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Si l’héritage de Marcel Mauss a longtemps été assumé par le structuralisme, dans le sillage de C. Lévi-Strauss (1950), on assiste depuis une dizaine d’années à un renouveau d’intérêt pour son oeuvre, sous d’autres impulsions. Celle du « Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales » (MAUSS) d’abord, qui s’est attaché à présenter sous un éclairage nouveau la problématique maussienne du don ; celle, aussi, d’anthropologues océanistes (Sahlins, Schwimmer, Godelier, Tcherkezoff...) et celle d’anthropologues travaillant sur les Indiens de la côte nord-ouest (notamment Schulte-Tchenkov, Mauzé...). Ces différents chercheurs ont fait une critique des sources de Mauss et en ont renouvelé l’analyse à partir de données ethnographiques nouvelles. Mais il s’est agi, presque toujours, de débats entourant l’« Essai sur le don » (1925), son oeuvre la plus connue, qui repose en grande partie sur l’ethnographie de ces deux grandes aires. Une impulsion d’un tout autre ordre doit, enfin, être mentionnée, elle émane du Québec et résulte du travail pionnier de Marcel Fournier, spécialiste de l’école durkheimienne. En compilant la correspondance de Mauss et ses oeuvres inédites, et en recueillant les témoignages de nombreux intellectuels, anciens étudiants de Mauss, parents, amis, ainsi que toute l’information pertinente disponible, ce sociologue a rédigé la première et incontournable biographie intellectuelle du père fondateur de l’anthropologie française[1]. Mais bien des zones d’ombres recouvrent encore certaines des publications, des activités, des interventions et des relations de Mauss, dont les effets, bien que peu connus, n’en sont pas moins réels et participent de son héritage.

Je voudrais m’attarder, dans ce texte, sur les rapports que Mauss a entretenus, de son vivant, avec l’anthropologie des peuples arctiques, en général, et du peuple inuit (eskimo)[2], en particulier ; je voudrais retracer, aussi, les filiations intellectuelles qui permettent d’expliquer la résurgence d’une pensée maussienne dans les recherches actuelles sur les Inuit d’Alaska, de Sibérie, de l’Arctique canadien et du Groenland ; et ceci en dépit du morcellement de son héritage intellectuel, après sa mort. Cette résurgence est décelable au sein de plusieurs traditions anthropologiques, aux États-Unis (Université de Chicago), au Canada (Université Laval), aux Pays-Bas (Universités de Leiden et de Nimègue), et en France (Musée de l’Homme, ehess, ephe ve section, inalco et le nouveau Musée du Quai Branly). J’utiliserai pour cela les témoignages que j’ai recueillis depuis 45 ans auprès des ethnologues de l’arctique ainsi que des extraits de la correspondance échangée par Mauss avec certains de ces chercheurs, provenant du fonds Hubert-Mauss (Archives du Collège de France) ou du fonds Robert-Gessain (communiqués par Madame Monique Gessain). Que le lecteur me pardonne de m’être placé ainsi au coeur de ce voyage dans le passé, à la recherche de Mauss, mais c’est le moyen le plus simple que j’ai trouvé pour démêler ce dossier complexe et enchevêtré d’un siècle de tentatives, le plus souvent ratées, de poursuivre l’oeuvre de Mauss sur les Inuit de 1906.

I. Le souvenir de Mauss chez les anthropologues de l’Arctique, dans les années 1950

Mauss est décédé en 1950, oublié de beaucoup[3], célébré par d’autres[4]. C’est en 1955 que j’entendis pour la première fois prononcer son nom, à l’occasion de visites que j’effectuais chez des anthropologues qui l’avaient bien connu, des spécialistes des peuples arctiques. Étudiant en classe de « lettres supérieures » (hypokhâgne), au Lycée Pasteur de Neuilly, j’avais reçu l’année précédente un modeste prix de la Fondation nationale des bourses Zellidja, pour un rapport de voyage d’études chez les Sami (Lapons) de Norvège et je projetais d’aller partager, pendant quelques mois, la vie d’une communauté inuit de l’Arctique canadien. Dans une perspective évolutionniste, encore assez commune à cette époque, j’imaginais que les Inuit, chasseurs de phoques et de caribous, étaient plus « primitifs » et plus proches de la vie de nos ancêtres chasseurs, de la préhistoire, que les Sami, éleveurs de rennes, que je venais de visiter... Je découvrirai plus tard, en lisant Mauss, qu’il partageait lui-même cette idée, comme nombre de ses contemporains[5].

Le département des Peuples Arctiques du Musée de l’homme était alors dirigé par Éveline Lot-Falck. J’allais lui demander conseil ; elle me montra les collections inuit de son département et évoqua avec une grande émotion les années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale. Elle m’apprit que Marcel Mauss avait fait preuve d’un grand courage pour tenter sans succès de sauver la vie de ses étudiants et collaborateurs du Musée, emprisonnés pour leurs activités de résistance. Elle y avait perdu un beau-frère, Boris Vildé, chargé à l’époque du département des Civilisations Arctiques, et un « fiancé », Anatole Lewitsky, chargé du département Asie du Musée de l’Homme. Elle me fit ensuite rencontrer André Leroi-Gourhan, directeur de l’Institut d’Ethnologie, qui avait ses bureaux dans le même bâtiment. En plus d’être un éminent préhistorien, il s’intéressait à la culture matérielle des peuples arctiques et avait publié un ouvrage sur La civilisation du renne. Il m’accueillit avec beaucoup de simplicité et me conseilla de lire le Manuel d’ethnographie[6] de Mauss avant d’aller sur le terrain. Il m’incita aussi à suivre, à mon retour, une formation universitaire à l’Institut d’ethnologie. Il avait été lui-même étudiant de Mauss et il évoqua devant moi l’intérêt que ce dernier portait aux Inuit... Je rendis par la suite visite à Paul-Émile Victor, directeur des Expéditions polaires françaises ; c’était le plus célèbre des spécialistes français de l’Arctique. Il m’offrit son aide, me prêta de l’équipement pour le froid, et m’introduisit auprès de son ancien compagnon d’expédition au Groenland, le docteur Robert Gessain, qui travaillait au Musée de l’homme... Tous deux avaient, me dirent-ils, bénéficié, 20 ans auparavant, des conseils, de l’aide et de l’appui de Mauss.

Ce dernier avait enseigné l’ethnologie pendant plus de 50 ans à Paris et l’on peut comprendre que son influence ait été grande, en France, dans ce domaine. Mais j’allais bientôt découvrir que son souvenir était également resté très présent, en Amérique du Nord, du moins chez quelques pionniers de la recherche arctique. Ce fut d’abord Vilhjalmur Stefansson, un des derniers grands explorateurs de l’Arctique, qui me parla de Mauss, au retour de ma deuxième mission chez les Inuit du Québec arctique (Nunavik), en 1960. J’étais venu le voir au Dartmouth College (New Hampshire, É.-U.). En fait, il me parla surtout d’Henri Beuchat, un proche collaborateur de Mauss, recruté comme ethnologue en chef par l’Expédition arctique canadienne (1913-1918) que lui-même avait dirigée. C’est au cours de cette expédition que disparut le pauvre Beuchat, avec dix de ses compagnons, après que leur navire, le Karluk, eut été disloqué par les glaces...

Henri Beuchat (1878-1914), Victoria, Juin 1913

Henri Beuchat (1878-1914), Victoria, Juin 1913

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J’eus l’occasion, deux ans plus tard, d’obtenir plus de détails sur ce drame, de la bouche de Diamond Jenness, qui lui aussi avait participé à l’expédition, comme ethnologue en second. Il avait, me dit-il, une grande admiration pour la culture générale et le savoir immense de Beuchat, qu’il avait dû remplacer au pied levé. Cette rencontre eut lieu durant l’été 1962, au ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien (Ottawa), où l’on m’avait installé dans un bureau contigu à celui de Jenness, afin de rédiger mon rapport de terrain... Jenness aimait venir bavarder après le travail, c’est ainsi qu’il me raconta comment il avait eu la chance d’entendre une conférence de Mauss, grâce à son condisciple d’Oxford, Marius Barbeau, qui l’avait un jour amené à l’École pratique des hautes études, à Paris. Barbeau était maintenant à la retraite, mais on le croisait parfois encore dans les couloirs du Musée national du Canada. J’eus la surprise d’avoir, trente-cinq ans plus tard, confirmation de ces faits, dans une lettre envoyée par Jenness à Marcel Mauss, trouvée dans les archives du Collège de France :

Department of Mines, Canada,
Ottawa, July 7, 1925
Victoria Memorial Museum,

Dear Dr. Mauss :

With passing years, and perhaps a little more wisdom, I have reached the conclusion that I really know very little about the Eskimos, in spite of living amongst them for three years, and that an armchair philosopher whom the average fieldworker too often disdain frequently has a truer and more rounded viewpoint of native culture than the man who is on the spot. If I could rewrite my book on the Copper Eskimos there are many things about which I should be less positive, and many things which would require considerable revision. I am glad you did not take my ebulition against your theory too seriously. I still think the case overdrawn, but the theory was undoubtedly valuable and opened my eyes to many things that I would otherwise have overlooked. Beuchat, had he lived, would not have made the mistakes I have made, and would have seen more deeply into Eskimo culture. Barbeau, who shares my office, tells me that you have long been ill and unable to carry on your studies with your old intensity. I trust that your health has greatly improved and that you will continue to teach us, and guide us in our work, here among the Indians and Eskimos. With kindest regards, Yours sincerely.

D. Jenness

P.S. I have always remembered a lecture at the Sorbonne, by you, which Barbeau took me to hear, 15 or 16 years ago, and hoped to hear you again. The teachers of our youth, you know, always remain our teachers, even in old age.

Ce post-scriptum nous renvoie à l’annuaire 1908-1909 de l’École pratique des hautes études (5e section des Sciences religieuses), à la Sorbonne, où Mauss enseignait depuis 1901. Nous y trouvons le nom de Marius Barbeau qui en était à sa première inscription ; il côtoyait des étudiants assidus comme Maxime David (depuis 1905), Stefan Czarnovski (depuis 1904), Henri Beuchat (depuis 1902), et René Chaillié, le plus ancien de tous (depuis 1901). C’était une équipe de choc qui collaborait étroitement avec Mauss, tant par sa participation à ses cours et séminaires que par sa contribution à l’édition de L’Année sociologique. Ils avaient tous en commun de s’être intéressés aux Inuit (Esquimaux, ou Eskimos, comme on les appelait à l’époque), sur des thèmes variés et à des degrés divers, entre 1903 et 1906. Ils avaient, en quelque sorte, participé à la production d’un essai qui occupe une place très originale dans l’oeuvre de Mauss, l’« Essai sur les variation saisonnières des sociétés Eskimos », publié dans le volume 9 de L’Année sociologique (1906), même si c’est surtout la collaboration de Beuchat qui est officiellement mentionnée. Examinons donc plus en détail le contexte dans lequel a été élaboré cet essai.

2. Mauss et l’anthropologie des Inuit, au début du XXe siècle

C’est un essai qu’on a toujours eu du mal à classer, et dont on parle relativement peu, comparativement aux autres essais de Mauss. Depuis sa publication, en 1906, il n’a encore jamais donné lieu à un vrai débat scientifique, qu’il aurait pourtant mérité. L’aveu de Diamond Jenness, dans sa lettre à Mauss, citée plus haut, traduit bien le paradoxe qu’il exprime : Un armchair philosopher (un philosophe en chambre), comme Mauss, aurait un point de vue plus vrai et plus global, sur une culture autochtone, qu’un chercheur de terrain. Rappelons qu’en 1925 l’anthropologie dominante (en Angleterre et aux États-Unis) avait tranché cette question, en faveur de l’anthropologie de terrain, sous l’influence respective de Rivers, Malinovski et Boas, pour ne citer que quelques-uns des plus influents. En ce qui concerne les Inuit, Jenness était devenu la nouvelle référence en tant qu’ethnographe de terrain... avant que Rasmussen ne lui ravisse cette place, avec la publication des rapports de sa Cinquième expédition de Thulé, au tournant des années 1930... Mais revenons au contenu de la lettre. On peut penser que, l’année même de la parution de l’« Essai sur le don », Jenness ait voulu atténuer la portée de sa critique laconique de la théorie de Mauss sur les variations saisonnières, parue trois ans auparavant, dans sa monographie The Life of the Copper Eskimos (1922, p. 143) :

... as far as the Copper Eskimos are concerned the brief sketch that has been given of their life during the two season suffices to disprove this theory [celle de Mauss]. Changes in their environment, it is true, produce marked changes in their economic life... But their social organization and their religious life continue unchanged during both periods.

À la mort de Mauss, son essai sur les « Eskimos » était comme tombé en désuétude et il faudra attendre 15 ans pour qu’il figure enfin, en 1966, dans la troisième édition de Sociologie et anthropologie, le recueil posthume des principales oeuvres de Mauss. La publication de la traduction anglaise de l’« Essai » date, quant à elle, de 1979, soit 25 ans après celle de l’« Essai sur le don » (1954).

