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John Sanderson, Alexis de Tocqueville et Jules JaninSketches of Paris, ou la question de la démocratie sous la monarchie de Juillet

  • Hervé-Thomas Campangne

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  • Hervé-Thomas Campangne
    University of Maryland, College Park

Cover of La circulation de l’imprimé entre France et États-Unis à l’ère des révolutions, Volume 11, Number 1, Fall 2019, Mémoires du livre

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À l’époque où Tocqueville entreprend le voyage qui précède la rédaction de son célèbre ouvrage sur la démocratie en Amérique, nombreux sont les Américains, écrivains, artistes, scientifiques et intellectuels, qui traversent l’Atlantique pour un grand tour ou un séjour d’études qui leur permet de découvrir la France de la monarchie de Juillet. Parmi eux figurent des hommes et des femmes devenus célèbres : James Fenimore Cooper, Samuel Morse, l’homme politique Charles Sumner, l’éducatrice et future championne des droits de la femme Emma Willard, ou encore le médecin-poète Oliver Wendell Holmes[1]. D’autres sont moins connus, tel l’écrivain John Sanderson. Né à Carlisle en Pennsylvanie en 1783, celui-ci étudia le droit à Philadelphie avant de devenir professeur au Clermont Seminary. Littérateur et journaliste, il écrivit de nombreux articles pour le magazine Port Folio et le journal de Philadelphie The Aurora. Ses biographes le présentent comme un homme issu d’un milieu modeste, dont les opinions laissent transparaître un conservatisme profond[2]. Auteur de pamphlets et d’articles dans lesquels il défendit l’enseignement des lettres classiques contre les partisans d’une éducation pratique et empirique, il s’opposa en 1833 à l’ouverture d’un collège d’orphelins à Philadelphie, en raison de la pédagogie novatrice prônée par Stephen Girard, le philanthrope initiateur du projet. Écrivain patriote, il exalta dans la préface de sa Biography of the Signers to the Declaration of Independence (1823) toutes les vertus de ses compatriotes, affranchis selon lui depuis les origines de la nation américaine de « l’arrogance et de la servilité produites par l’inégalité des fortunes et des rangs[3] ».

En juin 1835, Sanderson partit pour la France, où il séjourna jusqu’en mai 1836. Rentré à Philadelphie, il publia un livre intitulé Sketches of Paris: In Familiar Letters from His Friends by an American Gentleman. Ce texte fut accueilli avec beaucoup d’enthousiasme des deux côtés de l’Atlantique : imprimé à Philadelphie en 1838, il fut également édité à Londres la même année sous le titre The American in Paris. Le célèbre romancier Jules Janin donna quelques années plus tard une adaptation française de l’ouvrage, publiée en deux volumes à Paris. Plusieurs raisons peuvent expliquer le succès rencontré par les Sketches of Paris : le style enjoué de Sanderson, les anecdotes piquantes relatées par un écrivain qui maîtrise parfaitement l’art du portrait et de la description, séduisirent un public avide de récits de voyages et d’aventures européennes. L’auteur sait aussi donner l’image d’une société française cultivée, frivole et corrompue, qui conforte les stéréotypes américains de l’époque. Mais au-delà du badinage littéraire, John Sanderson offre des réflexions de nature sociologique qui font écho et qui répondent, de plusieurs manières, aux observations réunies par Tocqueville à la même époque dans De la démocratie en Amérique.

Au moment où Sanderson rédige les Sketches of Paris, l’oeuvre de Tocqueville est déjà connue aux États-Unis. Dès 1836, des magazines comme l’American Quarterly Review ou la North American Review consacrent d’élogieuses recensions à un auteur présenté comme « un penseur original » et « un observateur clairvoyant[4] ». Si l’on peut imaginer qu’un lecteur cultivé comme Sanderson avait connaissance des travaux de Tocqueville, nulle mention de De la démocratie en Amérique n’apparaît dans les Sketches of Paris. Pourtant, la confrontation de l’oeuvre de Sanderson à celle du juriste français permet de dégager un exemple particulièrement révélateur de « regards croisés » sur la société et les institutions politiques françaises et américaines des années 1830. Les deux voyageurs se rejoignent par leurs méthodes, par le regard qu’ils portent sur l’histoire et le présent, par leur attachement aux libertés individuelles et aux principes de la démocratie, mais aussi par leur conservatisme social. À travers leurs oeuvres se dessinent de vastes tableaux qui se complètent et qui annoncent la vogue des « physiologies », ces ouvrages qui eurent pour vocation d’offrir à leurs lecteurs un panorama des moeurs contemporaines[5] : car, comme on le verra, pour Sanderson et Tocqueville, décrire la nation visitée revient aussi et peut-être surtout à donner « une image de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions[6] ».

En étudiant les Sketches of Paris, nous mettrons en lumière ce qui rapproche l’oeuvre de Sanderson de celle de son contemporain Tocqueville, tout en dégageant la spécificité et la complexité d’un texte qui procède à la fois du guide touristique, de la sociographie, et de la littérature panoramique. Une seconde partie sera consacrée à la pseudo-traduction des Sketches composée en 1843-44 par Jules Janin, qui fit subir d’étonnantes métamorphoses à son modèle américain. L’analyse des trois oeuvres qui nous intéressent nous permettra d’apporter un éclairage sur les débats qui concernent, des deux côtés de l’Atlantique, la marche de la démocratie, de la bourgeoisie et du libéralisme dans les années 1830-1840.

