Communiquer
Revue de communication sociale et publique
Numéro 39, 2024 Repenser morale et communication Sous la direction de Hélène Bourdeloie et Éric George
Sommaire (6 articles)
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Repenser morale et communication à l’ère numérique : de la possibilité d’une morale communicationnelle à l’ère de la numérisation de nos sociétés
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Moraliser les machines communicantes. Des barricades morales à l’éthique située : trois cas d’usage de l’IA en milieu professionnel
Carlo Andrea Tassinari, Sara De Martino et Yann Ferguson
RésuméFR :
La diffusion foudroyante de ChatGPT a fait monter d’un cran la panique que les débats sur l’intelligence artificielle, et notamment sur la moralité de leurs performances linguistiques et communicatives, qu’ils suscitent depuis plus d’un demi-siècle. Dans cet article, nous développerons ce questionnement en deux temps. D’abord, nous proposons une anthropologie documentaire des grands textes d’encadrement éthique sur l’IA, focalisant sur ses impacts sur la communication au travail. Après avoir fait ressortir les spécificités de l’approche universaliste de ces textes, nous examinons trois cas d’usages d’agents conversationnels et des machines communicantes au sein de contextes professionnels, documentés par des entretiens avec usagers, usagères, concepteurs et conceptrices. L’objectif est de montrer que l’analyse ethnographique des pratiques permet de mettre en évidence des éthiques situées remettant en perspective les principes d’une approche universaliste à la communication machinique. Ce qui conduit, en conclusion, à repenser le rôle-même du chercheur ou de la chercheuse, moins « expert·e » et énonciateur, énonciatrice de règles et de principes, et plus porte-parole analytique de son terrain.
EN :
The lightning spread of ChatGPT has kicked up a notch the panic that debates on artificial intelligence, and in particular on the morality of their linguistic and communicative performances, have been stirring up for over half a century. In this article, we will develop this questioning in two stages. First, we propose a documentary anthropology of the major ethical framing texts on AI, focusing on its impacts on communication at work. After highlighting the specificities of the universalist approach of these texts, we examine three case studies of conversational agents and communicating machines in professional contexts, documented by interviews with users and developers. The aim is to show that ethnographic analysis of practices reveals situated ethics putting the principles of a universalist approach on machine communication into a different perspective. This leads, in conclusion, to a rethinking of the role of the researcher, less an "expert" enunciator of rules and principles, and more an analytical spokesperson for his or her field.
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Les chambres d’écho sont-elles morales ? Étude croisée de disputes en ligne
Céline Morin et Julien Mésangeau
RésuméFR :
L’avènement des « démocraties plurielles » et l’éclatement des sphères communicationnelles ont conduit à un pluralisme des publics et des dispositifs. Cependant, la transformation de notre cadre sociotechnique ne nous rapproche pas davantage de l’idéal habermassien d’un espace public. Cet article propose d’aborder le concept de « chambre d’écho » sous un angle moral, par une double entrée théorique et empirique : d’abord, comme un concept flottant aux conséquences ambiguës et qui témoigne d’une inquiétude académique ; ensuite, comme un outil de diagnostic utile à la caractérisation et la compréhension de sphères conflictuelles. Sur la base de ces réflexions théoriques et par l’exploration empirique de deux espaces antagonistes en ligne (masculiniste et féministe contre-masculiniste), nous proposons d’aborder la morale des chambres d’écho à partir d’une tripartition : morale du pouvoir (cadre social et technique), morale du pluralisme (homophilie) et morale interactionniste (échanges interpersonnels).
EN :
The advent of “pluralistic democracies” and the fragmentation of communication spheres have led us to a pluralism of audiences and apparatus. However, the transformation of our sociotechnical framework does not bring us closer to the Habermasian ideal of a public sphere. This article proposes to analyze the concept of “echo chamber” from a moral perspective, through both a theoretical and an empirical approach: firstly, as a floating concept leading to ambiguous results and reflecting an academic concern; secondly, as a tool for diagnosing conflicting spheres. Based on these theoretical reflections and the empirical exploration of two antagonistic online spaces (masculinist and feminist counter-masculinist), we propose to address the morality of echo chambers through a tripartite framework: morals of power (social and technical apparatus), morals of pluralism (homophily), and morals of interactionism (interpersonal exchanges).
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L’engagement féministe « en quelques clics » : s’adresser à toutes, se distinguer par la communication
Irène Despontin Lefèvre
RésuméFR :
Cet article propose d’interroger, à l’ère du numérique, les prétentions d’accessibilité et d’égalité de participation dans des organisations politiques et militantes à la fin des années 2010 en France. Dans ce cadre sera envisagée la tension entre la volonté de proposer, par des dispositifs communicationnels notamment, un militantisme « inclusif », et la participation effective de ses membres au sein du collectif féministe « #NousToutes ». Organisée autour de trois parties, cette étude reviendra dans un premier temps sur l’organisation communicationnelle de #NousToutes, et présentera ensuite l’approche qualitative mixte sur laquelle elle repose. Les résultats seront abordés dans les deuxième et troisième parties. Il s’agira ici d’interroger la promotion au sein du collectif d’un engagement accessible au plus grand nombre grâce aux outils numériques, en s’appuyant sur la participation effective de ses membres et de leurs usages.
