Cinémas
Revue d'études cinématographiques
Journal of Film Studies
Volume 31, numéro 2, printemps 2025 Sensorialités : diversité capacitaire et cinéma Sous la direction de Justine Dorval, Sendy-Loo Emmanuel et Maxime Michaud
Sommaire (11 articles)
Dossier
Sensorialités : diversité capacitaire et cinéma
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Présentation
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Signer son fado. Réflexions sur les musiques sourdes à l’aune du cinéma
Véro Leduc
p. 17–44
RésuméFR :
Signerson fado est une musique sourde produite dans le cadre d’une recherche-création multidisciplinaire menée lors d’une résidence de 75 jours au Portugal en 2024. L’auteure propose un texte réflexif sur sa démarche, dont l’oeuvre centrale est une musique signée (en langue des signes) formée de sept vidéos projetées sur sept peintures abstraites réalisées sur des panneaux de bois. L’article expose dans un premier temps ce que sont les musiques sourdes. Dans un deuxième temps, il aborde les thèmes de la création articulés autour de la sourditude – le fait de vivre comme personne sourde – et du fado afin d’expliciter la démarche artistique de la création de Signer son fado. Dans un troisième temps, il explore les musiques sourdes à l’aune du cinéma et en résonance avec des pratiques cinématographiques, telles que le cinéma expérimental, le cinéma muet, la musique chromatique et la musique visuelle. La conclusion propose une réflexion sur la recherche-création comme espace de développement des musiques sourdes et des savoirs pour les personnes de la diversité capacitaire, en s’appuyant sur la création comme lieu de production de nouvelles représentations de la sourditude, mais aussi de nouvelles formes artistiques.
EN :
Signer son fado [Sign Your Fado] is a Deaf musical work created as part of a multidisciplinary research-creation project undertaken during a 75-day residency in Portugal in 2024. The author offers a reflective examination of her approach, the central work of which is signed music consisting of seven videos projected onto seven abstract paintings made on wooden panels. The article first defines what constitutes Deaf music. Secondly, it addresses the theme of creation articulated around Deafhood—the lived experience of being a deaf person —and fado, in order to clarify the artistic approach that guided the creation of Signer son fado. Thirdly, the article explores Deaf music through the lens of cinema and in dialogue with cinematographic practices, such as experimental cinema, silent cinema, chromatic music, and visual music. The conclusion reflects on research-creation as a space for the development of signed music and the production of knowledge for people from diverse ability communities, drawing on creation as a place for the generating new representations of Deafhood and new artistic forms.
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Redécouvrir la ciné-thérapie au contact de l’ASMR
Santiago Hidalgo et Alice Guilbert
p. 45–62
RésuméFR :
Phénomène à l’origine d’une quantité abondante de vidéos sur le web, l’ASMR – autonomous sensory meridian response – correspond à une réponse physiologique agréable en réaction à des stimuli sensoriels bien souvent auditifs et/ou visuels. Réputées pour leur potentiel relaxant, les vidéos ASMR sont aujourd’hui connues de tous, mais rarement abordées au sein des études médiatiques. Dans le but de clarifier les capacités thérapeutiques complexes de ce phénomène, le présent article propose d’introduire une réflexion autour des qualités audiovisuelles formelles que l’on peut retrouver dans ces vidéos en lien avec les travaux menés en sciences de la santé sur le bien-être qu’elles procurent. À travers la question de la sensibilité individuelle, de la matérialité, du traitement sonore et visuel ainsi que de l’intimité numérique, les auteurs traduisent ici la nécessité de développer une approche intersectorielle dans le déploiement de l’usage de l’ASMR en ciné-thérapie.
EN :
A phenomenon behind an abundance of videos on the web, ASMR—autonomous sensory meridian response—refers to a pleasant physiological reaction triggered by sensory stimuli, most often auditory and/or visual. While ASMR videos are widely known today for their relaxing potential, they are seldom examined within media studies. Aiming to clarify the phenomenon’s complex therapeutic capacities, the present article introduces a reflection on the formal audiovisual qualities found in these videos in relation to research in the health sciences on the well-being they produce. Through the lens of individual sensitivity, materiality, sound and visual treatment, and digital intimacy, the authors highlight the need to develop an intersectoral approach to the use of ASMR in cinema therapy.