Sketches of Paris : du guide touristique à l’analyse sociologique et politique

À priori, des ambitions très différentes animent l’auteur des Sketches of Paris et celui de De la démocratie en Amérique. Tocqueville, comme on sait, souhaitait donner « une science politique nouvelle » à « un monde tout nouveau[7] ». Son ouvrage est beaucoup plus qu’un simple récit de voyage. Ayant « examiné l’Amérique pour y trouver des enseignements dont nous puissions profiter[8] », le juriste fonde son analyse sur des raisonnements rigoureux et des analyses méthodiques. Tocqueville, écrivait Raymond Aron, « est par excellence le sociologue comparatiste, qui essaie de dégager ce qui est important, par confrontation des espèces de sociétés appartenant à un même genre ou à un même type[9] ». D’autres ont même vu en lui le premier politologue contemporain[10]. Or, au premier abord, les objectifs que se fixe Sanderson sont très différents de ceux qui intéressent le voyageur français : à la manière de Montaigne, qui adressait nonchalamment ses Essais à ses « parents et amis[11] », l’auteur américain propose un florilège de textes qu’il intitule Familiar Letters to His Friends. « Je ne suis ni critique, ni politicien, ni économiste politique », écrit-il dans la préface des Sketches, mais plutôt, comme l’Autolycus de Shakespeare, un « collectionneur de bagatelles de peu de valeur[12] ». Les « croquis parisiens » sont présentés comme les carnets d’un flâneur qui note impressions et réflexions au gré des promenades et des rencontres. L’oeuvre s’inscrit dans une riche tradition littéraire qui inclut, du côté américain, le genre du « Sketch Book » mis en vogue par Washington Irving dans les années 1820[13], et du côté européen, la littérature panoramique parisienne, née de l’oeuvre de Sébastien Mercier, qui connut un formidable essor dans les années 1830-1840 avec des textes comme Le livre des cent-et-un (1831) ou le Nouveau tableau de Paris (1834-1835)[14].

Au niveau le plus évident, les Sketches procèdent à la fois du guide touristique et du récit de voyage destiné à un public mondain. Au fil des pages, Sanderson convie ses lecteurs à une promenade qui les conduit de Normandie jusqu’à Paris. À Rouen, il visite la cathédrale et regrette la barbarie des Anglais et des Français en contemplant la statue de Jeanne d’Arc. Aux Américaines qui aimeraient visiter Paris, il conseille de se reposer à Saint-Germain lors de leur arrivée en steamboat, et d’attendre le lendemain pour profiter pleinement des merveilles de la capitale[15]. Aux touristes qui voudraient suivre ses pas, il déconseille les guides parisiens : « un étranger voudra voir des choses qui ne sont plus des curiosités pour les autochtones. Ne prenez jamais pour guide un autochtone, mais toujours quelqu’un qui n’en sait pas plus que vous[16]. » Sanderson invite ses lecteurs à découvrir les guinguettes, les boulevards et leurs cafés, puis l’opéra où se produit Marie Taglioni, dont la renommée s’étendait alors à l’Europe entière[17]. Le panorama proposé inclut bien évidemment Versailles, où le voyageur s’émerveille devant la multitude des spectateurs rassemblés pour contempler les grandes eaux[18]. Au palais royal, « un tiers moins grand que votre Washington Square[19] » explique-t-il à ses lecteurs américains, il cherche les traces de l’histoire des personnages et des événements les plus remarquables des deux derniers siècles, puis s’arrête devant un jet d’eau orné d’une fleur de lys, « seul emblème de la monarchie qui ait échappé à la Révolution et aux Jacobins[20] ». Si le ton des Sketches est souvent celui de la conversation plaisante, les lettres de Sanderson prennent une tournure plus journalistique lorsqu’il relate la tentative d’assassinat de Louis-Philippe par Fieschi et décrit l’atroce spectacle des victimes de la machine infernale fabriquée par le conspirateur.

Cette écriture journalistique est complétée par la description de types sociaux, comme le portier (« habituellement une vraie canaille, et l’espion du gouvernement[21] »), le chiffonnier (« au sommet des petits métiers, il fait l’envie de tous les autres[22] »), la femme éduquée (« elle montre [son savoir] comme son joli pied et sa cheville[23] »), l’élégante (« tout le monde la connaît, tout le monde l’aime[24] »), ou encore le professeur (« Il a trois chambres dans différents endroits du quartier latin, et garde la troisième pour des aventures passagères[25] »). Sanderson rejoint ainsi l’abondante littérature qui ambitionne, dans les années 1830-1840, de déchiffrer et d’ordonner un monde social complexe en conjuguant, comme l’a noté Judith Lyon-Caen, « visée panoramique, typisation du social et obsession élucidatoire[26] ». Cette posture rappelle aussi celle de Tocqueville dans son ouvrage sur la démocratie en Amérique, où se succèdent les types sociaux qui permettent d’expliquer les principes et les effets des institutions démocratiques : on rencontre, parmi les portraits esquissés par le juriste, « le type légiste », le patriote, l’homme politique, la jeune fille, ou encore la femme mariée.

