Comptes rendus

Naïma Hamrouni et Chantal Maillé (dir.), Le sujet du féminisme est-il blanc? Femmes racisées et recherche féministe, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2015, 278 p.

  • Agnès Berthelot-Raffard

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  • Agnès Berthelot-Raffard
    Université d’Ottawa

Couverture de Travail, temps, pouvoirs et résistances, Volume 30, numéro 2, 2017, p. 1-298, Recherches féministes

Corps de l’article

S’inscrivant dans une critique du féminisme québécois, l’ouvrage collectif Le sujet du féminisme est-il blanc? Femmes racisées et recherche féministe (2015) remet en question l’occultation des préoccupations des femmes issues des minorités culturelles et religieuses dans les lieux de pouvoir et de mobilisations sociales féministes. Codirigé par Naïma Hamrouni et Chantal Maillé, cet ouvrage est composé d’une série d’articles où l’on se questionne sur les implications de la posture actuelle de ce mouvement féministe très singulier en Amérique du Nord, car il est fortement lié aux revendications pour l’indépendance du Québec. Dans le texte introductif, les deux codirectrices replacent cette occultation dans l’actualité politique québécoise. Leurs intentions procèdent d’un double mouvement. Le premier démontre la façon dont l’exclusion des femmes dites « racisées » défie les prétentions du féminisme à réaliser l’inclusion de toutes les femmes. Le second signale les effets de la prétendue univocité du féminisme tel qu’il est vécu et promulgué par certains des débats qui l’animent. À cet égard, plutôt que de revenir sur la frontière entre la théorie féministe et sa praxis militante, l’ouvrage amène un tout autre angle de vue. En effet, son grand mérite est d’interpeller les lectrices et les lecteurs sur la manière dont les modalités propres à la production universitaire féministe biaisent l’analyse sur les effets du croisement de la « race » et du genre.

Le fil rouge de l’ouvrage ‒ qui fait suite à un colloque dont la principale table ronde est retranscrite en annexe ‒ est l’impensé de l’intersectionnalité dans ce qu’il révèle et reconduit en termes d’« injustices épistémiques » (Fricker 2007) au sein de la recherche universitaire menée sur ‒ ou par ‒ les femmes racisées. Dès lors, comment conduire en toute objectivité des enquêtes sur ces femmes dites « à la marge »? Avec quelle démarche méthodologique peut-on les remettre « au centre » des préoccupations de la recherche? Comment mieux intégrer la diversité dans un milieu universitaire où la norme reste encore la « blanchité »? Si ces questions sont abordées depuis longtemps par les théoriciennes du Black Feminism, en particulier par Patricia Hill Collins (2016), elles ne sont guère traduites dans la pratique, notamment dans les milieux universitaires féministes francophones. De ce fait, bien que la plupart des textes aient pour ancrage le Québec, ce contexte de locution ne borne pas la réflexion. En effet, d’autres espaces féministes de la francophonie sont eux aussi visés par les analyses de l’ouvrage, tout en étant traversés par l’accusation d’un grand manque d’approfondissement critique à propos des biais produits par la « blanchité » qui y règne en maîtresse des lieux.

L’invisibilisation de la « race »

Au coeur des préoccupations soulignées dans cet ouvrage se trouvent l’occultation des effets de la construction sociale de la « race » et une omniprésente analyse des racines de cette invisibilisation. Sur ce point, l’ouvrage fait écho aux préoccupations sociales sur le racisme et l’inclusion des minorités qui font les manchettes au Québec. Précédant la demande des citoyennes et citoyens québécois racisés d’une commission sur le racisme systémique en 2016, il met au jour les résistances liées à ces débats, notamment ceux de certains groupes féministes trop souvent accusés d’être désolidarisés des préoccupations de leurs consoeurs racisées, voire de participer à la promotion d’une fabrique de la « race » en jetant l’opprobre sur les femmes autochtones, en mettant en doute l’émancipation des musulmanes ou des femmes identifiées comme telles ou encore en niant l’apport des féministes haïtiennes à la construction du Québec. Une des explications vient du fait que la lutte féministe n’est guère désincarnée des revendications liées à la réalisation du nationalisme québécois, ce que souligne le texte de Geneviève Pagé dont l’originalité réside dans les deux questions essentielles qu’elle pose sur l’incommunicabilité des expériences vécues par les femmes blanches et les femmes racisées. Peut-on vraiment se réapproprier les identités subalternes? Les personnes perçues comme des privilégiées le sont-elles vraiment? Le texte de Pagé, prétexte à l’analyse des dynamiques de racisation au Québec, interroge les invisibilisations qui en découlent.