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Uncivilized Men: Umwelt, Nature and Aesthetic Alienation in Werner Herzog’s The Enigma of Kasper Hauser and Aguirre, the Wrath of God
Tyson Wils
p. 63–85
RésuméEN :
Drawing on films such as The Enigma of Kasper Hauser and Aguirre, the Wrath of God, I examine the portrayal of nature in the films of German director Werner Herzog. I argue that the filmmaker aesthetically alienates nature and that this experience facilitates viewers perceiving the world through a different consciousness, creating an immersive experience that is outside of a narrative perspective. This can lead spectators to lose themselves in the film’s unfolding reality in an embodied state of diverse meanings and affects. I contextualize this experience of alienation in terms of the concept of Umwelt and the phenomenological realism of film theorist Siegfried Kracauer. In cinema, the Umwelt can relate to narrative structure and how the natural world can symbolize emotional aspects of the story while disrupting the linear narrative flow. Additionally, Umwelt can involve the use of optical techniques to create unfamiliar experiences of the world. I demonstrate not only how Herzog applies both these elements in his films, but also how these Umweltian images relate to Kracauer’s notion that film is able to redeem “physical reality.”
FR :
En m’appuyant sur des films tels que L’énigme de Kasper Hauser et Aguirre, la colère de Dieu, j’examine la représentation de la nature dans le cinéma du réalisateur allemand Werner Herzog. Je soutiens que le cinéaste transforme la nature en une entité étrangère par son approche esthétique, ce qui permet aux spectateurs de percevoir le monde à travers une conscience différente, dans une expérience immersive qui dépasse la perspective narrative. Cela peut amener les spectateurs à se perdre dans la réalité qui se déroule dans le film, dans un état incarné de significations et d’affects divers. Je contextualise cette expérience d’aliénation grâce au concept d’Umwelt et au réalisme phénoménologique du théoricien du cinéma Siegfried Kracauer. Au cinéma, l’Umwelt peut être lié à la structure narrative et à la manière dont le monde naturel peut symboliser les aspects émotionnels de l’histoire tout en perturbant le flux narratif linéaire. De plus, l’Umwelt peut impliquer l’utilisation de techniques visuelles pour créer des expériences inhabituelles du monde. Je montre non seulement comment Herzog applique ces deux éléments dans ses films, mais aussi comment ces images umweltiennes sont liées à la notion de Kracauer selon laquelle le cinéma est capable de racheter la « réalité physique ».
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Vivre le film à travers l’audiodescription. La traduction du langage cinématographique pour les personnes aveugles ou ayant une basse vision
Floriane Bardini
p. 87–108
RésuméFR :
Dans cet article, nous nous intéressons à l’expérience filmique des personnes aveugles ou ayant une basse vision lorsqu’elles accèdent à un film en audiodescription (AD). Nous présentons tout d’abord les principes de l’audiodescription, puis les différentes approches possibles pour décrire le langage cinématographique, ainsi que leur importance pour le public aveugle ou ayant une basse vision. En effet, l’emploi de techniques cinématographiques par les réalisateur·rice·s, en plus d’être un fait esthétique, comporte bien souvent un message ou une charge émotionnelle qu’il convient d’interpréter, et dont l’audiodescription est à même de donner les clés. Les résultats obtenus montrent que les audiodescriptions interprétatives et donc, subjectives, offrent une meilleure expérience filmique aux personnes aveugles et ayant une basse vision, une expérience plus émotionnelle et plus immersive. Cela met en évidence l’importance de la créativité pour l’audiodescription de films.
EN :
This article focuses on the filmic experience of people who are blind or have low vision when accessing a film with audio description. We first introduce the principles of audio description, then discuss the various possible approaches to describing cinematic language and their importance for blind and low-vision audiences. The use of cinematographic techniques by filmmakers is not merely a matter of aesthetics. They often convey a message or emotional content that needs to be interpreted, and for which audio description can provide clues. Our findings show that interpretive—and therefore subjective—forms of audio description provide blind people and people with low vision a richer film experience, one that is more emotional and immersive. This highlights the importance of creativity in film audio description.
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Vers un streaming cinématographique universellement accessible ?
Lisa Andrée Mélinand
p. 109–129
RésuméFR :
Malgré l’essor des technologies numériques qui transforment l’accès aux oeuvres audiovisuelles via les plateformes de streaming, l’accessibilité demeure un défi crucial pour les personnes marginalisées (OBVIA 2022) et issues de la diversité capacitaire (Pinède 2018, 9–43). Ces avancées, bien que prometteuses, nécessitent une adoption systématique des principes d’accessibilité pour offrir des solutions inclusives. S’appuyant sur une enquête préliminaire menée auprès de 23 personnes participant(e)s, cet article examine l’état de l’art de l’accessibilité numérique et explore la notion d’accessibilité cinématographique universelle dans le contexte des plateformes de streaming. Cette étude met en évidence les barrières actuelles à l’accessibilité et émet des recommandations en se basant sur le prototype StreamAccess.