Chez Sanderson, l’entreprise sociographique ne se borne pas à l’étude des types parisiens : au fil des flâneries à travers les quartiers et les lieux symboliques, se dessine un itinéraire historique et sociologique qui autorise une analyse comparative des moeurs françaises et américaines. Une promenade au cimetière du père Lachaise entraîne les lecteurs des Sketches de la fosse commune où gisent « ceux qui n’ont ni argent, ni amis » jusqu’à « l’aristocratie des tombes[27] »; ces pérégrinations dans les allées du cimetière conduisent l’auteur à déplorer le républicanisme, la simplicité et la « froide négligence » de ses compatriotes lorsqu’il s’agit d’honorer la mémoire d’éminents citoyens[28]. Avec ce type de réflexion, Sanderson se rapproche à plusieurs égards de Tocqueville. En effet, on a pu dire de l’auteur de De la démocratie en Amérique qu’il « inaugure, en quelque sorte, une méthode comparatiste dont l’objet est moins l’examen et la mise en perspective des similitudes et des dissemblances des sociétés que l’exploration de leurs différences[29] ». Or cette méthode est aussi celle qui sous-tend, dans de nombreux cas, les observations rapportées par Sanderson au sujet de la France de la monarchie de Juillet.

Dès son arrivée en Normandie, le voyageur américain s’intéresse à la condition des paysans, dont il attribue la pauvreté à la surpopulation, mais aussi au système de l’héritage égalitaire, qui avait été consacré par le code civil en 1804. D’après lui, cette loi sur les successions, qui répartit le patrimoine entre les enfants, produit un morcellement des terres et des propriétés entraînant la pauvreté dans les villes autant que dans les campagnes. Ces remarques évoquent la pensée du juriste français, qui s’étonnait « que les publicistes anciens et modernes n’aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande influence dans la marche des affaires humaines[30] ». L’auteur de De ladémocratie en Amérique, qui note lui aussi les profondes transformations politiques et sociales engendrées en France par la loi sur les successions, lui attribue cependant, contrairement à Sanderson, des effets bénéfiques. Le morcellement des terres permet selon lui la circulation des fortunes, favorise l’égalité des conditions, et « détruit la liaison intime qui existait entre l’esprit de famille et la conservation de la terre[31] ». Bien que Sanderson ne partage pas l’optimisme de Tocqueville à ce sujet, il remarque néanmoins que l’abondance des terres inoccupées protège temporairement les Américains des « calamités » provoquées par le système de l’héritage égalitaire[32].

Pendant son court séjour en province, Sanderson est également frappé par les effets de la centralisation et de la verticalité du pouvoir. Aux États-Unis, rappelle-t-il à ses lecteurs, boroughs et townships constituent des communautés indépendantes; un individu pourra s’illustrer dans son village, puis dans son comté, dans son état, et enfin au niveau de l’Union. En France, par contre, les effets de la centralisation sont tels, écrit l’auteur américain, que « les provinces ont les coudes et les talons usés, tandis que Paris porte une robe élégante à la dernière mode[33] ». Ici encore, on songe à Tocqueville opposant la liberté et l’indépendance communale américaine à la rigidité d’une existence politique qui, comme en France, « a commencé dans les régions supérieures de la société, et s’est communiquée peu à peu, et toujours d’une manière incomplète, aux diverses parties du corps social[34] ».

Si l’auteur de De la démocratie en Amérique avait été impressionné, lors de son voyage, par le formidable essor du commerce, de l’industrie et du productivisme américains – dont il dénonçait par ailleurs les potentiels dangers –, Sanderson explique de son côté que la pauvreté des paysans français résulte de l’absence de machines et d’outillage qui permettraient d’augmenter la productivité; il s’étonne aussi du retard de la France dans la construction de chemins de fer et ironise au sujet des économistes français qui semblent penser que le meilleur système concevable consiste à produire le moins possible en faisant travailler le plus grand nombre. Plus loin, il déplore le protectionnisme des pays européens et leur réticence face au commerce international, qui représente selon lui le meilleur moyen d’éviter les guerres : « Si je souhaitais empêcher toute guerre future entre la France et l’Angleterre, je commencerais par construire un chemin de fer de Paris à Londres, et par supprimer toute restriction du commerce[35]. »