L’ « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos » correspond aux premières années de la carrière d’enseignant-chercheur de Mauss. Plusieurs voient dans cette monographie un travail précurseur de l’ « Essai sur le don »[7] . Elle était le fruit d’un travail étalé sur plusieurs années. Il semble que ce soit à partir de 1903, que Mauss ait commencé à s’intéresser de près aux « Eskimos ». Son cours à l’École pratique des hautes études (ve section) leur fut en grande partie consacré en 1903-1904 et en 1904-1905. À l’automne 1903, il demanda à trois de ses plus fidèles auditeurs de participer activement à la préparation du cours. Henri Beuchat, fut chargé de quatre séances pour parler des mouvements migratoires des groupes inuit, de leur morphologie sociale et de leur technologie. C’est à lui, qu’au départ, Mauss avait pensé faire rédiger l’« Essai », en lui apportant son aide. Mais, dans les faits, les rôles s’inversèrent, et la contribution de Beuchat fut plutôt celle d’un assistant, documentaliste et graphiste. L’achèvement de l’« Essai » ne fut pas sans poser de problèmes, si l’on en croit les lettres[8] adressées par Durkheim à son neveu au milieu de l’année 1905, année où, semble-t-il, le travail aurait dû être publié :

Épinal, août 1905

Mon cher Marcel,
[...] Je ne comprends rien à ce que tu dis de Beuchat. Il m’avait déclaré t’avoir envoyé toute la seconde partie. Il ne restait que la troisième à faire et le moins important. [...] En tout cas, ce qui presse c’est non de faire des retouches nouvelles sur les Esquimaux, mais d’aboutir à quelque chose de rédigé. Je devais avoir le brouillon à Pâques et nous voici en septembre ! [...] Quelle fraction du tout manque ? Où en est la rédaction ? [...] Si tu veux que je relance Beuchat, dis-le. [...] Je t’embrasse, É. Durkheim

Si nous revenons aux autres collaborateurs de Mauss, en 1903, René Chaillié, se vit confier l’analyse critique de deux nomenclatures de parenté « eskimo » publiées par Lewis Henry Morgan, dans son livre : Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family (1871). Enfin, un troisième auditeur, Stefan Czarnowski, eut comme tâche de résumer et de commenter le livre de Fridtjof Nansen Eskimoleben. On pourrait ajouter le nom de Maxime David à qui Mauss demandera (en 1905) de parler du « communisme sexuel », car on sait la place que ce thème occupe dans l’essai. Il faut également citer l’aide du Danois, William Thalbitzer, qui suivit le cours de Mauss au cours de l’hiver 1905. C’était un ethno-linguiste qui venait de publier un important ouvrage sur la langue inuit (1904), après avoir hiverné sur la côte ouest du Groenland. Il s’apprêtait à repartir, pour une année, sur la côte est du Groenland, à Ammassalik, où vivait un groupe « découvert » et colonisé par les Danois depuis 20 ans seulement. Thalbitzer est le seul ethnographe des Inuit avec lequel Mauss ait eu un contact prolongé direct, avant de publier son essai sur les Inuit ; il fut très utile pour résumer et commenter les textes danois. Ce qui étonne, c’est que l’ethnographe danois ait requis l’aide de Mauss pour préparer son questionnaire d’enquête sur le terrain. C’est le premier questionnaire de terrain sur lequel travailla Mauss. Bien que « philosophe en chambre », il en rédigera plusieurs autres par la suite, dont seul le dernier sera publié par son étudiante Denise Paulme, à partir de ses notes de cours, sous le titre de Manuel d’ethnographie (1947). Thalbitzer nous donne quelques détails sur sa dette envers Mauss dans la communication qu’il présenta, à Paris, lors du Congrès des Américanistes, en 1930 :

C’est pour moi un moment curieux de me retrouver ici à Paris, après 25 ans. Comme aujourd’hui, je venais de l’Université de Copenhague, mais je n’étais alors que « candidat », un jeune chercheur, avec des lettres d’introduction de mes professeurs... Je trouve ici beaucoup de visages connus... au printemps 1905, c’était vous, cher Monsieur Mauss et notre regretté Beuchat qui m’avez si cordialement reçu et introduit, non seulement dans les bibliothèques et les institutions, mais aussi dans le domaine de la science ethnologique...Vous souvient-il que nous avons ensemble parcouru la culture spirituelle et sociale des Groenlandais, dont, avec Beuchat, vous veniez de main de maître, de publier un essai ? [L’« Essai » a, en fait, été publié l’année suivante.] Vous souvient-il que vous avez souligné pour moi, tous les problèmes et toutes les assertions problématiques de l’ethnologie esquimaude, et qu’à la fin, vous m’avez aidé dans l’élaboration d’un questionnaire ?

Cette amitié durera plus de 35 ans et nous en verrons plus loin les effets sur la recherche anthropologique, tant au Danemark qu’en France. Dès la fin de l’année académique, en juin 1905, Thalbitzer retourna au Danemark et de là partit pour un long voyage qui devait le mener jusqu’à Ammassalik. Voici la traduction française de quelques extraits de la lettre[9] qu’il écrivit en allemand, à Mauss, à son arrivée :

Le 9 septembre 1905
Angmagsalik

Mon cher Mauss,
Je profite de cette dernière occasion de vous envoyer mes salutations depuis cet endroit isolé du monde. Demain le vapeur Godhaab qui m’a amené ici avec ma jeune femme va prendre le chemin du retour pour ne revenir que l’année prochaine, au mieux, si jamais il revient [...] À six ou sept endroits de la côte, dans les environs d’Ammassalik, on trouve les huttes des habitants qui vivent ici. Environ 400 individus parmi lesquels, vivent 2 missionnaires et environ 50 prosélytes, qu’ils ont réussi à convertir. J’ai déjà réussi à parler avec nombre d’entre eux. Les gens donnent l’impression d’être très simples et très typés. Ils sont très différents de ceux de la côte ouest du Groenland et absolument pas métissés [...] Portez-vous bien. En souvenir reconnaissant des jours passés à Paris, votre très respectueux

William Thalbitzer

S’il vous arrivait de voir Beuchat, veuillez lui transmettre mes salutations.

On peut se demander le pourquoi du choix des Inuit par Mauss comme thème majeur de son cours durant deux années et comme sujet principal de l’« Essai » ? C’est en effet, dans toute l’oeuvre de Mauss, le seul essai consacré à un seul peuple, à une seule ethnie. Mauss apporte lui-même des éléments de réponse à cette question : « Les Esquimaux sont, maintenant [en 1903], parmi les groupes sociaux dits primitifs, l’un des mieux connus... » (1969, II, p. 73). C’est que viennent de paraître deux ouvrages majeurs, sur les Inuit : The Eskimo about Bering Strait (1899) de E. W. Nelson, et The Eskimo of Baffin Land and Hudson Bay (1901) de F. Boas. Mauss en fera l’analyse dans son cours de 1903 ; il la publiera l’année suivante sous forme de comptes-rendus, dans L’Année sociologique (vol. 7, 1904, p. 225-230).

Le premier de ces livres, consacré aux Inuit d’Alaska (les Yupiit du détroit de Béring), intéressa Mauss pour deux raisons : en plus de constituer une ethnographie, très exhaustive pour l’époque, sur un groupe situé à l’extrémité occidentale de l’aire inuit, il faisait ressortir l’existence d’un « totémisme », alors qu’on l’avait cru jusqu’alors absent dans les sociétés inuit ; on y trouvait aussi une description détaillée de « maisons des hommes » (Kashim) investies de fonctions religieuses. Mauss dans son compte-rendu exprime son désaccord avec l’opinion de Boas qui voit dans ce totémisme alaskien un emprunt aux groupes indiens de la côte nord-ouest du Pacifique. Il penche, à l’inverse, pour une forme originale de totémisme. On sait l’importance qu’avait pris le débat sur le totémisme à cette époque, débat qui sera définitivement tranché en 1962, par l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss déconstruisant cette notion[10]. Mauss regrette que Nelson ait négligé la parenté ainsi que la vie morale et politique du groupe étudié, mais il relève que :

les Esquimaux sont parmi les populations les plus intéressantes au point de vue d’une étude comparative des systèmes de propriété et d’échange ; voir, par exemple, un remarquable rite qui fait que le vendeur retient toujours une parcelle (d’âme ?) de la chose vendue... [11]

Un demi-siècle plus tard, Svend Frederiksen, initié par l’intermédiaire de Thalbitzer à la pensée de Mauss, recueillera de la bouche d’un chamane inuit de la baie d’Hudson, à plus de mille kilomètres du détroit de Behring, une information comparable. On voit, dans ces quelques lignes, poindre l’intérêt de Mauss pour l’échange, et surtout pour ses composantes rituelle et religieuse, qui seront au coeur de l’ « Essai sur le don » (1925).

Pour ce qui est de l’ouvrage de Boas sur l’Arctique central, Mauss en souligne la richesse en ce qui concerne les phénomènes religieux. Ce livre complète bien, nous dit-il, le premier ouvrage de Boas, à orientation plus géographique[12]. Il est le fruit d’observations faites par deux capitaines de navires baleiniers Mutch et Comer, ainsi que par le révérend Peck, en poste à Blacklead Island (Terre de Baffin) depuis 1894. Boas leur avait envoyé des questionnaires ethnographiques et avait su profiter de leur connaissance de la langue inuit pour obtenir de précieuses informations sur les prescriptions et prohibitions, les rites et les mythes, sujets qui intéressaient Mauss au plus haut point. La religion n’était-elle pas le thème de prédilection de la sociologie et de l’anthropologie naissantes. On était en France en pleine laïcisation de l’enseignement, en pleine organisation des sciences religieuses. Les Inuit, de par leur « archaïsme », devenaient alors un objet de réflexion passionnant, pour comprendre nos origines. Mauss a scruté l’ouvrage édité par Boas, avec une perspicacité étonnante, il a su y discerner, perdus dans une masse de données disparates, les faits pertinents qui allaient l’aider à construire sa théorie. Il faut dire que Boas ne s’est livré, de son côté, qu’à des analyses assez sommaires de ses données inuit. En ce début de xxe siècle, l’avantage était encore du côté des Armchair Philosophers (Tylor, Frazer...), au détriment des Fieldworkers (Boas, Spencer et Gillen...), pour reprendre les termes de Jenness.

3. Mauss et les variations saisonnières des sociétés Inuit

Le sous-titre de l’essai, « Étude de morphologie sociale », n’est pas sans avoir embarrassé les exégètes de Mauss. L’expression a, en effet, perdu le sens que lui donne Mauss, c’est-à-dire un ensemble de phénomènes constituant le substrat matériel de la société et se prêtant à la quantification ou à la représentation graphique[13]. On parlerait plus aujourd’hui d’écologie culturelle et de démographie sociale. Mais Mauss nous apporte lui-même quelques précisions, dans une note qui devait figurer au début de l’édition originale de l’essai (1906), note qu’il a rayée sur le manuscrit et dont voici le contenu[14]  :

Le présent travail devrait dissiper aussi un malentendu que M. Durkheim a laissé subsister dans la deuxième édition des Règles de la méthode sociologique (1903) dans une note où il semble ne pas distinguer entre la morphologie sociale et l’étude de la structure juridique de la société. On verra ici, bien nettement, que la morphologie sociale d’une population consiste dans l’étude de l’ensemble des phénomènes qui l’attachent au temps et à l’espace, c’est-à-dire des phénomènes géographiques et démographiques qui caractérisent sa vie matérielle.

Sans doute Mauss a-t-il rayé cette note pour ne pas froisser son oncle, Durkheim, sous l’emprise intellectuelle duquel il se trouvait encore ; mais la note exprimait bien son souci de traiter des règles de parenté et d’organisation sociale, désignées par l’expression « structure juridique », au même niveau que les structures religieuses et économiques, et donc, de bien les distinguer du substrat matériel. Comme dans Le Suicide de Durkheim, Mauss fait appel, dans l’essai, à un important support statistique qu’il va mettre en rapport avec les autres ordres de phénomènes. C’est le premier travail d’envergure conçu et écrit par Mauss, pratiquement seul[15], comme le sera, 20 ans plus tard, l’« Essai sur le don ».

Mauss marque son territoire par rapport à la géographie humaine, à l’anthropogéographie, telle que développée par Ratzel, qu’il critique pour son déterminisme géographique trop mécanique. Il se démarque aussi de l’évolutionnisme de Morgan (1871) dans l’interprétation de la nomenclature de parenté « eskimo ». Cet auteur a cru pouvoir établir une distinction majeure entre les nomenclatures de type classificatoire (comme le système hawaïen), où un même terme désigne, par exemple, le père et les oncles paternels et maternels, et un autre, la mère et les tantes maternelles et paternelles. À ce type, aurait été associée la « famille consanguine » dans laquelle les relations matrimoniales étaient possibles avec les conjoints des germains et de tous les parents de la même génération ; c’était, selon lui, la forme d’organisation familiale la plus archaïque dans l’évolution humaine. L’autre type de nomenclature est qualifié de descriptif (comme le système eskimo), avec des termes de base (père, mère, frère, soeur) associés, chacun, à une seule position généalogique ; il correspondrait à une organisation formée de familles nucléaires où les relations matrimoniales entre parents primaires sont prohibées. Dans sa forme occidentale, où prédomine le mariage monogamique, il coïnciderait avec le stade le plus avancé de l’évolution... Mauss est très critique à l’égard de Morgan ; il écrit en 1904, à propos de ses données sur la parenté inuit[16]  :

... tout restera en suspens tant que nous ne serons pas fixés sur leur organisation juridique et leur système de parenté. Nous voudrions voir cette question mise à l’ordre du jour de l’ethnographie la plus urgente. Il est impossible d’en rester aux tableaux de Morgan et aux indications de Rink.

