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LAUGRAND, Frédéric, 2002 Mourir et renaître. La réception du christianisme par les Inuit de l’Arctique de l’Est canadien(1890-1940), Québec, Les Presses de l’Université Laval, Collection Religions, cultures et sociétés, 560 pages.

  • Nathalie Ouellette

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  • Nathalie Ouellette
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Corps de l’article

Écrit par Frédéric Laugrand, professeur au département d’anthropologie de l’Université Laval, cet ouvrage est la version remaniée de sa thèse de doctorat. Bien que l’analyse soit destinée aux chercheurs, le propos et sa présentation sauront plaire à un lectorat non universitaire. L’accès à un large public est d’ailleurs un des objectifs de la collection Religions, cultures et sociétés dans lequel le livre est publié.

Laugrand énonce clairement l’objectif de l’ouvrage dans l’introduction. Avec cette étude ethnohistorique axée sur la conversion et la christianisation, l’auteur souhaite «caractériser plus adéquatement les facettes [du] processus de réception du christianisme» (p. 4) par les Inuit de la Terre de Baffin entre 1890 et 1940. Il déborde toutefois quelque peu du cadre géographique annoncé puisque le nomadisme inuit entraîne inévitablement l’analyse vers le Nunavik et certaines régions du Keewatin. Laugrand s’interroge sur ce qui a bien pu se passer entre 1890 et 1934 pour que les Inuit, jugés «inconvertissables» par des missionnaires qui se rendirent dans le Nord en 1865 et 1890, se convertissent aussi rapidement. Ces sociétés nomades qui pratiquaient le chamanisme ont, en effet, adhéré à une nouvelle religion en l’espace d’un demi-siècle seulement.

La problématique de la conversion est récente pour l’Arctique canadien et l’angle d’analyse privilégié par Laugrand est particulièrement innovateur. Jusqu’à date, les premiers temps de l’évangélisation ont surtout été envisagés sous «l’angle de la chronologie de l’installation des missions» (p. 9). Cette approche, jugée par l’auteur bien trop statique, ignorait complètement les traditions orales et le nomadisme des Inuit. Bien que les perspectives courantes concernant la conversion ouvrent des pistes de recherche intéressantes, l’auteur les trouve néanmoins inadéquates. La richesse de son analyse nous prouve qu’il avait raison.

Laugrand situe les premières conversions (individuelles et collectives) inuit dans leur contexte socio-économique et culturel. En abordant le sujet en terme de réception, il analyse les transformations qui se sont opérées à différents niveaux grâce à l’action filtrante des schèmes culturels préexistants. Ainsi, deux dynamiques fondamentales émergent: les acteurs et le travail des schèmes à travers lesquels se sont effectuées les restructurations des représentations et des pratiques.

L’analyse de Laugrand s’articule autour de deux types de configurations historiques concernant les zones de contacts. Les conversions découlent de diverses logiques et motivations de la part de tous les acteurs en place et leurs résultats ont été influencés selon que les Inuit aient été en présence de missionnaires dans des zones de contacts directs ou dans des régions sans missionnaires, c’est-à-dire les zones de contacts indirects.

Les zones de contacts directs sont celles où les premières missions chrétiennes se sont implantées. La première mission anglicane à Uummanarjuaq sur la Terre de Baffin a été ouverte en 1894 et la première mission catholique à Igluligaarjuk (nord-ouest de la baie d’Hudson) en 1912. Bien que ces deux exemples s’inscrivent dans des contextes socio-économiques et religieux différents, ils partagent des traits similaires. Pour ces deux missions, Laugrand identifie trois périodes  de réception du christianisme. La première fut marquée par des contacts difficiles puisque les chamanes et les missionnaires rivalisaient pour la maîtrise des pouvoirs spirituels. Petit à petit, au cours de la deuxième période, les personnes marginalisées ont commencé à sentir les avantages du nouveau système. La guérison des maladies par les missionnaires a contribué à les convaincre de l’efficacité des esprits chrétiens. Cependant, ce sont surtout les solidarités lignagères qui furent responsables du nombre grandissant de conversions durant cette période «d’accueil marginal» du christianisme. Durant la dernière période, celle de «l’engagement rituel», les chamanes se convertirent car ils voyaient qu’ils pouvaient profiter eux aussi des nouvelles alliances avec ces nouveaux esprits. Une frénésie dans l’évangélisation s’ensuivit et la demande religieuse augmenta.