Chez Sanderson, la critique de la centralisation du pouvoir politique s’étend aussi à l’enseignement tel qu’il est dispensé et structuré en France. En décrivant pour ses lecteurs l’organisation des universités et des écoles, les académies et le travail des inspecteurs, ainsi que l’autorité des proviseurs et des censeurs, il constate que l’éducation constitue un monopole « universel et intouchable », avec tous les avantages et les maux inhérents à ce type d’organisation[36]. Les défauts du système retiennent surtout son attention : l’utilisation des mêmes textes dans toutes les écoles, l’autonomie limitée des professeurs, la disparition progressive de l’indépendance d’esprit « sans laquelle il ne peut y avoir ni génie, ni vertu[37] » constituent autant d’erreurs à ses yeux. Somme toute, Sanderson, qui pense clairement que l’autorité étatique détruit l’esprit de compétition indispensable à toute entreprise humaine, n’accorde aucune confiance au gouvernement en matière d’éducation. Pour lui, la ténuité de l’État engendre la perfection de l’économie sociale. L’écrivain américain affirme par ailleurs qu’aucune législation ne saurait empêcher la séparation des pauvres et des riches au sein d’écoles différentes, puisque les plus fortunés sauront toujours garantir la meilleure éducation à leurs enfants, quel qu’en soit le prix. Seules la philanthropie et les écoles administrées par les communautés trouvent grâce à ses yeux, ce qui le conduit à critiquer aussi bien les écoles françaises que celles de Nouvelle-Angleterre et de Pennsylvanie, où les enseignants sont payés 30 dollars par mois par l’État : avec un tel salaire, précise-t-il, on peut imaginer la piètre qualité de l’enseignement[38]. Bien qu’il ne s’oppose pas à ce que le gouvernement subventionne les écoles, Sanderson pense que la relation entre professeurs et parents doit rester privilégiée, et qu’il faut considérer ces derniers comme les détenteurs d’une forme de « pouvoir exécutif[39] ». Sur tous ces points, l’auteur des Sketches rejoint celui de De la démocratie en Amérique, qui, dans le chapitre qu’il consacre aux effets politiques de la décentralisation administrative aux États-Unis, exprime son admiration pour les écoles nombreuses et efficaces que les Américains ont su créer à l’échelle communale en l’absence de « ces règles uniformes qui semblent sans cesse veiller sur chacun de nous[40] ».

Sanderson et la langue des démocraties

S’il porte généralement un regard sévère sur le gouvernement de la monarchie de Juillet, Sanderson comprend aussi que la France des années 1830 est un pays en pleine transformation. Conscient du fait que les Trois Glorieuses ont mis fin à certaines inégalités, il voit comment la montée de la bourgeoisie a pu favoriser l’essor du commerce, qui entraîne des métamorphoses sociétales profondes et parfois inattendues. L’auteur des Sketches consacre ainsi un passage plein de perspicacité à ce que Tocqueville appelle « la langue des démocraties ». Dans un extrait peu souvent cité de De la démocratie en Amérique, le juriste français explique que le génie des peuples démocratiques « se manifeste dans le grand nombre de nouveaux mots qu’ils mettent en usage[41] ». Le mouvement propre à l’état démocratique engendre un renouvellement constant du lexique : d’un côté, les idiolectes de castes disparaissent alors que l’égalité des conditions efface les différences de classes; de l’autre, des expressions empruntées au vocabulaire spécialisé des professions – tout particulièrement celles de l’industrie et du commerce – viennent enrichir la langue utilisée par le plus grand nombre. Les Américains, note encore Tocqueville, détournent des expressions communes pour leur donner un sens nouveau et inusité; la passion qu’ils éprouvent pour les idées générales les conduit à privilégier les termes génériques et les mots abstraits. De la même manière, Sanderson relève, au fil de ses pérégrinations, les effets prononcés qu’exercent la prédominance de la bourgeoisie et l’esprit de commerce sur le paysage linguistique français. Le marchand de l’ancien temps, remarque-t-il, est devenu un « commerçant », son comptoir s’est transformé en « bureau », sa boutique s’est métamorphosée en « magasin », et les acheteurs qui appartenaient jadis à sa « pratique » composent désormais sa « clientèle ». Le promeneur américain découvre avec bonheur les « magasins de nouveautés », et s’arrête devant les écriteaux annonçant des articles vendus « au rabais par cessation de commerce[42] ».

À plus d’un titre, le point de vue de Sanderson rejoint le paradigme démocratique décrit par Tocqueville. L’égalité des conditions, la décentralisation, la participation de tous à la vie politique, la mobilité sociale, la séparation des pouvoirs, l’influence du commerce et de l’industrie constituent le prisme au travers duquel l’auteur américain observe et tente de comprendre la société française des années 1830. Des impressions favorables viennent nuancer des passages plus critiques dans lesquels Sanderson déplore la multitude de fonctionnaires et d’espions employés par l’État français, l’utilisation de passeports qui restreignent la liberté de mouvement, les perquisitions de l’omniprésente préfecture de police, ou encore la violation des correspondances privées : c’est, par exemple, le portrait élogieux de Louis-Philippe, gouvernant « exemplaire dans sa vie privée[43] » qui privilégie l’agriculture, le commerce et la paix, ou la description des partis d’opposition, en particulier celui des Républicains, ennemis de toute forme de monarchie et partisans d’un gouvernement élu qui se rapprocherait de celui des États-Unis. S’il exprime son inquiétude face aux actions d’un ministre de la Justice qu’il estime motivé par la vengeance davantage que par l’équité, s’il dénonce les abus de pouvoir dont il est parfois témoin, Sanderson manifeste son espoir au regard de la politique d’un roi qui, rappelle-t-il à ses lecteurs, parle parfaitement anglais et se souvient avec émotion du séjour passé aux États-Unis pendant ses années d’exil. Tout bien considéré, l’auteur des Sketches pense que les Français aspirent à une forme de gouvernement modéré, et plus démocratique : « La France a essayé les alternatives des deux extrêmes du gouvernement humain, ou plutôt du mauvais gouvernement. Elle s’est ruée d’une monarchie absolue vers la démocratie la plus folle, puis de nouveau vers le despotisme militaire[44]. » Pourtant, Sanderson comprend aussi, comme Tocqueville, que la démocratie américaine n’est pas forcément le modèle qui s’impose logiquement à la France. Disciple de Montesquieu, l’auteur de De la démocratie en Amérique soulignait l’influence exercée par la nature du pays et les faits antécédents sur les constitutions politiques. Sanderson met lui aussi en évidence le contexte géographique, historique et sociologique qui entrave le développement d’une république à l’américaine sur le sol français : c’est peut-être là, écrit-il, « l’expérience d’un autre siècle », envisageable seulement à partir du moment où la viabilité du modèle américain aura été démontrée avec certitude[45].

