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Postures apologétiques dans la correspondance de Henri III

  • Luc Vaillancourt

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  • Luc Vaillancourt
    Université du Québec à Chicoutimi

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Au premier chapitre de son Projet d’éloquence royale, composé pour Henri III dans le cadre des dernières séances de l’Académie du Palais  [1], Jacques Amyot fait valoir que, si l’éloquence est une science utile à tous, elle est

aux ministres d’un grand Roi, et principalement au Roi, grandement recommandable, profitable, voire nécessaire […] s’il en sçait user dextrement et à point, il en établira, maintiendra, et augmentera son état, autant ou plus que par nul autre moyen dont les Royaumes et grandes seigneuries s’entretiennent  [2].

Amyot prêche bien sûr un converti, puisque le roi a commandé expressément qu’on l’instruise en la matière afin de développer ses moyens de persuasion, et c’est Jacques Davy Du Perron, Germain Forget et Jacques Amyot (éventuellement Amadis Jamyn  [3]) qui vont tour à tour lui donner les leçons qu’il réclame, non point pour le plaisir intellectuel ou pour s’initier à un code de civilité, comme il était d’usage dans certaines cours de l’époque, mais à des fins éminemment pragmatiques  [4]. Parmi les lieux d’exercice privilégiés de l’éloquence royale, la correspondance officielle occupe une place déterminante qu’on aurait tort de négliger sous prétexte qu’elle est d’abord la responsabilité des secrétaires et qu’il est souvent impossible de déterminer la part effective qu’a pu prendre le roi dans la composition de telle ou telle lettre. Comme Amyot le lui rappelle, « vous êtes toujours maître et conducteur du propos, quiconque soient ceux qui vous assistent, et pouvez le faire tomber ou il vous plaît  [5] ». Ainsi, tout ce qui émane de la chancellerie royale peut et doit être considéré comme une manifestation de la parole du souverain, et tout indique que Henri III en était pleinement conscient, car ses lettres laissent entrevoir des motifs singuliers et récurrents qui témoignent d’un souci de représenter et de diffuser une certaine image de soi. Cet article se propose d’expliciter les stratégies rhétoriques à l’oeuvre dans la correspondance royale, et notamment dans les lettres diplomatiques ou à destinataires multiples, d’ordinaire appelées à une circulation plus importante que les lettres personnelles, de manière à mettre en évidence une dimension, sinon propagandiste  [6], du moins fortement apologétique, par laquelle le roi veille à consolider et à étendre son pouvoir. Si l’on en croit Amyot, la parole du roi est une principale partie de sa puissance : il importe donc de comprendre ce qui détermine ses interventions pour mieux en apprécier l’incidence. De quels ressorts dispose Henri III pour manifester et faire reconnaître son autorité ?

Germain Forget insiste beaucoup, dans la dernière partie de la Rhetorique françoise faicte particulierement pour le Roy Henry III, sur l’importance de savoir « cueillir la bienveillance », afin de s’attirer la sympathie de son auditoire  [7]. Entre autres moyens pour y parvenir, Forget suggère de se présenter toujours sous son meilleur profil et avec les plus nobles intentions :

La bienveillance et faveur se tire des personnes ou des choses en remontrant et donnant a entendre que nous sommes poussez du bien, de l’utilité du royaulme, que nous ne nous proposons aultre but au faict dont nous voullons parler, et qu’il n’y va de notre interest particulier, ou que c’est joinct en cela avec le public, qui nous est en singuliere recommandation ; que la vie, le repos, la seureté, la richesse et l’honneur du royaulme, ou le service de Dieu, ou l’augmentation de notre religion, ou quelque autre chose specieuse […]  [8].