Faisant écho à cet article et le complétant, celui de Chantal Maillé se centre sur l’absence d’articulation entre la classe et la « race » dans les études féministes au Québec. On y apprend notamment que le prisme de l’analyse féministe marxiste, l’apport des catégories d’analyse françaises et l’absence de théorisation sur l’intersectionnalité biaisent les résultats des recherches. Dès lors, de qui parle-t-on lorsque l’on évoque les « femmes racisées »? L’expression est floue, tout comme le terme « diversité » dont il sera question dans le chapitre écrit par Sandrine Ricci. Partant des résultats d’une recherche qualitative réalisée auprès de travailleuses et militantes, Ricci lève le masque de l’expression « femmes issues de la diversité ». Quels sous-entendus se cachent sous les représentations parfois bienveillantes des sondées? Sa critique – comme celle du chapitre de Sonia Ben Soltane ‒ à propos des catégories utilisées pour décrire les publics visés montre avec quelle force le langage institutionnel façonne les représentations sociales et contribuent à l’altérisation des personnes. La domination repose précisément sur ce processus d’altérisation. Réfléchissant à la traduction du concept de diversité en actions concrètes, Ricci pose la question de savoir si la diversité est vue comme un cadeau pour celles qui veulent se valoriser d’accepter et d’intégrer l’Autre. Cette interrogation est percutante pour les mouvements féministes francophones occidentaux aux prises avec les revendications des femmes, qu’elles soient musulmanes, afro-descendantes ou des Premières Nations. Devant la demande d’intégration de l’intersectionnalité, les féministes militantes et universitaires, de toutes origines, sont invitées à se poser, à elles-mêmes, la question au coeur de ce texte : que fait la diversité et que fait-on quand on fait de la diversité? Pour y répondre, chacune doit approfondir sa réflexion sur l’impact des concepts, des paradigmes et des méthodes dans la construction des savoirs féministes puisqu’ils dépendent aussi de la posture des chercheuses et des chercheurs.

Les injustices épistémiques et la « blanchité » des études féministes

Faisant ressortir « le lien intime entre blanchité, sciences sociales et épistémologie » (p. 49), les textes de Diahara Traoré et de Leila Benhadjoudja apportent un éclairage inédit sur le vécu des chercheuses racisées. Leur force est la mise au jour de la manière dont, parfois, les paradigmes scientifiques dominants biaisent la compréhension des femmes racisées comme sujets, tout en objectivant les chercheuses qui le sont. En interrogeant les critères eurocentrés de la production féministe, les chercheuses montrent que, si l’adoption d’un « point de vue situé » se révèle émancipatrice, cette tentative qui permet d’échapper à l’adoption systématique d’un cadre épistémologique positiviste a ses propres pièges. En tant que chercheuses racisées travaillant sur des sujets de recherches censés leur ressembler, elles mènent leurs propres recherches qui se révèlent parfois des prétextes pour que d’autres chercheuses, plus désireuses de les appréhender comme des sujets objectivés, puissent reconduire envers elles des dynamiques d’oppressions. Visant à dénoncer la récusation de l’objectivité de leur démarche scientifique, Benhadjoudja comme Traoré exemplifient les processus par lesquels les chercheuses racisées peuvent être vues comme des sujets dont certaines personnes cherchent à s’approprier la narration plutôt que comme des productrices de savoirs. Comment, dès lors, produire des connaissances qui seraient conçues comme suffisamment objectives et selon les normes de la scientificité quand, de par leurs expériences, ces chercheuses semblent, en apparence, proches de leur sujet? Au contraire, est-il possible de produire des connaissances valides quand on ignore les contextes et les spécificités des acteurs et des actrices au coeur de ses réflexions?