Bien que la pensée de Sanderson rejoigne très souvent les idées développées par Tocqueville, son de vue s’éloigne de celui de l’auteur de De la démocratie en Amérique à plusieurs égards. Son analyse de l’influence des journaux des deux côtés de l’Atlantique, en particulier, répond avec quelques divergences aux passages bien connus que Tocqueville a consacrés à la liberté de la presse. Pour le juriste français, les journaux, qui jouent un rôle similaire à celui des associations de citoyens, représentent un élément constitutif de la démocratie. La quantité de publications étant proportionnée au degré de centralisation d’un pays donné, celles-ci se trouvent logiquement en plus grand nombre aux États-Unis qu’en France sous la monarchie de Juillet. La multiplicité des journaux repose aussi, selon Tocqueville, sur l’absence de patentes pour les imprimeurs, ainsi que de timbre et d’enregistrement pour la presse, cette souplesse législative facilitant la création de publications périodiques. L’auteur de De la démocratie en Amérique précise d’autre part que le rôle de la presse consiste à faire circuler les grands thèmes de la vie politique dans un pays entièrement décentralisé, jusque dans les bourgades américaines les plus reculées.

Sanderson recense de son côté les multiples quotidiens publiés en France, à commencer par Le Moniteur, qui fait office, explique-t-il, d’organe du gouvernement. Il se tourne alors vers Le Constitutionnel, gazette « la plus potineuses de toutes[46] », dans laquelle la petite bourgeoisie aime lire une critique acerbe du gouvernement aussi bien que de tous les partis d’opposition. L’auteur des Sketches décrit aussi le Journal des débats, fort prisé selon lui de la haute bourgeoisie, puis la Gazette de France et La Quotidienne, qui incarnent la voix du parti royaliste; viennent ensuite les divers représentants des partis réformistes que sont Le Temps, Le Messager, le Journal ducommerce et Le Courrier. Face à cette profusion de périodiques qui n’est pas sans rappeler la pléthore de publications américaines décrite par Tocqueville, Sanderson s’intéresse tout particulièrement au National, organe du parti républicain, qui « préconise le système des États-Unis[47] », ainsi qu’au Galignani’s Messenger, apprécié aussi bien par la bourgeoisie cosmopolite et les gens de lettres que par les industriels internationaux. Il s’émerveille également devant les différents systèmes de distribution qui assurent aux journaux français un lectorat « immense[48] ». Si Sanderson s’accorde avec Tocqueville pour reconnaître que la manière élevée et souvent éloquente des journalistes français s’oppose à la rudesse de leurs confrères américains, il s’écarte sur un point de l’auteur de De la démocratie en Amérique. Là où ce dernier exalte la liberté d’une presse libérée du joug de l’État, l’Américain accorde des effets positifs à la censure exercée en France par un « Argus aux cent yeux[49] ». Selon Sanderson, la liberté d’opinion est forcément limitée aux États-Unis, puisque éditeurs et propriétaires entrent directement en relation avec des lecteurs dont ils doivent satisfaire toutes les exigences; en France, en revanche, l’existence de comités éditoriaux devant répondre à la censure de l’État assure, paradoxalement, l’existence d’une presse plus objective qui ne répond pas forcément aux désirs de son lectorat. De manière inattendue, l’écrivain américain semble approuver la politique autoritaire que le gouvernement de Louis-Philippe mit en place après 1833, dont les lois sur la presse de septembre 1836 furent l’expression la plus saillante.