Nous avons vu plus haut que Mauss avait demandé à son étudiant, René Chaillié, de faire cette même année, un exposé sur les nomenclatures de parenté inuit. En fait, Mauss retient la distinction faite par Morgan entre termes descriptifs et termes classificatoires, mais il constate la présence de ces deux catégories de termes dans les nomenclatures étudiées ; les termes descriptifs désignent les parents les plus proches d’ego, sa famille nucléaire, et les termes classificatoires, ses parents plus distants (ceux des générations des grands-parents et des petits-enfants) — ce que l’on observe dans les nomenclatures de la plupart des sociétés. Et là Mauss innove, en substituant à l’explication évolutionniste de Morgan une explication fonctionnaliste : les termes descriptifs inuit correspondraient à la vie estivale où prévaut la famille nucléaire, et les termes classificatoires, à la vie hivernale, où prédomine la vie collective, avec un « communisme » économique et sexuel.

Maxime David, un autre étudiant de Mauss, fut chargé, en 1905, de faire une étude sur le « communisme sexuel[17] » ; il préparait avec Durkheim un travail sur le mariage par groupe en Australie[18]. Le « communisme » des Inuit fascinait Mauss, qui voyait là l’exemple d’un harmonieux équilibre entre une vie sociale intense (religieuse, économique, sexuelle), le communisme hivernal, et un individualisme estival réparateur, correspondant à la dispersion des familles nucléaires sur le territoire de chasse. En 1906[19], Mauss se rendit à Moscou où il visita les soviets ouvriers, lors de la première révolution bourgeoise russe. Toute sa vie, il s’intéressa aux mouvements coopératifs et au socialisme. Il rêvait de collaboration et de partage, ainsi que de liberté sexuelle, lui qui était issu d’une famille de rabbins et de négociants juifs, où l’argent était compté, et la morale très stricte. Pendant la première partie de sa vie, il dut faire appel à sa famille pour boucler son budget, et dut lui rendre des comptes, à propos de ses liaisons amoureuses. Au moment où il rédigeait l’ « Essai sur les variations saisonnières », il avait une liaison qui suscitait la plus vive désapprobation de la part de son oncle (Durkheim) et de sa mère. On peut en juger par le contenu de la lettre[20] que lui adressa Durkheim en juin 1905 :

Mon cher Marcel... Ta lettre est tellement insensée que j’aime mieux n’en pas parler. Comment peux-tu appeler « une affaire sexuelle n’intéressant que toi », une affaire où tous ceux qui t’aiment voient engagés ta dignité, ton avenir, ton bonheur [...] D’autre part, il faudrait en finir avec les perpétuelles critiques de notre communisme familial. Tu en profites, de toutes façons, puisque c’est grâce à lui que tu peux te donner à tes études préférées sans souci matériel [...] Tu es mal venu pour n’en pas accepter les charges.

Il attendit la mort de sa mère pour épouser une non-juive. Mais il était « communiste » de coeur et quand il eut un salaire assuré, il en consacra une partie à diverses organisations coopératives ou même subventionna les projets de ses étudiants. On peut se demander néanmoins si les excès du communisme familial qui lui pesaient n’expliquent pas en partie ses échappées à l’étranger (Hollande, Angleterre, Russie, Autriche-Hongrie...), comme pour s’en reposer, en vivant périodiquement dans l’individualisme... De la même façon qu’il conceptualise, dans l’« Essai », la vie des sociétés, comme une alternance saisonnière entre des périodes de communisme intense et des périodes d’individualisme compensateur.

La grande intuition de Mauss, à l’origine de l’« Essai », est d’avoir perçu une structure dualiste tant dans l’écologie que dans tous les grands domaines de la vie sociale des Inuit et d’avoir voulu la conceptualiser, avec une approche globale. L’ouvrage de l’anthropo-géographe H.P. Steensby, paru en 1905, venait de démontrer l’unité culturelle des sociétés inuit et de mettre en lumière les variations saisonnières dans leur mode de vie. Mais il s’en tenait à la vie matérielle et économique, dispersion en petites unités familiales l’été pour faire face à la dispersion d’un gibier très abondant (notamment les espèces migratrices) ; concentration l’hiver, près des lieux, limités en nombre, où les gibiers restants étaient accessibles. Le génie de Mauss est d’avoir réussi à faire le lien avec la vie religieuse, les rituels et les cérémonies collectives. Chez Boas, il avait découvert en effet que de nombreux tabous n’étaient appliqués que l’hiver, que les grandes séances chamaniques étaient conduites surtout l’hiver et qu’un partage généralisé prévalait l’hiver, tant en ce qui concerne la nourriture que les conjoints.

4. Mauss et les premières recherches ethnographiques françaises chez les Inuit

Dès le début de son enseignement à l’École pratique des hautes études, en 1901, Mauss avait encouragé ses étudiants à prolonger par des enquêtes de terrain leurs recherches livresques[21]. Après la publication de son essai sur les Inuit, il souhaita qu’en soient vérifiées les thèses, sur le terrain. Beuchat, avait réalisé un important travail de documentaliste pour l’« Essai » ; il avait fait venir de Scandinavie et des États-Unis des ouvrages spécialisés, préparé les fiches bibliographiques et les résumés critiques des articles et livres pertinents, dressé les cartes, dessins et tableaux statistiques. Il était le mieux préparé et le plus motivé pour faire une recherche sur le terrain, dans l’Arctique. Une occasion favorable se présenta en 1913, comme le rapporte sa lettre à Mauss, en date du 5 mars :

... M. Barbeau m’a écrit, il y a deux jours, que M. Stefansson repartait cette année pour aller faire l’exploration des régions situées entre l’embouchure du MacKenzie et un point non déterminé à l’est, et que nous situerons — si vous le voulez bien — vers Coronation Gulf. Il ajoutait, dans cette missive, que la Division d’anthropologie du « Geological Survey » du Canada serait disposée à me proposer comme ethnographe à la dite expédition, à condition que je fusse dans les conditions requises par M.Stefansson...

Trois mois plus tard, le 16 juin, Beuchat écrit à nouveau à Mauss, cette fois de Victoria, au Canada :

Nous partons demain matin, pour Nome [Alaska] où nous séjournerons, au bas mot, une dizaine de jours, pour embarquer des chiens, des traîneaux et des Esquimaux qui seront nos confectionneurs et nos couturières. De là nous ferons voile, sur le Karluk, vers Point Barrow et Herschel Island [...] J’ai vu Barbeau à Ottawa ; il a été charmant. Mais rien à faire pour vous quant aux Tsimshians, car c’est une portion qu’il se réserve pour lui-même. Peut-être, si vous voulez étudier les Montagnais (Algonkins) de la province de Québec, serait-il possible de vous engager temporairement à la Division d’anthropologie. Voyez, et si la chose vous plait, écrivez à Barbeau [...] L’expédition a subi bien des tiraillements [...] Enfin tout semble s’être aplani et la meilleure entente règne entre tous les membres. En particulier, Jenness et moi-même sommes au mieux et j’en augure bien pour le succès de l’expédition...

On apprend ainsi que Mauss avait projeté d’aller lui-même faire du terrain en Colombie-Britannique, chez les Tsimshians, mais c’est le terrain que Barbeau se réserve... Reste la possibilité de faire des recherches au Québec, chez les Indiens montagnais. Ce projet a très certainement été contrarié par les terribles évènements survenus l’année suivante.

Beuchat avait été choisi pour prendre en charge la recherche anthropologique chez les Inuit du Cuivre, il avait comme instructions d’étudier la religion, les festivals, le folklore, l’organisation sociale et la linguistique ; Diamond Jenness qui l’assistait, devait étudier l’anthropologie physique, la chasse, la pêche et la technologie en général. C’était une des plus grosses expéditions scientifiques du genre, avec quinze experts de diverses disciplines ; elle devait durer quatre ans et rapporter une moisson de données nouvelles. La majeure partie des chercheurs avaient embarqué sur le Karluk à Nome, et après une escale à Point Barrow (le village le plus septentrional d’Alaska) en juillet 1913 ; ils mirent le cap sur l’île canadienne Herschel, à l’est.

Mais le 13 août, le bateau se trouva emprisonné par les glaces et se mit à dériver vers l’ouest. Au bout d’un mois, la nourriture fraîche vint à manquer, et Stefansson décida de tenter une expédition de chasse sur la côte, encore proche, avec deux Inuit, Jenness, et un autre membre du groupe. Ils parvinrent jusqu’au continent, mais une nouvelle tempête fit dériver le Karluk loin vers le nord-est et il leur devint impossible d’y retourner. Beuchat était resté à bord avec vingt-deux hommes, une femme, deux enfants, seize chiens et un chat...

Ils dérivèrent pendant cinq autres mois en direction de l’île Wrangel et des côtes sibériennes. Au coeur de la nuit polaire, le 11 janvier 1914, leur bateau fut disloqué sous la pression des glaces et coula le lendemain après que tous les occupants aient pu déménager provisions et effets personnels sur la banquise. Ils campèrent un autre mois sous l’iglou. Beuchat tenta alors avec trois de ses compagnons, attelés à des traîneaux, de rejoindre à pied l’île de Wrangel, distante de quelques dizaines de kilomètres. Ils n’y parvinrent apparemment pas et disparurent à jamais. Un autre groupe subit le même sort. Les survivants réussirent néanmoins à rejoindre l’île où plusieurs moururent dans les mois qui suivirent. Le restant fut secouru en septembre 1914 seulement. Ce fut une des pires catastrophes à être survenue dans l’Arctique depuis la disparition de l’expédition de Franklin.

Ce fut une immense perte pour la science aussi. Jenness tenta bien de réaliser seul le programme qui avait été prévu pour deux, mais il n’était pas préparé comme l’avait été Beuchat, au contact de Mauss. Ce dernier fut très affecté par la disparition de son fidèle collaborateur. La guerre de 14-18 allait lui en enlever d’autres, comme Maxime David. Mauss gardera bien des contacts épistolaires avec Marius Barbeau et Diamond Jenness, au Canada, et avec Thalbitzer au Danemark, mais, en France, il fallait repartir à zéro, former de nouveaux chercheurs.

L’élection de Mauss au Collège de France, en 1930, va considérablement renforcer son influence sur le développement de l’anthropologie française, qu’il s’agisse de l’organisation de son enseignement universitaire, au sein de l’Institut d’ethnologie créé en 1925, de ses applications muséologiques, avec l’organisation du Musée du Trocadéro, qui deviendra le Musée de l’homme (1938), ou de l’appui à des recherches sur le terrain. Mauss était maintenant plus connu pour son « Essai sur le don » que pour son essai sur les Inuit. Ce dernier est encore cité dans l’ouvrage, très documenté, de Edward M. Weyer, The Eskimos : Their Environment and Folkways (1932), mais déjà les très riches monographies de Jenness et de Rasmussen étaient devenues les nouvelles références en ce qui concerne les Inuit . C’est à partir des données de Jenness que l’anthropologie américaine (Spier, 1925) a construit le « Système de parenté “eskimo” » qui sera vulgarisé, plus tard, par G. P. Murdock (1949).

5. Mauss et le renouveau d’intérêt pour les peuples arctiques dans les années 1930

5.1.La filière sibérienne

Si les peuples arctiques avaient occupé une place importante dans les cours de Mauss, avant la Première Guerre mondiale (Inuit 1903-1906, Tchouktches et Koryaks 1909-1913), ce sont les peuples de l’Océanie (1920-1932) et de la côte nord-ouest du Pacifique (Tsimshian, Kwakiutl, 1924-1926) qui en seront l’objet principal dans l’après-guerre, jusqu’au début des années 1930. Puis, durant les sept dernières années de son enseignement, Mauss manifestera à nouveau un grand intérêt pour les peuples arctiques, et leur cosmologie, notamment celle des paléo-sibériens (Tchouktches, Koryaks, Inuit... 1932-1937), tout en continuant de s’intéresser à l’Océanie, en particulier à la cosmologie polynésienne (1932-1938).

Deux étudiants d’origine russe, Anatole Lewitsky et Boris Vildé, vont l’aider à compiler la très riche documentation ethnographique publiée en russe, et à mettre en valeur les importantes collections du Musée du Trocadéro (qui deviendra bientôt le Musée de l’homme) sur le chamanisme sibérien. Lewitsky, en particulier, se passionne pour le chamanisme sibérien, oriental et nord-oriental. Il fera plusieurs conférences sur ce thème au cours de Mauss, à l’École pratique des hautes études. L’annuaire de l’École[22] nous en donne une idée sommaire :

Cours de 1932-33 : La conférence du lundi a été destinée à la préparation par quelques élèves sur les rapports [...] entre les religions et civilisations des peuples de l’Est et du Nord sibérien [...]. On a expliqué les documents ghil[i]aks de notre regretté ami Sternberg et retrouvé chez eux de vrais potlatch et toute une métaphysique.