Peu importe la vérité, donc, et les motivations réelles de la prise de parole, l’important est de projeter une apparence de vertu suffisante pour dissoudre toute présomption potentiellement hostile face à ce que l’on pourrait qualifier, suivant Ruth Amossy, d’ethos préalable  [9]. La captatio opère de trois façons : l’accent peut être mis tantôt sur le locuteur, l’interlocuteur ou sur un tiers que l’on souhaite prendre à partie ou favoriser. Dans la forme épistolaire, souvent plus brève et condensée que les autres types de discours, la captatio joue un rôle d’autant plus déterminant d’un point de vue stratégique qu’elle cristallise d’entrée de jeu une posture qui informe l’ensemble de la communication. Car l’ethos, bien sûr, n’est pas qu’une donnée préalable au discours, il se constitue essentiellement à travers lui et le locuteur doit savoir exploiter les arguments appropriés en fonction d’un point de focalisation précis qui participe d’un effort de caractérisation en même temps que d’une manipulation affective. Les recommandations de Forget à ce sujet, étant taillées sur mesure pour Henri III, nous fourniront un cadre de référence précieux pour l’analyse des « postures apologétiques » de sa correspondance, sans pour autant postuler une influence directe, et ce, même si la chronologie nous y invite fortement. Il s’agira tout juste de s’interroger sur ce qui était concevable en matière de stratégie éthique, au sens rhétorique du terme, dans l’horizon intellectuel de l’époque.

Pour Forget, « l’exorde est comme un preparatif pour disposer les auditeurs a nous estre attentifs et affectionnez  [10] ». C’est dans cette partie qu’intervient de manière privilégiée, mais non exclusive, la captatio benevolentiae que le souverain tentera le plus souvent d’attirer sur sa personne. On y parviendra,

si nous disons que nous avons tousjours eu le soin de nous rendre dignes de la charge que Dieu nous a commise ; que nous n’avons rien si studieusement procuré, le bien, repos et fellicité du royaulme ; que nos actions passées n’ont oncques tendu a aultre but et que encores nous sommes prets de nous sacrifier, tant nous sommes zellez et devotieus a son bien, et sera bon de specifier briefvement, et comme en passant, quelques plus signalés actes ; que si nous faisons quelque chose qui semble travailler le peuple, c’est a notre regret et pour les seulles necessitez du tens, des affaires, qu’il en soudra un plus grand bien que l’on ne pense  [11].

L’un des motifs les plus usités dans la correspondance royale consiste justement à faire valoir que toutes les actions du souverain sont motivées par le désir de servir son peuple. Mais qui le roi sert-il en priorité, lorsque ses sujets se dressent constamment les uns contre les autres et sèment le désordre partout ? Quel parti prendre, sinon le sien ? Henri III adresse une lettre collective aux gouverneurs de son royaume le 13 novembre 1582 pour les inciter à mater les exactions que les hommes de guerre du duc d’Anjou commettent sous couvert de son service. Il invoque les plaintes qu’il reçoit tous les jours et l’amour paternel qu’il porte à ses sujets pour justifier une intervention musclée  [12]. De même, lorsqu’il ordonne au sieur de Dinteville le 7 décembre de la même année d’attaquer avec promptitude des hommes de guerre levés sans sa permission, c’est, prétexte-t-il, pour les punir de « leurs exactions sur le peuple  [13] ». Au sieur de Maugiron, qui lui fait part de l’impatience de ses soldats face aux provocations des réformés, il explique qu’il désire avant tout « éviter l’oppression et faire sentir à ses sujets sa bonté et sa protection  [14] ». La récurrence systématique de tels arguments souligne à quel point le roi est soucieux de préserver son image de pater patriae, juste, clément et impartial : « Je ne laisse pas pour tout cela d’avoir tousjours les bras ouverts pour embrasser et reconcillier tous mes subgez [sic]  [15] », écrit-il encore ailleurs. Il va jusqu’à prétendre, à au moins deux occasions, être disposé à prendre les armes lui-même pour garantir la paix : « me deliberant, si bien tost telz mauvais emportements ne cessent, de monster moy mesme a cheval pour reduire mes bons subjectz des exactions qu’ils reçoivent a mon tres grand regret  [16]. » Et il ne manque pas de rappeler à Saint-Sulpice qu’il est prêt à payer de sa personne en soulignant, « comme en passant », ses hauts faits guerriers : « je suis resolu de non plus epargner ma propre personne que j’ai fait autrefois pour la défense et conservation de ma couronne et de mes bons sujets  [17]. » Enfin, aux gens des trois états du Dauphiné, il adresse une lettre collective dans laquelle il dit faire tout son possible pour « sortir ses sujets des peines de la guerre et leur procurer toute sureté sous la protection de la justice  [18] ». Bref, il se présente partout, du moins sur le front diplomatique, comme « un prince qui a pitié et compassion des subjectz que Dieu a mis soubz sa puissance  [19] ».