Comme le rôle de la presse, celui de la religion donne lieu chez Sanderson à une série de réflexions qui contrastent avec celles qu’offre Tocqueville en comparant comme lui l’influence des Églises aux États-Unis et en France. Selon le juriste français, la religion, ferment de la démocratie, exerce une action à la fois directe et indirecte sur la politique : parce qu’elle « enseigne aux Américains l’art d’être libre[50] », elle favorise le maintien des institutions autant que de l’ordre public. Sanderson, qui note la théâtralité des processions et des rites catholiques français, s’émerveille devant l’architecture des églises et des cathédrales, et décrie l’austérité des temples américains, ainsi que les sectes religieuses qui suppriment tout ce qui « gratifie les sens en toute innocence[51] ». « J’aimerais une religion intermédiaire », explique-t-il, « entre cette vivacité catholique et notre monotonie presbytérienne[52] ». S’il s’élève contre le célibat des prêtres catholiques, Sanderson condamne aussi l’exclusivisme des églises presbytériennes et épiscopales, qui inspirent un profond sentiment de honte aux plus pauvres des citoyens. Il déplore également le dogmatisme des religions américaines, et les nombreux schismes qui conduisent les sectes à se multiplier aux États-Unis. À l’observance la plus stricte du sabbat caractéristique de son pays, il préfère la pratique française qui consiste à envisager le dimanche comme une journée de distraction et de loisirs. L’analyse de l’écrivain américain s’oppose donc à celle de Tocqueville, qui voit dans la religion telle qu’elle s’est développée aux États-Unis la condition même de la liberté. Pour Sanderson, contrairement à ce que pense l’auteur de De la démocratie en Amérique, la religion ne mène pas nécessairement aux lumières, mais risque d’engendrer l’hypocrisie et la corruption. Au modèle américain, l’auteur des Sketches préfère celui d’une religion d’État qui permet d’ouvrir les Églises à tous les citoyens, sans discrimination aucune.

Comme Tocqueville aussi, Sanderson s’intéresse tout particulièrement à l’éducation des jeunes filles. Chez les deux écrivains, on trouve des principes d’analyse multiples : du côté masculin, les types sociaux se définissent par leurs occupations, tandis que l’univers féminin s’aborde à partir des âges ou des situations conjugales[53].

L’auteur de De la démocratie en Amérique, qui met en exergue l’intérêt politique de tout ce qui influe sur la condition des femmes, admire l’indépendance des jeunes Américaines, promptement et complètement livrées à elles-mêmes dans un état social démocratique. Très tôt affranchies de la tutelle maternelle, exposées aux vices et aux périls de la société, elles n’ont ni la naïveté ni l’ignorance puérile caractéristiques des jeunes Européennes. On trouve chez Tocqueville une ardente critique de l’éducation « timide, retirée et presque claustrale[54] » que la société de son temps réserve aux jeunes Françaises. Contrairement à ces dernières, les femmes américaines, lorsque vient le temps du mariage, sont prêtes, selon le juriste français, à affronter les réalités et les sacrifices de la vie conjugale, car elles comprennent « que les amusements de la jeune fille ne sauraient devenir les délassements de l’épouse, et que pour la femme les sources du bonheur sont dans la demeure conjugale[55] ».

En comparant à son tour l’éducation des jeunes filles en France et aux États-Unis, Sanderson dresse un constat similaire, de prime abord, à celui de Tocqueville : le voyageur américain remarque que la jeune Française reçoit une éducation qui l’écarte de la société et lui interdit l’indépendance de la jeune Américaine. Cependant, Sanderson porte sur ces deux formes d’éducation un regard très différent de celui de Tocqueville. La jeune Française apprend selon l’écrivain américain à devenir « un être social[56] ». Son apprentissage est celui de la conversation, de l’éloquence, des langues classiques et des belles-lettres, et sa destinée n’est pas celle d’une prisonnière qui doit tout sacrifier à son mari et à ses enfants, mais celle d’une femme qui pourra s’épanouir dans la vie conjugale. La vivacité d’esprit de la Française apparaît, écrit Sanderson, précisément au moment où l’on demande à la jeune mariée américaine de ne plus jamais montrer la sienne[57]. L’auteur des Sketches exprime ainsi sa préférence pour une éducation qui, si elle affranchit plus tardivement la jeune Française du joug parental, lui assure une liberté d’esprit pérenne.

Jules Janin et les métamorphoses des Sketches of Paris

En France, les Sketches of Paris connurent un destin inattendu. Le livre de Sanderson fit en effet l’objet d’une adaptation rédigée par Jules Janin, écrivain quelque peu oublié aujourd’hui, qui fut pourtant l’un des hommes de lettres les plus influents de son temps. Critique dramatique, romancier, poète, journaliste, historien et essayiste prolifique, il fut élu à l’Académie française au fauteuil de Sainte-Beuve en 1870[58]. Avec Un hiver à Paris (1843), Janin s’approprie l’oeuvre de Sanderson pour proposer à ses lecteurs un « livre écrit au-delà des mers, gravé à Londres, traduit et dessiné à Paris, [...] récit très exact et très-véridique qui nous est venu du pays de Cooper et de Washington[59] ». Le succès d’Un hiver à Paris est tel que le « traducteur » publie en 1844 un deuxième volet intitulé L’été à Paris. Bien que Sanderson ne soit pas nommé dans les deux volumes en question, on y reconnaît de nombreux passages empruntés à l’auteur des Sketches of Paris. Pourtant, les analyses et les observations rapportées par Sanderson sont très librement adaptées – et souvent transformées – par Janin[60]. Le diptyque proposé par l’auteur français constitue un cas particulièrement intéressant de pseudo-traduction : présenter une oeuvre comme traduite, ainsi que l’a montré Sylvain Ledda, est en soi « un gage de nouveauté, de curiosité et d’intérêt pour le lecteur[61] »; mais au-delà de cette visée publicitaire, Un hiver à Paris prend la forme d’un palimpseste où le lecteur avisé peut retrouver les fragments de l’oeuvre d’un écrivain américain que Janin ne cite jamais directement. L’auteur supposé du texte traduit est décrit comme un « Yankee » venu non pas de Philadelphie, à l’instar de Sanderson, mais de New York : il incarne l’un de ces « étrangers à Paris » dont Charles Warée déclina les différents types dans un ouvrage auquel Janin participa aux côtés d’écrivains comme Louis Desnoyer ou Eugène Guinot[62].

