Recensions

Baby, A. et Simard, D. (2017). Le goût d’apprendre. Une valeur à partager. Québec : Presses de l’Université Laval

  • Charles Bourgeois

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  • Charles Bourgeois
    Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke

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Présentation

Denis Simard, professeur à l’Université Laval, propose une série d’entretiens avec Antoine Baby, un chercheur désormais à la retraite pour qui «la réflexion et la pratique éducatives ne doivent jamais être séparées de l’analyse culturelle, sociale et politique» (p. XIII). La prise en compte de cette perspective permettrait au système d’éducation québécois d’offrir à tous les élèves les moyens d’apprendre «de sorte qu’il ne resterait d’élèves en difficulté que ceux qui souffrent de handicaps physiques ou psychologiques» (p. 51). Baby souhaite ainsi que «l’école pour tous», celle décrite dans le rapport Parent, devienne «l’école de tous» (p. 102). Ce sociologue de formation assume pleinement le caractère utopique de cette proposition en citant dès le début de l’ouvrage l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, qui a déjà affirmé que l’utopie sert à avancer.

Durant ces entretiens, Antoine Baby reproche entre autres aux sciences de l’éducation leur pédagogisme, au sens où elles orientent leurs recherches vers «l’analyse des difficultés scolaires ou les troubles d’apprentissage en mettant à l’avant-plan des facteurs affectifs, comportementaux, intellectuels, neurocognitifs ou encore des facteurs d’ordre psychopédagogique» (p. 28). De plus, elles font preuve d’une insistance démesurée sur «l’aspect technique du métier au détriment de la formation dans la ou les disciplines enseignées» (p. 31). Penser l’école exige de dépasser ces variables psychopédagogiques pour l’appréhender dans son contexte social. Dans cette optique, le chercheur voit l’entrée à l’école comme une émigration, c’est-à-dire «un processus social qui consiste de passer d’une petite société familière, la famille, à une très grosse société étrangère, voire hostile, complexe et intimidante» (p. 32). Il importe ainsi d’implanter des mesures de familiarisation comme les centres de la petite enfance ou la maternelle quatre ans à temps plein dans certains milieux défavorisés pour faciliter l’arrivée à l’école.

Critique impitoyable du renouveau pédagogique des années 2000, Baby accuse l’approche par compétences et la culture entrepreneuriale de transformer l’école en «manufacture de main-d’oeuvre» (p. 64) et de promouvoir une conception utilitariste de l’éducation associée au néolibéralisme. Pour bâtir une école émancipatrice et commune, le gouvernement du Québec doit recentrer la mission de celle-ci vers la transmission d’«une formation générale humaniste inspirée des Lumières […], affranchie de tout déterminant utilitaire immédiat» (p. 67) et il doit éliminer les subventions aux écoles privées pour mettre fin à la logique de concurrence qui force l’école publique «à se prostituer pour rivaliser avec l’école privée, et ce, au détriment des élèves pour qui les études sont plus difficiles» (p. 73). Dans cet ordre d’idées, les enseignants ne doivent pas devenir des didacticiens experts ni des techniciens de l’éducation, mais plutôt des maîtres d’humanité. Le sociologue récuse ce qu’il nomme l’approche technicienne qui sévit dans le système scolaire en affirmant que l’éducation ne constitue pas «tant une science qu’un art» (p. 140).

Point de vue

Se voulant d’abord une synthèse réunissant les principales idées énoncées par Antoine Baby durant sa carrière, ce livre démontre sa pertinence en permettant également à Denis Simard de mettre de l’avant une série de six thématiques concernant l’éducation, qui vise autant l’étude de ce champ disciplinaire par les sciences sociales que l’avis personnel de Baby sur la dernière réforme scolaire du Québec. Ainsi, plutôt que des entretiens axés sur l’actualité de l’éducation, ce livre constitue une réflexion sur l’évolution du système éducatif québécois depuis le rapport Parent qui recourt aux concepts récurrents des travaux du sociologue comme grille d’analyse.

Comme Denis Simard connaît bien la carrière académique d’Antoine Baby, il inclut, durant tous les entretiens, de nombreuses références à deux publications précédentes du chercheur: «Pédagogie des poqués» (2005) et «Qui a eu cette idée folle? — Essais sur l’éducation scolaire» (2013). La première publication renvoie à des éléments de la théorie sociologique de l’adaptation scolaire de Baby selon laquelle il incombe à l’école de s’adapter à certains élèves, et non l’inverse. Cet ouvrage se voit davantage mentionné que réellement analysé par Baby dans les entretiens. Les lecteurs intéressés par le sujet devront retourner à la publication originale pour mieux connaître la théorie. Ici, ils n’en obtiennent qu’un résumé. La deuxième publication mentionnée par Baby lui sert à promouvoir son approche, ce qu’il appelle «la face cachée de la lune» (p. 30), qui s’avère un point de vue différent pour observer les réalités de l’école: celui de la sociologie critique. Grâce à la sociologie critique, Baby trouve l’ancrage théorique lui permettant de formuler sa comparaison entre l’entrée d’un jeune à l’école et un processus d’émigration. Malgré tout, une lecture de ces publications ne constitue pas un prérequis à la compréhension des entretiens, mais nous la recommandons aux lecteurs intéressés à mieux connaître la pensée de Baby, qui, dû au format du livre, se retrouve parfois survolée.

L’espoir de faire avancer le monde scolaire dans le sens de l’émancipation des élèves les plus démunis ressort régulièrement des propos du sociologue de l’éducation. Celui-ci ne cache pas souhaiter distiller un certain nombre d’utopies en éducation, notamment celle consistant à faire partager par tous les citoyens, peu importe leurs conditions sociales, le goût d’apprendre tout au long de la vie. Antoine Baby désire partager un idéal de l’éducation et se met à la tâche sans demi-mesure, tout en reconnaissant que ses idées n’obtiendront pas de consensus dans la communauté académique. Certains lecteurs pourraient d’ailleurs être déconcertés par le ton acerbe du chercheur quant à la dernière réforme de l’éducation, celle-ci constituant depuis plus d’une décennie le paradigme du système éducatif québécois. Comme cet ouvrage ne constitue pas un essai, les lecteurs doivent considérer ces propos comme relevant de l’opinion, et garder à l’esprit que Baby reconnaît lui-même que le sociologue laisse parfois la place au militant engagé. Les deux ouvrages mentionnés précédemment constituent des documents plus proches du livre scientifique classique que celui-ci. Néanmoins, il ne s’avère pas nécessaire d’adhérer aux idées du sociologue pour reconnaître la pertinence du débat quant à la place actuelle du néolibéralisme en éducation.

En conclusion, cette synthèse de la carrière d’Antoine Baby s’adresse aux étudiants du premier cycle en éducation ou aux chercheurs universitaires de ce champ disciplinaire qui veulent s’initier à la pensée d’un sociologue de l’éducation, une perspective complémentaire à l’approche psychopédagogique, mais qui demeure peu employée. Les propos de Baby intéresseront particulièrement les chercheurs qui étudient les diverses réformes de l’éducation et les inégalités sociales, mais sans s’y restreindre. Sa connaissance du rapport Parent, sa culture générale et son souci de justice sociale ne devraient pas laisser indifférents.