EN :
Despite the rise of digital technologies that are transforming access to audiovisual works on streaming platforms, accessibility remains a critical challenge for marginalized individuals (OBVIA 2022) and people from diverse ability communities (Pinède 2018, 9–43). These technological advances, while promising, require a systematic implementation of accessibility principles to ensure inclusive solutions. Drawing on a preliminary survey conducted with 23 participants, this article examines the current state of digital accessibility and explores the notion of universal cinematic accessibility within the context of streaming platforms. This study identifies existing barriers to accessibility and offers recommendations based on the StreamAccess prototype.
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Shared Sensorialities: Reshaping Cinema through Neurodiversity. A Conversation with Steven Eastwood on The Stimming Pool (2024)
Steven Eastwood, Maxime Michaud et Justine Dorval
p. 131–132
RésuméEN :
In this conversation, filmmaker and researcher Steven Eastwood reflects on the collaborative process behind the creation of The Stimming Pool (2024), co-directed with neurodivergent members of the Neurocultures Collective. He discusses the ethical and aesthetic stakes of a co-creation in which atypical subjectivities are not merely represented but actively participate in redefining the very codes of cinema. Reflecting on working methods grounded in slowness, trust, and attentiveness, Eastwood describes the development of an “autistic camera” and the exploration of non-linear narrative forms grounded in alternative perceptual regimes. Far from an illustrative or explanatory approach, the film embraces sensory and relational co-experimentation. In doing so, it offers a shift in perspective: a cinema shaped through alterity, resonance, and the shared inhabiting of divergent perceptual worlds.
FR :
Dans cet entretien, le cinéaste et chercheur Steven Eastwood revient sur la démarche collaborative ayant mené à la création du film The Stimming Pool (2024), coréalisé avec les membres neurodivergent·e·s du Neurocultures Collective. Il y partage les enjeux éthiques et esthétiques d’une cocréation, au sein de laquelle des subjectivités plus atypiques participent à redéfinir les codes du cinéma. À travers une réflexion sur les méthodes de travail en cinéma, de même que sur la lenteur, la confiance et l’attention, Eastwood évoque la mise en place d’une « caméra autistique » et l’exploration de formes narratives non linéaires, fondées sur des perceptions autres. Loin d’une visée illustrative ou explicative, le film privilégie la coexpérimentation sensorielle et relationnelle. Il propose ainsi un déplacement du regard : un cinéma qui s’élabore dans l’altérité, la résonance et la cohabitation d’une pluralité de mondes perceptifs.
Hors dossier / Miscellaneous
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L’obsession du macro de Denis Villeneuve. Entre fétichisme, terreau diégétique et identité ipsé
Marie Pascal
p. 135–158
RésuméFR :
En suivant une intuition qui m’avait marquée dès la sortie d’Incendies, en 2010, j’ai transcrit les dix longs-métrages de Denis Villeneuve pour découvrir qu’ils recèlent près de 4000 gros plans. La récurrence de ce type de plan, s’apparentant selon Jean Epstein à « l’âme du cinéma », homogénéise un corpus rendu hétéroclite par les décennies qui séparent les sorties successives, leur disparité générique, ainsi que par le passage entre le cinéma d’auteur et Hollywood. Faute de tenter, vainement, d’ajouter à la liste des qualités qui seraient intrinsèques au gros plan, je propose ici de rendre compte de ses impacts sur la réception de l’oeuvre monumentale du réalisateur québécois. J’élabore une typologie tentative afin de montrer que l’obsession du macro de Villeneuve, d’ailleurs surnommé le « macrophage » par Joanne Comte, en appelle à une reformulation théorique : après avoir défini les fonctions du gros plan dans la mise en cadre, je soutiendrai que ses différentes itérations à l’intérieur de la chaîne qu’est le film induisent une réception transgénérique. Ces deux étapes m’amènent finalement à explorer une thématique jalonnant le corpus, et qui oriente le regard à la fois du côté de la diégèse et de la portée métafictionnelle de chacun des films de Villeneuve – il s’agit de la question de l’identité ipsé.
EN :
Following an intuition that has stayed with me since the release of Incendies in 2010, I transcribed Denis Villeneuve’s ten feature films and discovered that they contain nearly 4,000 close-ups. The recurrence of this type of shot, which, according to Jean Epstein, represents “the soul of cinema,” serves to homogenize a corpus made heterogeneous by the decades separating the ten successive releases, by their generic diversity, as well as by the shift between auteur cinema and Hollywood. Rather than add to the research on the intrinsic characteristics of close-ups, this study focuses on its impact on the reception of the Quebec director’s monumental body of work. Through this tentative typology, I endeavor to give an account of Villeneuve’s fixation on the macro—he is nicknamed the “macrophage” by Joanne Comte—which calls for a theoretical reformulation: after defining the functions of the close-up within the mise en cadre, I will argue that numerous iterations of this shot within the mise en chaine produce a transgeneric reception. These two stages ultimately lead to the exploration of an omnipresent theme within the corpus, one that shapes the look both on the side of the diegesis and of the metafictional reach of each of Villeneuve’s films—the question of the ipse-identity.