L’itinéraire proposé dans Un hiver à Paris reste très proche de celui des Sketches : le lecteur est convié à une longue flânerie à travers les lieux et les monuments parisiens les plus chargés d’histoire, les Tuileries, le Louvre, les théâtres, les Champs-Élysées; au gré de ces pérégrinations, le narrateur accumule les portraits d’hommes et de femmes illustres, les méditations sur le sens de l’histoire, ainsi que les analyses sur les moeurs et la société françaises.

Dans la préface du premier volume du Livre des cent-et-un publié en 1831, Janin avait expliqué qu’un seul chroniqueur ne saurait rendre justice aux multiples facettes de la société moderne[63]. Dans Un hiver à Paris, il confie le travail du sociographe à un voyageur qu’il décrit comme suit :

Il était arrivé à Paris un Parisien évaporé, tout disposé aux plus vives folies; il en sortit un grave Américain, tout préparé aux calmes et tranquilles honneurs que la mère patrie tient en réserve pour les fils de sa prédilection. Ce que nous pouvons vous dire de plus net sur notre voyageur, c’est que son observation était calme, sa volonté ferme, son étude pleine de sens; c’est qu’il avait en lui-même l’instinct des observateurs habiles; c’est qu’enfin il avait laissé à la porte même de la cité parisienne la froideur nationale, pour obéir à l’enthousiasme passionné des grandes choses et des beaux-arts[64].

Au point de vue nuancé et parfois très critique de Sanderson, Janin substitue celui d’un « La Bruyère américain[65] », tout acquis aux charmes de la culture française et grand admirateur de la monarchie de Juillet. Car le « traducteur » français est avant tout un bourgeois orléaniste, un partisan indiscutable de Louis-Philippe qui cherche à défendre les institutions issues de la révolution de 1830 en décrivant la société de son temps. Le ton est donné dès les premières descriptions : là où Sanderson faisait part à ses lecteurs de son dégoût devant la boue, la cohue, le bruit insupportable de Paris, l’Américain mis en scène par Janin respire avec délice l’air pur et vif d’une ville où « les voitures roulaient doucement sur un sable fin et doux comme le gazon[66] ». Lors de son arrivée en Normandie, l’auteur des Sketches peignait, comme on l’a vu, un tableau fort sombre de la déchéance des paysans de province, victimes d’une centralisation impitoyable et de l’insouciance des élites parisiennes. Dans L’été à Paris, le New Yorkais s’extasie, au contraire, devant la beauté d’une province opulente entre toutes. Sanderson regrettait l’isolement d’une région que seule la diligence permettait d’atteindre : le personnage de Janin arrive quant à lui à Rouen « à l’instant même où le chemin de fer faisait son entrée triomphale dans l’admirable province[67] ». Suit alors une description de l’arrivée en train des deux fils de Louis-Philippe, acclamés par une « double foule anglaise et française à la fois[68] »; ce tableau occasionne un long panégyrique des ingénieurs et des ouvriers auteurs d’un ouvrage pour lequel il a fallu surmonter des obstacles qui paraissaient infranchissables.

En dépeignant la Chambre des députés, l’auteur des Sketches donnait une analyse mitigée d’une institution qui, bien qu’elle mette en valeur des esprits brillants comme Thiers ou Guizot, représentait une forme de démocratie censitaire limitée, où prédominaient les intérêts des grands propriétaires. Sanderson s’étonnait que seuls 250 000 électeurs soient habilités à voter dans un pays de 30 millions d’habitants. En comparaison, expliquait-il à ce sujet, un million d’électeurs anglais, dans un pays de 25 millions d’habitants, étaient alors appelés à choisir les députés de la Chambre des communes. L’auteur américain regrettait tout particulièrement que les députés français ne soient pas soumis au jugement de « ce tribunal que nous appelons aux États-Unis l’opinion publique[69] ». Dans Un hiver à Paris, Janin reprend la description du Parlement proposée par Sanderson, mais met en scène un voyageur américain beaucoup plus admiratif, qui prétend offrir une « fidèle esquisse de toutes ces têtes parlementaires, parmi lesquelles il y en a quelques-unes capables de mener le monde[70] ».

En étudiant ces « têtes » ainsi que d’autres types sociaux parisiens, Janin approfondit l’analyse physionomique et physiologique qui apparaissait déjà dans les Sketches. Par exemple, Berryer, « homme au regard vif et hardi », incarne le « royaliste resté un royaliste malgré la dernière révolution », qui « mourra dans sa croyance[71] »; à voir « la tête haute, la démarche indécise » du duc de Fitz-James, on reconnaît « un de ces vieux types de la vieille noblesse française qui s’en vont pour ne plus revenir[72] ».