EN :
This article examines the claims of political and activist organizations in France in the late 2010s to accessibility and equal participation in the digital age. It will look at the tension between the desire to propose 'inclusive' activism, particularly through communication tools, and the actual participation of its members in a feminist collective, #NousToutes. Organized into three parts, this study will first look at the communicational organization of #NousToutes, and present the mixed qualitative approach on which the study is based. The results will be discussed in the second and third parts. The aim here is to examine how the collective can promote activism that is accessible to as many people as possible thanks to digital tools, based on the effective participation and use of its members.
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Injustice épistémique et démocratie délibérative à l’ère du numérique : l’envers du mouvement #BalanceTaStartUp
Coline Sénac
RésuméFR :
Cet article examine l’envers du mouvement en ligne #BalanceTaStartUp, un équivalent du « #MeToo Au Travail », afin de réfléchir à la mise à jour de l’idéal de démocratie délibérative d’Habermas dans le contexte numérique, particulièrement face à l’injustice épistémique. Cette dernière se manifeste lorsque les connaissances des personnes sont dévalorisées en raison de préjugés liés à leur identité ou à leur statut social.
À travers une étude netnographique, j’explore comment le mouvement #BalanceTaStartUp révèle les conditions de travail abusives dans les startups françaises, et comment ces dynamiques minent l’idéal habermassien de démocratie délibérative. Je souligne que l’anonymat, bien qu’il permette aux victimes de partager leurs expériences, devient une arme pour les personnes détractrices en ligne qui cherchent à discréditer ces témoignages. Cette situation empêche la formation d’un dialogue constructif et inclusif, pourtant crucial pour opérer un changement organisationnel conséquent dans l’univers des startups.
Les plateformes numériques, guidées par des logiques algorithmiques et capitalistes, exacerbent ces injustices en favorisant le contenu sensationnaliste plutôt que la délibération. En m’appuyant sur la critique d’Habermas émise par Fraser, j’appelle à une réévaluation de la démocratie délibérative pour prendre en compte la réalité du monde numérique, en proposant des pistes de solution pour contrer l’injustice épistémique et promouvoir des voix diverses dans des mouvements en ligne tels que #BalanceTaStartUp.
EN :
This article examines the flip side of the #BalanceTaStartUp online movement, an equivalent of #MeTooAtWork, in order to reflect on updating Habermas’s ideal of deliberative democracy in the digital context, particularly in the face of epistemic injustice. Epistemic injustice arises when people’s knowledge is devalued because of prejudices linked to their identity or social status.
Through a netnographic study, I explore how the #BalanceTaStartUp movement reveals abusive working conditions in French startups, and how these dynamics undermine the Habermasian ideal of deliberative democracy. I point out that anonymity, while allowing victims to share their experiences, becomes a weapon for online trolls and detractors, seeking to discredit these testimonies. This situation prevents the formation of a constructive and inclusive dialogue, which is crucial if startups are to bring about significant organizational change.
Digital platforms, guided by algorithmic and capitalist logics, exacerbate these injustices by favoring sensationalist content over deliberation. Drawing on Fraser’s critique, I call for a reassessment of deliberative democracy to take account of the reality of the digital world, proposing ways forward to counter epistemic injustice and promote diverse voices in online movements such as #BalanceTaStartUp.
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Capitalisme et publicité contestée. Une conversation avec Nancy Fraser
Victor Kempf et Sebastian Sevignami
RésuméFR :
À la suite d’un atelier consacré à la réinvention de l’espace public (« Wildening the Public Sphere ») avec Nancy Fraser, organisé au Berlin Centre for Social Critique en juin 2022, nous avons eu l’opportunité de prolonger la discussion lors d’un échange par visioconférence en novembre de la même année. Notre discussion a commencé par l’analyse des liens entre les « contre-publics subalternes » et le « public en général », portant notamment sur l’émergence des contre-publics de droite et l’influence supposée des prétendus « réseaux sociaux » sur l’espace public. Cette réflexion nous a ensuite conduits à interroger la manière dont les différents publics s’inscrivent dans le système capitaliste, tout comme leur capacité à politiser des enjeux qui, dans les sociétés capitalistes, sont traditionnellement relégués à la sphère privée. Une telle problématique revêt une importance particulière dans un contexte où la construction d’une identité de classe ouvrière élargie, non essentialiste, et capable de fédérer une diversité de formes de travail, constitue un enjeu politique majeur. C’est ce qui ressort de l’analyse de Fraser dans sa récente « conférence Benjamin » (Benjamin Lecture) (2022a).