Cours de 1933-34 : La conférence a été consacrée à l’étude des éléments cosmologiques contenus dans les mythologies des peuples dits paléo-asiatiques [Chukchee, Koriak, Eskimos [...] Et on a vu tout se grouper autour d’une météorologie et d’une astronomie, et celles-ci correspondre à des rites et des mythes très généraux et très répandus, mais dont les exemples chukchee et eskimos (asiatiques et alaskans) sont parmi les meilleurs [...].

Cours de 1934-35 : Les conférences ont été la suite de celles des années précédentes sur les notions cosmologiques des peuples de l’Asie Nord Orientale. [...] Monsieur Lewitsky a fait trois excellentes conférences sur le shamanisme bouriate et le shamanisme yakout, s’aidant de tous les documents russes, et traitant en particulier des beaux costumes des chasseurs qu’il a pu étudier au Trocadéro.

Cours de 1935-36 : Étude de documents concernant la cosmologie et les cultes de la nature chez les populations du Nord-Est de l’Asie. [...] Enfin M. Lewitsky a préparé un travail excellent et considérable sur la religion et la civilisation des Goldes. Le gros de son effort a porté sur le culte et le chamanisme...

Cours de 1936-37 : La conférence a été consacrée à l’étude du shamanisme et de la cosmologie dans les sociétés du Nord-Est asiatique, sociétés dites paléo-asiatiques [...]. Monsieur Lewitsky a continué ses travaux sur les Goldes par une excellente étude du shamanisme golde et de la mythologie de ce shamanisme [...].

On relèvera aussi la participation active d’André Leroi-Gourhan à la conférence de 1934-35. Anatole Lewitsky est un membre actif du Collège de sociologie[23], où il initie ses collègues aux arcanes du chamanisme[24]. Mauss avait été, au cours des années 1920, en relation épistolaire avec plusieurs pionniers de l’ethnographie sibérienne, comme Bogoras et Sternberg, qu’il rencontrait à l’occasion de colloques. Il réussira à faire subventionner des recherches sur le terrain pour Vildé et Lewitsky.

C’est alors que survient la guerre de 1939. Après l’armistice, Lewitsky et Vildé seront très actifs au sein d’un réseau de résistants, au Musée de l’homme. Mais ils seront dénoncés, mis en prison et fusillés par les Allemands en 1942, en dépit de toutes les démarches et interventions de Marcel Mauss et de ses amis, pour tenter de les sauver. Vildé était marié à Irène Lot, la fille aînée de Ferdinand Lot ; la seconde fille de Lot, Éveline, qui participait aussi au réseau, était tombée amoureuse de Lewitsky et ils s’étaient fiancés[25].

5.2. La filière groenlandaise orientale

Au début des années 1930, un autre étudiant de Mauss, Paul-Émile Victor, se passionnait pour les Polynésiens et pour les Inuit. Faute de pouvoir aller sur le terrain en Polynésie, il réussit à convaincre le commandant Charcot de le déposer, lui et trois compagnons, à Ammassalik, sur la côte est du Groenland, en profitant d’une expédition maritime que Charcot devait conduire plus au nord. Ammassalik était le lieu même où, trente ans auparavant, William Thalbitzer avait séjourné pendant une année. Dans l’équipe de Victor, il y avait Robert Gessain, qui avait lui aussi étudié à l’Institut d’Ethnologie, et deux autres membres, un géologue et un cinéaste. Mauss leur apporta son appui sans réserve et les mit en rapport avec William Thalbitzer. En mars 1934, W. Thalbitzer écrit à Mauss dans ces termes :

Solgården, 17/3 1934.

Mon cher ami Marcel Mauss,
Il y a des amitiés qui vont sans lettres, une fois initiées. Je n’oublierai jamais notre amitié des jours de ma jeunesse, à Paris, quand vous m’aviez préparé pour mon voyage à Groenland, par vos instructions. J’entends encore votre voix en parlant l’allemand...permettez moi de continuer en anglais... You write about disques de musique eskimo — and certainly I have some good records from the years I spent at (near) Ammassalik... I trust I may be able to send some copies of such for your lieutenant... I should have been very glad indeed, to see your élève M.P. Victor, here at Copenhague... before his departure from here to Ammassalik... Many kind regards ! Very faithfully yours

William Thalbitzer

Anatole Lewitsky (1903-1942)

Anatole Lewitsky (1903-1942)

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Robert Gessain, diplômé de la Faculté de médecine de Paris (1932), avait préparé son enquête avec le docteur Rivet, directeur de l’Institut d’Ethnologie ; il avait 27 ans, comme Victor. Tous deux se partagèrent le travail de recherche sur le terrain ; à Victor, l’ethnographie ; à Gessain, l’anthropologie biologique et la démographie... Voici le rapport qu’envoya ce dernier à Mauss, peu après l’arrivée de l’expédition à Ammassalik :

Angmassalik, 29.8.34.

Mon cher Maître,
Nous sommes arrivés sur les lieux où nous travaillerons une année. Angmassalik, c’est actuellement une agglomération d’une dizaine de maisons propres et danoises, ocres aux fenêtres blanches. Il y a aussi une petite église, un gouverneur, un pasteur, un instituteur... au Scoresby Sound [établissement situé au nord d’Ammassalik] nous avons trouvé le temps de faire des mensurations des groupes sanguins des familles... voici les chiffres concernant le mouvement de population pour la dernière année : morts 10 ‰, naissances 52 ‰... Veuillez croire, mon cher Maître, à l’assurance de mes sentiments très respectueusement dévoués, Robert Gessen[26]

C’est surtout Gessain qui développa par la suite des échanges épistolaires avec Thalbitzer. La famille Gessain a eu l’obligeance de me communiquer ces lettres, dont la première est datée de 1936 :

9/VIII. 1936.

My dear M.Gessain
I posted the other day under separate cover... 60 photos (portraits) from Ammassalik (made in 1906) to serve your scientific work among the East Greenlanders and in grateful remembrance of the services your master and my old friend M. Marcel Mauss once (long ago) rendered my own scientific work over there... I hope your examinations in the district around Ammassalik — as also those of your fellow travellers — will result successfully. For all of you receive my best wishes and cordial greetings ! I hope we shall meet again. Sincerely yours, William Thalbitzer

Cette lettre fut envoyée à Ammassalik où Victor et Gessain effectuaient leur seconde mission. Ils venaient de traverser le Groenland en traîneaux à chiens (avec deux compagnons), et complétaient pendant quelques semaines leur enquête de l’année précédente. Gessain repartira un mois plus tard pour l’Europe ; Victor, quant à lui, passera une année seul, au sein d’un petit campement inuit, au nord d’Ammassalik. Mauss était au coeur de ce petit réseau de chercheurs, aidant l’un, conseillant l’autre, s’entremettant pour résoudre leurs conflits.

Soixante ans après son premier voyage au Groenland, Paul-Émile Victor évoque en ces termes, l’amitié du Maître[27] :

Je suis fier d’avoir été l’élève de Marcel Mauss, le père de l’ethnologie. En 1933-34, juste avant mon premier départ pour le Groenland, j’ai pris des notes aussi détaillées et précises que possible de ses cours. Je les ai rédigées et Mauss les revoyait ensuite. Elles font l’objet d’un petit volume dactylographié, déposé à la bibliothèque du Musée de l’Homme. Marcel Mauss m’avait pris en affection. Il m’invitait parfois dans son appartement de la Cité universitaire...

Ces trois expéditions (Victor, Gessain et al., 1934-1935 ; Victor, Gessain et al., 1936 ; Victor, 1936-1937) donnèrent lieu à une collecte de données considérable, comparable à celle de la Cinquième Expédition de Thulé pour l’Arctique canadien ; plus de 4 000 objets furent rapportés au Musée de l’Homme, des disques de musique, des fiches ethnographiques, etc, qui constituent une partie importante des réserves du département des Arctiques du musée ; il y avait aussi des données d’anthropologie biologique et démographique, sans compter nombre de généalogies... Mais, comme ce fut le cas pour Rasmussen, Victor et Gessain furent rapidement pris dans le tourbillon des médias, conférences, expositions, interviews, ouvrages pour le grand public, afin de financer leurs voyages. Ils n’eurent ni le temps ni la concentration nécessaires pour procéder à une réflexion théorique sur leurs données, comparable à celle mise en oeuvre par Mauss dans ses publications et ses enseignements. Et pourtant, la curiosité, la méthode et l’ambition intellectuelles ne manquaient ni à l’un ni à l’autre. Dans une lettre de Victor à Mauss, en date du 30 janvier 1936, on lit :

Mon cher Maître [...] Voulez-vous nous faire le plaisir d’assister au Festival Groenland que nous donnons [à la salle Pleyel] au bénéfice de notre prochaine expédition ?... J’ai enfin reçu les réponses de Thalbitzer et de Birket-Smith en ce qui concerne la « notion de monnaie » chez les eskimos d’Angmassalik, dont je vous avais parlé. Cela a l’air d’une telle bombe, que je vais attendre mon retour l’an prochain, pour publier quelque chose après avoir repris mon enquête, pour qu’il me soit permis de donner le maximum de documents [...].

Je vous prie d’accepter, cher Maître, l’expression de mes sentiments affectueux et respectueux.

Paul E.Victor

Victor était certainement fasciné par la culture encyclopédique et par la force de la pensée de Mauss. Mais je n’ai trouvé, dans son oeuvre, aucune trace d’un travail ultérieur sur la notion de monnaie... Deux ans plus tard, il apporte néanmoins à Copenhague un manuscrit de 450 pages sur les jeux de ficelle inuit ; il sera publié dans les Meddelelser om Grønland (Victor, 1940).

Gessain, lui, hésitait à s’investir plus dans le domaine inuit ; il était très attiré par les développements de la psychanalyse et fréquentait les cercles psychanalytiques de Paris. Madame Monique Gessain m’a aimablement transmis un questionnaire préparé par Marie Bonaparte pour sa première mission à Ammassalik avec Victor. Tous deux s’en inspirèrent sur le terrain pour traiter de la sexualité, comme le prouvent certaines de leurs publications ultérieures[28]. Mais en 1937, Gessain accepta le poste de pensionnaire de l’École française de Mexico, pour étudier les Indiens du plateau central.

À la fin de l’été 1938, une occasion allait être donnée à Mauss d’inviter ses meilleurs collaborateurs à participer au Congrès International des Sciences Ethnologiques et Anthropologiques, dont il était le vice-président. Parmi eux se trouvaient[29] P. É.Victor et A. Lewitsky, ses deux étudiants les plus prometteurs en ce qui concerne les peuples arctiques. Le premier en tant qu’ethnographe avait acquis une expérience considérable sur un terrain difficile et avait su recueillir de précieuses données dans des domaines très valorisés par Mauss, comme les techniques du corps, la gestuelle, les mimiques, les jeux, la culture matérielle et les ensembles techniques ; le second, en tant que meilleur connaisseur de la littérature publiée en russe sur le chamanisme, les rites, les mythes et les croyances des peuples sibériens, un des grands champs d’études de Mauss, depuis près de quarante ans. Ce fut sans doute une des dernières rencontres entre ces jeunes chercheurs et leur vieux maître, et, pour Mauss, l’occasion de ses derniers échanges avec son vieil ami Thalbitzer, une amitié qui remontait à 1905. À Copenhague, se trouvaient aussi les grands noms de la recherche arctique de l’époque. Avec Thalbitzer, se trouvait son jeune secrétaire Svend Frederiksen. C’était le fils d’un pasteur luthérien du Groenland de l’Ouest, région où il avait passé toute son enfance, et dont il parlait couramment la langue. Nous reviendrons plus loin sur son cas.

L’avenir souriait aux jeunes chercheurs français, la tête pleine de nouveaux projets, en particulier Victor, qui, un peu avant le congrès (le 15 juillet 1938), écrivait à Mauss :

Cher Maître, J’ai pris toutes mes dispositions pour pouvoir me rendre à Copenhague pour le Congrès [...] À ce propos, vous savez l’importance qu’a pour moi ce voyage, en particulier en ce qui concerne la préparation de ma nouvelle expédition [...].

Même si Mauss était inquiet après sa traversée en train de l’Allemagne pour se rendre au Danemark, qui lui avait montré un pays en pleins préparatifs militaires[30], il encourageait les projets de Victor, dont il appréciait les grandes qualités humaines, la motivation inébranlable et l’immense potentiel. Cela devait lui rappeler l’enthousiasme de Beuchat, parti dans l’Arctique américain, 25 ans auparavant (1913), dans le but de vérifier ses propres thèses sur les variations saisonnières des sociétés inuit.