Cette image paternaliste et magnanime du roi mérite cependant d’être nuancée, car il sait aussi faire preuve de fermeté, voire d’intransigeance, quand le contexte l’autorise. Lorsqu’il écrit par exemple à son cousin, le duc Charles-Emmanuel de Savoie, il invoque des raisons plus personnelles pour justifier ses répressions : « Tous les princes ayant intérêt à ce que soient punis ceux qui leur manquent de fidélité  [20]. » Il approuve l’interdiction du commerce du blé et du vin dans ses provinces, afin « de ne pas donner commodité de vivres aux gens du Roi Catholique », c’est-à-dire aux Espagnols ; toutefois, à Dinteville, il précise qu’« il ne convient pas cependant d’alléguer ce motif, mais de dire seulement que cette mesure a été prise pour empêcher que la disette ne frappe le peuple  [21] ». Ce subterfuge montre bien le contrôle qu’il entend exercer sur son image. Le peuple doit penser qu’il agit exclusivement pour son bien sans quoi il y a risque de révolte. Certes, la manoeuvre peut sembler cynique, mais elle est imputable aux nécessités du temps, et c’est au nom d’intérêts supérieurs qu’il faut désormais agir. Il adopte également un ton beaucoup moins conciliant dans ses échanges avec ses plus proches collaborateurs. Ainsi, dans une lettre où il charge le comte de Lude de lever des compagnies pour contrer une rébellion, ce sont moins les intérêts du peuple que les siens propres qui semblent le préoccuper : « Ceux qui me font la guerre s’aydent et secourent les uns les autres et font paroistre par effectz qu’ils sont en bonne intelligence et est ce qui les fortiffie ; je desirerois que mes ministres et serviteurs feissent le semblable et que chacun s’evertuast de bien faire et preferer l’advancement de mes affaires a toute autre occupation  [22]. » Il n’hésite pas à donner l’ordre de courir « sus et […] tailler en pièces  [23] » les fauteurs de troubles. Le roi semble d’ailleurs affectionner beaucoup cette expression qu’on retrouve fréquemment dans sa correspondance  [24] et jusque dans un post-scriptum autographe à Dinteville, comme pour bien ancrer son image de souverain autoritaire aux yeux de ses serviteurs : « Je vous commande tres expressement ce qui est cy-dedans et les tailler en pièces s’ilz resistent. Cecy vous sera en tesmoignage de ma volonté. HENRY  [25]. » Comment réconcilier ces postures apparemment contradictoires, assumées tour à tour par le roi ? En se montrant clément et magnanime envers ses sujets en même temps qu’autoritaire vis-à-vis de ses serviteurs et pragmatique auprès de ses conseillers, le roi fait ce qu’il croit nécessaire pour reprendre le contrôle de son royaume et contrer les présomptions défavorables qui minent son pouvoir.