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Resolution of the Quantum Multiverse and Quantum Consciousness Relationship through Everything Everywhere All at Once
Alkım Erol et Mustafa Erol
p. 159–183
RésuméEN :
This study investigates how the film Everything Everywhere All at Once (EEAAO) proposes a form of cinematic thinking on the relationship between the quantum multiverse and quantum consciousness through its cinematic language. Quantum theory introduces a number of conceptually challenging ideas, such as the Many-Worlds Interpretation (MWI), quantization, the principle of superposition, and quantum probability, which continue to invite philosophical speculation and scientific inquiry. Similarly, quantum consciousness remains an unsettled topic in modern science that deserves more interest and consideration. Acknowledging the contested and speculative nature of these concepts, this study attempts to analyze the film in an experimental and heuristic way. This work focuses on revealing how EEAAO cinematically thinks on the specified relationship. This objective is reached through a close reading analysis of the film following a structural model on the narrative of cinematic language, and through concentrating on analyzing simultaneously operating and interacting microstructural and macrostructural elements. The analysis concludes that EEAAO offers a distinctive philosophical contribution precisely because it employs cinematic language rather than verbal language to communicate its cinematic thinking on the relationship between the quantum multiverse and quantum consciousness.
FR :
Cette étude examine comment le film Everything Everywhere All at Once (EEAAO) propose une forme de pensée cinématographique portant sur la relation entre le multivers quantique et la conscience quantique à travers son langage filmique. La théorie quantique introduit un ensemble d’idées conceptuellement complexes, telles que l’interprétation des mondes multiples (IMM), la quantification, le principe de superposition et la probabilité quantique, qui continuent d’alimenter la spéculation philosophique et la recherche scientifique. De même, la conscience quantique demeure un sujet non résolu dans la science contemporaine et qui mérite davantage d’attention et de considération. Reconnaissant le caractère controversé et spéculatif de ces concepts, cette étude tente d’analyser le film de manière expérimentale et heuristique. Ce travail vise à mettre en lumière la manière dont EEAAO pense cinématographiquement la relation spécifiée. Cet objectif est atteint grâce à une analyse par lecture attentive du film fondée sur un modèle structurel du récit filmique, et en se concentrant sur l’examen des éléments microstructuraux et macrostructuraux qui opèrent et interagissent simultanément. L’analyse conclut que EEAAO offre une contribution philosophique distinctive précisément parce qu’il mobilise le langage cinématographique plutôt que le langage verbal pour communiquer sa pensée cinématographique sur la relation entre le multivers quantique et la conscience quantique.
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Amsterdam par Johan van der Keuken : portrait de la ville globale de profil
Camille Bui
p. 185–208
RésuméFR :
Selon Michel de Certeau, penseur du quotidien, tracer la carte d’une ville implique de s’abstraire de ses méandres dans le but de rendre l’espace lisible, tandis que la plongée corporelle parmi les habitants permet d’être sensible à la réalité des pratiques, en partageant leur mode d’appréhension aveuglé. Or, il semble qu’avec Amsterdam Global Village van der Keuken soit parvenu en acte à articuler ces deux alternatives a priori contradictoires sur les plans épistémologiques et politiques : l’immersion vivante au coeur des situations, tactique minoritaire, et la saisie réflexive du visage de la ville, réminiscence d’un projet cartographique, stratégie du pouvoir. Sa manière de voir se distingue de la perspective impérialiste ou coloniale en opérant à l’horizontale : il s’agit pour lui de ne pas filmer trop longtemps depuis la même place et d’investir ce qui se déploie entre les positions fixes. Par rencontres, glissements et métamorphoses, son regard donne à saisir la ville globale comme un pays dont la spécificité est de présenter des profils multiples.
EN :
According to Michel de Certeau, mapping a city requires abstracting oneself from its meanders in order to render the space legible, whereas bodily immersion among its inhabitants allows one to apprehend the reality of everyday practices through a shared, situated form of blindness. With Amsterdam Global Village (1996), van der Keuken appears to achieve, in practice, a synthesis of these two alternatives, which are epistemologically and politically contradictory. On the one hand, a lived immersion at the heart of urban situations, a minority tactic, and on the other, a reflexive portraiture of the city face, reminiscent of cartographic rationality as a strategy of power. His gaze is distinct from imperial or colonial perspectives, as it operates horizontally: he avoids filming for too long from the same vantage point and instead invests in what unfolds between fixed positions. Through encounters, shifts and metamorphoses, his gaze allows us to grasp the global city as a land whose specificity lies in its multiplicity of profiles.