À la différence de Beuchat, Victor avait déjà fait ses preuves sur le terrain, il avait appris la langue des Inuit et avait partagé leur vie deux années durant. Sa cueillette ethnographique était considérable, sa capacité de travail aussi. Et, en plus, il avait un don pour la communication avec le grand public ; ses livres et ses conférences connaissaient un franc succès. Sa formation première d’ingénieur lui était aussi d’une grande utilité pour tout ce qui relevait de la logistique. Il avait en main tous les atouts pour entreprendre une nouvelle mission de longue durée chez les Inuit et amorcer une carrière de chercheur scientifique. Il pourrait enfin aborder les grands problèmes théoriques qu’avait posés son maître à penser, Mauss, depuis presque un demi-siècle. En particulier le problème de l’échange, celui de la monnaie, la question du « communisme » inuit, le problème des variations saisonnières de l’organisation sociale et de la vie religieuse... Une de ses lettres, envoyée à Mauss le 14 juillet 1939, nous apporte quelques détails sur ses projets de l’époque :

Cher Maître,

Je vous remercie pour votre carte et vous remercie également de bien vouloir me conseiller pour mes conférences. En ce qui concerne ma demande de mission au Groenland, elle avait été formulée au moment où je ne savais pas encore que les circonstances m’amèneraient en Laponie suédoise, puis me mobiliseraient à Toulon. Néanmoins elle est toujours valable, et je serai très heureux qu’elle fût ratifiée. Je pense en effet partir pour Thulé l’été prochain, après avoir fait mes conférences au Collège. J’ai déjà commencé à étudier les questions intéressant ces conférences. Je serai de retour en septembre. Et de septembre à janvier (date de mes premières conférences) je pense répartir mon temps entre la préparation de ces conférences, et du travail au Musée.

Je vous prie d’agréer, cher Maître, mes sentiments de respectueuse affection.

Paul E. Victor

Cette lettre appelle quelques explications que nous avons trouvées dans des lettres précédentes. Tout d’abord, les conférences auxquelles fait allusion Victor sont les prestigieuses Conférences de la Fondation Loubat (antiquités américaines) au Collège de France[31]. Chaque année, l’assemblée des professeurs élit un nouveau titulaire. Le 29 juin 1939, Victor écrivait en effet à Mauss :

Cher Maître,

Je viens de passer, très rapidement, deux jours à Paris, sans pouvoir, à mon grand regret, vous atteindre. J’aurais [aimé] cependant bien vivement vous remercier, de vive voix. Je sais, en effet, par Mr. L’Administrateur du Collège de France, que c’est en grande partie grâce à l’éloge que vous avez bien voulu faire de mes travaux et de moi, que je dois de faire, cet hiver, les conférences de la Fondation Loubat. J’ai déjà écrit à Jenness, à Collins, à F. de Laguna, pour avoir, autant que possible, les derniers éléments connus sur les civilisations eskimo. Je pense, cet été, m’arrêter également, longuement à Copenhague, dans ce but. Je me permettrai, dès mon retour à Paris (je vais en Laponie norvégienne cet été), de venir vous parler de ces conférences, et de soumettre à votre approbation mes intentions, et de vous demander conseil à leur sujet. Vous ne pouvez savoir combien je suis reconnaissant au Collège et à vous de m’avoir confié ces conférences. C’est une chose très importante pour mon « standing » scientifique, comme vous le savez. Je vous prie de croire, cher Maître, en mes très respectueux et affectueux sentiments.

Paul E. Victor

Mauss devait se préoccuper de l’avenir de Victor qui n’appartenait pas vraiment au monde universitaire des sciences humaines ; il n’était ni philosophe ni sociologue... mais, il avait un sens aigu de l’observation et ses qualités d’ethnographe n’étaient plus à démontrer. Peut-être pourrait-il devenir le futur grand spécialiste français des Inuit, le leader d’une équipe de jeunes chercheurs, comme Griaule l’était dans le domaine de l’africanisme. Peut-être serait-il possible de créer, à son intention, une chaire à l’École Pratique des Hautes Études, dans la section des Sciences religieuses, dont Mauss était le président, ou lui trouver une place dans le nouveau cnrs en cours de création.

On apprend aussi par ces lettres que Victor voulait se rendre à Thulé, à l’extrême nord-ouest du Groenland, là même où avait longtemps résidé Knud Rasmussen, disparu prématurément en 1933. Ce point extrême (en latitude) du peuplement inuit présentait un grand intérêt. C’est par là qu’avaient passé toutes les migrations de chasseurs depuis la préhistoire, jusqu’aux ancêtres des Inuit du Groenland. Là vivait un groupe encore très traditionnel, qui comptait dans ses rangs une forte minorité descendant d’un groupe de migrants inuit venus du Canada au cours du xixe siècle, après une véritable épopée. Le voyage de Victor, d’abord prévu pour 1939, avait été différé à l’été 1940, car il voulait effectuer auparavant un raid en Laponie norvégienne avec deux de ses amis. Une de ses lettres, datée du 15 mai 1939, nous parle de ce voyage :

Croiseur Pluton, Toulon, 15 mai 1939

Cher Maître,

Comme vous le voyez, je suis redevenu militaire depuis trois semaines, on est venu me chercher en Laponie... ! — Au moment même où j’allais me mettre en route avec une famille lapone et parcourir, vivant avec eux et comme elle, toutes les Laponies, suédoise, norvégienne, finlandaise. À la place de ça, je m’occupe de compagnies de débarquement, service Z, inspections de sacs, etc. Dans mes rares heures libres, je continue de rédiger...

Victor reviendra en Finlande quelques mois plus tard et sera affecté au service de l’Attaché Naval de France en pays scandinaves dont il deviendra l’adjoint. De là, il passera en Suède et, en octobre 1940, après l’Armistice, il reviendra en France pour rejoindre ensuite les Forces françaises libres, en Angleterre. En 1941, il s’engagera dans l’armée américaine et sera envoyé en Alaska où il commandera une escadrille spécialisée dans le sauvetage des aviateurs perdus dans l’Arctique.

La guerre, une nouvelle fois, vint contrecarrer l’initiative de Marcel Mauss, de constituer en France un domaine de recherche prometteur sur les Inuit et les peuples arctiques.

6. L’après-Mauss et le fractionnement de la recherche sur l’Arctique et les Inuit

6.1. Paul-Émile Victor et les Expéditions polaires françaises

Mauss a été brisé par la Seconde Guerre mondiale ; tous les témoignages semblent converger à ce sujet. Tant qu’il a pu se croire utile, il s’est battu pour défendre ou encourager ses anciens étudiants et collègues. Mais la mort de sa femme, en 1947, ajoutée à toutes les épreuves de la guerre, viendra à bout de sa légendaire sociabilité. Cette même année (1947), Victor, revenu des États-Unis avec ses galons de capitaine de l’armée américaine et son aura de spécialiste de la logistique polaire, obtint du gouvernement français le financement de l’organisme qu’il venait de créer : les Expéditions polaires françaises (Missions Paul-Émile Victor), dotées d’un budget très confortable[32]  ; cela devait lui assurer un avenir à sa mesure. Abandonnant ses rêves et projets ethnographiques d’avant la guerre, chez les Inuit, il devint organisateur et chef d’expéditions. C’est lui qui conduirait les chercheurs de divers horizons sur leurs terrains polaires.

Il s’agissait de constituer une équipe multidisciplinaire de chercheurs scientifiques. Parmi les candidats, se trouvait un jeune géographe français, spécialiste de la géomorphologie, Jean Malaurie, attaché au cnrs. Il participera aux deux premières missions françaises au Groenland (1948 et 1949) de P.É. Victor, puis il démissionnera des Expéditions polaires françaises, pour organiser à son compte, dans le cadre du cnrs, sa propre mission scientifique à Thulé (1950-1951), à l’extrême nord-ouest du Groenland, là même où avait voulu se rendre Paul-Émile Victor en 1940.

Sans aucun rapport avec Mauss ni avec l’anthropologie, Malaurie voulait entreprendre à Thulé une étude de géomorphologie, combinée à une étude de géographie humaine sur les Inuit. Il réalisa son projet et remporta un succès de librairie avec son récit de voyage publié en 1955, dans la collection « Terre Humaine », qu’il avait lui-même créée chez Plon ; ouvrage qui donnera lieu à de nombreuses rééditions.

Victor dirigera les Expéditions polaires françaises jusqu’en 1977, date de sa retraite. Elles s’intégreront en 1991 dans l’Institut français de recherche et technologie polaire (ifrtp) installé à Brest.

6.2. André Leroi-Gourhan et l’ethno-archéologie des Inuit

Ancien élève de Mauss, Leroi-Gourhan, diplômé de russe et de chinois, fit une mission au Japon, en 1937, chez les Aïnous. Il s’intéressa aux cultures du Pacifique nord et publia en 1936 un ouvrage sur La civilisation du renne, commune aux peuples arctiques et à ceux de la préhistoire. Il publia ensuite plusieurs ouvrages sur l’évolution technique de l’humanité. En 1947, il fut nommé sous-directeur au Musée de l’Homme et créa le Centre de formation à la recherche ethnologique. Puis il ouvrit d’importants chantiers de fouilles sur des sites du paléolithique supérieur. Il forma et encouragea plusieurs de ses étudiants dans la voie de la recherche sur les Inuit. Le premier fut Jean Michéa, un étudiant en géographie qui, au lendemain de la guerre, était allé passer une année chez les Inuit du Caribou, dans l’Arctique canadien, grâce à l’aide de missionnaires catholiques français installés dans la région. À son retour, il publia un récit de voyage et suivit une formation en géographie, puis il fut admis au Centre de formation à la recherche ethnologique. Puis il entra au cnrs, en 1953, comme stagiaire, auprès de Leroi-Gourhan. Il fera par la suite une mission de courte durée dans le Québec arctique où il effectuera des relevés de sites archéologiques. Je l’ai rencontré au Musée de l’Homme en 1955, avant de partir moi-même chez les Inuit. Je l’ai revu aussi à mon retour. Il aspirait à développer les recherches sur les Inuit canadiens, mais sans doute ses projets furent-ils freinés par l’expansion du Centre d’études arctiques de Malaurie. Il soutint une thèse de doctorat d’État sur l’écologie humaine de la baie d’Hudson en 1957, fut promu chargé de recherche au cnrs, puis maître de conférence à l’Université de Lyon en 1962, où il succéda à la chaire d’ethnologie de Leroi-Gourhan. Michéa publiera quelques articles dans des ouvrages collectifs et encyclopédies, mais il ne retournera plus sur le terrain inuit et on n’entendra plus parler de lui après 1968.

À peu près dans le même temps, un autre étudiant de Leroi-Gourhan, Claude Desgoffe, passionné par l’Arctique et les Inuit, reçut en 1951 une formation au Centre de Formation à la recherche ethnologique. Leroi-Gourhan l’encouragea à aller parfaire sa formation au Musée National du Danemark, à Copenhague, auprès de Kaj Birket-Smith et Éric Holtved, les spécialistes danois des Inuit, les plus en vue à cette époque. Thalbitzer, qu’il rencontra certainement, était maintenant âgé et à la retraite depuis plusieurs années. Desgoffe passa deux années au Danemark, occupant ses étés à faire des fouilles archéologiques au Groenland. Il traduisit en français deux ouvrages de Birket-Smith et, en 1954, il obtint une bourse d’études de l’Arctic Institute of North America, ce qui lui permit de s’établir au Canada. Grâce à sa bourse, il se rendit en mission chez les Inuit des îles Belcher, un des groupes les moins connus de la baie d’Hudson[33]. L’année suivante il fut engagé par le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien pour continuer ses recherches aux îles Belcher. Il s’y rendit accompagné d’un jeune linguiste de l’Université de Montréal, Gilles Lefebvre. À la fin de l’été 1955, lors de mon premier séjour au Canada, je rencontrai Gilles Lefebvre à Montréal. Il était rentré du terrain avant Desgoffe, mais il n’avait aucune nouvelle de lui. On apprit quelques semaines plus tard que Desgoffe était parti en canot avec deux guides inuit et avait sans doute fait naufrage et péri en mer. On ne retrouva qu’un sac de couchage calciné sur le rivage, et quelques débris du canot. Quarante ans après la mort tragique de Beuchat, c’était à nouveau un lourd tribut à payer pour l’ethnologie française et un coup d’arrêt dans la poursuite de la voie ouverte par Mauss. Un jeune ethnologue du Musée national d’Ottawa, Asen Balikci, d’origine suisse, partageait l’appartement de Desgoffe ; il hérita des données que ce dernier avait recueillies. La mort de son ami fut à l’origine d’une réorientation de sa carrière de chercheur, vers l’aire inuit. Balikci poursuivit des études doctorales à l’Université Columbia et, après plusieurs recherches sur le terrain dans le Québec arctique, chez les Inuit Netsilik, écrivit une thèse sur les Inuit en écologie culturelle. Pendant les années 1960 et 1970, il jouera un rôle majeur dans les études inuit, puis il obliquera vers le cinéma ethnographique après la réalisation de sa fameuse série de films sur les Netsilik. J’ai rencontré Balikci en 1960, au Musée national, à Ottawa. C’est lui qui me convainquit de m’inscrire à l’Université de Montréal, au programme de maîtrise en anthropologie qui débutait cette année-là. Il m’aida également à obtenir une bourse canadienne, et, en 1961 et 1962, l’aide financière du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien pour effectuer mes recherches de thèse chez les Inuit du Québec arctique. Il me remit plus tard quelques notes de terrain de Desgoffe sur les îles Belcher, qu’il avait en sa possession. Dans un article percutant publié en 1989, Balikci écrit :

Twenty years after the publication of Boas’ monograph, Marcel Mauss’ « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos » (1906) appeared. In my opinion this is the only scholarly contribution where Inuit data have provided the basis for the construction of a particular sociological theory. Mauss’ approach is anthropogeographic and leads to the conceptualization of a particular form of social organization defined as dual morphology.