Après avoir détaillé les arguments qui s’offrent au roi pour s’attirer le respect et l’attention de ses interlocuteurs, Germain Forget suggère qu’il est également possible de susciter la bienveillance des auditeurs en orientant le propos sur des enjeux qui les concernent et les touchent de plus près d’un point de vue émotif : « affin de leur mettre au coeur plus d’affection a faire leur debvoir ; nous louons la fidelité et l’obeissance de nos subjects, et […] que nous ne croyons point qu’ils puissent faillir a nous rendre le service qu’ils nous doibvent, ou autres semblables propos  [26]. » Le roi est le maître et peut donner des ordres à qui bon lui semble, mais il a tout intérêt à cultiver l’affection, le sens du devoir et la reconnaissance chez ceux qui l’entourent car, comme le suggère Amyot dans son Projet d’éloquence royale, « les hommes se laissent plus manier à leurs passions qu’à la raison  [27] ». Certes, lorsque le roi écrit à un membre de sa famille, comme à son oncle, le cardinal d’Este, le 27 novembre 1581, on ne s’étonne guère de le voir jouer sur les affects : « Mon oncle j’ai tant de confiance an vostre afection vers moy, mon estat et mes voulentez que je vous estime comme je doyts et vous me ferez ce bien de le croyre come je m’an assure qui me faict vous escryre maintenant […] de ma main propre  [28]. » Il en va de même dans ses missives destinées à ses mignons ou plus proches conseillers. Quand il insiste pour dire aux uns et aux autres, généralement en fin de lettre, « Aimez-moi parce que je vous aime », il exploite un lieu pathétique conventionnel qui fait appel à la réciprocité et vise simplement à perpétuer l’échange de services ; on a suggéré ailleurs qu’il s’agit chez Henri III d’un mode d’expression de la faveur qui concrétise un lien privilégié  [29]. Mais lorsqu’il écrit à Urbain de Laval de Boisdauphin pour lui donner l’ordre de ne pas suivre le duc d’Anjou dans une entreprise qu’il juge trop périlleuse, le roi montre qu’il sait tout aussi bien joindre la douceur à la fermeté dans ses rapports officiels : « Part tant je vous prie et neantmoins ordonne comme vostre roy que vous ne suivez mondit frere en cest entreprise, ains en obeissant a mon commandement, me faictes cognoistre que vous m’aymez, avec asseurance que je le recognoistray envers vous s’offrant l’occasion  [30]. » En des temps ordinaires, le roi aurait pu se borner à communiquer ses ordres, mais dans le tourbillon des guerres civiles, où les allégeances changent selon les circonstances, il importe d’encourager l’obéissance par tous les moyens, et notamment par la promesse d’une récompense à venir.

Le corollaire immédiat de cette stratégie pathétique qui vise à émouvoir la fidélité de ses sujets, c’est la nécessité de l’entretenir par l’expression systématique de sa gratitude. Si l’autoritarisme et l’intransigeance sont à proscrire compte tenu du climat politique, les civilités et prières ordinaires ne sauraient y suppléer tout à fait : aussi vaut-il mieux ajouter la carotte au bâton. Ainsi, Henri III charge le secrétaire Villeroy d’expédier promptement un placet à un de ses officiers qui vient de reprendre une ville, « pour monstrer ung bon exemple, qui est que je veux récompanser ceux qui me font service et se signale [sic]  [31] ». Ici encore, le roi se montre soucieux d’influencer l’idée que l’on se fait de lui. En multipliant les manifestations publiques de sa reconnaissance, il projette l’ethos d’une libéralité propre à inciter au dévouement. Les exemples ne manquent pas : au sieur d’Ambrun, il témoigne de sa satisfaction quant au concours qu’il lui a prêté en Dauphiné et lui demande de l’assister de nouveau avec la promesse qu’il saura reconnaître ses services  [32]. Au duc de Ferrare, déçu de l’échec des négociations en vue du mariage de César d’Este et de Mlle de Vaudémont, il exprime toute son amitié et l’assure que, chaque fois qu’il le pourra, il lui rendra « de bons offices  [33] ». Il remercie Charles-Emmanuel, duc de Savoie, d’avoir facilité la mission du maréchal de Retz à Saluces et le prie « affectueusement de persister dans ces marques d’attachement l’assurant qu’il fera de même de son côté  [34] ». Ces postures éthiques et ces arguments pathétiques sont la clé de voûte d’une stratégie politique qui dépend d’un minimum de réciprocité. Le roi résume bien ce principe lorsqu’il écrit au duc de Montpensier : « Je m’asure que vous rescentez le plaisir de m’avoir contanté comme je recoys de vous avoyr gratifyé  [35]. » À rebours, s’il constate qu’on lui résiste, il lui arrive aussi d’exploiter des pathè négatifs pour exprimer son mécontentement. À Michel de Montaigne, le roi écrit le 26 novembre 1581, afin de lui signifier à quel point il se réjouit de son élection à la mairie de Bordeaux : il lui ordonne de revenir au pays toutes affaires cessantes dès qu’il aura pris connaissance de cette charge et précise par avance que « le contraire lui déplairait grandement  [36] ». Au parlement de Bordeaux, qui tarde à valider un édit royal, il donne à entendre que, s’il persiste dans sa désobéissance, il encourra « son courroux et son indignation  [37] ». Le ressentiment est le double négatif de la reconnaissance : l’invoquer comme une menace est un expédient efficace pour inciter à agir, mais il faut en user avec parcimonie si l’on ne veut pas s’aliéner durablement son interlocuteur.