S’interrogeant sur les catégories d’analyse par lesquelles ces recherches sont produites et étayant les obstacles rencontrés lors de cette production, Le sujet du féministe est-il blanc? est loin d’entretenir les clivages entre femmes blanches et femmes racisées. À cet égard, Julie Cunningham signe un texte personnel et touchant où, retraçant son parcours de recherche auprès des femmes des communautés autochtones, elle se questionne sur sa propre posture en tant que personne extérieure aux communautés visées. Pointant l’importance de la réflexivité et de la pleine conscience comme soutien à une éthique de la recherche, elle convoque une réflexion sur ses conditions quand les sujets-objets sont très différents des chercheuses et des chercheurs et que celles-ci ou ceux-ci sont dans l’ignorance de l’histoire de ces sujets, de leurs représentations culturelles et de leurs codes sociaux. Son texte bouleverse les idées reçues sur les critères de validation scientifique : les épistémologies positivistes ne comportent-elles pas, elles aussi, des biais? La positionnalité n’influence-t-elle pas le regard porté sur l’objet de recherche? Le texte de Karine Rosso poursuit cette réflexion en fournissant des pistes pour examiner l’influence du regard sur une oeuvre ou un corpus très ancré dans une culture à laquelle celle ou celui qui produit de la recherche est extérieur. Quels savoirs peut-on produire et avec quels paradigmes peut-on le faire dans de telles conditions?

Les paradoxes méthodologiques et la construction d’une épistémé

Dans un autre registre, l’article de Ryoa Chung aborde les paradigmes méthodologique et épistémologique de l’éthique des relations internationales. L’autrice réfléchit aux paradoxes de la recherche dans ce domaine très spécialisé qui, tout en ayant souvent la condition féminine des femmes des Suds comme objet, ne s’interroge guère sur les phénomènes d’oppression et de domination qui conduisent à ce que les femmes et toutes les personnes qui en dépendent soient davantage sujettes à la pauvreté. Notant l’absence d’une perspective féministe dans ce domaine pourtant très investi par des chercheuses, Chung remet en cause la prétention du féminisme universitaire. Une approche féministe doit-elle se borner à étudier les éléments touchant à l’expérience des femmes ou peut-elle élargir son intérêt aux points de vue des plus vulnérables? La réflexion de Chung est articulée autour de la recherche des conditions pour mieux comprendre les phénomènes d’oppression et de domination, saisir les faits constitutifs des injustices sociales à l’échelle globale, tout en luttant contre certaines injustices épistémiques et herméneutiques.

Toujours en philosophie politique contemporaine, en se référant au philosophe caribéen Charles W. Mills (1997), le chapitre proposé par Hamrouni interroge les limites de théories telles que le multiculturalisme et notamment leurs inaptitudes pour penser la situation des femmes racisées. Selon Hamrouni, cette nouvelle catégorie fait ressortir les injustices vécues par ces femmes et le caractère constitutif de leur déshumanisation. Si l’emploi de l’expression « femmes issues de la diversité » est, pour Ricci, une forme de domination, l’expression « femmes racisées » serait-elle plus à même de fournir un éclairage sur la déshumanisation? Comme le souligne Gaelle Kingué Élonguélé dans son texte, le système éducatif joue un rôle dans l’apprentissage du sens des mots. Pour éviter de manipuler les concepts sans le point de vue de celles qu’ils concernent, le milieu universitaire est invité à laisser place à plus d’enquêtes, comme celle qui a été réalisée par Ida Ngueng Feze sur les aspects sociaux des corps racisés.

En somme, l’ouvrage dirigé par Hamrouni et Maillé propose une triple réflexion. Il interpelle sur les cadres d’analyse et les catégories discursives utilisés pour réfléchir et produire de la recherche sur certaines femmes. Comment ces catégories sont-elles relayées dans un langage institutionnel et en quoi celui-ci tend-il à invisibiliser ou à essentialiser les femmes visées? Centré sur les notions de réflexivité et de point de vue situé, un deuxième volet, plus épistémologique, fait le lien entre expériences, connaissances et pouvoirs. Si l’ouvrage est articulé autour de la posture du chercheur ou de la chercheuse et les conditions de validation de son travail, le troisième volet, quant à lui, repose sur un examen des méthodes et des paradigmes dominants dans certaines disciplines telles que la philosophie politique contemporaine, la littérature, les sciences de l’éducation et les sciences religieuses. Le sujet du féminisme est-il blanc? surprendra donc son lectorat, surtout si ce dernier vient y chercher une caution morale ou une catharsis quant au débat sur l’intersectionnalité – et aux combats qui viennent avec sa mobilisation! Les réflexions au coeur du livre s’avéreront particulièrement utiles au-delà des études féministes. Comme une analogie du mécanisme que les études féministes et de genre devraient engager à l’égard des femmes racisées, l’ouvrage ramène au centre les questionnements de ce domaine interdisciplinaire d’études encore à la marge en sciences humaines et sociales et il en démontre l’apport essentiel pour les repenser.

Parties annexes