Dix ans après la mort de Desgoffe, Leroi-Gourhan appuiera à nouveau un de ses étudiants au doctorat, Jean-François Le Mouel, qui se passionnait pour les Inuit. De formation géographique, il suivra la scolarité du Centre de Formation à la Recherche Ethnologique et entrera au cnrs, comme stagiaire de recherche en 1968, auprès de Leroi-Gourhan. Le Mouel réalisera une mission d’une année dans une communauté inuit de la côte ouest du Groenland et en publiera les résultats dans une intéressante monographie[34] sur l’écologie et la technologie du groupe étudié. De 1973 (date du décès d’Évelyne Lot-Falck) à 1983, il sera responsable du département des peuples arctiques, au Musée de l’Homme. Il fera plusieurs missions chez les Inuit du Cuivre (Inuinnait), dans l’Arctique canadien et progressivement passera à l’archéologie de leur région. À la fin des années 1980, il apportera son aide à une géographe française, Béatrice Collignon, qui étudiera l’appropriation et l’utilisation du territoire chez les Inuinnait. Sa thèse de doctorat, qui prend en compte l’essai de Mauss (1906), a été publiée(1996) ; elle constitue la première grande étude exhaustive de la toponymie inuit, réalisée dans le groupe même que devait étudier Beuchat, s’il n’avait pas disparu en 1913. Un dernier élève de Leroi-Gourhan, qui a soutenu sa thèse de doctorat avec A. Emperaire, est l’archéologue Patrick Plumet (1985) qui s’est spécialisé dans la préhistoire de l’Arctique nord-américain et sibérien. Il a longtemps enseigné à l’Université du Québec à Montréal où il a mis sur pied un laboratoire d’archéologie.

6.3 Jean Malaurie et le Centre d’études arctiques (EPHE VIe Section, et EHESS)

Témoignant d’une ambition débordante, le géographe Jean Malaurie a été élu à l’École Pratique des Hautes Études (vie section) en 1957 et y a créé, avec l’aide du cnrs, le Centre d’études arctiques, un important centre de recherches multidisciplinaires, qu’il dirigera jusqu’à sa retraite en 1991. À la fin des années 1950, il proposera, sans succès, à Paul-Émile Victor d’intégrer les Expéditions polaires françaises dans son centre[35]. J’ai été un auditeur régulier de ses cours, durant les trois premières années. C’était à l’époque le seul cours universitaire spécialisé sur l’Arctique, en France. Il voulait couvrir toutes les sciences humaines, et tous les pays nordiques... mais, dans la pratique, il s’intéressait alors principalement aux Inuit, car il était en pleine rédaction de sa thèse complémentaire de doctorat d’État sur les Inuit de Thulé. Il la soutiendra en 1962.

L’anthropologie des Inuit, comme telle, a peu profité de l’enseignement de Malaurie et des activités de son centre de recherche. S’il évoquait souvent, dans ses cours, l’essai de Mauss sur les Inuit, il en parlait surtout comme d’un horizon inaccessible. Mentionnons, cependant, l’intérêt historique et ethnographique d’un de ses ouvrages récents (Malaurie, 2001). On lui doit aussi d’avoir encadré les études doctorales de Rémi Savard (1966) dont la thèse est une analyse structurale de la mythologie des Inuit de Thulé, inspirée de la méthode de Lévi-Strauss. Savard se réfère à l’essai de Mauss pour l’étude de certains mythes. Savard a enseigné par la suite l’anthropologie à l’Université de Montréal et a consacré la majeure partie de ses travaux ultérieurs aux Amérindiens du Québec. C’est Malaurie aussi qui a encadré les premières recherches de Michèle Therrien ; elle a obliqué ensuite vers l’ethno-science et l’ethno-sémantique (voir son intéressant ouvrage sur le corps inuit, 1987). Maintenant professeure des universités, à l’inalco (Institut national des Langues et Civilisations orientales), Therrien anime un programme en langue et culture inuit, le seul dispensé actuellement en France. Elle s’est entourée d’une petite équipe d’assistants spécialistes des Inuit. Nous reviendrons plus loin sur les récentes réalisations de cette équipe.

6.4. Éveline Lot-Falck et les religions comparées des peuples arctiques à l’EPHE (Ve Section)

Éveline Lot-Falck a suivi les derniers cours de Mauss et a travaillé comme bénévole au Musée de l’Homme juste avant la Seconde Guerre mondiale. En 1951, après une formation en études russes et mongoles, elle entre comme attachée de recherche au cnrs et est chargée du département des peuples arctiques, au Musée de l’homme, poste qu’avait occupait Vildé, son beau-frère, avant son emprisonnement. C’est pour elle que sera créée, en 1963, une chaire intitulée « Religions comparées des peuples arctiques » à l’École pratique des hautes études, Section des Sciences religieuses, où Mauss avait lui-même enseigné à partir de 1901. Elle reprendra donc les recherches entreprises sous la direction de Mauss, avant la Seconde Guerre mondiale, par Anatole Lewitsky, son fiancé. C’est sous sa direction que j’ai soutenu ma thèse de doctorat sur les Inuit, en 1971. Entre 1965 et 1971, j’ai suivi ses cours en même temps que Laurence Delaby et Roberte Hamayon. Après le décès d’Évelyne Lot-Falck en 1973, R. Hamayon lui succédera à cette chaire et reprendra le flambeau des études sibériennes et sur le chamanisme, en rassemblant une équipe autour d’elle, à l’Université de Paris X (Nanterre). Elle y amènera la revue Études mongoles et sibériennes qu’elle avait créée à l’inalco en 1970. À partir de recherches sur le terrain en Mongolie et en Bouriatie, elle publiera en 1990, sous le titre de La chasse à l’âme, une remarquable analyse structuraliste du chamanisme sibérien, illustrant indirectement, sur le plan symbolique, la théorie de l’échange de Mauss, à travers la théorie de l’alliance lévi-straussienne. Si Mauss ne figure pas dans la bibliographie de son ouvrage, c’est qu’elle a été initiée à l’anthropologie, au début des années 1960, par des disciples de Lévi-Strauss. Quant à Laurence Delaby, elle assumera la responsabilité de fait des collections sibériennes de 1973 à sa retraite, en 1998.

6.5. Robert Gessain et l’équipe Groenland du CRA[36] au Musée de l’homme

C’est à Gessain, que revenait la tâche de renouer avec la tradition de recherche sur les Inuit d’Ammassalik, commençée avec Victor en 1934, sous la houlette de Mauss. Après avoir travaillé avec Carrel, pendant la guerre, au sein de la Fondation française pour l’Étude des Problèmes humains (1942-44), il poursuivit son travail à l’Institut d’Études démographiques (ied) qui remplaça cet organisme après la guerre. Puis il exerça comme psychanalyste, jusqu’en 1957[37]. Mais il ne s’était jamais complètement désintéressé des Inuit d’Ammassalik. Aussi, quand Paul-Émile Victor lui apporta en 1947 toutes ses données inédites de terrain, provenant de ses missions de 1934-1937, cela constitua pour lui un précieux encouragement pour reprendre les recherches entreprises avant la guerre. Victor explique ainsi son geste[38]  :

Lorsque j’ai créé les epf, il m’a paru évident que tout mon temps et toute mon activité seraient absorbés par la préparation, l’organisation et la direction des expéditions sur le terrain. J’ai donc confié la totalité de mes documents concernant les Ammassalimmiut (environ quarante kilos) à mon camarade Robert Gessain, pour qu’il les utilise au mieux, en vue de publications éventuelles...

En 1957, Gessain soutient une thèse de doctorat ès sciences sur l’anthropologie biologique des Inuit d’Ammassalik, qui sera publiée en 1959 dans les Meddelelser om Grønland (vol. 161, 4, 167 p.), et, en 1958, il est nommé sous-directeur au Musée de l’homme. C’est là qu’il préparera de nouvelles missions à Ammassalik en 1965 et 1966. Autour de lui une équipe s’est constituée, au sein de laquelle deux chercheurs en particulier vont assurer la continuité des recherches anthropologiques sur les Inuit d’Ammassalik : J. Robert-Lamblin, qui fera une thèse de doctorat ès sciences en démographie sociale[39], et P. Robbe, une thèse de doctorat ès sciences en écologie humaine[40].

Avec ces deux travaux, relevant du domaine de la « morphologie sociale », telle que définie par Mauss en 1906, une certaine continuité est ainsi renouée avec la tradition maussienne. Après la mort de Gessain, en 1986, Paul-Émile Victor récupérera la majeure partie des archives de terrain, qu’il lui avait confiées en 1947, et demandera à Joëlle Robert-Lamblin, devenue directrice de recherches au cnrs, de l’aider à les publier. Ce dont elle s’acquittera au prix de plusieurs années de travail. Il en résultera deux beaux livres[41] de données, fortement inspirés par l’enseignement de Mauss. Victor aura ainsi eu la satisfaction, peu avant sa mort (1993), de rendre, à travers ces ouvrages, un dernier hommage à son vieux maître disparu.

Pierre Robbe, de son côté, fera carrière au Musée de l’homme et sera nommé en 1983 responsable du département des peuples arctiques, jusqu’à ce qu’il assume la direction du Laboratoire d’Ethnologie et un poste de professeur au Muséum d’Histoire naturelle, chargé de la formation doctorale en ethnologie ; sa femme Bernadette Robbe, membre actif elle aussi de l’ancienne équipe Gessain, prendra alors la direction du département des peuples arctiques.

6.6. Claude Lévi-Strauss et la recherche sur les Inuit

Lévi-Strauss a été en rapport avec Mauss. Même s’il n’a pas été son étudiant, beaucoup le considèrent comme son héritier intellectuel, depuis la publication de l’introduction à la réédition des oeuvres de Mauss (1950). S’il est aisé d’établir un lien entre la théorie de l’échange, qui est à la base de la théorie de la parenté de Lévi-Strauss, et l’ « Essai sur le don » de Mauss, on connaît moins l’influence directe ou indirecte que Lévi-Strauss a exercé sur plusieurs chercheurs qui se sont spécialisés dans l’étude des Inuit.

J’ai évoqué plus haut l’influence de sa méthode structurale sur les travaux de Savard, qui avait participé à un groupe de travail, animé par Lucien Sebag, sur l’analyse structurale de mythes amérindiens, dans le cadre du séminaire de Lévi-Strauss. Je dirai aussi quelques mots de l’influence plus directe qu’il a exercée sur mes propres recherches, en me faisant entrer dans son laboratoire de recherches. Je m’étais inscrit au doctorat à l’École Pratique des Hautes Études en 1962, à mon retour de l’Université de Montréal où j’avais obtenu une maîtrise en anthropologie, avec une thèse sur les Inuit. Je suivis donc le cycle de formation doctoral de l’eprass (Enseignement Préparatoire à la Recherche en Sciences sociales), qui venait d’être créé (1962) dans cette institution. Je suivais parallèlement les cours du cfre (Centre de Formation à la Recherche ethnologique) de l’Institut d’Ethnologie, au Musée de l’Homme, avec Leroi-Gourhan et Bastide.

L’eprass était animé, à ses débuts, par Alfred Métraux, Lucien Bernot et Claude Tardits, tous les trois très proches de Lévi-Strauss. La théorie de la parenté de ce dernier, ou théorie de l’alliance, en constituait un élément important. Métraux me demanda de faire un exposé sur le système de parenté « esquimau », à partir de mes données de terrain, et il manifesta un grand intérêt pour le contenu de mon exposé, qui contredisait, disait-il l’affirmation de Lévi-Strauss que « les Esquimaux, grands techniciens, sont de pauvres sociologues... ». Il en parla à Lévi-Strauss qui m’invita à venir parler de la parenté inuit, l’automne suivant, dans son séminaire (1963). À Pâques de la même année, Métraux se donna la mort et fut très regretté par ses étudiants. Il avait été aussi très proche de Mauss.

Après ma présentation au séminaire de Lévi-Strauss, qui dura trois séances, ce dernier m’encouragea à poser ma candidature au cnrs, avec affectation dans son Laboratoire d’Anthropologie sociale, dont il voulait renforcer l’orientation américaniste. J’entrai donc au cnrs, comme attaché de recherche, en 1964. Il me fit choisir Gessain comme « parrain » scientifique et j’effectuais mon travail d’intérêt collectif auprès de Madame Lot-Falck, au Musée de l’Homme, tout en réalisant sous sa direction une thèse de doctorat à partir d’un manuscrit en langue inuit (1971).