La Rhetorique françoise faicte particulierement pour le Roy Henry III laisse entrevoir un troisième cas de figure dans la conquête de la bienveillance. Il est certains discours qui visent plus ou moins explicitement à séduire un tiers parti plutôt que l’interlocuteur premier. C’est le cas notamment des échanges diplomatiques :

Si ce sont ambassadeurs de provinces, de princes, de Roys estrangers, nous dirons combien ces deux nations ont tousjours esté conjointes d’amitié ; nous en raporterons et reciterons quelque specialité ou particularité, comme elles se sont autrefois secoureus de forces et de conseils ; la bonne fraternelle affection que vous avez tousjours congneue a ceste province ; combien nous avons chere et recommendable son amitié, que nous disons conserver de tout notre pouvoir, ou autres choses semblables selon les affaires ou le subject qui se presentera […]  [38].

Bien sûr, ce n’est pas l’amitié de l’ambassadeur que l’on souhaite garantir ici, mais bien celle du souverain qu’il sert et du peuple qu’il représente, c’est pourquoi il importe d’avoir à l’esprit, lorsque l’on traite avec un intermédiaire, les moyens d’assurer la transmission effective du message aux personnes qu’il concerne au premier chef. Pour illustrer ce point, nous retiendrons entre autres entreprises diplomatiques les échanges avec la couronne d’Angleterre en prévision du mariage du duc d’Anjou et de la reine Élisabeth.

De manière générale, Henri III est tout sauf obséquieux dans sa correspondance. Il privilégie d’ordinaire l’expression franche, directe et volontiers familière, plutôt que les circonlocutions oratoires. Cependant, lorsqu’il est question, au cours des années 1581 à 1582, d’unir les destinées de son frère et de la souveraine anglaise, laquelle semble multiplier les délais et les difficultés même si les négociations ont été entreprises à sa demande  [39], tous les moyens sont bons pour favoriser les rapprochements. Il faut dire que l’enjeu est capital pour la couronne de France : il s’agit d’abord de s’assurer du concours de l’Angleterre dans sa politique anti-espagnole, mais aussi de se « débarrasser », pour ainsi dire, de l’incontrôlable et imprévisible duc d’Anjou, dont la propension à la révolte est à l’origine de nombreux soucis. Il faut voir l’enthousiasme manifesté par le roi lorsqu’il apprend qu’on a tout lieu de croire que le mariage se fera. Il écrit à son ambassadeur le 2 mai 1582 : « onques je n’euz plus de joie et de plaisir que celle que j’ay de veoir icelle dame royne d’Angleterre madame ma bonne soeur en ceste bonne resolution de s’accorder maintenant, comme m’escripvez qu’elle faict […] a passer oultre au faict du mariaige et le consommer dedans ce moy de may  [40]. » Il est rare de voir le roi adopter un ton aussi emphatique, mais la suite est encore plus grandiloquente, alors qu’il entreprend d’énumérer les avantages d’une telle union :

