continuent d’être poursuivies. Ce volume retrace les transformations de ces manifestations du goût pour l’exotisme que sont les « musées des Autres » qui construisent le microcosme d’une mise en ordre du monde, depuis l’Exposition coloniale de 1931 jusqu’à sa plus récente incarnation qui est le controversé musée du quai Branly inauguré en 2006. L’auteur a le grand mérite de ne s’être pas confiné à une stricte analyse de la muséographie ou des représentations muséales de l’altérité pour relever le pari de brosser un tableau historique qui relate depuis les années 1930 les continuels entrecroisements entre le développement des pratiques muséales, les métamorphoses et redéfinitions de la discipline ethnologique et les enjeux politiques dont sont porteurs les discours coloniaux et postcoloniaux sur les Autres.

Le livre se divise en deux parties symétriques, la première retraçant la genèse de ce goût des Autres dans les années 1930 et la seconde évaluant les transformations du regard sur les autres civilisations depuis la seconde moitié du XXe siècle, qui se concrétisent notamment par une remise en question des frontières et de la nature de l’altérité dans la discipline ethnologique et par le glissement de l’ethnographique vers l’esthétique dans les modalités d’expositions.

Significatif est le choix d’entamer ce parcours historique par l’Exposition coloniale de 1931 et le développement de la discipline ethnologique dans les années qui suivent immédiatement (chapitres I et II). Selon l’auteur, l’Exposition de 1931 témoigne d’une nouvelle sensibilité dans le regard sur les Autres, notamment par rapport aux précédentes exhibitions ethnographiques présentant des reconstitutions de villages dits « indigènes ». L’insistance en 1931 sur la pluralité des civilisations d’outre-mer, sur l’importance de tenir une exposition à caractère didactique plutôt que forain, et sur l’objectif de mettre en valeur leur diversité au sein de l’empire colonial attesterait de l’évolution historique du discours colonial républicain et tracerait déjà sommairement les contours d’un universalisme différentialiste comme celui de l’UNESCO, qui prône la préservation de la diversité culturelle au nom de l’ensemble de l’humanité. Ce qui constitue par la suite le fil conducteur du livre, c’est, à travers les redéfinitions des vocations des musées des Autres, l’effritement d’une certaine utopie ethnologique, celle d’une science de l’Homme unifiée qui projette la constitution d’un savoir encyclopédique et définitif sur les autres civilisations et de la diffusion de ce savoir par l’institution muséale, et l’émergence et le développement du mythe des Arts premiers qui symbolise la rupture avec le paternalisme colonial et l’établissement d’une rencontre pacifique avec les autres civilisations.

La grande qualité de ce volume réside dans son travail d’historicisation qui conduit l’auteur à approcher chacun de ses objets sur un monde relationnel faisant apparaître les nombreuses connexions dans le temps et dans l’espace entre le rôle attribué aux objets et à la culture matérielle des civilisations Autres, les institutions muséales, l’organisation d’expéditions ethnographiques, les débats épistémologiques sur les méthodes et les pratiques en ethnologies, l’histoire tardive du colonialisme français et le contexte postcolonial actuel, et le rôle progressif des réseaux internationaux. L’Exposition coloniale de 1931 sur laquelle s’ouvre le premier chapitre, apparaît ainsi dans toute sa complexité avec la variété et l’ambivalence des discours coloniaux qui s’y entrelacent.

Cependant, et là surgirait peut-être la plus grande limite du livre, bien que Benoît de l’Estoile se propose avec raison d’approcher l’Exposition coloniale de 1931 et, dans une autre mesure, les expositions du musée de l’Homme et du musée des Arts et civilisations d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie au quai Branly, comme des rituels qui « performent » une redéfinition des référents identitaires du Nous et des Autres, il me semble que la dimension justement performative des analyses proposées s’efface derrière le patient travail d’archéologie du goût des Autres. En d’autres termes, le livre semble insister beaucoup plus sur construction que sur l’effectivité des expositions, alors qu’il est souvent intéressant de constater les décalages entre la mise en scène et la mise en ordre de l’altérité qui s’opèrent dans le travail muséographique (et ethnologique bien entendu) et la réception et l’appropriation des représentations par le public (comme par exemple dans Robinson 2002). À cet effet, le mouvement global vers la prise de parole des communautés représentées dans les expositions pourrait peut-être lui aussi trouver sa genèse dans l’Exposition coloniale de 1931 qui s’inscrit également dans l’émergence d’un espace public colonial ouvrant des fenêtres pour les revendications et demandes de reconnaissance de la part des colonisés (Lüsebrink 2002, 2003). De plus, je me demande si le titre du livre, Le goût des Autres, est celui qui reflète le mieux son contenu, alors que la dimension affective, sensible dans la rencontre de l’altérité est certes présente, mais demeure, il me semble, plutôt effacée derrière les descriptions du réseau des acteurs.

Par ailleurs, le chapitre sur le spectre du primitivisme (289-322) qui hante tout autant la discipline ethnologique que les pratiques muséales actuelles et les discours des politiques sur les autres civilisations me semble particulièrement réussi dans la mesure où justement l’auteur ne se contente pas de procéder à l’éternel travail académique de déconstruction des mythes qui orientent nos pratiques et nos discours, mais souligne également l’effectivité de l’essentialisme, tant dans la mise en forme de l’Autre, que dans la définition du Nous des communautés revendiquant leurs droits.

Parties annexes