Pendant les sept années qui suivirent mon entrée au cnrs, j’ai donc poursuivi mes recherches sur les Inuit, dans le cadre de ce laboratoire, en effectuant régulièrement des missions sur le terrain dans l’Arctique canadien, et en en présentant à chaque fois les résultats dans le cadre du séminaire de Lévi-Strauss. Plusieurs fois, ce dernier me fit la remarque que les Inuit lui semblaient, avec leur mythologie, les plus structuralistes des autochtones des Amériques. Fin 1971, j’acceptai l’invitation de prendre la direction du département d’Anthropologie de l’Université Laval, à Québec, qui venait d’être créé. Depuis quatre années, je collaborais en effet régulièrement avec les anthropologues de cette université.

6.7 Svend Frederiksen et l’héritage maussien transmis par Thalbitzer

Le cas de Svend Frederiksen est un peu particulier, car il sort des limites de la France, mais il était, lors du passage de Mauss à Copenhague, en 1938, le secrétaire de Thalbitzer. Frederiksen est né à Sissimiut, en 1906, sur la côte ouest du Groenland, l’année de la publication de l’« Essai » de Mauss sur les sociétés inuit. Comme Knud Rasmussen, il apprit la langue inuite dès l’enfance ; c’est sans doute ce qui incita Thalbitzer à l’engager comme secrétaire, au début des années 1930, quand, à la suite d’un conflit avec ses supérieurs, il dut quitter le Groenland, où il enseignait aux futurs instituteurs.

Thalbitzer travaillait alors à l’édition des manuscrits de Gustave Holm, celui qui avait « découvert » les Inuit d’Ammassalik en 1884. Il réussit à convaincre Frederiksen de venir suivre, en 1941, une formation académique, en langue et culture inuit, à l’Université de Copenhague, où il enseignait lui-même. Frederiksen obtint son magister en philologie groenlandaise en 1945 et, en 1946, il bénéficia d’une bourse de la Fondation Rockefeller (section des humanités) pour recueillir des données sur la « culture intellectuelle » des Inuit de la baie d’Hudson. Elle lui permit de se rendre à Igluligaarjuk (Chesterfield Inlet) dans l’Arctique canadien et d’y rester cinq mois, jusqu’à la fin novembre. C’est là qu’il rencontra d’anciens chamanes, parmi lesquels le vieux Qimuksiraaq qui avait été un grand chamane avant sa conversion au catholicisme. Il réussit à nouer des liens d’amitié avec lui et ce dernier accepta de lui raconter sa vie et son art.

Frederiksen se fixa ensuite aux États-Unis où il vécut difficilement avec sa famille, de bourses, de quelques charges de cours et de contrats temporaires. De 1957 à 1966, il sillonna l’Arctique canadien, l’Alaska et le Groenland, interviewant les anciens chamanes et les enregistrant. Frederiksen est mort en 1967, sans que son travail ait jamais été reconnu ou publié. Le chamanisme était passé de mode. Ses données de terrain furent envoyées par sa famille au petit musée de Sisimiut où elles furent oubliées jusqu’à ce qu’un jeune chercheur, Klaus-Georg Hansen, ne les retrouve par hasard en 1990. Comme les principaux groupes inuit parmi lesquels Frederiksen a travaillé sont ceux que j’étudie depuis une trentaine d’années et que je parle leur dialecte, je me suis associé avec Hansen pour inventorier et traduire les nombreux manuscrits.

Et voilà qu’au gré de mes recherches, je découvris dans ces manuscrits des données visiblement inspirées par Mauss. On y trouvait une « théorie du don » inuit qu’il aurait certainement plu à Mauss de connaître, pour étayer son essai sur la magie (1904), écrit avec Hubert, ou son « Essai sur le don » (1925). Frederiksen, qui ne lisait pas le français, n’avait pas eu accès aux versions originales de ces deux textes, mais il en avait certainement entendu parler par son maître Thalbitzer, ou peut-être avait-il lu la traduction anglaise du second de ces ouvrages [The Gift], parue en 1954. Le terme Sila, utilisé dans les textes ci-dessous — qui sont des traductions littérales d’extraits des manuscrits en langue inuit — présente quelques affinités avec le terme Mana ; il est polysémique : c’est à la fois l’atmosphère, l’univers en mouvement, l’intelligence...

Lorsque les Inuit recevaient quelque chose en cadeau, ils disaient habituellement « Maatna ! » (merci) en pensant au maître du Sila. Cela signifiait qu’ils acquiescaient au Maître du Sila, qu’ils le remerciaient. Comme les Inuit considéraient le Maître du Sila comme leur maître ils disaient maatna (merci). Ils donnaient des cadeaux au Maître du Sila afin que celui-ci leur apporte une assistance constante. La personne qui donne un cadeau et la personne qui le reçoit, toutes deux recevaient assistance du Maître du Sila. C’est parce que le Maître du Sila était dans le don ou dans n’importe quelle possession (donnée), qu’il leur apportait assistance.

p. 91-216/1 et p. 92-216/2

Il n’y avait pas que le Maître du Sila qui était impliqué dans les dons, tant au profit du donateur que du donataire, il y avait aussi l’âme-tarniq (l’âme-double) du donateur :

L’âme-tarniq (du donateur) se divisant en deux, était présente dans les biens donnés. La plus grande partie de l’âme-tarniq du donateur restait avec lui, l’autre partie allait dans le don, y pénétrait et y retrouvait le Maître du Sila. Le Maître du Sila l’aidait [p. 102-218/3]. Quand les biens (donnés) étaient devenus hors d’usage, l’âme-tarniq qui était dans le don retournait dans le donateur. On disait que celui qui donnait sans compter recevait un supplément de vie. Les ancêtres disaient que quiconque donnait sans compter vivrait jusqu’à un âge avancé. Il vivrait vieux parce que le Maître du Sila l’aiderait [p. 103-218/4] ; il aurait simplement une longue vie. Alors que l’âme-tarniq du donateur était dans le bien donné, elle tenait compagnie au donataire sans entrer en lui.

p. 104-218/5

Mauss aurait été très heureux de connaître ces données qui allaient tout à fait dans le sens de sa thèse sur l’esprit du don, et il est paradoxal que de tels documents aient été si longtemps méconnus. L’atout de Frederiksen était sa connaissance parfaite de la langue inuit et sa formation académique auprès d’un des meilleurs connaisseurs du système de pensée Inuit, Thalbitzer. Rasmussen parlait aussi la langue mais il n’avait aucune formation en anthropologie. Il faudra du temps pour dépouiller toutes les données de Frederiksen, mais elles nous réserveront sans doute encore d’autres surprises[42].

7. Résurgence de la pensée maussienne, dans les recherches actuelles sur les Inuit

L’originalité de l’« Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos », tient en grande partie à l’approche holiste adoptée par Mauss, qui met en rapport l’écologie humaine des Inuit avec leur organisation sociale, économique et religieuse. La chance qu’a eue Mauss, pour son essai, c’est d’avoir eu accès à des données ethnographiques recueillies chez les Inuit par des observateurs parlant leur langue, à une époque où leurs croyances et pratiques religieuses avaient encore été peu affectées par le christianisme. Chance que n’ont pas eue la plupart des ethnographes qui se sont succédé chez les Inuit, à partir des années 1930. La formation de Mauss, tant en philosophie qu’en linguistique, en sociologie, en droit et dans les sciences religieuses, ainsi que les très nombreuses lectures qu’il s’imposait, dans plusieurs langues, pour alimenter L’Année sociologique en comptes-rendus, font qu’il avait des connaissances encyclopédiques dans tous ces domaines. Les anthropologues, qui après Mauss, ont écrit sur les Inuit, étaient très loin de posséder un tel savoir. Pour avoir accès à des informations sur la religion traditionnelle des Inuit il leur fallait apprendre la langue inuit, obtenir la confiance des informateurs les plus âgés, et faire de longs séjours sur le terrain ou y revenir souvent, conditions qui n’ont été réunies qu’exceptionnellement. Le morcellement du savoir ethnographique et des perspectives théoriques explique le constat fait par Balikci que, depuis Mauss, aucune étude réalisée sur les Inuit n’a véritablement contribué à faire progresser l’anthropologie générale sur le plan théorique.

Le développement des nouveaux moyens de communication, l’accumulation du savoir et la persévérance de quelques anthropologues sont néanmoins en train de faire changer cet état de fait. Une résurgence de la pensée maussienne se fait jour dans les études inuit, en plusieurs points du globe.

7.1. Mauss et l’anthropologie des Inuit à l’Université de Chicago

Le séjour qu’a fait Radcliffe-Brown au département d’Anthropologie de l’Université de Chicago (1931-1937) y a fait connaître les oeuvres de Durkheim et de Mauss, qu’il connaissait bien, et a orienté ce département vers l’anthropologie sociale. C’est dans cette tradition, avec F. Eggan (1948-1952), puis D. Schneider (1958-1984) et M. Sahlins (1973- ), que plusieurs générations d’étudiants vont choisir, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’étudier la parenté et les structures sociales des divers groupes inuit, dans l’Arctique canadien et en Alaska. C’était justement le domaine à propos duquel Mauss avait souhaité, au début du xxe siècle, que de nouvelles recherches soient réalisées. Parmi eux, David Damas est celui qui a étudié de la façon la plus exhaustive la parenté et l’organisation sociale des Inuit de l’Arctique central canadien ; mais il ne cite que brièvement Mauss (1906) dans sa monographie sur Igloolik (1963). Un autre chercheur, L. Guemple, s’est intéressé à l’alliance chez les Inuit (1972) ; il mentionne l’« Essai sur le don » de Mauss, mais pas l’« Essai sur les Inuit ». D’une façon générale, tous les inuitologues formés à Chicago (E. Burch, N. Graburn, etc.), s’ils traitent de la parenté et de l’organisation sociale, s’en tiennent presque toujours à cet aspect de la vie sociale et négligent le domaine du religieux si cher à Mauss. Marshall Sahlins, venu enseigner plus tardivement à Chicago, aura une approche plus large et fera connaître de façon plus déterminante la pensée de Mauss. Sahlins a passé deux années à Paris en 1967-1969 ; invité par le Laboratoire d’Ethnologie de l’Université de Nanterre, il participa régulièrement au séminaire de C. Lévi-Strauss, où il discuta des thèses de Mauss, notamment celles de l’« Essai sur le don ». Ann Fienup-Riordan fera, sous sa direction, une thèse de doctorat sur les Yupiit (Inuit) de l’Alaska central[43]. Très inspirée par Mauss (1925), elle adoptera une approche holiste et, après des années de recherches sur le terrain et l’apprentissage de la langue inuit, fera ressortir les affinités entre les cycles de transmission des noms de personnes et celui des âmes des gibiers tués. Puis elle montrera brillamment (1994) comment les règles sociales établissent des frontières entre les diverses composantes du cosmos, et les rites permettent de les transgresser. Elle est certainement à l’heure actuelle l’anthropologue qui a fait les avancées théoriques les plus intéressantes dans l’étude contemporaine des Inuit.

7.2. Mauss et l’étude des Inuit aux Pays-Bas (Universités de Leiden et de Nimègue)

On sait l’importance des liens qui se sont développés, dès la fin du xixe siècle, entre la Section des Sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études, créée en 1886, et l’Université de Leiden, où Jean Reville, le premier président de la section, avait lui-même été étudiant. L’école hollandaise d’histoire des religions, née de la transformation des anciennes facultés de théologie protestantes en facultés laïques de théologie[44], exerçait une influence marquée dans ce domaine. C’est à l’Université de Leiden que Mauss fit un séjour de quatre mois en 1898. Autour des années 1930 s’est développée dans cette université une tradition anthropologique « structuraliste » originale, sous l’impulsion, notamment de F. A. E. van Houden, G. W. Locher et surtout de J. P. B. Josselin de Jong, dont le neveu P. E. Josselin de Jong prit le relais[45]. Cette tradition est connue notamment par son approche régionale des structures sociales, à l’aide du concept de « Field of ethnological (anthropological) study ». Dans un article récent, J. Oosten[46], professeur d’anthropologie à Leiden, situe l’origine de ce concept dans l’« Essai de Mauss sur les variations saisonnières des sociétés Eskimos ». Mauss et Beuchat ont en effet choisi d’étudier l’aire inuit, comme un ensemble structuré, avec des variantes locales. L’étude des Inuit s’est développée à Leiden, après la Seconde Guerre mondiale, d’abord à partir des collections du Musée ethnographique, avec les recherches de G. Nooter sur la technologie des Inuit d’Ammassalik. Puis, J.Oosten, historien des religions de formation, et structuraliste, s’est intéressé à la mythologie et à la religion des Inuit Netsilik et Igloolik, à partir des données de K. Rasmussen. Depuis le milieu des années 1990, il a collaboré au vaste projet du Nunavut Arctic College d’Iqaluit d’éditer, en langue inuit et en anglais, les témoignages d’informateurs invités à participer à des sessions thématiques, organisées dans cette institution[47].