Ce que je ne doubte pas qui n’apporte ung bien inestimable a toute la Chrestienté, et pour le moings a elle et a moy et a noz royaumes, païs et subjectz, et par consequent a mondit frere, ce que vous ferez entendre a madite bonne soeur de la part de la royne madite dame et mere et moy, et l’asseurerez de l’aize qu’avons receue de ces bonnes nouvelles et de nostre vraye et parfaicte amityé et affection en son endroit, telle qu’elle ne se pourroit desirer plus grande, comme je vous ay tousjours escript luy dire, l’asseurant par mesme moien que de ma part je seray tousjours aussy prest de satisfere au contenu de la lettre que j’escripvis de ma propre main a ladite dame royne par le secretere Pinart au dernier voiage que l’envoyay vers elle et mondit frere en Angleterre, et d’en passer entre nous le traicté le jour mesme de la consommation dudit mariaige a l’heure de la solemnisation d’icelluy, pour avoir lieu après ladite consommation et non devant  [41].

La multiplication des adjectifs démonstratifs contractés évoque l’acte notarié et sans doute que le secrétaire Pinart, qui rédige la lettre, y est pour quelque chose. Néanmoins, il est manifeste que le message concerne surtout la reine et que c’est sa bienveillance que l’on désire susciter par personne interposée, en insistant pour que soient répétés devant elle les compliments du roi et l’essentiel de son argumentaire. Il faut dire que, pendant un moment, Élisabeth a douté de la volonté de Henri III de mener à bien les négociations en vue du mariage, allant même jusqu’à lui imputer la responsabilité des difficultés rencontrées  [42]. Alors que la rumeur de sa mauvaise foi court toujours en Angleterre, le roi charge l’ambassadeur, le 28 décembre 1582, d’affirmer à la reine, à la première occasion, sa détermination à régler cette affaire, et de lui faire entendre à quel point cette union lui tient à coeur. Enfin, l’ambassadeur devra lui témoigner l’expression de son amitié sincère et devra surtout s’assurer de la réciprocité de ses sentiments, que le mariage ait lieu ou non  [43].

Mais pourquoi charger l’ambassadeur d’assurer la reine qu’elle n’a pas de meilleur ami que lui, comme il le fait le 28 novembre  [44], plutôt que de lui écrire directement ? Les lettres à des souverains étrangers sont pourtant monnaie courante dans sa correspondance et il lui arrive à l’occasion de s’adresser personnellement à la reine d’Angleterre. Qu’est-ce qui détermine par exemple Henri à interpeller Élisabeth à propos de Marie Stuart, sujet polémique par excellence, alors qu’il refuse de traiter lui-même du mariage de son frère ? Certes, prétextera le roi dans une lettre du mois de novembre 1582, il est plus facile d’intercéder pour des étrangers que pour des parents, amis ou alliés, aussi a-t-il longtemps hésité avant de recommander à Élisabeth de permettre à la reine d’Écosse de pratiquer sa religion librement. Il fait appel « a la grande humanité et doulceur qu’on recognoist, entre aultres vertus et perfections  [45] » comme étant siennes, et demande la permission d’envoyer auprès de Marie Stuart un homme d’église français afin d’assurer le repos de sa conscience. On peut se questionner sur ce qui motive réellement son intervention : s’agit-il d’un geste de solidarité sincère et désintéressé vis-à-vis de la souveraine catholique ou d’une manoeuvre politique pour gagner la faveur d’un tiers parti ? À rebours, dans les lettres où il est question d’Anjou, il multiplie les précautions et s’adresse à la reine par le biais de ses ambassadeurs. En fait, bien qu’il s’agisse dans les deux cas de favoriser des parents, les enjeux ne sont pas du tout les mêmes pour la couronne de France et, si Henri a tout à gagner en plaidant personnellement sur la place publique pour les intérêts de Marie Stuart, très chers à la maison de Guise à laquelle, rappelons-le, elle est aussi liée par sa mère, il risque gros lorsqu’il s’agit de négocier une alliance politique avec l’Angleterre. Ainsi, afin de prévenir les fausses interprétations, les transactions sont confiées à des intermédiaires capables de mieux juger de ce qu’il convient de dire et comment l’exprimer devant la reine, et ce en fonction d’une situation d’élocution qui change constamment et d’une forte présomption de mauvaise foi qui pèse toujours contre lui. Le roi fournit l’argumentaire et donne le ton général de la captatio benevolentiae, l’ambassadeur adapte le tout selon qu’il le juge à propos  [46]. Certaines instructions ou impressions devront cependant rester confidentielles, ainsi que le roi le suggère à Mauvissière : « ladite dame royne est plus froide au parachevement dudit mariaige que nous ; touteffois vous userez discretement de ce que je vous en escriptz  [47]. »