Dans les zones de contacts indirects (régions du Québec arctique, du Nord Baffin et d’Aivilik par exemple), l’attitude des chamanes fut radicalement différente. En l’absence de missionnaires, il n’y avait aucune rivalité pour la maîtrise des esprits et les chamanes s’appropriaient les esprits du christianisme. Bien qu’il y ait eu des exceptions, les chamanes furent «des vecteurs très efficaces de la christianisation» (p. 423). Aussi, les prosélytes inuit formés dans les zones de contacts directs contribuèrent à la diffusion de l’Évangile, de l’écriture syllabique et des notions chrétiennes auprès de leur confrères et consoeurs des zones éloignées. Les premiers éléments du christianisme furent ainsi adopté par l’entremise de ces intermédiaires durant cette première étape du processus de conversion que Laugrand a qualifié de période de «prosélytisme ardent». Suivit une période de renouvellement religieux, durant laquelle de nouvelles pratiques (nouvelles amulettes, nouveaux rites et nouvelles injonctions rituelles) issues de la récupération d’éléments tirés du christianisme apparurent. À cette époque, les chamanes qui acceptaient les esprits chrétiens renouvelaient et élargissaient leurs alliances avec le monde autre. La demande religieuse alla en augmentant, de telle sorte qu’à l’arrivée des missionnaires, ceux-ci furent fort bien accueillis.

Que ce soit dans les zones de contacts directs ou dans les zones de contacts indirects, l’intégration profonde du christianisme aux traditions inuit s’est traduite par «[…] des phénomènes d’appropriation qui n’ont jamais remis en cause, au-delà de certaines transformations, des éléments fondamentaux des cultures inuit» (Laugrand 2002: 474).

Ce livre comprend 12 chapitres qui sont présentés telle une pièce de théâtre, débutant par l’ouverture: «Des rumeurs aux premières missions permanentes» (chapitres 1 et 2), suivie de l’acte 1: «Les zones de contacts directs» (chapitres 3 et 4), de l’acte 2: «Les zones de contacts indirects» (chapitres 5 et 6), d’un entracte: «Rêves et revers missionnaires» (chapitres 7, 8, 9), et d’un dénouement: «Chamanisme et christianisme tempérés» (chapitres 10, 11 et 12). Le tout est précédé par une introduction qui présente le cadre théorique et méthodologique de l’ouvrage, et est suivi d’une conclusion qui résume l’analyse. Onze tableaux, 18 cartes, un glossaire des principaux termes inuktitut utilisés dans le texte et six annexes appuient et illustrent la présentation. Parmi tous ces éléments qui enrichissent la qualité de l’ouvrage, les cartes sont doublement utiles puisqu’elles illustrent les propos de l’auteur et présentent un point de vue hors du commun (la direction «nord-sud» des cartes est inversée pour présenter le nord au bas de la page) qui s’accorde parfaitement avec l’approche inclusive et respectueuse du point de vue des Inuit de Laugrand.

L’auteur appuie son propos sur une documentation considérable. Celle-ci se compose de sources écrites (fonds d’archives ecclésiastiques, monographies, rapports, synthèses régionales, thèses), de sources orales (entrevues avec des Inuit et des missionnaires, entrevues thématiques et histoires de vie) et d’observation participante. Laugrand a effectué un énorme travail de recherche en archives et les documents dépouillés sont d’une grande richesse. L’utilisation de ces sources est réussie. Le travail de Laugrand montre qu’un dépouillement systématique de ce type de documents peut contribuer à la qualité des données et à la profondeur de toute analyse.

Dans l’ensemble, cet ouvrage constitue une référence indispensable pour les chercheurs qui s’intéressent à la conversion. L’auteur offre une alternative aux visions simplistes et inadéquates de la conversion proposées par l’historiographie religieuse et les sciences sociales. Laugrand montre clairement que la réception du christianisme par les Inuit a été le résultat d’un long processus dynamique, complexe et multidimensionnel.

D’un point de vue plus général, l’auteur permet par son analyse une compréhension de deux dynamiques fondamentales de la culture, soit sa formation et sa transformation constante par l’entremise des acteurs et l’action filtrante des schèmes culturels. Cette facette du travail de Laugrand en fait une référence essentielle pour ceux et celles qui s’intéressent à la rencontre des cultures.