Chez Janin, l’éloge de la Chambre des députés sous la monarchie de Juillet est tout d’abord celui d’un système politique au sein duquel la royauté sert de contrepoids au pouvoir des grands chefs de partis que sont Thiers et Guizot. Ces grands hommes pratiquent une forme d’éloquence naturelle et fondamentalement française, débarrassée des artifices de la rhétorique, et partagée par tous les ténors du moment : « Ce qui fait le grand intérêt de la Chambre des députés, c’est que tout ce qui s’y dit est absolument et réellement improvisé », s’exclame le narrateur d’Un hiver à Paris[73]. Parmi les orateurs de la Chambre, le « Yankee » croit apercevoir en M. Dupin « le vrai bourgeois des États-Unis[74] ». Il admire surtout Odilon Barrot, qui soutint en 1830 une monarchie constitutionnelle en faveur du duc d’Orléans. Dans ces pages, Janin invente un voyageur qui reconnaît dans les institutions françaises de la monarchie de Juillet une forme de gouvernement proche à plus d’un titre de celui des États-Unis : le bourgeois « entêté, violent, superbe, orgueilleux de sa puissance » y est roi, et le roi y est bourgeois, Louis-Philippe incarnant tout à la fois « le prince du sang royal et le bourgeois de Paris, vainqueur en 1830[75] ». Le rapprochement est d’autant plus surprenant que le modèle américain – contrairement au modèle anglais – fut très rarement évoqué dans les débats parlementaires sous la monarchie de Juillet[76].

Plus généralement, Sanderson réinventé dans Un hiver à Paris confirme la thèse qui est celle de Janin dans son Histoire de France servant de texte explicatif aux tableaux des Galeries de Versailles (Paris, Gavard, 1838) : les institutions de la monarchie de Juillet sont l’aboutissement logique et admirable de l’évolution de la France, pays promis à un bel et grandiose avenir sous le règne d’un souverain qui a su « rendre au peuple de France son cher drapeau tricolore, soutenir les premiers assauts de la République, [...] affronter en même temps les colères, les vengeances, les regrets des uns et des autres[77] ». Dans son panorama de l’histoire récente, le Yankee mis en scène par Janin ignore les mesures répressives de 1834, les désaccords de Thiers et de Louis-Philippe au sujet de la politique étrangère, et toutes les vicissitudes de la monarchie de Juillet; écrits sous le ministère de Guizot, les deux volumes de Janin célèbrent la politique du dernier ministre de Louis-Philippe, beaucoup plus qu’ils ne traduisent les observations sociologiques et politiques de Sanderson.

Conclusion

Les Sketches of Paris constituent de plusieurs manières une réponse aux travaux de l’auteur De la démocratie en Amérique, tout particulièrement sur des questions comme celles de l’éducation, de la religion, de la presse, ou du système politique français. L’oeuvre de Sanderson n’a pas la même ampleur, bien sûr, que celle de Tocqueville : là où ce dernier cherche à bâtir des théories et donne les bases de la science politique moderne, l’écrivain américain se contente d’observer, d’analyser et de comparer pour offrir un tableau des moeurs françaises et américaines de son temps. Pourtant, c’est précisément ce point de vue panoramique et sociographique sur la France et les États-Unis des années 1830 qui le rapproche du juriste français. Comme nous l’avons déjà signalé, malgré les affinités d’esprit et de méthode entre les deux écrivains, aucune mention de l’oeuvre de Tocqueville n’apparaît dans les Sketches of Paris. Il reviendra donc à Jules Janin d’inventer un Sanderson qui relate sa rencontre avec un jeune député et membre de l’Institut, « auteur de ces quatre volumes qui ont si fort agité l’Amérique[78] ». Admiratif, le Yankee de Janin s’émerveille que Tocqueville ait expliqué le premier tous les mystères de la constitution américaine. Pourtant, il regrette que le juriste n’ait pas commencé son livre par ses deux derniers volumes. Ce point de vue, s’il ne reflète pas celui de l’ensemble du lectorat français, qui réserva au deuxième tome de De la démocratie en Amérique un accueil moins enthousiaste qu’au volume de 1835, s’explique par le parti pris orléaniste de Janin : la seconde partie de l’oeuvre de Tocqueville s’achève sur une mise en garde contre les dangers du despotisme démocratique, fort séduisante pour l’auteur d’Unhiver à Paris et son « Yankee » imaginaire. Autour de la rédaction et de la fortune des Sketches of Paris se profile ainsi un transfert culturel, littéraire et politique inattendu : afin de montrer que la monarchie de Juillet constitue l’aboutissement triomphal de toute l’histoire de France, un écrivain français s’approprie l’oeuvre d’un auteur américain qui dépeint la société française à l’aune des principes de la jeune démocratie américaine. Le parcours est d’autant plus surprenant que le texte de Jules Janin sera traduit en anglais en 1844 et publié à New York sous le titre The American in Paris, During the Winter.

Appendices