En conclusion, ce que nous avons qualifié, faute d’un meilleur terme, de « postures apologétiques » dans la correspondance royale participe d’une stratégie politique qui vise à consolider et à étendre l’autorité du roi en désamorçant les présomptions négatives entretenues à son sujet par la modulation systématique de son ethos, en fonction des circonstances et des personnes concernées. Cette modulation n’est pas aléatoire, machiavélique, ou le fruit d’une conduite désordonnée, mais correspond à l’idée que le souverain se fait de l’éloquence comme instrument de sujétion : ainsi, suivant l’avis de Jacques Amyot, « par une douce et agréable parole un Prince peut remédier à des inconvénients ou tous autres moyens seroient inutiles. Joint qu’il survient des saisons où la force n’a lieu aucun, et la persuasion a tout pouvoir  [48] ». Si l’on a beaucoup insisté ici sur l’importance de la captatio benevolentiae, qu’elle soit orientée sur la personne du locuteur, son interlocuteur ou en fonction d’un tiers parti, c’est qu’il s’agit d’un enjeu emblématique d’une bonne part de la correspondance royale, dans la mesure où ce procédé ne constitue pas tant un moyen pour Henri III, mais pratiquement une fin en soi, à une époque où l’administration ordinaire du royaume est compromise par la méfiance qu’une partie du peuple et de la noblesse entretient vis-à-vis du souverain. Bien sûr, des ordres sont donnés et des informations essentielles sont transmises à ses proches conseillers, mais sur le front diplomatique et dans les lettres collectives, ainsi que dans la correspondance familière du reste, l’accent est souvent mis sur la « fonction phatique », comme s’il s’agissait d’abord pour le roi de garantir la perpétuation d’une relation où son autorité cherche et trouve éventuellement à s’affirmer.

Cet ethos « paternel » semble d’autant plus important à entretenir du fait que le monarque se trouve frustré de toute progéniture et, comme pour pallier une stérilité qui le fragilise encore davantage politiquement, il s’entoure d’une élite de serviteurs fidèles qu’il traite avec sollicitude et familiarité. Désormais, comme pour Louis XII avant lui  [49], la consolidation du pouvoir royal ne dépend plus de la domination militaire, mais s’accomplit cette fois à travers la promotion du bien public, de la justice et d’une conception très nettement humaniste des devoirs  [50]. Le principe de la suprématie de l’intérêt du peuple et du royaume qui sous-tend toute la correspondance du roi fait très nettement contraste avec l’idéal traditionnel du souverain gardien de la foi et maître incontesté de son domaine ; cependant, ces enjeux sont hors de portée pour Henri. Ainsi, ce que le roi ne peut garantir par les armes, il cherche à l’obtenir par l’éloquence.

Parties annexes