Parallèlement, l’Université catholique de Nimègue, connue pour son école d’anthropologie juridique, maintenait, depuis la fin des années 1950, une autre tradition de recherches anthropologiques chez les Inuit, beaucoup plus axée sur le terrain. Les principaux chercheurs en étaient G. van den Steenhoven et C. Remie. Ils surent tirer profit de la présence et de l’aide d’un missionnaire catholique hollandais, le père F. Van De Velde, pour recueillir de précieuses données (dans la langue inuit) sur la vie sociale et juridique traditionnelle des Inuit. W. C. E. Rasing, formé par eux, continue dans cette même voie. Tous ces anthropologues hollandais se sont réunis en un groupe de recherche interuniversitaire : le Research Group on Circumpolar Cultures. Ils ont lu Mauss, le citent et s’y réfèrent dans leurs publications. Et comme ils ont développé des liens formels avec le groupe de recherche sur la Sibérie, animé par R. Hamayon à Nanterre, l’équipe de M. Therrien de l’inalco (Paris) et le Groupe d’Études Inuit et Circumpolaires de l’Université Laval, on peut penser qu’ils contribueront dans le futur à promouvoir et développer la pensée maussienne.

7.3. Mauss et le Groupe d’Études Inuit et Circumpolaires de l’Université Laval

Ma venue à l’Université Laval, à compter de 1968 comme professeur invité, puis en 1971 comme professeur permanent, m’a permis d’y développer un programme de recherche en anthropologie sociale des Inuit, qu’une bourse de la Fondation Killam a consolidé en 1974. Cette même année fut créée une association sans but lucratif, Inuksiutiit, qui administre depuis 1977 une revue internationale : Études/Inuit/Studies, et, depuis 1978, un congrès biennal d’Études Inuit ; le 14e congrès s’est tenu à l’Arctic Institute of North America (Université de Calgary) en aôut 2004. En 1987, s’y ajouta une nouvelle structure de recherche interdisciplinaire en sciences sociales : le Groupe d’Études Inuit et Circumpolaires (getic) qui s’est transformé en un Centre Interuniversitaire d’études et de recherches autochtones (ciéra), en 2004. À l’intérieur de ce groupe travaillent plusieurs anthropologues spécialisés sur les Inuit, comme L.-J. Dorais, F. Trudel, F. Laugrand, et moi-même. Ils y dirigent des projets de recherche individuels et collectifs qui vont de la sociolinguistique à l’anthropologie religieuse, en passant par l’ethnohistoire et l’anthropologie sociale. De nombreuses thèses ont été réalisées dans ce cadre, dont plusieurs ont reçu des prix scientifiques comme celle de Y. Csonka (1995) en ethnohistoire ou celle de F. Laugrand (1997, éditée en 2002) en anthropologie religieuse. Ce dernier chercheur, après avoir enseigné quelques années à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval vient d’être intégré au Département d’anthropologie de cette même université. Plusieurs chercheurs post-doctoraux comme X. Blaisel, M. Nagy, E. Searles, C.Aporta, y sont venus en stage et ont collaboré ou collaborent à divers projets. L’Université Laval est donc devenue un carrefour international pour la recherche et la communication scientifique sur les Inuit.

Si aucun d’entre nous n’a jamais pris l’essai de Mauss sur les Inuit comme principal horizon théorique pour ses recherches, j’essayerai de montrer, dans les lignes qui suivent, que celui-ci a constitué un arrière-plan théorique pour plusieurs des mes travaux, comme :

  • L’étude des noms personnels. On sait que Mauss insiste dans son essai sur l’importance des noms personnels et de leur transmission dans la structuration des groupes inuit. Ce fut dès 1961 un de mes grands thèmes de recherche et le sujet d’une dizaine d’articles (dont Saladin d’Anglure, 1970, 1998). Je pense avoir été, avec L. Guemple (1965, 1969), à l’origine de plusieurs autres recherches, thèses et publications sur ce sujet.

  • L’étude du dualisme saisonnier aussi, argument principal de l’essai, fut l’objet au cours des années 1970 de plusieurs de mes enquêtes de terrain, qu’il s’agisse du découpage calendaire ou des représentations concernant la Lune et le Soleil, ainsi que leurs déplacements respectifs. Il ressort de ces enquêtes, que le dualisme saisonnier était bien ancré dans la cosmographie et dans la cosmologie inuit. Aux latitudes arctiques, en effet, l’opposition Soleil/Lune est exacerbée, avec un soleil permanent au solstice d’été (soleil de minuit) et une pleine lune invisible. Au solstice d’hiver, c’est l’inverse, la pleine lune tourne en permanence dans le ciel (lune circumpolaire) et le soleil est invisible. Mauss ne semble pas avoir été au fait de ces particularités polaires, qui pourtant confortent sa thèse. Beuchat, avait par contre des connaissances avancées en astronomie, et il a très certainement fait d’intéressantes observations sur le terrain. D’autant plus qu’il était bien au-delà du 70º de latitude Nord, où le phénomène est particulièrement visible, et que l’hiver 1914, où il dériva et mourut sur la banquise, la culmination lunaire était dans sa phase d’apogée, à l’intérieur du cycle de 19 ans (cycle de Méton) où elle varie[48].

  • L’adoption, autre grand thème que Mauss a le mérite d’avoir mis en lumière. Elle est en effet très fréquente chez les Inuit. Mauss insiste sur l’importance de cette pratique qui prend tout son sens durant la période estivale et « individualiste » du cycle annuel. En effet, le « communisme » hivernal, s’il durait toute l’année, rendrait l’adoption inutile, puisqu’on y partage tout... Comme plusieurs autres anthropologues (Rousseau 1970, Guemple 1979), j’ai étudié l’adoption (1988) de façon exhaustive sur le terrain. Cela m’a permis de faire apparaître que, dans chaque fratrie, il y avait en moyenne un enfant donné en adoption et un enfant reçu en adoption. On a donc avec cette coutume une des clés de l’organisation sociale inuit, mais plus dans le sens maussien de l’échange que dans celui du dualisme saisonnier. À défaut d’un principe de filiation unilinéaire, elle resserre en effet les liens sociaux entre les unités domestiques en instaurant une sorte d’échange généralisé des enfants.

  • L’approche holiste des systèmes sociaux, si bien illustrée par les essais de Mauss, a été relayée par le structuralisme lévi-straussien dans le sillage duquel se situent plusieurs de mes travaux, ainsi que ceux de Laugrand et de quelques autres chercheurs de notre groupe. J’ai ainsi pu montrer que le système de pensée inuit établissait des analogies très explicites entre l’utérus (la vie intra-utérine), l’iglou (la vie humaine) et la voûte céleste (le monde des esprits), en changeant d’échelle, et que la cosmogenèse était conçue comme une ontogenèse (Saladin d’Anglure, 1978, 1980, 1981 ; voir aussi Therrien, 1987). Là s’exprime un aspect du dualisme qui n’a pas retenu l’attention de Mauss, le dualisme sexualisé. Dans la pensée inuit, le sexe est conçu comme instable, aussi bien lorsqu’il s’agit du mythe d’origine des premiers humains qu’à l’occasion de chaque naissance. Un sexe peut toujours se transformer en l’autre sexe. C’est un domaine que j’ai systématiquement exploré depuis le milieu des années 1980, avec la division sexuelle des tâches, le transvestisme et la socialisation inversée (Saladin d’Anglure, 1986, 1992).

  • Autre champ longtemps négligé, depuis la Seconde Guerre mondiale, celui des rituels chamaniques, après la disparition de K. Rasmussen, qui recueillit sur le terrain des données de très grande valeur à leur sujet. Or, pour Mauss, les rituels chamaniques et la vie religieuse des Inuit connaissent leurs plus importants développements au cours de l’hiver lorsque la population est rassemblée dans des établissements plus importants et qu’y prédomine un « communisme » économique et sexuel (Saladin d’Anglure, 1989). Dans les années 1990, j’ai recueilli de nouveaux témoignages sur le chamanisme et sur l’androgynie qui semblait souvent lui être associée. Et là, s’est confirmé le dualisme saisonnier relevé par Mauss. Les grands rituels chamaniques étaient bien pratiqués l’hiver, lors des pleines lunes, au cours de la nuit polaire. Mais, contrairement à ce que pensait Mauss, ce n’est pas le dualisme saisonnier qui leur donne sens, c’est le dualisme des sexes, qui sert à penser toutes les autres grandes différenciations (nuit/jour, hiver/été, mer/terre, Lune/Soleil...). Et, par surcroît, à cette division duelle du cosmos, s’ajoutait un troisième terme, un troisième sexe (ou genre), celui de l’androgynie, qui servait à exprimer la médiation. J’ai trouvé dans les manuscrits de Svend Frederiksen la confirmation de cette hypothèse que j’avais formulée dès 1986.

En dépit de toutes ces avancées, je dois avouer qu’il reste encore du travail pour en faire une synthèse, à la hauteur du débat ouvert par Mauss en 1906. Un premier ouvrage (Saladin d’Anglure, à paraître) l’abordera sous l’angle de la tradition orale et un second sous l’angle de l’organisation sociale et religieuse. Faut-il rappeler ici, la judicieuse remarque faite par Jenness, dans sa lettre à Mauss datée de 1925 et citée plus haut, qu’un philosophe en chambre a, sur une culture autochtone, un point de vue plus global qu’une personne qui étudie celle-ci sur le terrain[49].

Conclusion

Si Mauss a encouragé le développement d’une nouvelle ethnographie des Inuit, pour vérifier ses thèses, la mort tragique de Beuchat et les deux guerres mondiales ont contrarié tous ses efforts. Après sa disparition, les héritiers de sa pensée ont formulé d’autres théories, ont exploré d’autres latitudes. Mais voilà que près de 100 ans après la publication de son stimulant essai sur les Inuit, et les projets franco-canadiens qu’il avait élaborés avec Marius Barbeau, un nouvel intérêt pour son oeuvre se manifeste à partir du Québec. Les liens qui se sont développés au cours des 10 dernières années, entre le getic (Université Laval), l’inalco et plusieurs autres institutions, ont permis de multiplier les échanges entre l’Europe, le Québec et l’Arctique. À Paris a été créée l’Association Inuksuk qui regroupe divers chercheurs en sciences humaines, intéressés par les Inuit et qui ont pour la plupart suivi les cours de l’inalco (P. Huret, 2003) ; un Espace culturel inuit vient même d’être ouvert. C’est dans ce contexte qu’en août 2004, à Calgary, les participants au 14e congrès d’Études inuit ont choisi pour la première fois Paris, comme lieu où ils souhaitent tenir leur prochain congrès (le 15e), prévu pour 2006. Ils ont confié à Michèle Therrien et à son équipe de l’inalco le soin de l’organiser, en liaison avec l’association Inuksiutiit qui gère ces congrès biennaux, depuis leur création. Cet évènement coïncidera ainsi avec le centième anniversaire de la parution de l’essai de Mauss sur les Inuit, et avec l’ouverture du nouveau Musée du Quai Branly. Rappelons que Mauss s’était beaucoup impliqué dans la création du Musée du Trocadéro, puis dans sa transformation en Musée de l’homme (1938), avec une importante collection d’objets inuit. L’actuel directeur pour la recherche et l’enseignement de l’Établissement public du musée du quai Branly, Emmanuel Désveaux, qui appartient aussi au Laboratoire d’anthropologie sociale, s’est inspiré de l’essai de Mauss sur les Inuit, auquel il a consacré un chapitre dans son ambitieux ouvrage sur les Amérindiens (2001). Ainsi, 100 ans après que Mauss eut élaboré sa théorie de l’oscillation saisonnière de la vie sociale inuit entre individualisme et « communisme » (on parlerait plutôt aujourd’hui de communalisme ou de communautarisme), force est de constater que cette question est toujours d’actualité. Il serait temps d’en faire un réexamen et une mise à jour des données à partir desquelles il l’a construite. Les Inuit ont récemment acquis eux aussi une nouvelle visibilité, non seulement par leurs succès politiques, qui les ont conduits à l’autogouvernance dans la plupart des régions qu’ils occupent, ou par la qualité de leur art, mais aussi dans le champ théorique de l’anthropologie. Jusqu’à présent c’étaient surtout les sociétés unilinéaires qui avaient servi à élaborer les théories anthropologiques, notamment sur la parenté, pierre angulaire de l’anthropologie, et voilà qu’émergent de nouvelles théories (Meillassoux, 2001 ; Désveaux, 2001 ; Godelier, 2004) qui s’appuient en partie sur l’exemple des Inuit. En géographie humaine aussi on constate un renouveau, en France, avec les recherches récentes de B. Collignon (1996), E. Canobbio (1999) ou J. Bergé-Gobit (2004) qui prennent en compte l’essai de Mauss. Il s’agit là d’une mutation car il y a 20 ans à peine, le grand ouvrage de synthèse sur les Inuit, que constituait le volume 5, « Arctic » du Handbook of North American Indians (D. Damas, 1984), ne mentionnait même pas l’essai de Mauss.